‹ Le char de l'ÉtatChapitre 19 sur 26 · UNE NUIT HISTORIQUE · texte numérisé non relu

UNE NUIT HISTORIQUE

Chez rarclîiduchcsse Théodora. Soa cabinet de toilette — la seule pièce du palais qu'elle ait fait ouvrir en arrivant de Paris ce malin : c'est une reconstitutioifexactc d'un cabinet de toilette Directoire, d'après les gravures en couleur du temps. Malheureusement, l'archiduchesse n'a pu se séparer d'une vieille chaise longue en rotin, ornée de coussins orientaux, où elle s'est roulée toute son enfance, et ce meuble, parmi les chaises curulcs et lés fauteuils étrusques, fait tache.

ïiiÉODORA est à plat ventre sur un tas de journaux froissés, comme une lionne sur ses petits.. Elle porte encore, à onze heures du soir, le costume avec lequel elle a passé toute la nuit précédente en chemin de fer (drap vert-degris, redingote ajustée à col droit, boutonnant du col à ras terre, avec une dent ronde à chaque boutQnnièrè). Sa femme de chambre française, Clara, aussi bien habillée, mais beaucoup moins fripée, est assise sur un tabouret dont le pied unique est en forme de faisceau de lifcteur, et cela fait mal à voir comme le spectacle d'un empalement. Clara lit à haute voix le leading article d'une des princij)ales fouilles anarchistes. La princesse manifeste par des restes convulsifs les jouissances que cette.littérature corsée lui procure.

TuLiODOKA, (jiyotant, — Ah !... Ça fait du bien (rcnteiidrc ça! Quel talent, non, mais quel talent ils ont, tous ces gens-là !

2i0 LK CHAR DE L'ÉTAT

Théodora. — Sûr ! Atout à Theure. [Baiser fraternel . Théodora descend à tâtons : il n'f/ a, en fait de liiniière, rjfùfne veilleuse dans T escalier. Au perron^ son coupé : pas une de ces abo)ninahles guimhardes de la Cour, inais un ioli coupé français bien à elle, que V archiduc Jean lui a offert dans un moment d'expansion. Pas d'armoiries sur les panneaux, rien quwie petite couronne impn'rriale bleue sur bleu. Le cocher porte une livrée personnelle, une livrée d'incog/iito.) Au Château.

La cour du Château est déserte. Peu de lumières aux appartements du Service. Ciiez TEuipereur, une seule, aux fenêtres de son cabinet. Théodora s'oriente, choisit son escalier, monte. La première antichambre est ouverte', mais l'huissier n'est pas là. Sur la table, une lampe à huile : l'électricité est en réparation, on profitait de l'absence de l'Empereur. Théodora pénètre dans un salon également vide. Elle cherche un timbre. A ce momejit paraît la comtesse d'Eschenbach, sortant de chez Sa Majesté. Toutes ses petites boucles blondes sont déroulées.

Théodora. — Pardon, madame... Ah ! ma chère comtesse, c'est vous !

La COMTESSE d'Eschenbach. — Dieu puissant ! Je mourrai de honte que Votre Altesse Impériale m'ait vue dans un tel état.

Théodora. — Eh bien, et moi? Je ne me suis pas changée depuis vingt-quatre heures.

La comtesse d'Eschenbach, les yeux au cieL — Où allons-nous?

Théodora. — J'apporte àTEmpereur d'excellentes nouvelles, mais il faut que je le voie sur-le-champ et je n'ai personne pour m'annoncer.

La comtesse d'Eschenbach. — Madame, je m'en chargerai, car le service est tellement sens dessus.

dessous, que je remplis Toffice de chambellan.

ïuÉODORA. — Vous aurez fait tous les métiers.

La comtesse D'EsciiENUAcn. — J'ai trop vécu... Je vais annoncer Votre Altessse. Mais je crains que TEmpereur ne puisse vous recevoir avant un bon bout (Je temps. Il est en conférence avec M. le Président du Conseil, qu'on est allé réveiller tout exprès. En outre, je suis chargée d'aller à la recherche de M. le professeur Schwan...

TiiÉoDORA.. — Est-ce que mon oncle est malade?

