PETITS LUNDIS
Les petits appartements de l'Impératrice, où Sa Majesté reçoit, chaque lundi, le cercle intime. Ces appartemcntsétant de réception, non d'habitation, Anna ne les considère point comme faisant partie du home, et n'a pas cru devoir y exercer sa fantaisie tapissière. Ils sont restés tels quelsdepuis le dernier retapage, qui date d'une quarantaine d'années : second Empire, soi-disant Louis XVI, ors et damas de soie rouges extrêmement défraîchis.
Trois pièces. A l'entrée, le salon, où l'Impératrice tient son^ cercle. A l'autre bout, le salon du buffet (buffet inélégant, copieux, servi par des maîtres d'hôtel à mines d* « extras » qui touchent leurs gages au ministère de la police). Entre ces deux salons, une^pièce beaucoup plus vaste, qu'on appelle la serre parce qu'il y a un palmier au milieu, entouré d'un divan rond. Le plafond est vitré, avec un vélum de coutil rose et blanc. Le mobilier est de môme style que dans les autres salons, mais il y a un peu plus d'abandon et d'imprévu dans la disposition des sièges. C'est ici qu'on vient se détendre, médire ou flirter quand on s'ennuie trop dans le cercle. Coins propices, notamment derrière le piano à queue : mais cet asile est d'habitude, el en particulier ce soir, envahi par les musiciens du quatuor. Car Sa Majesté aime la musique de chambre.
La serre est aussi galerie de tableaux. Aux murs, çà et là, parmi des œuvres d'amateurs princiers, toiles de l'école allemande contemporaine. Heureux choix. Sujets familiers et attendrissants. Peinture propre.
Dix heures. Le cercle de l'Impéralrice présente le plus charmant coup d'œil. Anna est entourée de ses dames d'honneur, toutes fort jeunes, des mariées d'hier, malheureusement assez laides. Toilettes blanches, de rien du tout. Le chiffre, ou le portrait. Point de bijoux, sauf l'Impératrice, qui porte un rang de perles pour enfant. La comtesse d'Eschenbach, depuis qu'elle s'est fait maigrir, ne figure point désavantageusement au milieu de cette jeunesse. — Également velue de blanc.
On joue. Pas aux cartes, Dieu ! L'Impératrice a horreur des cartes. Elle redoute aussi les conversations, qui deviennent aisément effarouchantes. Elle a imposé à ses familiers d'autres jeux, plutôt en usage dans les pensionnats que dans les cours. Paul a approuvé cette nouvelle mode. Mais ses motifs étaient peut-être moins innocents que ceux d'Anna.
Pour l'instant, on joue au chat perché. L'Empereur y est. Il va et vient, avec des airs de stratégiste. Toutes ces dames sont assises, les genoux au menton, risquant à peine, de temps à autre, un bout de soulier blanc sur le tapis. Paul se précipite. Le soulier a toujours quitté terre avant que la main auguste ait touché.
Paul, ùx's mauvais joueur [mais il n'en veut rien laisser voi?'). — Saperlipopette ! Voilà un bon quart d'heure que j'y suis, vous savez.
Première dame d'honneur, posant le pied. — Eh ! Là!
Paul. — Hou ! [C^est manqué. On rit.)
Deuxième dame d'honneur, bondissant d'un fanteuil à l'autre. — Ah! Sire!... {Elle pousse de petits crisconune aux montagnes russes.)
Paul. — Vous, je vous ai àTœil.
Anna. — Pouce !
Elle se lève. Un des dignitaires de l'Empire vient d'entrer, tout chamarré, flanqué d'une forte dame, son épouse. Celle-ci plonge devant l'Impératrice, à qui elle baise la main. Anna la relève
et l'embrasse. La dame va s'asseoir dans un coin auprès d'une autre grose dame. L'officier file vers la serre, où il joint I'ar-
CHIDUCHESSE ThÉODORA, rARCIIIDUC SyLVÈIIE, I'aRCHIDUC ArNOLPHE
et I'ARCHIDUC Jean.
La comtesse d'Eschenbach. — Dernier chat perché y est 1
Paul. — Comment ? C'est encore moi !
