‹ Le char de l'ÉtatChapitre 15 sur 26 · I.E ÇHAn DR L'ÉTAT iW · texte numérisé non relu

I.E ÇHAn DR L'ÉTAT iW

Fafner. — A propos... Maïs je ne mu comment .dire à Votre Altesse...

TiiÉODORA. — Quoi, ma bonne Fafner ?

Fafner. — Je viens d'avoir une $cène bien désagréable au sujet de la note d^hôtel. Le caissier est monté jusque chez moi pour me réclamer un acompte, et comme je refusais, par dignité, de rien lui donner avant la fin de notre séjour, il s'est permis de me parler avec inconvenance» Il m'a dit... Mais je n'oserais.

Théodora. — Oh ! marchez, ça ne m'émeut pas.

Fafner. — Altesse, il m'a dit que la direction de rhôlel veut bien prendre en considération la réclame que lui fait la présence de Votre Altesse Impériale dans rétablissement, et accorder une certaine remise, mais que, de là à nous loger tous complètement... à ToBil, il y a un abime.

TnÉoDORA. — Vous passerez demain à la direction et vous direz' que je ne sais pas ce qu'on me veut avec cette note. Nous voyageons en bande, que Ton fasse un compte unique... au nom de M^"; l'archiduc Jean.

Fafner. — Bien, madame.

Théodora. — Avez-vous personnellement des nouvelles depuis hier, au sujet de rinstruction ouverte contre le comte de Scbinznacb ?

Fafner, soupirant, — Hélas ! non, madame^ [ToKlp sa sentimentaHtê lui remonte^ ses yeux se mimillent.)

Théodora, qui passe facilement d^une idée 4 r autre, — M'avez-vous eu l'adresse 4^ ce cl||in-

H)4 |,E CirAR DR I/KTAT

leur que je vous ai fait remarquer hier au Cabaret du Purgatoirr ?

Fafnek. — Oui. madame, 13, rue de Caulaincourt, près du cimetière Montmartre.

ÏHÉODORA. — Merci. C'est noté ?

FafiNer. — Oui, Madame.

Entrent rAiicuiDUC Auxolfhe et Tahchiduc Jean, plus jumeaux (|ue jamais. L'habit, l'orchidée, le pardessus à taille.

Arnolpiie, à Throdora, — Bonjour, ma chère.

[La ma IN.)

Jean, à Throdora, — Bonjour, ma chère. {La main, — Signe de tète à Fafner, I/s s'assoient. La conversation tombe,)

Théodora, bâillant. — J'espère que TEmpereur ne va pas nous faire poser,

La porte. La comtesse d'Eschenbach, en blanc, entre vivement, avec de petits gestes frileux. Elle entre dans un restaurant comme les femmes qui font des manières entrent dans Teau froide.

La comtesse d'Eschenbach, au c/iasseur. — Donnez quarante sous à mon cocher. On les mettra sur Taddition. [Aie maître dliâtel.)*Ldi table des archiducs ?

Le maître f/iiÔTEL. — Ici.

La comtesse d'Escheinbach. — Ah !... Madame... Monseigneur... Monseigneur... Bonsoir, Fafner, vous allez bien ?

TuÉODORA. — Eh bien, et l'Empereur? Il nous avait tant recommandé d'être exacts ! Le rideau est à huit heures trois quarts.

La comtesse d'Esciieisbach, s' installant et dépo-

^ant tout autour d'elle, sur la fable ^^ maintfi objets : / deux mouchoirs^ un porte-cartes^ un éventail, des ^ (jants propres pour le théâtre, les gants moins propres qu'elle vient de retirer. — L'Empereur me suil, avec Lulzbourg. Nous avons eu une' journée très chargée. Nous sommes arrivés à six heures au fire oclock du Figaro, L'Empereur s'y est attardé, parce qu'on lui a présenté une flotte de gens. Il y a fait, en outre, une rencontre qui Ta ému beaucoup, r,

Jean. — Ah ?

TiiÉODORA. — Qui ?

La comtesse d'Escuenbach. — La duchesse do Xalnlrailles. {Geste d'ignorance de Théodora.) C'est juste... Votre Altesse Impériale était alors si jeune !... Mais... {S' adressant indistinctement aux dru.r archiducs,) Monseigneur doit bien se rappeler M"'° la duchesse de Xaintrailles ?

