LE SYNDICAT
Chez S. E. la comtesse d'Eschenbach, au Château.
Ce qu'on appelle son « appartement » et où elle loge depuis plusieurs règnes.
C'est une enfilade de quatre pièces mansardées, desservies par un corridor, lequel est dénommé : l'antichambre, parce que la porte d'entrée est au bout. Cette porte donne sur l'un des escaliers de service. Les quatre pièces sont reliées par un tuyau de poêle qui court de l'une à l'autre, crevant les murs à la recherche d'une issue par où s'échapper sur le toit.
La pièce la plus proche de l'entrée est un taudis, où couche une vieille femme de chambre quasi centenaire, habile dans l'art des cosmétiques et seule capable de prolonger la jeunesse fabuleuse de sa quasi octogénaire maîtresse. Quand cette sorcière sera morte, Son Excellence n'aura plus qu'à en faire autant.
La seconde pièce, qui a l'air d'une loge de concierge, est le salon. Meuble de palissandre et velours d'Utrecht originairement rouge. Profusion de photographies signées : celle de tous les augustes membres de la famille impériale depuis soixante ans. Sujet de la pendule : Daphnia et Chlor. au bain,
La troisième pièce est une chambre à coucher, meublée comme le salon. Portraits ovales. Édredon sur le Ut.
Enfin la dernière et la plus spacieuse des quatre pièces, qui a Tair d'une loge d'étoile en province, est le cabinet de loi-
lette. Au fond, la baignoire, pleine de petit lait qui sert plusieurs fois.
C'est ici que, pour l'instant, se trouve la comtesse d'Eschen- BACii. Elle achève de s'habiller. Robe noire entièrement pailletée de paillons noirs. Chapeau tout en roses. Gants noirs, que la femme de chambre lui boutonne au moyen d'un crochet, péniblement : les mains de la comtesse sont la seule partie de son corps qui n'ait pas maigri, en dépit du régime sec. On sonne. La femme de chambre disparait, puis revient avertir S. E. que S. E. le général comte de LuTZBODRG est au salon. La comtesse y court.
Elle trouve le vieux guerrier affalé sur le canapé. Complet de molleton gris. Lutzbourg est venu en voisin, sans chapeau. Mais, par égard pour sa vieille amie, il a enveloppé comme il a pu ses mains goutteuses dans des gants jaunes.
La comtesse d'Eschenbach, légère. — Bonjour, général, quel bon vent ?
Lutzbourg, galant, — Ce n'est qu'à vous, comtesse, que celte métaphore convient. {Il fredonne.) (( Toi que l'oiseau ne suivrait pas... » Je vous trouve... . scandaleusement ingambe pour votre âge.
La COMTESSE d'Esciienbach. — Je n'ai pas d'âge ; nous autres, avons-nous rien en propre ? J'ai l'âge de mon maître. Quand Auguste a bu, la Pologne est ivre. Quand l'Empereur s'amuse...
Lutzbourg. — ... la comtesse d'Eschenbach a vingt ans... Il parait que TEmpereur s'amuse d'une façon qui ne me concerne plus. Voilà dix jours que je vous ai apporté les citrons pour la dernière fois.
La COMTESSE d'Eschenbach. — Comme le temps file! Dix jours pleins! Ça ne peut plus traîner. Il va falloir prendre un parti.
"LuTZBOuRG. — Quel parti ?
La comtesse d'Eschenbach. — Voilà : quel parti ? Ne dirait-on pas en vérité que cela dépend de cette vieille comtesse ? Toutes les beautés plus ou moins fraîches qui prétendent à Thonneur d'être distinguées sont aux petits soins avec moi. Je reçois des lettres charmantes, des douceurs... Général, un fondant?
LuTZBOURG, suçant [les dents manquejit). — Merci.
La comtesse d'Eschenbach. — Et des cartes ! Des cartes!... On vient de me remettre celle de la marquise... la marquise de Castelli Romani.
LuTZBOURG. — Tiens, moi j'ai trouvé celle du mari.
La comtesse d'Eschenbach, choquée. — Il manque de tact... Elle tient la corde.
LUTZBOURG. — Ah?
