X.viNTRAiLLES. — Ah! pardoii
La comtesse de Quincy. — Comment donc, je suis très honorée...
Louise Sommier. — Vous badinez, comtesse, c'est moi... Votre nom ne m'est pas inconnu.
La comtesse de Quincy. — Ah! bah?
Louise Sommier. — Et... nous allons avoir celui de vous ouïr ?
La comtesse de Quincy. — Après vous.
Louise Sommier. — S'il en reste, comme on dit.
Yvonne, coupant court, — Je vais conduire AP" Sommier au foyer des artistes. [Elle se retire avec Louise.)
La comtesse de Qui>xy, à Xaintrailles. — Vous allez montrer à TEmpereur cette divette de caféconcert !
Xaintrailles. — Ce n'est pas la première qu'il verra.
La comtesse de Quincy. — Au fait, je ne suis pas fâchée qu'il puisse faire la comparaison entre un talent d'amateur et un talent de professionnel.
Xaintrailles. — Est-ce que vous avez l'intention de nous chanter : « Moi j'casse des noisettes en m'asseyant d'sus ? »
La comtesse de Quincy, riant, — Ce serait une idée î
Xaintrailles, passant avec elle dans le salon, — Ne la creusez pas.
Yvonne les rejoint. Les invités aftluent. Us arrivent tous d'un roup, «Ifins les cinq minutes qui précèdent riicurc (indiquée sur les caries) de Uarrivéc du Souverain.
Le salon une fois rempli, comme l'étiquette défend que Ton prenne aucun plaisir avant que l'Empereur vienne, on en est réduit à se regarder. La compensation est mince et le spectacle peu réjouissant. Le Faubourg est là au grand complet. 11 y a de Cjuoi aftliger le cœur des nationalistes, car à l'exception de quelques princesses exotiques, et d'Américaines dont la beauté, comme la santé, parait insolente, c'est un pauvre choix de physiques provinciaux et surannés : grandes femmes chevalines, malheureuses petites femmes rabougries. Les b<^muies témoignent peut-être plus cruellement encore des dangers d'une sélection excessive : afflnés jusqu'à la difformité, les uns poussés en branches, les autres noués, pas un seul de taille moyenne. Plusieurs ont rétrogradé jusqu'à la rusticité primitive. Les yeux surtout sont significatifs, avec leurs regards vides ou inquiets, trahissant les phobies les plus banxfues. On voit là de magnifiques spécimens d'un abrutissement auquel n'atteindront jamais les gens qui ne sont pas nés. — Des toilettes de la rive gauche, banales, sans goût, mesquines. Signe distinctif, les corsets : des corsets de saintes ! — Presque tous les hommes en jacjuette (quelle faute!) Assortiment fabuleux de cravates. Conversations particulières.
Après un temps inflni :
Xaintrailles, en détresse^ à Yvonne. — L'Empereur est terriblement en retard. Il me semble qu'on pourrait faire jouer les dames viennoises, au lointain.
Yvonne. — C'est une idée. [Xaintrailles va donner les ordres. On commence à entendre une vague 7nusique,)
Xalntkailles. revenant, — Enfin ! Voilà au moins quelqu'un. C'est Son Altesse Impériale larchiduchesse Théodora. Venez.
Ils vont la recevoir au pied du perron. Ils rentrent, l'encadrant. La grosse Fafner suit. On se lève. La haie. Plongeons. — L'archiduchesse a eu l'étrange idée de s'habiller en homme ou à peu près. Son costume quasi-tailleur est l'objet des plus vives critiques.
Théodora^ s asseyant. — Comme c'est joli chez
VOUS ! [Elle invite d'un geste Yvonne à s'asseoir auprès délie. Xaint?'ailles reste debout à côté du fauteuil, Fafner s'assoit derrière.) J'aime beaucoup TEmpire. J'en ai chez moi. Vous verrez cela. Car on dit de plus en plus??...
Xaintrailles, sHnclinant très bas. — Oui, Alteàse Impériale. •
THh'ODORA. — Nous nous en félicitons tous. {Nouvelle inclination de Xaintrailles et d^ Yvonne.) C'est charmant, cette musique lointaine... (Si/^/?c^.) Quel joli début de printemps! [On vient dire un mol à l'oreille de Xaintrailles.) Est-ce que c'est l'Empereur?
