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UNE NUIT HISTORIQUE

Chez l'archiduchesse Théodora. Soa cabinet de toilette — la seule pièce du palais qu'elle ait fait ouvrir en arrivant de Paris ce matin : c'est une reconstitutioifexacte d'un cabinet de toilette Directoire, d'après les gravures en couleur du temps. Malheureusement, l'archiduchesse n'a pu se séparer d'une vieille chaise longue en rotin, ornée de coussins orientaux, où elle s'est roulée toute son enfance, et ce meuble, parmi les chaises curules et lés fauteuils étrusques, fait tache.

TiiÉODOKA est à plat ventre sur un tas de journaux froissés, comme une lionne sur ses petits.. Elle porte encore, à onze heures du soir, le costume avec lequel elle a passé toute la nuit précédente en chemin de fer (drap vert-degris, redingote ajustée à col droit, boutonnant du col à ras terre, avec une dent ronde à chaque boutpnnièrë). Sa femme de chambre française, Clara, aussi bien habillée, mais beaucoup moins fripée, est assise sur un tabouret dont le pied unique est en forme de faisceau de lifcteur, et cela fait mal à voir comme le spectacle d'un empalement. Clara lit à haute voix le leading article d'une des principales feuilles anarchistes. La princesse manifeste par des gestes convulsifs les jouissances que cette.littérature corsée lui procure.

Théodora, (jiyolant. — Ah !... Ça fait du bien d'entendre ça ! Quel talent, non, mais quel talent ils ont, tous ces gens-là !

Clara. — Oui, madame.

TiiÉODORA. — Ça m'a remontée tout à fait. D'ailleurs, mon frère était déjà très optimiste ce matin, et depuis, il est impossible qu'il n'y ait pas du nouveau : Sylvère n'a pas dû perdre sa journée.

Clara. — A présent, madame devrait dormir.

Théodora. — Mais non, je l'attends !

Clara. — Je supplie Votre Altesse qu'elle retire au moins son chapeau.

Théodora. — Si tu veux... Je te le donne.

Clara. — Oh ! madame... [Sylvère entre. Il est en veston^ avec ^a pelisse,)

Sylvère. — Tu retires ton chapeau ?

Théodora. — Oui. Pourquoi?

Sylvère. — C'est que l'Empereur vient d'arriver, ainsi que ton mari et Jean. Ils n'ont pas attendu le rapide. Ils ont fait chauffer un spécial.

Théodora. — Alors?

Sylvère. — Alors, tu vas courir immédiatement au Château, et voir Paul.

Théodora. — Parce que ?

Sylvère. — Parce que, si nous savons nous y prendre, nous avons la partie, Phili est sairvé.

Théodora. — Ah ! ! ! [Elle tombe dans les bras de son frère. — A Clara,) Vite, un chapeau... Non, un autre, je t'ai donné celui-ci.

Clara. — Oh!...

Théodora, to7nbant dans les bi^as de Clara, — Sau- ' vé !... (.1 Sylvère, désignant Clara.) Tu sais qu'elle est très bien, aussi enragée que nous. [Sylvère

donne une poignée demain à h femme de chambre,) Maintenant, raconte.

Sylvère. — Voilà. (// éleniue. Il met son chapeau,) Tu permets ? On gèle ici. 11 y a un revenez-y d'hiver...

Clara. — Madame a la fièvre et ne pourrait pas supporter de feu.

Sylvère. — Je n'avais trop rien voulu te dire ce matin, mais j'étais déjà sur la piste de l'homme qui... Attends, c'est plus simple... je vais le chercher, il est là.

Sylvère disparaît. Théodora et Clara se regardent, sans com^ prendre. Sylvère rentre, accompagné d'un vieux bonhomme respectable. L'inconnu porte un paletot démesurément long, (|ue les intempéries ont rendu multicolore. Il a un cache-nez de collégien autour du cou. 11 tient à la main un haut de l'orme tout luisant, mais son crâne dénudé est protégé par un alï'reux bonnet grec de soie noire.

ïiiÉODORA. — Qu'est-ce que c'est que ça?

Sylvère, triomphant, — Je te présente M. Astère Blésimard, Fauteur du faux.

Théodora, sa^itant à la gorge du vieux. — Ah ! coquin!

Sylvère, sHnterposant, — Mais non, c'est un très brave homme !

Théodora. — Comment ?

Sylvère. — Il avoue ! [A Blésimard,) Racontez votre affaire à madame. Madame est ma sœur, Son Altesse Impériale l'archiduchesse Théodora.

IkÉsiMARD. — Oh!... [Il S'incline jusqu'à terre en retirant son bonnet grec. Iléteniue,)

Sylvère. — Couvrez-vous.

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