‹ Le char de l'ÉtatChapitre 22 sur 26 · LE PASSÉ · texte numérisé non relu

LE PASSÉ

A Tambassade de France.

Le petit salon de l'ambassadrice — très grand, avec 'une Jar'^^c leniHre sur la cour, et une porte qui bâille sur la salle de bal, immense, dépourvue de lapis cl de sièges.

Les munies toiles liisloriques, le même fonds olficiel de mobilier (bois doré, damas jaune) qu'au temps où le mar- ([iiis de CUameroy était ambassadeur, et Xainlrailles (ieuxii.'mc secrétaire. M"'*' de Gbameroy avait su mettre un peu de sa personnalité dans ce salon, en le coupant de paravents et en l'égayant de bibelots. La duchesse de Xainlrailles. (jui pourtant excelle dans cet art de s'appro- ])v'nn- les logis de passage, n'a voulu ici que rétablir ce que M"'^" do (Uiameroy avait créé, sans y rien ajouter de sou cru. Elle a reconstitué scrupuleusement ce décor de son passé. — Elle se tient d'habitude, comme la marquise, sur un sol'a placé non loin de la fenêtre. Elle a, comme la marquise, à son coude gauche, une table surchargée des ustensiles de fumerie. Elle fume, comme la marquise, des cigarettes pas plus grosses (jue des cure-dents.

L'Ambassadeur et l'Ambassadrice sortent de table. Yvonne est sur le sofa, Xaintrailles vis-à-vis, dans un fauteuil : cigare, café, et, à la main, un rapport écrit sur papier ministre, d'une belle écriture renversée.

Xalntrailles. — La police internationale est vraiinenl or^^aiiisée à merveille.

Yvo.NNE, absente. — Ah?...

la

Xaintrailles, secouant sa cendre, puis désignant, du cif/are qiiil lient de la main droite^ le rapport ((uil lient de la nuiin yauche. — Voilà un anarchiste, un nommé Gennaro, qui a quitte Rome il y a quinze jours et qui vient à pied, à petites journées, dans rintentiou de faire sauter TEmpereur.

Yvonne. — (Jli !...

Xalntrailles, très calme, — Oui... Nous n'en saurions rien s'il ne prenait lui-môme la peine d'exposer son projet à tous les gens qu'il rencontre. Mais, ceci donné, le rôle de la police devient admirable. Croiriez-vous qu'on a mis moins de vingtquatre heures à déterminer Tidentité véritable de ce coquin, à retrouver la date de sa naissance, et jusqu'au nom de son père, qui pourtant ne l'avait pas déclaré '?

Yvonne. — Ce n'est peut-être pas le plus important.

Xaintuaïlles. — Aussi je ne vous le mentionne que pour vous faire voir à quel point les recherches sont minutieuses. Mais, ce qui vaut mieux en effet, on suit sa trace, on est sur ses talons, ou ne le quitte pour ainsi dire pas des yeux.

Yvonne, agitée, — J'ai observé qu'il arrive toujours un moment où on les perd de vue, et c'est toujours ce moment-là qu'ils choisissent pour faire leur coup.

Xaintuaïlles, avec une aimable désinvolture, — Ma chère, souhaitons que ce ne soit pas avant cinq ou six jours qu'on le laisse glisser, car nous en aurions la responsabilité.

YvoNNK. — Comment? '

Xalntuaïllp.s. — Il fait un coude parla France, et c'est |)Ourquoi j'ai à m'occuper de lui.

Yvonne. — Ah ! il est en France 1 II n'est pas encore tout près d'arriver.

Xaïntkaïllks. — Non, le danger n'est pas imminent. D'ailleurs, en France môme, on trouvera ])ent-ctre un excellent prétexte pour le coffrer. Il faudrait reconnaître, en ce cas, que nous avons une vrritahle spécialité de sauver l'Empereur.

YvoNNK. — IMaît-il?

Xainthaïi.les. — Je faisais allusion à vos exploits de dimanche dernier.

Yvonne. ass^'Z scchnnenl. — Ohl je vous en prie...