Xaintrailles. — C'est Monseigneur l'archiduc Jean.
TiiÉODORA. — Seul ? Comment l'archiduc Arnolphe n'est-il pas avec lui? [Mais Xaititrailles et Yvomte- se sont déroh&s jyour aller recevoir Harchiduc. Théodora se tomme vers Fafner.) Vous voyez, Fafner, l'Empereur est ridiculement en retard, comme d'habitude. Nous avions dix fois le temps, nous pouvions attendre le courrier.
Fafner. — Altesse, je m'éclipserai tout à l'heure, je courrai le chercher à l'hôtel et je vous le rapporterai ici...
Théodora. — Oh ! pas tout le courrier, seulement la lettre que j'attends de mon frère. Il n'y a que lui qui puisse me donner, sur les débats du conseil de guerre, des informations exactes et dignes de foi.
Fafner. — Est-ce que Votre Altesse Impériale...
si j'ose rinteiTOger... pense que racquitlement du comle (le Schinznach pourrait être prononcé aujourd'hui même ?
ÏHÉODORA. — Oui, le procès peut être expédié en deux audiences, celle d'hier, dont mon frère me rendra compte dans sa lettre, et celle d'aujourd'hui, où le verdict serait prononcé... Mais j'aurais déjà une dépêche... [Entrée de V archiduc Jean avec le cérémonial d\isage. Il vient s'asseoir à côté de Théiodora^ fini se jjenche x:ers luil Xaintrailles et Yvo)ine s écartent par discrétion^ Pourquoi Arnolphe n'est-il pas avec vous'?
Jean. — Je n'en sais rien. Je l'ai attendu des éternités, et puis j'ai craint d'arriver trop tard...
Théodora. — Chut! l'Empereur.
Grand brouhaha. Tout le monde se lève. La haie. Paul défile, entre Xaintrailles et Yvonne. Il cause avec la duchesse très familièrement. La comtesse d'Eschenbach et Lutzbourg suivent, inaperçus.
Paul ne regarde ni à droite ni à gauche ; mais comme il devine bien qu'on le salue, il répond machinalement, d'un petit balancement régulier du haut du corps. On le met dans un fauteuil, à côté de Théodora, et dans la poche des musiciens, qui viennent d'entrer.
Paul. — Bonjour, Théodora. (^4 Jean,) Bonjour... Vous n'êtes que deux ? (^4 Yvonne,) Asseyez-vous là, je vous prie. [C'est à sa droite,)
Yvonne, s'en défendant, — Mais...
Paul. — Nous y tenons absolument. {Elle s'assied. Il voit que les musiciens attendent un ordre. Il fait un signe de la main. Aussitôt les frères Sisson attaquent. — Religieux silence. — Après trois ou quatre mesures, tris haut.) Hum !... ( // rougit.
— Long silence,, ynusique. Il dodeline de la tête. Il se penche eers Yvonne,) Qu'est-ce que c'est que ça?
Yvonne, à mi-voix. — Sire, c'est un des plus beaux quatuors de Beethoven.
Paul, faisan/ tout ce quil peut jwur étouffer sa voix. — Ah ! vraiment ? Grande musique alors... Au reste, nous ne nous la redoutons pas... Nous ne redoutons pas non plus la petite... Ilum !... {Un. passafje pia/iissinio . On entend au lointain r orchestre des dames viennoises^ qui a continué déjouer^ faute davertissemoit. Les invités se regardent avec surprise. Quelques sourires.)
Xaintrailles, has. — Sac à papier !
Paul. — Qu'est-ce que c'est que ça?
Yvonne, très ennuyée. — Sire, c'est un orchestre de dames viennoises qui joue dans le jardin. On a oublié de les faire taire...
Paul. — Mais non, mais non, ne les faites pas taire. C'est idéal ce qu'elles jouent là.
Yvonne. — Oui, Sire, mais... le mélange...