Jean et Arnolphe, ensemble. — Très vaguement.

TiiÉODORA. — Une ex ?

La comtesse d'Escuenbach. — Oui et nom... {Aux archiducs.) Au fait, l'aventure n'a été bien connue *:; (]ue de moi, qui y ai été mêlée intimement... /:

TiiÉODORA, .S7///.S ménagement. — Je m'en doute.. '^ [IWIurité.) ".•;

La comtesse d'Escuenbach, digne. — Moi et Lutz- . *•? hourg. " - -''Jâ

TnÉODORA. — Allons, racontez-nous votre hiô- . '*; toire un peu vite, avant que mon oncle arrive. ^

La comtesse d'Escuenbach. — En deux mots, * ':{ Altesse Impériale, voici. [Tous se penchent vers la

y-*-<*rJf^it>ry**\rlffi

ronUessr, Le dhier chez la j)ortiere,) Le duc de Xaintrailles était deuxième secrétaire de Tambassade de France. Il se maria. Sa femme l'aimait. Ah 1 madame, quel bijou que celte petite femme-là ! Lui, c'était l'homme le plus distingué. Mais un empalé, Altesse Impériale, un véritable empalé. La petite en soufTrait beaucoup.

Théodora, — Cela se conçoit.

La comtesse d'Eschenbacii. — Ai-je besoin de vous dire que l'Empereur, alors archiduc Paul, devint amoureux d'elle ? 11 avait des chances, vu la liaison, un peu trop affichée, du mari avec une Anglaise, et la jalousie de la femme. La jeune duchesse accepta le flirt princier très carrément. Elle avait bien de l'amitié pour Paul... ah ! pardon...

ÏHÉODOHA. — Mais oui, allez donc.

La comtesse D'EscHii:NRACH. — Elle avait bien de l'amitié pour Paul, mais elle voulait surtout mettre la puce à l'oreille à son benêt de mari. Comme la puce ne mordait pas assez vite, elle eut le toupet d'accepter un rendez-vous à la petite maison, vous savez ?

Jean et Arnolpiie. — Oui.

La comtesse d'Eschenbach. — Ah ! je crus bien qu'elle était dans la gueule du loup. Elle s'en tira, je n'ai jamais trop su comment. Toujours est-il qu'elle grignota le goûter préparé pour elle, et Paul fut privé de dessert. [On rit,) L'Empereur a toujours conservé d'elle ce bon souvenir... que les hommes ne gardent que des femmes qu'ils n ont pas eues.

TiiÉODORA. — La remarque est juste. Elle n'est pas flatteuse pour noire sex;e.

Fafner. — Ah ! voici Sa

Paul entre avec Lulzbourg (rhabit). Vive émotion parmi la domesticité.

L'archiduchesse, les archiducs, la comtessiB, Fafner se lèvent. Poignées de main. Brouhaha. L'Empereur s'assoit. Les autres se rassoient. — La salle s'est peu à peu remplie. Une des rares ^ tables restées libres est cette petite table de deux couverts à enté de celle de l'Empereur. Le ventilateur fonctionne et les presses à canotons expriment le sang dei rouennais.

Paul. — Servez. {A ses convives.) C'est commandé. {Lr maître (ï hôtel pi^hente le menu 4 l'Emprvpur et l'on sert aussitôt la crème Dubarry, Paul ref/arde dans toutes les directions. Personne n'ose maiif/er avant lui.) Charmant... {Répétant un mot connu.) C'est ici le centre du monde, [Babel plutôt. On parle toutes les langues. Il ny a quà la table de F Empereur qu'on parle français.)

Jean, lorgnant une femme qui entre. — Jolie créature.

Paul, heureux comme mi enfant de la connaitre. — C'est la Cavalieri, des Folies-Bergère. (// lui fait machinalenwnt un petit signe, auquel elle ne répond pus. Les souverains d'Ëmype connaissent la Cavalieri, mais la Cavalieri ne connaît pas les sQUve^ rai/fs.) Vous ne savez pas votre bonheur de dîner . ici. Vous n'êtes pas dignes. Moi je déguste. Bien ne nous presse, hein ? {Avisant son potage et rat" taquant aussitôt.) Voilà un potage qui est froid.