AniNAj battant des, mains. — Oui, c'est vous, c'est vous!
Paul. — Vous, je vais vous repincer au demicercle.
Anna. — Essayez ! [Elle se lève, court. Il lapoiirsuit. Tout le monde se leve^ parce que c'est l'étiquette quand C Impératrice est debout. Bagarre,)
Le professeur Schwan, de l'autre bout du salon, sévèrement, — Majesté !
Anna, se rasseyant, — Ah ! oui, c'est vrai. [On s'assoit,)
Paul, bas à Anna, — Qu'est-ce que c'est ?
Anna, de même, ^ — Rien... J'ai eu tort de courir... [Le coup du flacon. Sourires malicieux.)
Paul, empoignant le bras nu de la comtesse d'Esclienbach, — Comtesse, je vous tiens.
La comtesse d'Eschenbach. — J'étais perchée ! Votre Majesté triche !
Une dame d'uonneur, passant derrière r Empereur, — Votre Majesté triche !
Il la poursuit. Elle tombe sur les genoux de l'une des grosses dames, qui est sa mère.
Paul. — Si vous vous réfugiez dans le giron maternel !
11 l'abandonne, et comme c'est à dessein qu'elle s'est rapprochée de sa mère, elle reste là.
La dame d'honneur, à sa mère, — Tu m'as fait signe?
La mère. — Oui... Comme tu as chaud!... Rien de neuf?
La dame d'honneur. — Rien. Je surveille. Impossible d'arriver à une certitude.
La mère. — Je veux croire encore que c'était une fausse alerte. La générale partage mon espérance .
L'autre grosse dame [qtion appelle la générale). — Je me fonde sur Tàge de l'Empereur et sur son passé orageux.
La dame d'honneur. — Il est de fait que jamais Sa Majesté ne vient rendre ses devoirs à ma maîtresse les soirs oîi c'est moi qui suis de garde. Mais la d'Eschenbach affirme que, les soirs oii c'est elle, ça ne rate jamais.
La mère. — C'est une façon de parler.
La générale. — Il faut également compter avec l'imagination de la d'Eschenbach, qui, toute sa vie, n'a pensé qu'à ça.
La dame d'honneur. — J'ai pu vérifier l'authenticité de ses dires^ en feuilletant le registre des citrons, que le comte de Lutzbourg avait oublié dans le cabinet de la Souveraine.
La mère. — Ah?
La générale. — Voyons, s'il y avait quelque chose, Sa Majesté ne jouerait pas au chat perché !
La mère. — Monsieur le professeur Schwan
vient de la rappeler au calme bien sévèrement.
La dame d'honneur. — Elle a porté son flacon à son nez.
La mère. — Je n'ose envisager ce qui arriverait si le petit archiduc Hector, qui a un parti considérable, perdait ses droits éventuels à la couronne par suite de la naissance inopinée d'un mâle.
La générale. — J'en frémis! {A la dame d'honneur.) Voulez-vous me permettre de faire connaître au général les graves indices que vous avez surpris ?
La dame d'honneur. — Mais, certainement, ma chère générale.
Elle retourne au jeu. La p^énérale s'en va vers la serre. L'archi- (luclu'sse ThéoJora traverse le salon, escortée de son frère, de son ainant et de son mari.
ïhéodora. — Quel train vous faites ! A quoi jouez-vous donc?
Anna. — Au chat perché.
Paul. — Je n'y suis plus. Théodora, c'est vous. Les derniers entrés au jeu.
Théodora. — Merci, je n'entre pas. C'est assommant, ce jeu-là. Vous n'avez guère de fantaisie. Quand j'étais petite, mes amies et moi, nous avions inventé quelque chose de beaucoup plus pittoresque.
Anna. — Quoi donc ?
ÏHÉODORA. — Le chat couché.
Une dame d'honneur. — Oh ! que c'est amusant !
Anna. — Qu'est-ce que c'est?
Théodora. — Le mot l'indique. Tenez, vous
allez voir. Une, deux... Dernier chat couché y est.
Tout le monde se couche, qui sur le parquet, qui sur les sièges. l'Impératrice sur son canapé.
Paul, qui na pas compris. — Hein? Quoi? Je n'y suis pas ?