Paul. — Je me permets, duchesse, de n'être pas de votre avis. J'aime les mélanges, moi. {Xaintrailles et Yvonne se regardent avec désespoir. Finalement^ la cacophonie devient si offensante que le duc se décide à // mettre un terme, en dépit du goût de Sa Majesté pour les mélanges. On le voit qui fait une course furieuse à travers le jardin. L instant d après ^ le conflit cesse. — Le premier morceau du quatuor s'achève sans autre accident, exécuté d'ailleurs à merveille. Silence de ?nort. — Après un temps très appréciable.) Ilein? c'est fini ?
Yvonne. — Oui, Sire.
Paul. — Alors bravo. (// donne le signal des applaudissements, Yvonne applaudit après lui,)
Tous LES ASSISTANTS. — Ah ! bravo, bfavo ! .. . Quel ensemble ! Quel velouté !... Bravo !
Les frères Sisson s'inclinent légèrement devant rEmpereur. — Silence. Le second morceau.
Paul. — Ah ! ah !... Qu'est-ce que c'est maintenant, duchesse ?
Yvonne. — Toujours le quatuor, Sire.
Paul. — Le même ?
Yvonne. — Oui, mais le second morceau.
Paul. — Ah ! il y en a plusieurs? [Il pousse un profond soupir^ se renverse dans son fauteuil et suit r exécution du morceau av<^c une attention mèlanco lique. Mais^ sentant que le sommeil le gagne^ il s'astreint^ pour ny pas céder ^ à donner des marques intermittentes 'd'admiration. — Tout d'un coup.) Bien, ça!... [Un trait : il rit comme sixon l'avait chatouillé,) Ah ! ah !... Ah ! c'est inouï, n'est-ce pas, duchesse ?
Yvonne. — Oui, Sire.
Paul, sur un point d'orgue, — Bravo !...
Ce n'était pas la fin. Désarroi. Enfin le morceau s'achève. Paul donne le signal des applaudissements. — Le troisième morcpau. Il fronce les sourcils. H commence à la trouver mauvaise. Il boude. — Enfin ! Ce quatuor est terminé. 11 applaudit avec soulagement.
Tous LES ASSISTANTS. — Bravo ! ... Quel ensemble ! . . . Quel velouté !...
Paul, qui est très poli, se lève et dit aux frères
SissoH : — Nous vous remercions, messieurs. {Les (irlistrs s''nu'linent, et Paul aussi^tine ou deux fois, A/j/rs quoi, il se rassied^ sans avoir trouvé rien de mieu.v à dire. Cependant la comtesse de Quincy s'est ajtprochée du piano. Elle est émue^ elle est épantuiie, et de la même couleur que sa robe, Vaccompaf/nateur prélude. Elle fait uneprofonde révérence. — A Yvonne,) Qu'est-ce que ça va être, maintenant?
Yvonne. — Sire, M™"" la comtesse de Quincy, la plus célèbre de nos cantatrices mondaines...
Paul. — Ah ! c'est une femme du monde ?
Yvonne. — Oui, Sire, et je demanderai à Votre Majesté la permission de vous la présenter...
Paul. — Après, oui... Qu'est-ce qu'elle va nous chanter*?
Yvonne. — L'air à' Orphée,
Paul. — Ah ! ah ! C'est le tour de la musiquette?
YwoN^E,souria?it. — Pas encore... L'air à Orphée (le Gluck. •
Paul. — Soit. Allons-y.
La comtesse de Quincy, chantant, — J*ai perdu mon Eurydice... Rien n'égale ma douleur...
Paul. — Ah ! oui, je connais ça.
La comtesse de Quincy. — Rien n*égale.., etc. : etc.
Paul, dès quelle a fini, — Bravo! Bravo !...
(Test magnifique, et puis ça n'est pas d'une longueur démesurée. {La comtesse est près de l'Empereur et se trémousse,)
Y^voNNE. — Votre Majesté a daigné m'autoriser à lui présenter M""" la comtesse de Quincy.
Paul. — Mais oui, comment donc !... Vous avez une belle, une forte voix, madame, et vous choisissez iieureusement vos morceaux.
La comtesse de Quincy. — Ah!... Ah! Dieu!
Sire!... [Plongeon.)