La coMTiissE d'Eschenbach. — Il est servi depuis cinq minutes.

Paul. — Ne me grondez pas. Je m'en passerai, voilà tout. Je le remplacerai par un filet de hareng au vin blanc. 'J'héodora, je vous recommande les filets de hareng. {Si/rnce. Les hors-cf œuvre,) C'est drôle, je n'ai pas faim du tout.

La comtesse d'Eschenbach. — Votre Majesté s'est coupé Tappélit en goûtant au Figaro, trois quarts d'heure avant de se mettre à table. L'Impératrice, votre auguste mère, le disait toujours : vous ne devriez jamais rien prendre entre vos repas.

Paul. — Oui... Ah ! pilaff de homard... Théo-, dora, je vous recommande le pilaff... Pourquoi n'êtes-vous pas venue au Figaro ?

Théodora. — J'avais des tas de rendez-vous, de cinq à sept.

Paul, jjour faire enrager les deux hommes. — Des rendez-vous ? Un suffit.

Fafner, toute à la riourriture. — // est excellent.

Paul, lui fourrant du riz plein son assiette. — Ne vous en privez pas, ma grosse Fafner.

Fafner, les 7nains jointes. — L'Empereur m'a servie lui-même !

Paul, â Théodora. — Vous avez eu grand tort de ne pas venir. C'était fort amusant. Avez-vous jamais entendu Polin ?

Théodora. — Non.

Paul. — Eh bien, il faut vous dépêcher d'aller l'entendre avant notre départ. Ça vaut la peine. [Fredonnant.) On a-beau fai-re le-malin... Dites donc, maître d'hôtel, voulez-vous me remettre dans mon assiette un peu de cette sauce rose, vous serez

bien gentil... Là, merci... Vous ferez nos compliments au chef... Mettez-moi un petit morceau de glace nature dans mon Champagne : il est bien frappé, mais j'aime croquer la glace, c'est une manie. [Fredonnant.) Quand on-est tout-nu su'riremplin... ça vous fait tout d'môm' quelque cho-o-se... Je n'ai jamais été militaire français, bien entendu... ni même jamais militaire à proprement parler..- Eh bien, ce Polin, je gagerais que c'est tout à fait ça...

LiiTZBOUHG, riant de souveniry la bouche pleine. — Oh ! oh !

Paul, riant. — Ilein ? Est-il drôle, cet animal ?

LuTznouKG, de même. — Oh ! oh ! (// sétranijle. ha (O)ntesse d'Eiichenhach lui tape dam le dos.)

Paul. — Après Polin, nous avons eu un jeune homme qui imite la belle Otero. Je me roulais. J'ai cru qu'il faudrait interrompre le spectacle. Ensuite, deux ou trois airs de bravoure pour corser le pro- • gramme, et une comédie en un acte, ravissante, avec Brandès et Guitry... La salle de spectacle est séparée des ateliers de composition par une grande glace. Je voyais, à travers cette glace, les ouvriers qui préparaient le journal de demain matin. Cela m'iunusait beaucoup, et je mourais d'envie d'aller les regarder de plus près...

TniôoDOKA. — Je pense que Votre Majesté a exprimé ce désir...

Pail. — Non...

Jkan. — Oh !

Paul. — Quand je suis à Paris, j'ai toujours peur

(le faire des gaffes, et je tourne ma langue sept fois... Heureusement, on devina sans doute ce qui me taquinait, car on me donna satisfaction sans que j'eusse rien demandé... {Avec fierté,) J'ai composé moi-même un bout d'article...

Tous. —Ah?...

Paul. — Et je n'ai pas fait une faute d'impression !... Mais il paraît que, par inadvertance, j'ai laissé échapper trois fautes d'orthographe... {Un temps,) On fit ensuite défiler devant moi tous les gens les plus célèbres de ce temps-ci.

Arnolphe. — Ils ont dû dire à Votre Majesté des choses très spirituelles ?

Paul. — Ma foi, non... Ils étaient intimidés... Moi aussi, d'ailleurs, et comme je ne leur disais rien, ils ne pouvaient pas me répondre.

La comtesse d'Eschenbach, avec malice, — Pourtant, Sire, j'ai cru observer que vous débitiez au duc de Xaintrailles... ou à la duchesse... une phrase tout entière ?