Anna, riant. — Mais si !
Paul. — Ah ! J'en ai assez ! [Il s'assoit par terre^ Je ne bouge plus.
Anna, 5^ levant. — Pouce ! (Même épisode que tout à r heure. Entrée d'un officier en grande tenue et de son épouse.)
Paul, toujours assis par terre. — Qu'est-ce que c'est encore ? (// lève le nez, il aperçoit le nouveau venu plié en deux devant lui et tout interloqué.) Ah ! bonjour, mon cher comte, ça va bien ? [La main.)
L'Officier. — Ah ! Sire...
Anna, courant vers le canapé. — Dernier chat couché...
Le professeur Sghwan, d'une voix tonnante^ — Majesté ! ,
Anna, portant la main à sa taille. — Ah !...
Paul, tout près d'elle^ bas. — Tu t'es fait mai?
Anna, un peu étourdie. — Non... [Le flacon.)
Paul. — Ce jeu est stupide. C'est fini. Qu'on nous fasse de la musique.
Attitudes correctes. On entendrait une mouche. Petit bruit d'instruments qu'on accorde.
TiiÉODORA, bas à Sylvère. — Ne restons pas dans
le rayon de llmpératrice, elle nous fera les gros yeux si nous disons un seul mot pendant qu'on joue.
Elle se défile vers la serre. Sylvère la suit. Mais les deux grosses dames, l'archiduc Jean et l'archiduc Arnolphe la suivent également.
Sylvère. — Ils se cramponnent.
Théodora. — Penses-tu?... (-4 non époux,) Arnolphe, la générale doit mourir de soif. Elle est tout en eau.
La générale, touchée de cette attention. — Oh ! Altesse... [Arnolphe offre le bras à la générale,)
Théodora, bas à Arnolphe, — Elle grille de savoir si llmpératrice Test ou ne Test pas. Faiteslui donc gober que c'est nerveux.
L'archiduc Jean offre le bras à Vautre grosse dame. Théodora et Sylvère restent seuls. Quatuor de Schumann. Premier morceau. Ils écoutent. — Entr'acte. — Deuxième morceau.
Sylvère. — Tu reconnais?
Théodora, sourdement, — Oui... Ce (\\xil nous a joué hier... Tais-toi. Écoute.
Elle lui donne Texemple, elle écoute, passionnément, languissamment, parfois avec une étrange expression de colère.
Sylvère. — Ma petite sœur n'a pas Tair d'une humeur charmante ?
Théodora. — Non. Je m'ennuie à mourir. Je suis exaspérée d'être tenue ici.
Sylvère, insouciant, — Une petite corvée.
Théodora. — Je sais bien, je suis stupide...
Autrefois, je supportais... Maintenant... Je suis
effrayée moi-même de la violence folle avec laquelle je me révolte contre la gêne de mon rang... Ça me prend tout d'un coup... Ça se trar duit par des gamineries ou par des brutalités... Tiens, tout à l'heure, quand je me suis roulée sur le tapis, j'avais envie de mordre... J'ai ri... J'aurais pleuré.
Sylvère. — Ah ! tu es un tempérament, toi !
Théodora, naïvement. — Ce n'est pas ma faute.
Sylvère. — Il n'y a pas de mal. {Silence.) On fait de meilleure musique chez toi.
Théodora. — Si seulement Phili pouvait venir ici !... On se mettrait dans un coin tous les trois, on est assez libre en somme... Quelle bêtise que nous ne puissions pas le présenter ! .
Sylvère. — Sais-tu où il est ce soir ?
Théodora. — Non.
Sylvère. — Ici justement.
Théodora. — Ici !
Sylvère. — Oh ! pas dans le salon : en bas, il est de garde.
Les 'deux grosses dames et les deux archiducs reviennent.
La générale, prenant à part f autre grosse dame. — Ma chère, Monseigneur l'archiduc Arnolphe est d'un esprit ! Et d'une diplomatie ! Figurezvous, je Fai cru sourd, parce que j'avais beau l'entrelenir des sujets les plus divers, il me répondait toujours : c'est nerveux. Je me plaignais de la chaleur, c'est nerveux. Je demandais de la limonade, c'est nerveux. Et j'ai fini par m'apcrcevoir que Son
Altesse Impériale avait deviné ma préoccupation, et y répondait de cette façon ingénieuse !