Paul, à Yvonne, — Alors, c'est maintenant que nous allons entendre des choses un peu plus... eh?
Yvonne. — Mon Dieu ! Sire... je suis... bien heureuse que Votre Majesté m'exprime un désir... qui justifie une idée un peu hardie que j'ai eue... J'ai fait venir... à tout hasard, car je ne me permettrais pas... si Votre Majesté elle-même ne m'y encourageait... J'ai fait venir... une personne...
Paul. — Qui?
Xalntkailles, sonnant, — Je vois que la duchesse n'osera jamais dire le nom à Votre Majesté. 11 s'agit M'^° Louise Sommier, de l'Alcazar.
Paul. — Louise Sommier ? La grosse Louise ?
Xaintrailles. — Oui, Sire.
Paul, ravi. — Eh bien, duchesse, vous pouvez vous vanter d'avoir eu là une idée supérieure! Comme nous vous l'avons dit déjà, nous ne redoutons pas la grande musique, mais on est plus ou moins bien disposé suivant les jours, et cette aprèsmidi, nous donnerions toutes les Eurydice de l'enfer pour une chansonnette bien troussée.
Le comtesse de Quincy, à portée dCentendre. — Oh !... [Elle s'éloignej suffoquée.)
Apparition de Louise Sommier. Vif mouvement de curiosité.
Paul. — Ah !... (// applaudit pour lui faire une entrée. Tout le monde applaudit. Quelques accords.)
Louise Sommier, après un demi-plongeon. — Petits oiseaux... Printemps nouveau... Amour, ivresse... et le bon Dieu !
Paul — Qu'est que c'est que ^a?... Dites donc, duchesse, celte dame... n'est pas Louise Sommier?
Yvonne, riant, — Si, mais elle craint sans doute, en présence de Votre Majesté...
Paul. — Ah! mais non, pas de demi-mesures.
Vous m'avez promis Louise Sommier, je veux Louise Sommier, je ne veux pas Loïsa Puget... Voulez-vous lui faire savoir que nous ne redoutons pas le sel atlique, fût-il un peu gris ?
Yvonne. — Certainement. {Elle se lève, va dire u)i mot à Louise Sommier et revient,) Votre Majesté va être servie.
Paul, qui pense à tout, — Nous ne voulons incommoder personne. S'il y a ici des jeunes filles, nous les autorisons à se retirer.
Yvonne. — Oh! non... Ah! si, la marquise d'Amplepuis est venue avec sa fille.
Paul. — Allez avertir la marquise d'Amplepuis, nous le désirons.
Yvonne, à une dame près de laquelle se tient .assise, toute raide, une jeune fille chlorotiqiie et âgée de trente-six ans. — Ma chère marquise, je vous préviens que M''*" Sommier va nous chanter des choses assez viveo. Si vous craignez pour Adélaïde-Marie...
Adélaïde-Marie, protestant, — Oh !... mais... madame la duchesse...
La marquise d'Amplepuis, après un temps de réflexion, — Je ne pense pas qu'il y ait d'inconvénient... C'est comme pour l'opéra ; je ne permettrais pas à ma fille le Don Juan de Molière et je lui permets celui de Mozart, à cause de l'orchestre et delà salle. De même, je ne la mènerais évidemment pas à l'Alcazar, mais il me semble qu'elle peut entendre M"® Sommier ici, en présence d'un souverain.
Yvonne, convainciie jmr ce raison7ie7ne7it, — C'est juste, la présence de l'Empereur sauve tout.
Elle retourne auprès de Paul, et Louise Sommier commence. Sa Majesté est servie. — Détente générale. On se déboutonne. On se lève, on serre les rangs, on se bouscule. On vient tout près du piano, sans aucun égard pour l'Empereur qui, toujours bon garçon, n'y prend pas garde. On oublie l'étiquette jusqu'à rire avant lui. — Seule, Adélaïde-Marie demeure impassible. Ah ! elle peut tout entendre, celle-là. Elle pourrait même tout voir, ça ne lui ferait ni froid, ni chaud.
Paul, après le sixième numéro. — Ah! ah!...
Ah ! c'est exquis, je n'en peux plus... Duchesse, je veux absolument que vous me présentiez cette grande artiste.