Paul. — Ah! oui, c'est le cas de le dire! j'ai bafouillé ! Mes enfants, ce que j'ai bafouillé !... Qu'est-ce que vous nous apportez là, maître d'hôtel ?

Le maître n'HÔTia. — Des noisettes de pré-salé à la Montmorency.

Paul. — Ça va bien. [On sert PavI^ cela nen finit pas, parce qu'il réclame de ceci, et puis de cela. Il se trouve que le garçon qui le sert lui cache la petite fable voisine. Cette table, qui était encore inoccupée quand on a commencé à servir Paul, ne

LE CHAR hÉ L'ÉTAÎ . M

l'est plus quand le garçon se retire. Paul dit à très haute voix :) Ah ! celle-ci, par exemple, elle est extraordinaire 1

Tous les dîneurs se retournent. On demande au garçon : Quel est ce monsieur qui?... Les garçons répondent. On chuchote (le table en table l'auguste nom: Paul VU... Paul VII... Paul Vil... Une scène assez vive a lieu entre une personne peu recommandable et un monsieur qui l'accompagne, cette personne ayant dit : « De quoi, Paul VU ? Qu'est-ce qui connaît (•a ? » et le monsieur ayant ri.

La petite table est occupée par 'le duc et la duchesse de Xain- THAiLLF.s î C'est leur apparition inattendue qui a motivé le cri (le Sa Majesté. — Francis, toujours le môme. Les gens corrects se tiennent toujours au môme âge, une fois qu'ils eu ont adopte un. 11 est resté mince. 11 s'est gardé de devenir chauve, ayant besoin de tous ses cheveux pour la coiffure compliquée à la(|uclle il ne renoncera jamais. Bagues. Rien qu'à le voir, on devine que, lorsqu'il parle, il a un rien d'accent anglais. — 11 restait à Yvonne de devenir femme : elle l'est devenue. Elle a cotte beauté solide et bien charpentée des femmes nées authentiquemcnt, (\\ii est tout le contraire de la soi-disant beauté aristocratique. Elle a un visage reposé, des yeux qui regardent lon<jjlemps dans la môme direction, et un air de grande intelli^'ence. On la devine très informée, passablement désabusée. indulgente avec un peu de mépris, et franche, et hardie. Elle est très désirable — et très respectable. 8a toilette et celle de Tarchiduchcsse sont inanifestement deux chefs-d'œuvre du môme couturier, mais deux chefs-d'œuvre qui ne se ressemblent pas du tout.

Yvonne, à la vue de l'Empereur, laisse échapper une légère exclamation.

Xaintrailles. — Sire... (// fait mine de se lever. La duchesse elle-même se soulève.)

Paul. — Asseyez-vous, je vous en prie.

Xaintrailles, fort à son aise, beaucoup plus à son aise que l'Empereur . — Mais, Sire, nous sommes confus d'une indiscrétion, croyez-le, bien involontaire. Je ne pouvais me douter, lorsque j*ai retenu cette après-midi ma- table par le téléphone, qu*on

la collerait pour ainsi dire à celle de Votre Majesté, et je vais m'empresser...

Paul. — Qu'est-ce que vous dites ? Je me félicite de ce voisinage et je vous prie de rester là. Nous sommes dans un lieu public où il n'y a point d'étiquette. D'ailleurs, je vous invite à dîner, (/i Yvonne.) J'espère, madame la duchesse, que vous ne refuserez point de partager mon en-cas.

Yvonne rcf/avdo Paul^ et Je souvenir Jour rcvirnt à tous dcu.r d'un autre en-cas. Elle sourit imperceptiblement , Paul rougit, — Votre Majesté met le comble à la faveur qu'elle daigne nous faire, en nous rappelant si délicatement que nous sommes sur un terrain où les règles de l'étiquette n'ont pas force de loi. Nous devons nous rendre à son invitation avec d'autant plus d'empressement qu'elle nous laisse libres...