L'autre grosse. — Cependant, ma chère générale, si c'est nerveux, pourquoi le professeur Schwan...
La générale. — Mais les symptômes sont les mêmes, je vous dis... [Elles séloigmnit en causant. Mais à peine sont-elles arrivées à la porte du salon oà se tient C Impératrice quelles donnent les marques du jdus vif étonnement et reviennent en hâte vers rarcliiduchesse Théodora, La r/énérale lui dit :) Grand Dieu ! Madame, Votre Altesse Lnpériale ne sait pas ? Voilà des gens tout à fait inconnus qui viennent au petit lundi de Tlmpératrice ! [Mouvement général vers la porte du salon.)
Les nouveaux venus sont :
1" Une élégante et magnifique créature, très grande, très souple, (les cheveux noirs, dos yeux d'Orient, un profil fort accusé. — Elle est décolletée prodigieusement bas, et de plus la robe est si collante, d'une étoffe si bien assortie à la peau, qu'on se demande avec elTarement au premier coup d'u»il jusrju'où la dame peut bien être nue. YA\q est surtout vêtue de bijoux : rien que des perles, mais des perles de collection.
2« Sans doute le mari : un petit monsieur en liabit, culotte courte, chauve, les favoris très pointus, une face d'agent d'aiiaires véreux. Stupeur. Répulsion. Néanmoins l'Impéraratrice accueille la dame avec son alJabilité coutumière. Baisemain de la dame, baiser de l'Impératrice. La dame s'assoit un instant dans le cercle. Le mari s'éloigne. On s'écarte sur son passage. U va tout droit devant lui, il entre dans la serre et. le monocle à l'oeil, les mains croisées derrière le dos, il se met à examiner comme un expert les tableaux atlreux cpii ornent les murs.
La GÉNÉRALE, S Oubliant^ dans son trouble^ jusqu'à interroger une personne du sang, — Qui est-ce?'?
Théodora, la remettant de l'œil àsaplace. - — Sais pas.
Sylvère. — Moi, je sais. C'est le marquis et la marquise de Castelli Romani.
La générale, à qui ce Jiiarqidsat ne dit rien. — De Castelli Romani???
Sylvère. — Vous ne faites donc pas de bicyclette, madame la générale?
La générale, pudiquement. — Moi, Monseigneur!...
Sylvère. — Si vous en faisiez, vous sauriez que la seule marque nationale est la marque Moïse. Isidore Moïse a gagné des sommes folles dans la fabrication des cycles et motocycles. Il a épousé une cousine à lui, elle-même fort riche, et qui répond au nom de Judith. La dot de la belle Judith lui a servi principalement à obtenir du Saint-Père le marquisat de Castelli Romani.
La générale. — Mais, si c'est un titre romain, il n'a aucun droit à le porter ici !
Sylvère. — Pardon, l'Empereur lui a conféré ce droit par décret signé de ce matin même.
L'archiduc, qui n'est pas antisémite, s'éloigne fort amusé. La générale reste seule avec Tautre grosse dame. Toutes deux semblent être dans un état véritablement comateux. Quand elles recouvrent la parole :
La générale. — Ma chère 1 Des juifs !
L'autre grosse. — Je ne crois pas en avoir jamais vu d'aussi près.
La générale. — Ah ! mon Dieu ! Voilà que cette femme vient par ici ! [Elles s'enfuient.)
En effet, la belle Judith, après avoir fait sa cour, a quitté le cercle. Elle se dirige vers la serre, où elle avise son mari en contemplation devant un tableau de genre qui représente des écoliers jouant aux biile's.
Judith. — Isidore !
Isidore, tournant la t(Ho. — Eh?
Judith. — Ah çà, qu'est-ce que vous faites là ? Vous êtes ridicule !
Isidore. — Qu'est-ce que voUs voulez que je fasse? Je m'embête. Je regarde les tableaux.
Judith. — Causez.
Isidore. — Avec qui? Personne ne veut me reconnaître.
Judith. — Nous ne pouvons pourtant pas faire la conversation ensemble.