La comtesse d'Esçhenbach. — L'attitude de TEmpereur, hier soir, a été bien plus significative encore que lundi dernier. Le maréchal de la Cour a môme dit, à ce sujet, un bon mot. II a dit : « C'est signé. »
LuTZBOURG. — Comment ITmpératrice prend-elle la chose ?
La comtesse d'Esciienbach. — Très mal. Elle me boude. Est-ce ma faute ? C'est la sienne. Je ne sais pas comment toutes ces petites femmes-là sont bâties. De notre temps, on était plus solide.
LuTZBOURG. — Fichtre !
La comtesse d'Escuenbacii. — Quand ma feue mère fut enceinte de moi, personne au monde ne
s'en douta jusqu'au bout, à commencer par mon père. Il est vrai que c'était pendant la guerre, et mon père commandait un corps d'armée. Le hasard voulut qu'il revînt juste pour le terme. Comme il se mettait à table et que ma mère n'y paraissait point, il demanda : « Est-ce que Madame la Comtesse ne sait pas qu'elle est servie ? » Lé maître d'hôtel répondit : « Madame la Comtesse accouche. » Mon père, qui ne s'étonnait de rien, fît son repas tranquillement, et je vins au monde comme on lui versait le café.
LuTZBOuRG. — Bravo !
La comtesse d'Eschenbach. — Ah ! ce n'est pas ma mère qui eût jamais mis mon père dans la cruelle extrémité oii l'Empereur se trouve aujourd'hui!... Sur ce, je vous pousse dehors. Je sortais. J'ai toute une tournée de visites...
LuTZBOURG. — Chez les prétendantes?
La comtesse d'Eschenbach. — Vous voulez rire, c'est elles qui viennent... Je vais tout de même poser un carton chez cette petite marquise.
Lltzbourg. [Menace du doigt.) — Vous la favorisez.
La comtesse d'ëschenbacu. — On le dit... Elle ma envoyé des confitures de roses admirables. Vous savez que son père est banquier à Alexandrie?. .. Ensuite, je passerai chez l'archiduchesse Théodora. Elle n'est pas venue hier au petit lundi. L'Empereur semble craindre qu'elle soit à la veille de quelque nouvelle frasque.
Lutzbourg. — Et Sa Majesté vous a priée d'aller voir sur lieu de quoi il retourne?
La comtesse d'Eschenbacii. — Il se pourrait.
Ensuite, chez la grande maîtresse de la maison de l'Impératrice. Croiriez-vous qu'elle me fait une tête aussi?
LuTZBOURG. — Elle est bien obligée de prendre le parti de sa maîtresse.
La comtesse d'Eschenbacu. — Moi, je prends le parti de mon maître... Voilà. Et puis je rentrerai de bonne heure pour m'habiller. Je vais à l'Opéra, dans la loge.
LuTZBOURG.. — En peau?
La COMTESSE d'Escuenbach. — Gomment voulezvous que j'y aille ?
Lltzbourg. — Alors j'irai aussi.
La C03ITESSE d'Eschenbach. — Polisson !
LuTZBOuuG. — Qu'est-ce qu'on donne ?
La comtesse d'Escuenbach. — Faust.
LuTZBOUUG. — Zut ! Enfin j'irai tout de même... Je vous descends pour jouir plus longtemps de votre compagnie... [Chantant,) « Toi que l'oiseau... ne suivrait pas... »
La comtesse d'Escuenbach, chantant. — Ah !
ah ! ah ! ah !
LuTZBOURG. — Ah ! ah !
La comtesse d'Escuenbach. — Ah! ah ! ah ! ah!
L'oiseau ne les suivrait pas : il les précéderait. La comtesse est beaucoup uioins in^çauibe quand il s'af(it de descendre les escaliers. Surtout celui-là. Et il y en a, des étages I Enfin, on est en bas.
A la porte stationne un équipage de la Cour. Adieux. Lutzbourg remonte chez lui. La comtesse se fait hisser dans la voiture.
C'est une étonnante guimbarde, un trois-quarts, (jui ressemble assez à une berline de noce. Sur les panneau.x, immense écus-
son impériaL L'intérieur est tapissé de satin élimé gros vert à galons rouges.