Paul, aux autres, clignant de l'œil. — Voilà .. Voilà répondre. [Regard approbateur de Xaintrailles à Yvonne.) Dites donc, garçon, rapprochez les deux tables. 11 ne me suffit pas qu'elles soient voisines. Je ne veux pas qu'il y ait un fossé entre les deux... Seulement, je vais changer de place. Ma chère ïhéodora, voulez-vous permuter, s'il vous plaît, que je sois à côté de la duchesse. [Évolutions, manœuvres. )IA !... Nous voilà en famille. [Personne ne souffle plus mot. L'Empereur s'aperçoit qu'aucune présentation na été faite ^ et il est fort gêné, car il lui semble peu admissible que, même chez Paillard, il présente lui-même. Mais il improvise sur-le-champ u)i protocole. A l(é comtesse :) Au fait.

comtesse, voulez-vous présenter M'"*" la duchesse de Xaintrailles à l'archiduchesse Théodora?

La comtessk d'Escukkhac». — Sire, je m'acquitterais bien volontiers de cet office, mais la duchesse ne veut pas me reconnaître. Elle m'a déjà vue au F'ujaro et...

Yvonne — Ah!... Qui vous reconnaîtrait, comtesse ? Vous avez...

La comtesse d'Escuenbacu. — Trente kilos et ([uinze ans de moins. Je me suis mise au régime sec.

Xaim'haillks. — Excellent régime.

YvoNMo. — Je suis ravie de vous voir !

La comtesse d'Esciiemjacii, à Throdora^ famUièrV' ))if'nl. — Madame la duchesse de Xaintrailles.

Yvonne, phmircuU sans sr /rrrr, — Altesse Impériale...

TiiKODOHA. — Charmée...

La comtesse D'EscnENBAcu. — Je vais également vous présenter à Monseigneur l'archiduc Jean et à Monseigneur l'archiduc Arnolphe, soiî mari.

Xaintuau^les, rn/rr ses dents, — Tous les deux. [PauL qui a r oreille fine ^ enleud : il éclate de rire. Tout If inonde rit sans saroir /joan/iioi.)

La comtesse D'EscnENiiAcii. — Ma chère duchesse... la baronne Fafner. dame d'honneur de son Altesse Impériale.

LuTzimuiui, présentant le duc. — Monsieur le duc de Xaintrailles.

Xainiuam^les, à Théodora. — J'ai déjà eu l'honneui* d'être présenté à Son Altesse Impériale. J'ai

même eu le grand honneur de valser avec elle, alors presque enfant, à un bal de Tambassadc de France.

Thkodora, aimable, — Oh! je me rappelle très bien. Je ne me suis jamais amusée comme ce soirlà.

Paul. — Et moi "donc ! J'étais de garde à la citadelle. J'ai quitte mon poste et je suis venu en bombe. [On vil,) J'avais une peur que mon frère me vit ! [Gravement.) Il ne m'aurait rien dit. Il était si bon ! [A Yvonne^ avec émotion.) Vous vous rappelez mon frère?

Yvonne, pénétrée, — Ah !...

Xaintuailles. — La nouvelle de sa mort inopinée a été pour nous un véritable deuil. Nous étions à Londres. La duchesse a pleuré. [Silence, Quelques secondes eéritahlement funèbres.)

Paul. — Hum!... Nous pourrions continuer à dîner... Ah ! mais... on va vous servir d'abord ce que nous avons déjà mangé. Et puis, quand vous nous aurez rattrapés, nous marcherons avec vous. [Tliéodora^ qui la t7*ouve raidè^ pianote avec impatience sur la nappe. Les deux archiducs grignotent du pain sec)

Yvonne, Xaintbailles, protestant. — Oh !...

Sire!...

Paul. — Mais si. Nous avons déjà consommé une crème Dubarry qui était bonne, mais froide... il est vrai que nous l'avions fait attendre... des hors-d'œuvre, un pilalîde homard étonnant, et des noisettes de pré-salé à la Montmorency. Nous

aurons encore des bécasses au funiet avec une petite salade de saison, des pois à la française et dos pèches cardinal.

Yvonne. — Si Votre Majesté veut bien nous autoriser à raccourcir un peu ce menu qui nous elTraie, nous prendrons le^dîner aux bécasses...