La comtesse D'EsciiENBAcn. — Vous le connaissez, il a éternué trois fois pendant le voyage, alors il se croit enrhumé du cerveau.

TiiÉoDORA. — Il doit ôtre d'une belle humeur ! Annoncez-moi, et trouvez-lui vite son médecin.

Théodorn s'installe au coin de la cheminée sans feu et s'enveloppe le mieux (|u'elle peut dans son manteau. Elle a sur elle, par bonheur, pour passer le temps, une petite brochure, un pamphlet rempli des injures les plus ordurières contre tous les membres de la famille impériale, y compris elle-même, Théodora. Elle lit.

dépendant, la comtesse gratte comme une souris à la porte de rEm])creur et, toujours comme une souris, se glisse dans le cabinet de Sa Majesté.

Paul est ni train de dire au Président du Conseil : — Mettez votre chapeau, mon cher, vous allez pincer une fluxion de poitrine.

Le Président du Conseil, protestant pour la /orntr. — Oh ! Sire...

Paul, eji colère. — Mettez-le.

La tcnrirc est ouverte, la cheminée fume. Le buste de TEmpereur luarbro) est déjà tout jaune. La lampe à globe n'éclaire pas. Les Don Quichotte et les Sancho Pacha de la tapisserie

vus à travers im nuage, deviennent fantastiques. L'aspect du cabinet de TEmpercur est sinistre au point d'en être comique.

La coMTESS\i:BEscnEm)Acu, jjlongcanlavec correction devant l Empereur y quia les deux 7nains dans les poches de sa pelisse et le collet relevé jusqu'à nii-hauteur de son chapeau de soie. — Sire, Madame rarcliiduchesse Théodora est ici et sollicite...

Paul. — Zut ! Voilà à quoi vous perdez votre temps! A bavarder avec notre nièce dans les antichambres ! Quand nous sommes très malade et que nous attendons notre médecin !

La comtesse d'Eschenbacu. — Sire, Tarchiduchesse déclare qu'elle a de très bonnes nouvelles... Paul. — Elle nous les annoncera quand nous aurons le loisir de les entendre.

La comtesse d'Eschenbach. — Elle me paraît d'humeur à passer là toute la nuit.

Paul. — Qu'elle passe la nuit! Vous, allez me chercher le professeur Schwan. Et, en passant, appelez-moi un valet feutier.

La comtesse d'Eschenbach. — Je n'en trouverai certainement point. Si Votre Majesté me permet... [Elle s agenouille devant la cheminée.)

Le Président du Conseil. — Attendez, comtesse. (// s'agenouille égcdement. Tous deux tisonnent, La cheminée se met à tirer,)

Paul. — Sauvés, mon Dieu ! (// va lui-même fermer la fenêtre, A la comtesse qui sort,) Merci. [Au Président du Conseil.) Gardez votre chapeau. Nous-môme, nous allons en faire autant jusqu'à ce la pièce soit réchauffée. Quelle scie que nous ayons

attrapé un rhume ! Ce n'est pas que ce soit grave, mais cela nous abrutit, et dans les conjonctures présentes il faudrait avoir toute sa tôte.

Le Piu':sident du Conseil. — Oui... Votre Majesté a-t-elle essayé de priser^du borax?

Paul. — Non... Mais, p^ur le moment, je vous suis assez bien. Reprenez donc votre petit résumé de la situation. Tout à l'heure, mon cher, je vous entendais comme dans un brouillard.

Le Puésident du Conseil. — Sire...

Paul. — D'abord, Taffaire Schinznach.

Le Pkésident du Conseil. — Sire, elle est le centre même...

Paul. — Ce n'est pas pour ça, mais parce qu'elle me touche personnellement. J'avais donné ma parole d'honneur qu'il serait acquitté. En outre, il est innocent. Alors, c'est raide de Ijui avoir collé vingt ans de forteresse. Je sais bien que la discipline a des exigences, mais je ne veux pas que mon règne soit déshonoré... Je me demande si j'ai raison de garder mon chapeau. Ça me fait monter le sang à la tète.

Le Puésident du Conseil. — Evidemment, Sire... La condamnation... [Paul se découvre., le imnhtre uuss'i) du comte de Schinznach a eu cette conséquence inattendue de soulever contre Yotre Majesté tout à 1(1 fois les partisans du condamné et ses adversaires.

