A L'INSTAR DE PARIS
Au (lliàlcan. Un pclit salon des appartements privés. C'est jour (le courses. Les personnages (|ui doivent s'y rendre dans le cortège même de l'Empereur, attendent là Sa Majesté. Joli choix d'unirormes. Quelques redingotes, ils causent par groupes, plutôt par couples, très bas, d'un air mystérieux et amusé. A peine saisil-on, par-ci par-là, <juel(jues bouts de répli(]ue : « Des pommes cuites ? - Non, mon cher, des œul's frais. — Pas possible ! »
Le phesident du conseil est seul dans une embrasure de IV'mHre. 11 ne dit rien, mais il sait ce ({u'on dit. 11 est mystérieux et amusé comme les autres. Ce gros homme, à tournure de portefaix, a le sourire de la Joconde.
Le MiNisniE DE LA POLICE l'ait son entrée. Mouvement de
■ curiosité. Au lieu de le saluer, on lui sourit. Il sourit, fait (|uel<jues signes de tête et, sans s'arrêter à personne, va ri'joindie le Président du Conseil dans son embrasure. Poignée de main muette et significative. Puis ils se metlenL à causer, également d'une voix très basse.
Li: Président du CoxNseil. — Jolie journée.
Li: Mlnkstredi: la policf:, (unpiùboloyique, — Oui, ca va chaullcr.
I^i: 1*résidi:nt dc (iONSEiL. — Voyons, c'est sérieux?
Li: Ministre de la police. — Très. Vous connaissez le i)rogramme Je la manifestation 'l
i'''<i LE CHAR DE L ÉTAT
Le Président du Conseil. — Non.
Le Ministre de la police. — Au départ, à l'aller, rien. Pendant les trois premières courses, rien. (Test à la quatrième que le tumulte, inopinément, se produira. Les monclicroti^s, rangés autour de la tribune impériale, crieront : u Vive Hector ! Abdication ! » Comme ils se méfient de leurs poumons délicats, ils ont recruté des choristes dans le plus bas peuple. C'est Monseigneur larchiduc Sylvère lui-même qui a fait les engagements.
Le Président du Conseil. — Il ne pardonnera jamais à l'Empereur la condamnation, et encore moins la grâce, de Schinznach.
Le Ministre de la police. — Nous allons avoir un pesage extraordinaire I Tout le personnel des abattoirs !
Le Président du Conseil. — Ce sera pittoresque. Jusqu'ici les projets de la cabale me paraissent inoffensifs.
Le Ministre de la police. — On compte sur les bagarres qui s'ensuivront. Au surplus, on ne tient, pour aujourd'hui, qu'à s'amuser et à ridiculiser notre auguste maître. On lui ménage un retour soigné : une vraie bataille de fleurs.
Le Président du Conseil. — Comment ?
Le Ministre de la police. — Seulement, au lieu de bouquets, on jettera des œufs.
Le Président du Conseil. — Ça, c'est plus embêtant, parce que nous ëcoperons aussi.
Le Ministre de la police. — Probablement, mais que voulez- vous ? on ne fait pas d'omelettes...
Lu Prksidknï du CoNSKiL. — Oui...
Li: Ministre di: la polici:. — C'est rarchiduchesse Thoodora qui s'est occupée des œufs. Elle en a fait une rafle aux halles hier et ce matin.
Le Phésident du Conseil. — Le comte de Schinznach a des amis qui ne désarment pas... {Un Innps.) JNous sommes obligés d'avertir l'Empereur.
Le Ministre de la police. — Mais s'il prenait le parti de ne pas aller aux courses ?
Le Président du Conseil, ciremonl. — Ah I non î... Je lui ferai sentir qu'il ne peut pas reculer. (Ty/ Irmps.) Quelles mesures de police avez-vous l)rises ?
Le Ministre de la police. — J'en ai pris le moins possible.
Le Président du Conseil. — lîien.
Le Mlmstre de la police. — Les criailleries n'ont aucune importance. Ce .que les mouvlierona souliaitenl, c'cîst une bagarre, une collision. Il serait insensé de leur fournir l'occasion (ju'ils cherchent.
Le Président Dir Conseil. — Evidemment. .
Le Ministre de la poli<:e. — Mes agents ont or(lr(* de ne pas intervenir, de laisser beugler, de n'arrrler (|ue des gens qui n'aient rien fait, et qu'on doive relâcher avec des excuses.
Li: Président dî: Conseil. — A la bonne heure !
Le Ministre de la pouce. — 11 n'y aura d'exceplion <]iie pour les maladroits qui voudraient conlremanif(^ster.
Le Président du Conseil. — Voilà ce qu'il fau! éviter à tout [)rix.