Paul. — Faisons-nous des concosssions réciproques. Je vous tiens quitte du potage et dos noisettes, mais je serais inconsolable si vous ne tâliez pas du ])ilafî... Je n'admettrai pas d'objections... Maître d'hôtel... [On sfrl lo inlaff un duc et à la chiclipssp, Paul, accoudr, foarnaiil com])lèlniunl lo dos à Tlu'odora, rrr/ardr matu/pv Yronnp avec la plus ua'ivc adunration.) Que vous êtes jolie à regarder manger et boire ! [Discrpt sourb'P drs autres^ qui sr rappel I put Ip rccit de la conUcsse,)

Xaintrailles, impassihlp. — Ce pilaff est merveilleux.

TiiKODOiiA, moqupusp, — Mon oncle, il y a, à rhotol Cecil, à Londres, un cuisinier hindou qui fait dos plats de son pays. Il vous les apporte lui-même dans le restaurant, et tout le temps que vous mangez, il vous surveille pour s'assurer que vous les dégustez bien comme il faut et dans les règles. Si celle comparaison n'était un peu irrévérencieuse, je dirais à Votre Majesté que vous me rappelez ce cuisinier hindou.

Paul, b())i fpirçon, riant. — Ah! ah! C'est fort drôle. i\ Yronnp.) Ma nièce a beaucoup d'esprit. [Yroinu' s'incHup en sif/np d\isspntimpnt, — La suit p. Aprps CPttP lonrfUp attpnfPy on sp jptte sur Ips

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bécasses, qiœ Von dévore en silence. Anx petits pois^ Paul qui n'est pas pou?' les légumes, repousse son assiette^ s accoude de nouveau et retombe en contemplation devant la duchesse, qui ne fait pas mine d'y prendre (jarde et ne perd pas une bouchée. — Pour dire quelque chose :) Ah! 'vous vous rappelez cette fêle, à votre ambassade?...

Yvonne, Xaintrailles. — Ah!...

Paul. — C'était charmant, l'ambassade do France en ce temps-là... [Il s'aperçoit^ un peu tard, que ses moindres paroles impériales peuvent avoir îine portée,) C'est toujours charmant. Je ne dois pas faire de comparaisons... Mais enfin, à cette époquelà, il y avait un personnel... particulièrement charmant... D'ailleurs, vous avez tous fait un joli chemin 5 j'ai su cela... [Il nen a jamais rien su, naturellement.) Dites-moi , mon cher duc, et vous ? Est-ce que vous ne nous reviendrez pas quelque jour?

Xalntrailles, souriant, — Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que ce serait ma plus chère ambition? Mais... j'ai fait du chemin, comme parle Votre Majesté et... si je revenais, ce serait donc avec le titre d'ambassadeur...

Paul. — Ah ! bah?... Mais au fait, pourquoi pas? 11 me semble qu'avec votre nom, vous été» désigné pour une ambassade.

Xaintrailles. — Je suis en passe d'en obtenir une, bien que je sois un diplomate de carrière et que j'aie peu d'attaches politiques* Mais enfin, je compte beaucoup sur le prochain mouvement, qui est imminent.

LE CIIAa DK L'ÉTAT 207

l^ATTL. — Oui. J*ai déjà été pressenti sur le changoinent possible de votre ambassadeur auprès de moi... Ah !... {Arnère'ppnufps facile!^ à deviner,) Ah ! vous ôtes en passe d'obtenir une ambassade?... (]ela n'est pas pour nous déplaire... Nous vous en faisons d'avance nos compliments... Nous ne mangerons jamais toute cette énorme pêche cardinal... Duchesse, voulez-vous me faire un plaisir? Vous allez la partager avec moi.

YvoNNK. — Sire, bien volontiers... Oh! Sire, à peine la moitié. Je n'ai réellement plus faim..

Paul. — Vous non plus?... [Un silence. On crprdiê /es p^'c/ies.) Sapristi! Il est neuf heures et demie, déjà!... Le café, un peu vite... Dites-moi, duchesse, mon cher duc, est-ce que vous avez l'emploi de votre soirée? Que comptiez-vous faire?

Xaintmaillks. — Nous allions en face, au Vaudeville.

IVvuL. — Ah! çà, par exemple, voilà encore une chance ! Nous aussi, figurez- vous!... Quelles places avez-vous ?

Xaintuailles. — Une loge.