Isidore. — Alors allons-^nous-en.
Judith. — C'est trop tôt. Ce serait remarqué.
Isidore. — Bah 1 Vous avez fait votre devoir auprès de Flmpératrice...
Judith. — Oui... Elle a même été charmante. Un peu gaffeuse, mais charmante.
Isidore. — L'Empereur m'a serré la main.
Judith. — Ah?
Isidore. — Sauf cela, accueil plutôt frais.
Judith. — Il ne faut pas en demander trop pour une première fois. Lundi prochain, nous serons mieux reçus.
Isidore. — Penh !
Judith. — Qu'est-ce que vous pariez ? Je ferai ce qu'il faudra pour ça.
Isidore, inquiet, — Quoi ?
Judith. — Je n'en sais rien... je verrai... Qu'est-ce qui vous tourmente ? Laissez-moi donc faire à ma guise.
Isidore. — C'est que vous ne faites rien comme tout le monde...
Judith. — En effet, mon cher, je vous ai déjà fait marquis et je ne vous ai pas encore fait co...
Elle n'a pas le temps de prononcer tout lo mot. Elle est interrompue par des exclamations apitoyées qui partent du premier salon. Tout le monde, y compris le couple Castelli Romani, court de ce côté. L'Impératrice vient de se trouver mal.
Paul, oiibliant toute retenue. — Nana !... Nana!... (// lui tape dans les mains,)
Le professeur Schwan. — Majesté !... Majesté !... (// tape,)
Première grosse dame, à la porte. — Vous voyez bien...
La générale. — Mais puisque c'est nerveux !
Une voix. — Chut!
L'Impératrice vient d'ouvrir les yeux. Le flacon. Elle sourit. Tout le monde va mieux.
Paul, rassuré, — Ce n'est rien... (Épanoui, ynystêrieux.) Je vous dis que ce n'est rien, ce n'est rien du tout. [Bas, à la comtesse d'Eschenbach.) Je crois qu'il va bientôt falloir annoncer la chose officiellement.
La comtesse d'Eschenbach, émue, — Ah! Sire...
Le professeur Schwan, à l'Impératrice. — Madame, je vais accompagner Votre Majesté dans sa chambre.
Paul. — J'y vais aussi... Ce n'est rien... {A un chambellan.) Voulez-vous faire jouer la musique d'une façon continue. [Expliquant, à la comtesse d'Eschenbach.) Il est inutile que Ton potine... Venez^ comtesse.
L'Empereur sort. Musique. On a bien envie de se communi(iuer ses impressions — il n'y a pas mèche : les morceaux succèdent aux morceaux sans aucune solution de continuité. C'est insupportable, mais tant que l'Empereur n'aura pas donné contreordre... — Une demi-heure. EiiOn Paul reparaît. Il n'est plus du tout rayonnant comme tout à l'heure, il dit :
— Ce n'est rien, messieurs, ce n'est rien... [D\ui ton furieux,) Faites donc silence ! (Silence,) Dieu ! que j'ai soif!... Venez, comtesse. (// emmène M"^"" (ÏEschenbach au buffet. On respecte^ bien entendu, leur aparté, — A l'un des maures dliôtel.) Donnez-moi un verre d'eau d'Evian. {On le sert. Il boit. Un temps. Terrible:) Un autre ! [Il boit,)
La comtesse d'Esghenbacu. — Sire... Votre Majestée semble... bouleversée... Pourtant... monsieur le professeur Schwan a dit tout haut que ce n'était rien...
Paul. — Ah! oui!... Eh bien, savez-vous ce qu'il vient de me dire, à moi, tout bas, monsieur le professeur Schwan ?
La comtesse d'Eschenbach. — Sire... comment saurais-je?... Ah I mon Dieu ! Sa Majesté l'Impératrice est en danger?
Paul. — Pas du tout. Ce n'est rien. Mais, si peu que ce soit, il paraît que c'est de ma faute !
La comtesse d'Eschenbacii. — Allons donc !... je veux dire... comment se pourrait-il?...
Paul. — Il me semble pourtant que c'est clair ! Et personne n'est mieux à même que vous de comprendre : vous étiez de service hier soir auprès de rimpératrice.