Cocher, valet de pied. (La comtesse n'a pas droit au chasseur à pèlerine et à tricorne.) Gomme il pleut, leurs chapeaux de soie hauts de forme sont enveloppés de taffetas gommé.
Son Excellence a donné l'adresse des Castelli Romani. On roule. L'avenue du jardin botanique. Petits hôtels. Architecture d'une aimable diversité. Moyen âge, Renaissance, style rustique, style anglais, reconstitutions, pastiches. Il y a une avenue comme ça dans toutes les capitales qui se respectent. Quant à rhotel des Castelli Romani, c'est Chambord, tout simplement. Suisse à la grille, mais suisse familier ; il sourit aux visiteurs, il donne une poignée de main au valet de pied qui lui remet la carte de la comtesse. Le valet de pied, une fois remonté sur le siège, lui jette un amical adieu.
La comtesse d'Eschenbach, dans le porte-voix, — Au palais de l'archiduc Arnolphe.
On roule. Retour en arrière. La vieille ville. Rues étroites, tortueuses. Maisons très hautes, et de toutes les couleurs.
La caserne de l'archiduc Arnolphe. La voiture entre dans la cour. Comme d'habitude, on ne sait pas où se cachent les gens, et la comtesse ne trouve personne à qui parler, mais elle connaît les êtres, et puis c'est le jour de l'archiduchesse : elle monte, tout de go. Deux étages, et sérieux. Escalier nu, sonore. La comtesse, qui souffle à chaque palier, a tout le loisir d'entendre un bon bout du duo de Tristan, accompagné par l'archiduc Sylvéro, chanté par l'archiduchesse Théodora et le comte Philippe de Schinznach.
Au moment où elle a le doigt sur le bouton, Théodora et Phili sont en train de se déclarer une fois de plus, et avec une indécence véritablement inouïe, que la mort les réunira.
La COMTESSE d'Eschenbach, rappelée à son l'ôle de yolkiere, — Ah! ah!... {fille prête t oreille. Puis elle sonne. Naturellement^ personne ne vient. Elle resonne. On ouvre.)
UiN VIEUX VALET DE PIED, très brave homme ^ mais dèplorahlement stylé. — Tiens, bonjour Excellence. Son Altesse Impériale est sortie.
LE CliAR DE L'ÉTAT 69
La comtesse d'Eschenbach, surprise. — Non ?
Le vieux valet de pied, de moins en moins à haueur. — C'est-à-dire que Son Altesse Impériale ne *eçoit pas.
La comtesse d'Esciienbach, choquée. — Aujourl'hui mardi ?
Le* vieux valet de pied, idiot. — Aujourd'hui nardi.
ians répliquer, elle pénètre, s'assoit dans le fauteuil vide de rhuissier, tire à elle uu des deux registres déposés sur la table, celui dont la couverture de chagrin noir porte, frappée en lettres d'or, cette suscription : S. A. I. Madame l'archiduchesse Thkodoua. Elle l'ouvre à la place marquée par le papier buvard. (La musique va toujours.) Elle signe. Elle sort. — Dans l'escalier :
La comtesse d'Esciienbach, à elle-même. — Oh ! )h !... {Tristan et Iseult est le nom de notre imour... Oh! ce petit mot: et... Supprimons la onj onction...) Oh ! ! !... {Elle descend. Elle entend « porte qui se rouvre.)
Le VALET DE PIED, peuché sur la rampe^ crie : — excellence ! Excellence !
La comtesse d'Eschenbach. — Ilein ?
Le valet de pied. — Ah ! pardon. Je pensais que Votre Excellence était déjà tout en bas. Si elle veut ie donner la peine de remonter? Son Altesse Impéiale est sortie... c'est-à-dire qu'elle ne reçoit pas... nais elle recevra Votre Excellence.
La comtesse d'Esciienbach, très flattée. — Ah ! Elle remonte., preste.)
Le valet dé pied ajoute cette phrase inutile : — Entrez sans compliments.