Paul. — C'est sans exemple dans l'histoire. (// /ousse.) IJon 1 Voilà que ça tombe sur la poitrine. Au fait, j'aime autant cela.

Le Président du Conseil. — La statistique de ses partisans est facile à établir. Ce sont : 1^ tous les juifs, bien que Schinzmach soit catholique et même, dit-on, pratiquant; 2° tous les ennemis de l'armée, bien qu'il soit l'un des meilleurs officiers de Votre Majesté; 3° tous les anarchistes,, socialistes, etc., entraînés par Tarchiduc Sylvère ; 4"* enfin, tout ce qu'il y a d'un peu cultivé dans l'Empire, tous les gens qui ne sont pas complètetement idiots.

Paul. — C'est une infime minorité.

Le Président DU Conseil. — Oui... Tel est le parti du comte de Schinznach, de Phili, comme on l'appelle. Ils se sont baptisés eux mêmes, par une ironie assez plaisante, les Philistins,

Paul. — Ah ?... Et de l'autre côté?

Le Président du Conseil. — De l'autre côté. Sire, nous retrouvons tous les rebelles qui, lors du décès de votre auguste frère, s'étaient déclarés pour l'usurpateur, le petit archiduc Hector, âgé de dixhuit mois. Toute l'ancienne cabale des moucherons. Elle vient de se reconstituer. Ils veulent profiter du charivari énorme que mènent les Philistins autour du procès et arracher... au moyen d'une série d'émeutes... arracher... mon Dieu! je dois tout dire à Votre Majesté... arracher votre abdication en faveur d'Hector.

Paul, soucieux. — Foutre ! [Silence,) Vous ne sentez pas ce vent-coulis ? C'est intolérable. Moi, je remets mon chapeau. Couvrez-vous.

Le Président du Conseil. — Oh !...

^ ^ ^ ^dri^^^^^^^^^l

Paul, despotiqiiement. — Gouvrez-vous. {Silence. Il allume une cigay^ette,)

Le Président du Conseil. — II faut que Votre Majesté sache que les Moucherons sont parfaitement organisés. J'ai des rapports de police catégoriques à cet égard. Je suis même stupéfait que des gens dont Timbécillité est notoire, aient tramé si bien une insurrection générale.

Paul, se promenant. — Somme toute, si j'y vois clair, ce qu'il faut avant tout, c'est supprimer la cause de Tagitation. Or, cette cause est la condamnation de Schinznach... Ça doit être plein d'irrégularités, ce jugement-là ? Rien ne doit être plus facile à casser ?

Le Puésident du Conseil. — Tellement facile que j'ai une peur du diable que le Conseil de revision ne casse.

Paul. — Comment?

Le Président du Conseil. — Mais, Sire, la cassation, c'est un second procès, une agitation pire, rémeute en permanence, et, s'il faut faire donner la troupe, nous ne sommes plus sûrs de rien.

Paul, sombre, — Ah ?... (Silence.) Alors, ce qu'il faut évitera tout prix, c'est un nouveau procès?.., {Un. /emps,)3e voudrais pourtant trouver une solution qui mette ma conscience en repos. Et puis surtout, je voudrais désarmer les anarchistes... Figurez-vous, l'autre jour, à Paris... Est-ce que vous croyez aux prédictions, vous?

Le Président du Conseil. — Non, Sire.

Paul. — Moi non plus, mais ça m'amuse. Na-

guère j'ai consulté M"""^ de Louqsor et, l'autre jour, je suis allé avec ma nièce demander avis à Tange Gabriel. La personne par la bouche de qui cet ange parle, m'a dit quelque chose qui m'a impressionné :

« J'entends du bruit, je vois du feu... »

Vous savez que Gabriel parle en vers, c'est pourquoi je me rappelle textuellement...

« J'entends du bruit, je vois du feu.

Ah ! vous ne ferez pas long feu.

Vive la Pologne, monsieur I »

Le Président du Conseil. — Oh ! oh !