La comtesse D'EscHE^'BACH, ravie. — Oui, hier soir encore. C'est ma chance.
Paul. — Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça, hein ?
La COMTESSE d'Eschenbach. — Je dis, Sire... Je dis, Sire... que cela est tout à la fois... regrettable et... {Avec un sourire flatteur) bien honorable pour Votre Majesté.
Paul. — En effet, c'est honorable... [Complaisamment.) Je suis extraordinaire.
La comtesse d'Eschenbach, baissant les yeux. — Extraordinaire, Sirè.
Paul, rembruni. — Seulement, raison de plus...
La comtesse d'Eschenbach. — ... ???
Paul. — Ce n'est pas tout. Savez-vous encore ce qu'il m'a dit, Schwan?... Sapristi! ce n'est pas commode à expliquer... Enfin, eu égard à la familiarité dont nous usons avec vous... .
La comtesse d'Eschenbach. — Ah ! Sire...
Paul. — ... et comme vous pouvez au besoin nous être utile... D'ailleurs', au fait, l'expression dont s'est servi monsieur le professeur Schwan est fort convenable, et je n'ai qu'à la répéter textuellement... Eh bien, Schwan m'a dit : « Sire, je dois avertir Votre Majesté : désormais et jusqu'à l'heureux terme, il est indispensable que vous ne considé-
riez plus Tlmpératrice comme une épouse, mais exclusivement comme une mère. »
La comtesse d'Esciienbacii, navrée, — Ah !.. . [Avec une joie subite.) Ah !
Paul. — Qu'est-ce qui vous prend? Vous avez Tair enchanté.
La comtesse d'Esghenbach. — Sire... Comme je regrette de m'être mise au régime sec et d'avoir tant maigri !
Paul. — Pourquoi ça ?
La comtesse d'Eschenbach. — Svelte comme je suis, Sire, je n'ai plus le physique de l'emploi... auquel... sans doute... Votre Majesté me...
Paul. — Qu'est-ce à dire ?
La comtesse n'EsdliENBACu. — Votre Majesté... daignera ne pas oublier que je lui ai donné son premier bain... Je veux dire... le jour où forcément, elle cherchera des... diversions à son long veuvage, elle ne voudra point me faire l'affront de choisir une... confidente moins éprouvée, moins expérimentée que moi.
Paul. — Est-ce que vous êtes folle, comtesse
La comtesse d'Eschenbach, tremblante, — Folle, Sire?...
Paul. — Vous ne prenez pas garde que vous manquez à l'Impératrice, à moi-même.
La comtesse d'Eschenbach. — Sire !
Paul — Alors, vous avez combiné ça tout de suite, vous, que l'Impératrice étant indisponible, j'allais prendre une maîtresse ?
La comtesse d'Eschenbach, essayant de le calmer. — Sire, on peut entendre.
Paul, à tue-tête. — Est-ce que je n'ai plus le droit de crier chez moi?
La comtesse d'Escheisbagh. — Je ne me permets pas de dire cela, Sire.
Paul, tout de même à demi-voix, — Non, madame, je ne prendrai pas de maîtresse. Je suis un mari fidèle.
La comtesse d'Eschenbacu. — Ah ! Sire, un époux admirable!
Paul. — Et je vous interdis expressément toute manœuvre ayant pour but d'attirer mon attention sur qui que ce soit.
La comtesse d'Esghenbach. — Votre Majesté peut compter...
Paul. — Hein ?
La comtesse d'Esghenbach. — ... sur mon abstention.
Paul. — C'est que je vous connais. Sans avoir Tair de rien... ou môme en ayant l'air précisément, de faire le contraire, vous auriez vite fait de me lancer sur une piste. Je ne veux pas de ça.
La comtesse d'Eschenbagh. — Je saurai interpréter les ordres de mon auguste maître.
Paul, au maître d hôtel. — Donnez-moi un verre d'eau d'Evian.
La comtesse d'Eschenbach. — Votre Majesté va se noyer l'estomac.
11 ne repond pas, il boit et se promène avec agitation. Tout d'un coup :
Paul. — Et puis, comme ce serait facile !