La comtesse est introduite dans le boudoir Empire. L'ARCHmuc Sylvère et Philippe de Schixzxach restent au piano, jouant en sourdine et chantant à bouctie demi-fermée. Mais Tarchidu- CHEssE TiiÉODOKA fait plusieuFs pas vers la comtesse et l'accueille avec une grâce marquée.
TiiÉODORA. — Venez donc, ma chère comtesse, les consig-nes ne sont pas pour vous.
La comtesse d'Eschenbach. — Je sens comme je dois la bonté de Votre Altesse Impériale.
Théodora, — Vous nous surprenez en flagrant délit de pianotage.
La comtesse d'Eschenbach. — Ah ! madame, c'est un véritable concert ! Croiriez-vous que je m'étais arrêtée au beau milieu de l'escalier pour l'entendre? C'est à cette halte indiscrète que je dois le bonheur d'avoir pu être rattrapée.
Théodora. — Oui, nous déchiffrons Tristan : mon frère...
La comtesse d'Eschenbach. — Ciel ! Monseigneur ! Je n'apercevais pas Votre Altesse Impériale ! Qu'elle daigne m'excuser, je suis si myope !
Sylvèue, de loin. — Bonjour, comtesse.
TuÉODORA, enchaînant, — ... mon frère et moi, avec le comte Philippe de Schinznach, que je vous présente. [Phili s'incline.)
La comtesse d'Eschenbagh, lorgnant, — En effet, je n'avais pas encore l'honneur de connaître le comte, mais... j'ai ouï parler de lui.
Théodora. — Par ([ui "*?
La comtesse d'Eschenbach. — Par tout le monde, Altesse Impériale, par tout le monde.
Théodora, riant. — Vous entendez, Phili ?
[Cette familiarité ahurit là comtesse.)
PuiLi. — Tout le monde est trop bon de s'occuper de moi. Je serais curieux de savoir ce qu'on en dit?
La comtesse d'Eschenrach. — Mais... je n'en sais rien moi-même... Je ne suis au courant de rien, moi... Ce que j'écoute m'entre par une oreille et me sort par l'autre... Seulement, j'imagine que... vous devez être en vedette... Chaque fois que votre nom est prononcé dans une compagnie, on prend des airs mystérieux... on sourit... on dit : « Le comte de Schinznach ? Ah !... Ah ! oui... »
Sylvère, — Avez-vous observé qu'il suffit de jeter dans la conversation le nom de certaines personnes, pour amener à l'instant même cette réplique insignifiante, qui veut tant signifier? Ainsi, votre nom, comtesse...
La comtesse d'Eschenbagh. — Le mien, Monseigneur?
Sylvère. — Ou, depuis une huitaine, celui de la marquise... (// se remet au piano) la marquise chose... machin ..
PmLi. — Castelli...
Théodora. — Romani...
La comtesse d'Eschenbach. -^ Vraiment, madame?
Théodora. — On dit qu'elle faisait positivement les honneurs hier soir, chez ma tante ?
La comtesse d'Eschenbach. — On exagère... Sa Majesté avait une mine à faire peur.
; TiiÉoDORA. — Ce commencement de grossesse est
; bien laborieux.
[ La coMTEssi: d'Eschenbach, les yeux au ciel, —
|. Ah !
j Théodora. — Gomment prend-elle tout cela?
j La comtesse d'Eschekbach. — Avec un mélange
i bien touchant de résignation et de joie.
; Théodoua, ria7it, — Ah ! ah ! ah !
j La comtesse d'Eschenbagh. — N'est-il pas natu-
j rel qu'en dépit de ses souffrances transitoires, Sa
î Majesté se réjouisse, au moment oii elle va donner
j à l'Empire...
î Théodora, 7'ia?it à gorge déployée, — Ah ! ah !
■ ah ! ah ! comtesse, vous faites semblant de ne pas
i m'entendrc! Vous faites la bête !... Phili, Sylvère,
; lâchez donc votre instrument, vous nous cassez les
I oreilles. Venez ici. La comtesse d'Eschenbach fait la bete.
Sylvère. — Pas possible !
\ La comtesse d'Escuenbach. — Je jure à Vos
Altesses Impériales...
i Thi':odora. — Voyons, comtesse, déboutonnez-
^ ' vous, [lille s en défend^ d'un heati geste,) Dites-nous
si la CastelH a réellement des chances d'être nommée dame d'honneur.