Paul. — Certainement cela a rapport au vieux Polonais. D'abord, j'en ai ri. Et puis, quand je me suis rappelé que le Polonais qui m'a jeté dernièreanent une boîte de sardines, n'était pas notre vieux Polonais ordinaire... Enfin, il vaut mieux museler ces gens-là.

Le Président du Conseil. — Sire, nous avons un très bon moyen. Ce Polonais dont parle Votre Majesté, le dernier en date... il vient d'être condamné à mort.

Paul. — Tiens, c'est vrai. Pauvre bougre !

Le Président du Conseil. — Que Yotre Majesté signe sa grâce, et les anarchistes, reconnaissants, ne bougeront plus.

Paul. — Moi, je veux bien, mais ça n'arrange rien pour Schinznach... {Un temps,) Au fait, c'est lui qu'il faut gracier, lui Schinznach, et ça arrange tout ! Plus de procès ! Je m'assure encore larecon-

naissance des anarchistes... Quand au Polonais, on l'exécutera, pour ne pas trop avoir Tair de rendre la main.

Le Président du CoiNseil. — Sire, il vaudrait mieux gracier le Polonais et laisser le comte de Schinznach sous les verrous.

Paul. — Ah 1 mais non !... Au fait, j'y pense, le Polonais... On a trouvé chez lui des placards antisémites. Ce n'est pas un anarchiste ordinaire, mais un antisémite. Si je le gracie, ce n'est pas aux Piiilistins que je donne un gage, mais au parti adverse ! Il ne faut donc pas gracier Tun ouTautre, mais l'un et l'autre : les deux grâces se contrebalanceront... L'éponge, mon cher, l'éponge!... Vous présenterez les deux décrets à notre signature demain matin... En attendant, passez-moi la pincette, le feu ne va j)lus du tout... {On (/nUle à la /Mjr/r, Lutzboiirf/ entre,)

LuTziJouKG. — Sire, Monseigneur l'archiduc Arnolphe et Monseigneur l'archiduc Jean...

Paul. — Qu'ils entrent. Maintenant je peux recevoir. (Ils mirent,) Bonjour. Gardez vos chapeaux, on gèle. Qu'y a-t-il?

Jean, juirUuit au nom de la communauté. — Sire, nous sommes venus en toute hâte ici, parce (ju'on nous a dit que Théodora y était. Nous ne faisons que courir après elle depuis notre arrivée. Il faudrait la tenir, car nous apprenons qu'elle se ré|)and en propos inconsidérés. Elle parle du Conseil de guerre sans aucun respect, parodie eu public le réquisitoire du Commissaire du Couver-

nement, et qualifie ce dernier de polichinelle.

Paul. — Oh ! oh !... Elle est en effet dans mon antichambre. Elle m'a fait dire qu'elle a dé bonnes nouvelles. Nous allons les entendre. Yous n'êtes pas de trop, messieurs. Arnolphe, appelez-la.

Aknolphe, entrouvrant la porte, — Théodora!

Théodora, entrant, — Tiens, vous êtes là, vous? (A Jean.) Vous aussi!... Tant mieux. [A VEmpereiir,) Bonsoir, mon oncle. J'espère que vous avez fait un bon voyage, malgré Timprévu et la précipitation de votre départ. Mais si vous n'êtes pas bien, je ne doute pas que la nouvelle que j'apporte à Votre Majesté suffise à vous faire oublier les pires fatigues.

Paul, grognon, — Je ne suis pas fatigué, j'ai un rhume de cerveau...

Théodora. — Oui, mais Votre Majesté souffre évidemment bien davantage de sentir son règne déshonoré par la condamnation d'un innocent. Vous serez donc heureux d'apprendre que, depuis tout à l'heure, il est devenu impossible de ne pas réformer l'arrêt...

Paul. — Hein?

Théodora. — Et que le procès qui va recommencer...

Paul. — Ah ! mais non !

Théodora. — ... doit aboutir à un acquittement certain.

Paul. — Qu'est-ce que vous me chantez? Il ne s'agit plus de cela. La chose est réglée...

Théodora. — Réglée?

iA

Paul. — A la satisfaction générale...

TiiÉODORA, indignée. — Comment, à la satisfaction générale ?