Xain rp»AiLi,Es. — Pardon, je ne pensais pas vous froisser.

Yvonne. — Vous ne me froissez pas. Je n'ai demandé aucune médaille de sauvetage, et je trouve (ju'il (\st passahlement exagéré de prétendre que j\iio sauvé la vie à Sa Majesté. Mais dans la situalion criti(]ue où elle se trouve, j'estime peu cliaritahl(' de |)laisanter à son sujet.

Xainthailles, jnquv, — Je ne sais pas eu effet ce (|ui me [)rend. car il me semble moins qu'à personne^ (|u'il y ait lieu de rire des événements. IndépfMidammentdes sympathies que je puis avoir pour Paul, je ne suis pas ravi de me voir accrédité auprrs d'un Kmpereur sur qui on lève le poing. (]ela nous atteint, nous autres, par contre-coup : les ambassadeurs ne se sentent plus ici dans une pos-

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ture conforme à l'idéal de la vie diplomatique, qui est toute de correction... [Un lemps. Avec déférencp.) J'ai, en outre, absolument tort de vous plaisanter, vous. Car je ne sais pas si on a exagéré votre action, mais elle a produit un grand effet, et je n'ai jamais mieux senti ce que je vous dois.

YvoNiNE. — Laissons cela.

Xaintkailles. — Mais non. Cela me fait plaisir de vous exprimer ma reconnaissance de temps à autre, notamment dans certaines circonstances de temps et de lieu.... ici...

Yvonne. — Ici?

Xaïntrailles. — Je vous dois d'y être revenu comme maître de la maison, après y avoir été... subalterne, si je puis employer une telle expression.

Yvonne. — Mon Dieu ! êtes-vous tellement sensible à ce petit avantage d'être le maître dç la maison ?

Xaintrailles. — Entendons-nous : je ne crois pas que j'en vaille plus, ni qu'autrefois j'en aie valu moins. Je me suis toujours mis à mon rang, et quand j'étais subalterne, je ne me mettais pas, comme bien vous pensez, au-dessous de celui qui était le maître. Mais justement j'avais alors... un malaise... le sentiment que tout n'était pas dans Tordre ni chacun à sa place. Maintenant, j'ai un sentiment de convenance parfaite. Vous comprenez cela ?

Yvonne, avec indifférence. — Très bien.

Xalntrailles, après un temps. — J'aime aussi à faire des comparaisons entre mon présent et mon

passé : où les ferais-je plus sûrement qu'ici, où le passé se représente à moi dans un décor intact? Nulle part je n'aurais une vision plus juste et plus 'digue de ce que j'ai gagné depuis ce temps-là en maturité.

Yvonne. — Ah ?

Xaintuailles. — Comment peut-on avoir peur de vieillir? Pour moi, c'est une jouissance continue et quotidienne. Je me félicite d'avoir tous les jours un peu plus de poids dans la tête. Est-ce que vous ne comprenez pas cela aussi?

YvoNNi:, v(i(/ue7netit, — Oui, oui...

Xainthailles. — Vous n'êtes pas contente de vous retrouver ici... plus... assagie?...

Yvonne. — Oh!...

Xaintkailles. rivenu'ht. — Je veux dire... moins chimérique, moins romanesque, plus... positive qu'autrefois?

Yvonne, arec un f/rslr rrasi/', — Oui.

Xainthailles. — Je vous demande cela parce que, à vous voir si soigneuse de conserver notre décor ancien, je vous avais d'abord crue dans le m^'me état d'esprit que moi. Mais depuis plusieurs jours, vous me paraissez... mélancolique...

Yvonne. — C'est tout simple.

Xalmkauj.es. — Non, non.... ce n'est pas...

lo<;i(|ue... et je voudrais bien vous faire sentir... ;// .sY' /y//)/)/'oc/ir (hdlf\ presque tendre,) Je crains, à vous [)arler franc, que vous ne soyez un peu trop hantée ici par les fâcheux souvenirs d'autrefois.

Yvonne. — Oh !

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