La comtesse d'Eschenbach. — Altesse, les cadres sont pleins.
Sylvère. — On trouve de la place quand il faut.
: Théodora. — Il paraît que l'état de l'Impératrice
rend nécessaire une augmentation de personnel.
La comtesse d'Esciienbacii. — Ah ! cela, il se peut.
Sylvî^ike. — J'ai ouï dire que les compétitions sont furieuses...
La comtesse d'Esgiienbacu. — Le fait est...
ÏHÉODOKA. — ... que le choix ne" dépend que de vous...
La comtesse d'Esciienbach. — Mon Dieu!...
Sylvèbe. — ... et que la marquise est votre candidate.
La comtesse d'Eschenbacii, s'en dr fendant mat, — Tiens, tiens...
TnÉODOUA, trop parisienne. — Il est clair que si vous la pistonnez ferme, son affaire est dans le sac.
La C03ITESSE d'Esciïenbagh. — Il va de soi... [Elle rit pour rien pas lâcher davantage. Tout le monde rit. C'est un moment d*ahandon et de cordialité charmante,)
TiiÉODOHA. — Âh ! tenez, comtesse, je vous adore. Vous m'amusez follement. {Aux deux autres.) C'est vrai, elle a une vie, un entrain !
Sylvkre. — Elle se lance dans l'aventure d'un cœur léger !
Théodoua. — Elle endosse, sans avoir l'air d'y prendre garde, des responsabilités écrasantes I
La comtesse d'Esciienbacu, dressant loreille, — Des responsabilités ?
Théodora. — Vous n'ignorez pas que la marquise de Castelli Romani s'appelle Moïse et qu'elle est juive ?
f La comtesse d'Esciienbach, badine. — Nous en
i serons quittes pour dire désormais : israélite.
Théodora. — Reste à savoir comment le parti de l'Usurpateur prendra cela...
Sylvèke. — L'ancienne cabale des moucherons, qui s'était, lors de l'interrègne, formée autour de l'archiduc Hector, âgé de dix-huit mois...
La G031TESSE d'Eschenbagh. — On les remouchera. Est-ce que cela les regarde ?
ÏHÉODOivA. — L'adoption d'Hector les avait ralliés. Mais les voilà déjà fort mécontents de la grossesse de l'Impératrice.
La comtesse d'Eschenbach. — Ils ne pouvaient cependant pas exiger que Sa Majesté... je dirais une sottise, . D'ailleurs, madame, au^un indice ne nous permet encore d'affirmer que Tlmpératrice accouchera d'un mâle, ou même de quelque chose ayant vie.
TiiÉODOUA. — Aussi se réservent-ils encore. Mais en cas de naissance de mâle, soyez sûre qu'ils exploiteraient le scandale de la maîtresse juive. Que dirait alors l'armée? Que dira-t-elle dès à présent?
La comtesse d'Eschenbach. — Mais... on ne lui demande pas son opinion.
Phiu. — J'ai peur qu'elle ne puisse pas se tenir de l'exprimer. Elle est antisémite.
La comtesse d'Eschenbach. — En bloc ?
PiHLL — Non. Peut-être pas même en majorité.
Mais lopinion de ceux qui ne sont pas antisémites ne compte pas.
La comtesse d'Eschenbach. — C'est commode à dire. Pourtant...
TiiÉODORA. — Est-ce que vous aimeriez les juifs, comtesse ?
La comtesse d'Esciiekbaciï. — Moi? Grand Dieu ! Je les ai en horreur!... Ou plutôt... je n'en sais rien, je n'ai jamais eu le loisir d'y penser...
Sylvèke. — En somme, tout dépend de l'attitude du parti socialiste.
La comtesse d'Eschenbach. — Votre Altesse veut rire... Comment? S'il plaisait à mon aug^uste maître de... notez que je ne dis point qu'il lui plaira,., le parti socialiste aurait une attitude à prendre? Je trouve cela inconvenant.