Yvonne. — Mais, Sire, à l'instant même... Mademoiselle... {Louise Soinmier approche.) L'Empereur daigne m'ordonner de vous présenter à lui.
Paul, toujours poli, se levant. — Mademoiselle, vous nous avez fait plaisir.
Louise Sommier. — Vraiment?... Ah ! Majesté !... (Mais elle n'en saurait dire plus. — Petits saints
récipi'oqiies. Ils sont aussi embarrassés l'un que r autre.)
Paul. — D'ailleurs... cela ne nous a pas surpris. Nous aviq^ns beaucoup entendu parler de vous.
Louise Sommier, recouvrant subitement la parole (il vaudrait mieux pas). — Oui?... Moi aussi, j'ai beaucoup entendu parler de vous.
Paul. — Ah! ah!... (Discrète hilarité,) Vous n'êtes pas fatiguée?
Louise Sommiek. — Jamais de faire plaisir à Votre Majesté.
Paul. — Ni nous de vous entendre, mademoiselle, ni nous de vous entendre.
11 se rassoit, Louise recommmence à débiter de petits chefsd'œuvre, où il est de moins en moins question des fleurs, des oiseaux et du bon Dieu. — L'archiduc Arnolphe, auquel personne ne pense plus, fait à ce moment son entrée. Il demeure stupéfait de ce qu'il entend et de ce qu'il voit. — Mais il profite du tohu-bohu pour se glisser, sans être signalé, jusqu'à rarchiduc Jean. 11 le tire par sa manche.
Arnolpue, bas. — Venez un peu. (Ils cherchent une retraite. Ils découvrent le salon des glaces. Au même instant^ la baronne Fafner^ qui a filé tout à Vheure^ revient^ joint V archiduchesse Théodora et lui remet une lettre et une dépêche.)
Jean, à Arnolphe. — Qu'est-ce que c'est? {Jls s'assoient.)
Arnolphe. — Je viens de recevoir d'excellentes nouvelles de là-bas !
Jean. — Ah !
Ff Arnolphe. — II est condamné à vingt ans de forteresse.
Jean. — Qui ?
AuNOLPHE. — Notre petit sous-lieutenant de hussards... le comte Philippe de Schinznach, pour rappeler par son nom...
Je AIN. — Oh !
A.RN0LPHE. — C'est commeje vous le dis... On a trouvé un excellent terrain. Le président du Conseil de guerre, qui est parfait, a pensé avec juste raison que, si on jugeait notre Schinznach pour le crime qu'il a commis, c'est-à-dire pour avoir giflé...
Jean. — Passons.
Arnolpue. — ... Si on le jugeait pour ça, cela ferait jaser, et d'ailleurs la condamnation était douteuse. Alors on a fait fabriquer un pc^tit faux, qu'on lui a attribué. Les experts ont naturellement reconnu son écriture, et le verdict a été rendu à l'unanimité.
Jean. — A la bonne heure!... Ah ! je suis ravi de ce que vous m'annoncez là.
Arnolphe. — L'honneur est sauf. {Ils se serrent la 7nain avec effusion.)
Théodora, survenant, [Elle est toute pâle., mais (tun calme effrayant.) — Vous voilà, vous... tous les deux?... Vous êtes de jolies canailles...
Arnolphe. — Pas si haut. [Qui entendrait? Louise Sommier chante toujours.)
Théodora. — Mon frère m'a écrit, je sais tout... Si vous vous imaginez que ça va se passer comme ça, c'est que vous ne me connaissez guère... Bonsoir. [Elle sort.)
LE GHAtR DE L-£TAT
Jean, un peu inquiet* — Où va-t-elte?
Arnolpue. — Prendre Tair, ça la calmera... Ce soir, elle... se divertira, et demain elle n'y pensera plus du tout.
Fafner, entrant dans le salon des glaces. — Mon Dieu !... Ah !... Ah ! monseigneur... je suis bien tourmentée... L'archiduchesse vient d'avoir un accès de colère terrible. Elle n'a rien dit, mais c'était pire, je la connais. Et puis elle est partie, je l'ai vue qui venait par ici...