Paul. — Certainement, madame. D'abord, faitesmoi le plaisir de vous taire, je parle... Je vous dis que la chose est réglée. Je fais grâce, là ! Ètes-vous contente ?

TiiÉoDORA. — Non, Sire, et je n'accepte pas...

Paul. — Yous dites?

TiiÉODORA. — Je dis que je n'accepte pas la grâce, parce que Philippe est innocent...

Paul. — Tout le monde le sait, parbleu !

TiiÉoDORA. — ... parce qu'il est en mesure d'établir son innocence.

Paul. — Je lui défends bien, ça démolit toute maconijbinaison !

Le Président du Conseil. — Une chose peut rassurer Votre Majesté, c'est que l'innocence ne se démontre point.

TiiKODORA, avec hauteur, — Pardon, monsieur, quand on tient le vrai coupable du crime qui vous est imputé.

Paul. — Et vous tenez l'auteur du faux?

TiiÉoDORA. — Oui.

Paul. — Qui est-ce ?

Le Président du Conseil, souriant dun air de su/}('riorilé. — Sire, c'est monsieur le comte de Schinznach, môme s'il n'y est pour rien : il y a chose jugée.

TiiÉoDORA. — Non, monsieur, c'est un faussaire professionnel, un nommé Blésimard. Il est chez

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moi, OÙ mon frère le garde à vue. Il n'a d'ailleurs, aucune envie de filer : c'est un très brave homme, et il avoue.

Le Phésident du Conseil, avec une froide ii^onie, — Il ment.

Théodora, suffoquée. — Oh!... Et dans quel intérêt, je vous prie?

Le Président du Conseil. — Justement, on se demander^, dans quel intérêt.

Paul, furieux, — Il ne s'agit pas de tout ça. Vous allez me faire le plaisir de rentrer chez vous dare-dare. Vous direz à votre frère que c'est raté, et à votre faussaire qu'il se taise. Sinon, je le fais coffrer.

Théodora. — Eh bien, Sire, il aura peut-être peur et il se taira. Mais moi je crierai par-dessus les toits. '

Paul. — Eh bien, ma chère, je vous ferai coffrer aussi.

Théodora, ricanant. — Sous quel prétexte?

Paul, crescendo, — Sous prétexte que vous êtes folle.

Théodora. — Folio? Moi?

Paul. — Folle à lier ! Ça saute aux yeux ! Il n'y a pas un médecin qui refusât de le certifier ! Et puis, je voudrais bien voir qu'un médecin le refusât si je lui en donnais l'ordre. [La comtesse entre, accompagnée duprofesseur Schwan^ qui est en robe de chambre de concierge^ avec une espèce de peau de bique par-dessus, V Empereur pousse un véritable rugissement,) Ah ! ! !.. . Vous tombez bien !!!... Nous

VOUS avons fait venir, parce que nous avons un rhume et une extinction de voix...

SciiwAiN. — Sire, cela s'entend de la rue.

Paul. — Mais, présentement, nous avons tout autre chose à vous demander qu'une consultation. Asseyez- vous là. 11 y a de quoi écrire?

ScHWAN. — Oui...

Paul. — Faites-moi un certificat.

SciiwAN. — Un certificat ?

Paul. — Oui, monsieur, constatant Tétat d'aliénation mentale de Son Altesse Impériale Tarchiduchesse Théodora, ici présente.

SciiwAiN, posant la plume, — Sire, je ne comprends pas très bien la plaisanterie que...

Paul. — Ce n'est pas une plaisanterie.

Scuw AN. — Alors, Sire, ma conscience exigerait que Son Altesse Impériale voulût bien faire devant moi, comme ça, tout de suite, un ou deux actes d'extravagance bien caractérisés.

Paul. — Ne lanternons pas. Vous m'embêtez avec votre conscience, mon petit. C'est un ordre que je vous donne.

ScuwAN. — Yotre Majesté ne me pardonnerait pas d'y obéir... A parler franc, je soupçonne certains rapports entre celte tentative d'internement et Taffaire Schinznach. Je dois avertir Votre Majesté qu'elle aura peine à trouver des complaisants dans le corps médical. Nous sommes tous du même avis sur l'Affaire : nous croyons qu'il fait jour en plein midi. C'est Tesprit scientifique.