Sylvèiœ. — . Moi aussi. Mais le parti socialiste ' se moque des convenances. Reste à savoir s'il est antisémite ou non. La vérité est que lui-même n'en sait rien. Toujours est-il que les mesures récemment prises par l'Empereur contre les grands propriétaires juifs ont produit un effet excellent... à certains points de vue... mauvais à d'autres points de vue... enfin, mitigé... Si l'Empereur rapporte ou amende son décret, on attribuera ce revirement à l'influence de la marquise, et l'effet sera carrément déplorable.
La comtesse d'Eschenbach. — C'est à perdre la me !
Théodora. — Ce qui ne fait pas question, c'est l'attitude de la famille...
La comtesse d'Eschenbach. — De la famille?...
Tuéodora. — Cette attitude sera réservée. Elle
témoignera d'une certaine désapprobation respectueuse... Ai-je besoin de vous dire, ma chère comtesse que, malcjré tout^ vous serez toujours reçue par nous avec la même bienveillance et dans les mêmes conditions de familiarité ?
La comtesse d'Esghenbach, qui sent que sa visite doit prendre fin. — Votre Altesse Impériale me comble. {Elle se lève. Adieux, Elle se retire, — Daîis r escalier :) Elle ne m'a fait la faveur de me recevoir que pour me tirer les vers du nez, et ensuite se gausser de moi. [Reprise de Tristan. La comtesse se demande si elle ira chez la Grande Mai tresse. Elle ne sait pourquoi, mais elle a de la méfiance, Eiifin, elle prend son co^irage à deux mains^ elle rj va.)
La Grande Maîtresse de la maison 'de S. M. l'Impératrice a l'un des salons les plus purs de la Capitale. Cela se connaît d'abord à la façon dont les parquets sont cirés — véritables parquets d'épreuve : si l'on réussit à traverser une pièce sans faux pas, c'est que l'on a la conscience nette.
Buste du précédent empereur, entre des candélabres de la Restauration. Les meubles rangés de part et d'autre de la cheminée. A gauche, en demi-croissant : une bergère, un fauteuil, une chaise. A droite, en demi-croissant : une bergère, un fauteuil, une chaise. A la jonction de ces deux demi-croissants, un pouf rond, tapisserie au gros point, œuvre de l'avant-dernièrc impératrice. — En face de la cheminée, canapé (chône et v(4ours). Devant le canapé, table à pieds torses (chêne). Au-dessus du canapé, portrait en pied de l'avant-dernier empereur, avec cartouche-dédicace. Photos de souverains et princes.
C'est le jour de la Grande Maîtrese. 11 n'y a pas le moindre rafraîchissement.
La (îhaxde Maîtresse. (Robe noire. Cheveux blancs.) — La grosse dame qui était lundi dernier chez l'Impératrice et qu'on appelait la gé.nkrale. (flobe de velours.) — Trois dames axo- NYMi;s. Un petit jeune homme, mince et bien pensant, qu'on appelle le vicomte.
Ils parlent avec douleur du scandale Castelli Romani, quand
une vieille femme deconflance de la Grande Maîtresse,. et. qui lui ressemble comme une sœur, vient l'avertir tout bas que la comtesse d'Eschenbach est signalée.
Le Vicomte bien pensant, qui a aussi de l'esprit, — Quand on parle du loup...
La Générale. — Eh bien, elle a du toupet !
La Grande Maîtresse. — C'est presque me faire personnellement affront. {Une. des daines anonymes se lève,) Vous vous en allez?
La Dame anonyme. — Je suis chrétienne.
Autre Dame anonyme. — Nous aussi. Mais, au contraire, il faut rester pour se payer sa tôte.
Le Vicomte. — A la vinaigrette. {On rit.)
La première Dame anonyme. — Ce sera une bonne action. Mais avant tout, je suis chrétienne. Il est des contacts que je ne puis supporter. {Elle sort au moment où entre la comtesse,)
La comtesse d'Eschenbach, aimable, — Ce n'est pas moi qui vous fais fuir?
La Dame, saluant à peine, — Vous pouvez le croire. [Elle disparaît,)
La comtesse d'Eschenbach, gaiement, — Sa phrase n'est pas grammaticale... {A la Grande Maîtresse,) Bonjour, ma bonne... {La main, molle,) Veut-elle dire : vous pouvez croire que oui, ou vous pouvez croire que non ?