Paul. — Vous allez la donner à Tarchiduchesse Théodora, qui se chargera des archiducs et de la baronne Fafner. Et vous viendrez avec moi. Nous garderons mon vieux Lutzbourg et la bonne comtesse.

Yvonne. — Nous sommes bien touchés de Thorineur que daigne nous faire Votr^ Majesté... mais... c'est que... nous avons une toute petite loge, que nous n'avions prise que pour nous deux...

Paul. — Combien y a-t-il de places?

Yvonne. — Quatre, mais...

Paul. — Ça fait le compte : Théodora, Jean Arnolphe et Fafner.

Yvonne. — Une loge de côté... on est très mal... Ceux qui seront derrière ne verront rien.

Paul. — Peu importe. Du moment qu'il y a quatre places, c'est Tesscntiel. Allons-nous-en. [II s^e lève. On se lève,) Nous traversons à pied, bien entendu. Duchesse, je vais avoir la joie de vous offrir mon bras. Mon cher duc, traversez la comtesse. Lutzbourg reste en arrière pour Taddition. Donnez votre coupon aux autres, ils sauront toujours s'en tirer.

L'Empereur entraîne la duchesse avec une telle rapidité qu'elle n'a pas le temps de prendre décemment congé de Théodora et des archiducs. Xaintrailles suit, du même train, avec la comtesse, (jui n'en peut mais. Quand ils arrivent au théâtre, le deuxième acte vient de commencer.

Leur loge est celle de la direction, c'est-à-dire la baignoire d'avant-scène à. droite, la même que, chez lui et dans ses théâtres impériaux, Paul a l'habitude d'occuper. Le salon de cette baignoire est très vaste. Deux portes, dont l'une communique avec la scène. — La comtesse et Lutzbourg, qui rejoint quelques instants plus tard , se tiennent en arrière. Paul s'assoit à droite, la duchesse entre lui et le duc. Bien que l'Empereur soit peu on vue, sa présence est aussitôt signalée, sur la scène connue dans la salle. Les lorgnettes se braquent sur lui. Les acteurs serrent leur jeu. Paul écoute, sans dire un mot. Mais chatjue fois qu'il sent qu'il va rire ou applaudir, il se tourne d'abord vers la duchesse, connue pour lui demander son assentiment préalable. — Rideau. — Happels.

Pall, après u)i temps^ un peu gêné, — J'aimerais bien bavarder avec vous pendant Tentr'acte... Mais je crois que Réjane serait surprise, et à bon droit,

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si jo n'allais tout de suite lui présenter mes complini(;nls.

YvoNNi:. — Ah ! Sire ! quelle merveilleuse artiste !

Il fait un polit salut étriqué, pour s'exctiser de sortir, et il disparaît, A la porte, il trouve un huissier du théâtre qui le conduit jus(prâ la lof(c de Uéjanc. — Yvonne et Xaintrailles restent autant dire seuls, Lutzbourg et la comtesse s'étant retirés tout au fond du salon. Ils lorgnent dans la salle. Ils ne se disent rien. Vers la Un de l'entr'acte, quelques uiots, sans se regarder.

Xaintrailles, moith' ironique^ 77ioilif! sincère, — Vous savez que je vous admire.

YVONNK. — Ah ?...

XuNTRAiLLES. — Vous mo rappelez... notre ancionne patronne, quand nous étions deuxième sccrélaire là-bas, l'ambassadrice... la marquise de Ghameroy.

Yvonne. — Est-ce une critique ou un compliment?

Xaintiiaillks. — M'"*' de Chameroy a fait toute la carrière de son mari, qui n'aurait jamais été ambassadeur sans elle.

Yvonne. — Vous êtes trop modeste. Vous n'avez pas besoin de moi pour ôtre nommé ambassadeur.

Xaintrailles. — Eh ! eh !... Il ne s'agit passeulementd'tHre nommé, mais de Tôtre... ici ou là.

Yvonne. — Vous m'attribuez des arrière-penséos ?

Xaintrailles, soifnanL — Oui. {Un temps,) .

Yvonne, reprenant, — Votre comparaison entre moi et la marquise n'est pas très juste. M*"® de Cha-

nieroy était ambitieuse pour elle-même, et se servait de son mari comme d'un moyen.

Xalntrailles, avrc tUfèrcnce, — Je sais que vous êtes désintéressée et que votre ambition n'est qu'une forme de l'affection que vous voulez bien avoir pour moi.