Paul. — Vous me manquez, monsieur !

SciiwAN. — Sire, au contraire.

TiiÉODOHA. hà donnant la main, — Vous êtes un honnête homme.

ScriwAN, .s inclinant. — Oui, madame.

Paul. — Eh bien, puisqu'il faut que je prouve ce que j'avance, alions-y. Madame a commis en effet, depuis vingt-quatre heures, les extravagances les plus caractérisées.

Théodora. — Moi ?

Arnolphe, Jean. — Parfaitement.

Paul. — Cela est établi par des rapports de police et par les dires de son mari. Madame a notamment tenu, à propos du Conseil de guerre, un langage inconvenant dans la bouche d'une princesse.

ScnwAN. — Sire, il me semble qu'il est aussi convenable aux princesses qu'aux simples mortelles de dire la vérité.

Paul. — Elle a traité le Commissaire du Gouvernement de polichinelle !

ScuwAN. — C'est une preuve dé jugement.

Arnolpue, intervenant, — Laissons de côté tout ce qui a trait à l'Affaire — le siège de monsieur est fait, et permettez-moi d'interroger l'archiduchesse . . . [A Throdora.) Ma chère... cette robe que vous avez sur vous... est-elle payée ?

Théodora, haussant les épaules, — Non.

SciiwAN. — Qu'est-ce que ça prouve ?

Arnolpue. — Youlez-vous nous expliquer ce trafic de manteaux que vous faisiez avec Doucet et Worth... vous savez... on vous apportait des sorties de bal à choisir... vous les portiez chacune deux

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OU trois fois... après quoi vous les refusiez?... I Thi'odora froui r les sourcils et ne répond rien.)

SciJWAN, surpris. — Oh ! Oh !...

AuNOLPiii:. — Qu'est-ce donc qu'on est venu me rrclamer du Louvre, que vous auriez emporté sans payer ?

SciiwAN. — Y aurait-il tendance à la kleptomanie ?

AuNOLPiiK. — J'ai remarqué, tout le monde a rcmaniué hier, chez M"*" la duchesse de Xain- Irailles, (juc vous vous teniez obstinément dans les pcîlits coins, avec la baronne Fafner. Voussembliez avoir une peur maladive du contact humain.

S(.ii\vA>. à mi-roi.r. — Vertige des foules !

Paul. — Le plus étrange, c'est son départ de [»aris.

AuNOLiMiK. — Oui. elle a filé brusquement sans rien dire à personne.

Jkan. -- (lomme poussée par une force irrésistible.

SciiwAN. — Manie errante!

l^AiL. Il ne faut pas oublier non [)lus qu'elle a une [)assion pour les cartomanciennes et pour les somnambules. C'est elle qui m'a conduit chez M"" (le Loufpsor et cliez l'ange Gabriel.

SciiwAN. - - Folie mystique!

AiiNoLPiii:. — Knfin... je n'aurais pas voulu révéler... mais un médecin est un confesseur... J'ai su parlngent cjui la suivait à I*aris, qu'elle avait passé deux heures, l'autre jour, dans un garni de la rue de (iaulaincourl, prés du cimetière Mont-

martre, avec un chanteur du Cabaret du Purgatoire !

ScHWAN. — Erotomanie 1 {Un silence.)

Aknolphe, has à PauL — Vous voyez, quand on sait s'y prendre, rien n'est facile comme de persuader à un médecin que les gens sont fous.

Paul. — Oui... (^l Sohwan.) Eh bien ?

ScHWAN. — Sire... Je ne sais plus que penser... Je... Je soumettrai Tarchiduchesse, demain et les jours suivants, à un examen des plus sérieux.

Paul. — Bien. Vous pouvez aller vous coucher. [Scliwan se retire. A Thèodora.) Notre intention n'est pas de vous faire enfermer pour de bon, mais vous voyez que cela nous serait facile. Vous tairezvous ?

Théodora, sèchement, — Jusqu'à nouvel ordre.

. Paul. — Nous allons nous accorder quelques heures de repos. [On prend congés sortie générale. — Retenant la Co77itesse,) Vous, comtesse, restez là, et faites-moi une de ces bonnes tisanes de l'ancien temps.

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