Le Vicomte, fin, — That isthe question. {Silence. Un froid.)
La comtesse d'Eschenbach, avec beaucoup de vif:acitéy pour réchauffer. — Je viens de chez Son Altesse Impériale l'archiduchesse Théodora.
La Générale. — Moi aussi. Sa porte était défendue.
La comtesse d'Eschenbaciî, pataugeant. — Ah!
c'est juste, sa porte était défendue. [Silence,)
La Grande Maîtresse, au vicomte, — Eh bien, mon cher vicomte, vous adonnez-vous toujours au nouveau sport français?
Le Vicomte, avec drcision. — Non, madame, je ne chauffe plus.
La Grande Maîtresse. — Ah ! bah?
Le Vicomte. — On se moquei^ de moi si on veut {Personne n'y songe : personne ne comprend), mais je suis très chatouilleux sur certains principes. Oui, il est des principes sur lesquels je ne transigerai jamais. [Approbation,) J'allais acheter un tricycle à pétrole, quand je me suis avisé que j'en étais réduit à choisir entre les marques étrangères et la marque soi-disant nationale « Moïse ». Je me suis abstenu : mon sentiment patriotique m'interdisait les premières, et mes convictions religieuses m'interdisaient celle-ci.
La Générale. — Bravo !
Dame anony.me. — Ah ! si tout le monde faisait comme vous !
Le Vicomte. — Si tout le monde faisait comme moi, madame, la Moïse n'aurait pas de quoi s'intituler marquise de Gastelli Romani, elle resterait dans son ghetto, elle ne paraîtrait pas à la Cour, et on aurait beau faire, on ne réussirait pas à attirer sur elle les regards de Sa Majesté.
Toutes ces Dames. — Evidemment.
La comtesse d'Escuknbach, en bataille, — Je pense que la marquise est assez belle pour attirer les regards de TEmpereur, sans qu'on l'y aide.
Le Vicomte. — On Ty aide pourtant.
La comtesse d'Esciienbach. — De qui voulezvous parler ?
La Grande Maîtresse. — Est-ce à vous qu'il faut l'apprendre?
La comtesse d'Eschenrach. — Ma foi! oui...
Le Vicomte. — Je ne puis croire que la comtesse soit si complètement innocente... je veux dire ignorante des manœuvres du Syndicat.
Ija comtesse d'Eschenbach. — Du Syndicat???
La Grande Maîtresse. — Le vicomte nous en expliquait le fonctionnement quand vous êtes arrivée.
Ces Dames, en prière, — Ah! vicomte!... Cher vicomte !... Vous racontez si bien cette histoire !...
La Générale. — Et elle est passionnante comme un vrai roman !
La comtesse d'Eschenbach. — Vous voulez dire sans doute : comme un roman qui ne serait pas vrai.
Le Vicomte. — Je recommence, pour la comtesse... Lorsque l'Empereur, voilà environ trois semaines, signa le décret qui interdisait aux juifs de posséder dans les marches de l'est, il y eut une grande effervescence au sein d'Israël. Des chrétiens se seraient laissé tondre sans protester, mais c'est mal connaître les juifs...
La comtesse d'Escuenbacii. — 11 est assez naturel, avouez-le...
Toutes ces Dames. — Chut ! Chut !
Le Vicomte — A leur dernière assemblée secrète, ils délibérèrent des moyens de se soustraire à la loi. C'est alors que la Providence, qui semble les favoriser parfois, fit venir à leur connaissance un fait de la plus haute gravité : l'Impératrice était grosse I Grâce à des complicités que Ton saura plus tard [Regards menaçants à la comtesse), la Synagogue fut informée avant même que la Souveraine, en sa naïveté, se doutât de rien. Ces misérables conçurent aussitôt et organisèrent leur défense... Vous rappelez-vous la nuit du grand orage ?
Ces Dames. — Oui ! oui !
La Générale. — Ohl que c'est intéressant !
Le Vicomte. — Cette nuit-là, le professeur Schwan, qui, vous le savez toutes, est juif...