La comtesse d'Eschenbacu. — Plaît-il, Sire ?
Paul. — Si je voulais prendre quelqu'un...
La comtesse d'Eschènbaciï. — Ah!...
Paul. — Je ne peux pas courir le guilledou !
La comtesse d'Eschenbacii. — La police serait sur les dents.
Paul. — Il faudrait donc que cela se passât ici m(^me.
La comtesse d'Eschenbach. — Évidemment, Sire.
Paul. — Avec quelqu'un... qui loge au Château... au moins qui... couche de temps à autre.
La comtesse d'Eschenbach. — Votre Majesté veut dire : avec Tune des dames d'honneur de l'Impératrice.
Paul. — AhJ oui, parlons-en! Vous ne les avez donc pas regardées ? On voit que c'est l'Impératrice qui les a choisies elle-même ! Ah ! si elle n'avait pas balancé tout Tancien personnel...
La C03ITESSE d'Eschenbach. — L'Impératrice n'a gardé que moi.
Paul, plaisantant avec quelque lourdeur, — Et il ne peut s'agir de vous, comtesse.
La comtesse d'Eschenbach, inant. — Ah ! ah !...
Paul, suivant son idée. — Il faudrait donc que je fisse, de mon autorité privée, une nomination...
La COMTESSE d'Eschenbach. — Une nomination?...
Paul. — De dame d'honneur.
La comtesse d'Eschenbach. — Mais, Sire, les rôles sont pleins.
Paul. — Ce n'est pas un obstacle : ils déborderont, voilà tout.
La comtesse d'Esghenbach. — Au reste, je ne vois pas, dans l'entourage immédiat de Votre Majesté...
Paul. — Mais je ne cherche pas, comtesse.
La comtesse d'Eschenbach. — A moins que...
celte admirable dame aux perles...
Paul. — Quelle dame aux perles ?
La comtesse d'Eschenbach. — La juive, la marquise de Castelli Romani...
Paul, en éveil. — Ah ?
La comtesse d'Eschenbach. — ... qui venait ici pour la première fois, ce soir. Je doute qu'elle y revienne souvent.
Paul. — Comment? Et pourquoi ça?
La comtesse d'Eschenbach. — Votre Majesté ne voit pas la tête qu'on lui fait ? Elle ne trouve personne à qui parler. On s'écarte quand elle passe...
Paul. — On se permet de faire la tête à une invitée de l'Impératrice ! Ah ! nous allons voir ça, par exemple ! (// appelle à quinze pas de distance, et d'une voix de terrain de manœuvres.) Madame la marquise de Castelli Romani ! ! !
Judith, démontée pour la première fois de sa vie. — Sire ?... {Elle croit quelle a commis une énormité,)
Paul, toujours du même ton, — Vous devez mourir de soif, madame la marquise, car il me semble qu'aucun de nos neveux ou cousins ne s'est fait l'honneur de vous offrir le bras pour vous conduire
LE CHAR DE L'ÉTAT Cl
au buffet. Nous vous offrirons le nôtre, et vous ne perdrez pas pour avoir attendu.
Judith. — Sire... [Elle est tout do suite à la liauto.ur de la situation et ne manifeste plus aucun trouble,)
Paul, comme s'il commandait : Batterie à (jauche /... — Prenez de la gramolata, elle est excellente... J'espère, madame la marquise, que vous viendrez ici tous les lundis... [Regard circulaire,) Tous-LES-LUN-Dis... pour montrer aux femmes qui sont là commeqt j'aime que Ton s'habille.
Judith. — Oh ! Sire... Votre Majesté daigne prendre garde à ces minces détails ?
Paul. — Certainement, madame... Ce ne sont pas de minces détails. {Sous-entendu.) Vous ôtcs très bien habillée... Très bien... (// cherche* un compliment mieux tourné^ ça ne vient pas.) Très bien habillée... [Agacé,) Ah ! çà, qu'est-ce que c'est que cet imbécile qui nous regarde tous les deux avec ébahissement ?
Judith, ccdme, — Mais, Sire, c'est mon mari.
Paul, décontenancé, — Ah ! oui... [Talon rouge,) Eh bien, marquise, vous me croirez si vous voulez : je m'en doutais.