Arnolpiie. — Elle n'a fait qu'un saut dehors. Tâchez donc de la rattraper.
Jean. — C'est plus prudent.
Louise Sommier ayant épuisé son répertoire, l'Empereur vient se reposer quelques minutes dans le salon des glaces. Lutzbourg le rattrape, lui dit deux mots à l'oreille, puis sort et revient, lui amenant un des secrétaires de son ambassade qui a demandé à entretenir sur-le-champ Sa Majesté. — Yvonne et Xaiutraiiles se retirent et laissent TEmpereur avec le secrétaire dans le salon, dont la porte est fermée. Ils se multiplient auprès de leurs invités moindres, un peu négligés jusqu'à présent. On se répand dans les jardins. ,0n s'amuse beaucoup, mais au bout de trois quart d'heure on commence à trouver que l'Empereur pourrait bien s'en aller : car personne ne peut partir avant lui. La porte du salon des glaces reste close.
Xaintrailles, avisant un nouveau venu [le chef du cabinet du ministre) . — Comment, mon cher, vous voilà seulement ? Mais vous avez tout manqué !
Le chef du cabinet. — Ne m'en parlez pas. Nous sommes en permanence, nous recevons les dépèches les plus graves... et qui, au fait, vous intéressent, vous, personnellement.
Xaintrailles. — Moi*?
Le chef du cabinet. — Je pensais même que votre
garden-party serait contremandé ou que, du moins, l'Empereur n'y viendrait pas.
Xalntrailles. — Mais, pour Dieu, qu'y a-t-il ?
Le chef du* cabinet. — H y a que le Conseil de guerre vient de condamner Tamant de Tarchiduchesse Théodora à vingt ans de forteresse, sous un prétexte ridicule. Celte condamnation a mis le feu aux poudres...
Xaintrailles, dédaigneux, — Quelques émeutes !
Le chef de cabinet. — Une révolution !
Xaintrailles. — Eh bien, nous sommes frais !
C'est bien le moment d'aller là-bas.
Yvonne, grave ^ émue. — Mais oui, notre poste devient un poste d'honneur, et je me félicite pour ma part que Ton nous envoie au danger.
Fafneu, revenant comme une folle ^ et tombant dans les bras de Varchiduc Arnolphe, — Monseigneur!... Madame n'a fait que toucher barre à l'hôtel !... Elle s'est fait conduire à la gare !... Elle a pris le rapide !...
Arnolphe. — Sacrebleu !
Jean. — Il n'y a 4e train que demain soir !
AuNOLPHE. — Elle a vingt-quatre heures devant elle ! Que va-t-elle faire, bon Dieu 1
Paul, sortant du salon {il est tout décomposé), — Qu'est-ce encore?
Jean. — Sire, Théodora vient de filer.
Paul, furieux. — Ah ! elle ne va pas encore me compliquer la situation, celle-là! Ou bien je la fais coffrer! Vous entendez, je la fais coffrer !... En attendant, nous n'avons plus qu'à filer nous-mêmes.
(// aperçoit Yvonne^ il recouvre à rinstant même toute sa dignité,) Madame la duchesse, nous allons prendre congé de vous. Nous n'aurons 1q bonheur de vous revoir que dans notre Capitale. Nous venons de recevoir de graves nouvelles qui nous obligent à y retourner en toute hâte.
Yvonne. — Sire, nous le savons et nous en sommes profondément affligés..,
Xaintrailles. — Mais nous nous félicitons d'autant plus d'être appelés àThonneur, désormais périlleux, de représenter la France auprès de Votre Majesté.
Yvonne. — Sire, le duc de Xaintrailles me disait naguère que pour les gens de notre caste, déplacés dans une démocratie, la carrière diplomatique, c'était l'émigration. Aujourd'hui, c'est donc l'émigration à rebours? Décidément, la place d'une Française sera toujours au milieu des révolutions.
Paul, très ému, — Ah ! madame, quelle grâce, quelle héroïque gaîté ! Permettez-moi de vous baiser la main.
11 lui baise la main avec beaucoup de tendresse et d'émotion. Elle-môme est bien attendrie. Il monte dans son landau. — Il siffle machinalement la dernière chansonnette de Louise Sommier.