La comtesse d'Eschenbach. — Jamais de la vie!
Ces Dames. — Il est juif ! Il est juif !
La Grande Maîtresse. — N'interrompez pas.
Le Vicomte, avec autorité. — Le professeur Schwan, qui est juif, fut réveillé par des coups violents frappés à sa porte, suivant un rythme convenu. Il se leva dare dare...
La Générale. — Canaille !
Le Vicomte. — ... ouvrit lui-même et se trouva en présence d'une jeune femme de la plus merveilleuse beauté, qui recevait la pluie avec cette endurance particulière à sa race. Elle l'avertit que le grand rabbin l'attendait sous la première arche du pont Anna-Paul. Schw^an s y rendit aussitôt...
La comtesse d'Eschenbach. — Mais c'est une
histoire à dormir debout! Vous croyez ça, vous?
Le Vicomte, sévèrement. — Oui, madame. Je la tiens de mon ancien précepteur, qui est dans les ordres, et quand il me dit quelque chose, je le crois incontinent.
La comtesse d'Eschenbach, abrutie. — Ah ?
Le Vicomte. — Schwan s'y rendit. Le rabbin l'attendait au milieu d'une flaque. La pluie fouettait si fort qu'ils n'étaient pas à Tabri même sous le pont. Ils durent tenir leurs parapluies ouverts et contre le vent, en sorte que le grotesque se mêlait au tragique. {Sensation,) Schv^^an reçut Tordre, auquel il s'est conformé, d'interdire à l'Empereur toute... enfin touteprivauté... mais vous m'entendez, mesdames. {Oui! oui!) On choisit, pour signifier cette ordonnance à l'Empereur, le jour même où la belle soi-disant marquise lui était exhibée. Vous devinez le reste. On veut qu'elle devienne, oserai-je le dire ? la maîtresse du Souverain, qu'elle s'empare de son esprit et fasse rapporter le décret.
La Ghande Maîtresse, avec feu. — Voilà qui ne réussira pas !
Le Vicomte. — Hélas ! madame, voilà qui est sur le point de réussir, grâce aux ressources prodigieuses dont dispose le Syndicat. Les propriétaires syndiqués répandent For à pleines mains. Ils se flattent qu'il n'y ait pas une conscience qui leur résiste parmi les serviteurs les plus intimes de Leurs Majestés. Ils n'ont déjà, malheureusement, que trop d'appuis naturels à la Cour, qui est pleine de juifs.
La comtesse d'Eschenbach, haussant les (épaules. — 11 n'y en a pas un !
Le Vicomte. — Et Sch^van?
La Générale. — Et les autres !
Une Dame. — Lutzbourg ! Il porte un nom de localité ! Tous les gens qui portent un nom de localité sont juifs !
La comtesse d'Eschenbach. — C'est de la folie ! Vous en voyez partout! Mais j'y pense, pendant que vous y êtes, vous pourriez dire aussi qu'ils ont acheté l'Impératrice, ou même qu'elle est juive, puisqu'elle a fait le jeu du Syndicat en s'évanouissantà propos, le jour même où la marquise de Castelli Romani était présentée. [La co^nlesse, qui trouve sa remarque assez piquante^ veut se retirer là-dessus. Mais cette plaisanterie na aucun succès et paraît même du dernier mauvais goût. Froid pour la sortie,)
La Grande Maîtresse, la reconduisant, — Chère amie, un bon conseil : trouvez donc moyen de faire publier votre généalogie dans les journaux.
La comtesse d'Eschenbach. — Ma généalogie?... Tout le monde la connaît !... Pourquoi ?
La Grande Maîtresse. — C'est que... vous aussi, vous portez un nom de localité, et je viens, d'entendre soutenir que vous êtes juive...
La comtesse d'Eschenbach. — Moi !
La Grande Maîtresse. — Et que vous .avez en outre reçu du Syndicat une somme de quatre cent soixante-douze mille francs, c'est le chiffre exacte
La comtesse d'Esciienbacii. — Quatre cent...!!! Au revoir, bonjie amie.
La Grande Maîtresse. — N'est-ce pas ? A très bientôt. [La main.)