Yvonne, un peu mHancoJiquo^ mais safis amertu7n(\ — Mon affection prend les formes qu'elle peut prendre...

L'Empereur rentre, le rideau lève.

Le troisième acte se passe comme le deuxième, sauf que, cette fois, il y a des larmes. Paul se mouche plusieurs fois bruyamment. A Tentr'acte, il est encore tout ému. Xalntrailles se retire tout au fond de la loge, mais l'Empereur ne trouve rien à dire à la duchesse. Les minutes passent. Elle se garde bien de venir au secours de Sa Majesté.

Paul, pu fin. — Duchesse, je suis très mécontent de moi. .. Voilà deux heures que je souhaite ce têteà-téte... J'ai mille choses à vous dire, et je suistellement intimidé que je ne vous dis rien du tout.

Yvonne. — Intimidé ? Je pense que Votre Majesté veut se moquer de moi.

Paul, avpc quelque impatience. — D'abord, je vous en supplie, quand personne ne nous écoute, n'employez pas pour me parler ces formules toutes faites... Nous sommes de vieilles connaissances... Il y avait naguère entre nous une... une convention de familiarité.

Yvonne. — Sire, cette familiarité serait-elle de mise aujourd'hui ?

Paul. — Ccrlainement, madame... Ici, je n'ai que ma place au parterre, comme disait votre roi

LE CliAU DE r/ÉTAT 2H

Louis XVIII. Et, en somme, c'est moi qui suis chez vous.

Yvonne, no perdant pan la carte, — Oh !... c'est une façon de parler... mais Votre Majesté me rendrait bien heureuse si elle daignait venir chez moi... positivement.

Paul, radieux. — Quelle bonne idée ! Dites-moi un jour.

Yvonne. — Mais... il me semble que c'est à Votre Majesté d'en décider.

Paul. — C'est vrai... Nous sommes aujourd'hui ?

Yvonne. — Mardi.

Paul. — Alors, mardi prochain,

YvoNNC. — Je ferai présenter à Votre Majesté, dès demain, la liste de mes invités.

Paul. — Il faut également que vous me promettiez de venir me rendre chez moi la visite que je vais vous faire ici.

Yvonne. — Hélas ! Sire, quelle vraisembl^ince ?

Paul. — Le duc vient de nous dire qu'il n'y a pas impossibilité.

Yvonne. — Le duc se berce d'illusions. Il croit possible ce qu'il désire ardemment. Votre Majesté n'ignore point qu'il n'est pas si simple d'obtenir une ambassade... ni surtout telle ou telle ambassade. Tout ne dépend môme pas de notre gouvernement. Il faut encore rire d'avance personaf/rata pour le gouvernement auprès duquel on souhaile d'être accrédité...

Paul. — Ah çà, duchesse, douteriez-vous par hasard que le duc fut j)ersona f/rata auprès de nous

212 LE CriAR DE L'KTAT

et qiio nous fussions prôt à faire connaître nos sentiments là-dessus à qui de droit?... [Mélancolique' nirnl.) Mais c'est vous peut-èlre qui ne vous souciez pas de revenir dans notre pays ?

Yvonne. — Moi ?

Paul. — Vous n'en avez peut-être pas emporté un très bon souvenir ? (// baissp les yeux,)

Yvonne. — Sire, je ne sais pas, à vous dire vrai, quant à moi, ce qu'on appelle un mauvais souvenir... Le passé, quel qu'il soit, se revêt de tant de grâce mélancolique, que le souvenir même des jours tristes... a une douceur... [Silence.)

Paul. — Duchesse... il y a une chose qui...

depuis... depuis lors... m'a toujours tracassé... J'aurais voulu savoir si... en bien ou en mal... vous pensiez à moi quelquefois...

YvoNisK, arec franchise. — Très souvent.

Paul. — ... si vous pensiez à moi... vous vous rappelez, comme... comme je disais naguère... si vous pensiez à moi par mon petit nom ?

Ywo^^yE, /îne?nenf, —Mais, Sire, quand on pense à un souverain ou qu'on parle de lui, oa l'appelle toujours par son petit nom.

Paul, triste, — Oui... en ajoutant un numéro...

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