TROISIEME LEÇON
La découverte de la bactéridie charbonneuse.
Sommaire. — Contestations de priorité. : la première mention de la bactéridie date de 1850 et est due à Rayer-Davaine. — Mémoire de Pollender (1855). — Recherches de Hrauell : il confond les bâtonnets charbonneux avec les « vibrions » de la putréfaction ; il ne revendique pour ces bâtonnets qu'une signification diagnostique et pronostique, et leur dénie tout rôle étiologique. — On conteste leur nature animée. — Recherches de Delafond (1860) : elles sont très remarquables pour Tépoque : il institue les premières tentatives de culture ; il montre que les bâtonnets charbonneux vivent et végètent, en dehors de l'économie, sous forme de longs filaments.
Messieurs,
Il est rare qu'une découverte ne devienne pas le sujet de contestations de priorité ; celle de la bactéridie ne devait pas faire exception à la règle : les auteurs français s'accordent à attribuer cette découverte à Davaine et Rayer, la plupart des auteurs allemands la revendiquent pour Pollender et Brauell. Pour juger le débat, il importe de citer exactement et de confronter les textes.
En août 1850, Rayer communiqua à la Société de biologie une note intitulée : Inoculation du sang de rate (1), dont voici les passages les plus importants : a M. CoUignon, inspecteur de l'abattoir de Montmartre, ayant remis le 16 juin, à M. Rayer, la rate d'un mouton atteint de la maladie connue sous le nom de sang de rafe et abattu depuis quelques heures, M. Rayer
(1) Comptes rendus et mém, de la Soc, de Mol., 1850, p. 141; — Cette note est reproduite intégralement in Gaz. médicale de PariSy 1850, p. 788.
^ a inoculé du sang provenant de cette rate à un mouton
qui avait présenté des symptômes de tournis. Quatre piqûres ont été faites au pli de Taine, de chaque côté, avec un bistouri à lame très étroite, imprégné du sang de cette rate malade ; quatre autres piqûres ont été pratiquées au-dessus de la lèvre supérieure. » La note relate ensuite les symptômes présentés par le mouton inoculé qui mourut du charbon au bout de quatre jours et signale les lésions trouvées à Tautopsie. Parmi ces lésions, voici le passage concernant le sang :
a Le sang, examiné au microscope, se comportait comme celui du mouton atteint de sang de rate qui avait servi à Tinoculation. Les globules, au lieu de res-
I ter bien distincts comme les globules du sang sain,
! s'agglutinaient généralement en masses irrégulières;
[ il y avait en outre dans le sang de petits corps fili-
formeSy ayant environ le double en longueur d'un globule sanguin. Ces petits corps n^of fraient pas de ^ mouvements spontanés (1). » Dans le cours de la
note, Rayer rappelle qu'il a pris part aux travaux de la commission de Chartres et mentionne pour ces recherches la collaboration de Davaine.
Voilà le premier document où se trouve signalée la bactéridie charbonneuse, destinée à devenir si fameuse. Sans doute Rayer ne se prononce pas sur la nature de ces a corps filiformes » ni sur leur rôle dans la maladie ; mais il les décrit avec une exactitude irréprochable ; en même temps, il signale l'état agglutinatif des globules rouges, si frappant et presque caractéristique du sang charbonneux.
Il ne faut pas s'étonner qu une mention aussi sommaire ait passé longtemps entièrement inaperçue ; du reste, 13 ans s'écoulèrent pendant lesquels ni Rayer ni Davaine eux-mêmes ne revinrent sur ce point. Mais en 1863, dans sa première note sur le charbon, présentée
(1) Co passage n'est pas en italiques dans le texte original.
h ritisiitutj baVâine cite textuellement le passage précédétit et y rcippelle cjuil âbcompàgnàtt Râyëi* a Chartres, (qU41 pt^ati^Uaitl'exatîietl du sang des moutoris et y tî*DUVait cotistartltiient des cot^ps filiforme^. NéarttîioiilSj M. Ëollihger, dânë ses recherches historictties sur le charboh s'toprimë ainsi : tx Dâvaitie, dit-il, prétend dëjh, avait découveH leé bàtonnétë en 1850 [àvectîayer). C^est aveb raison qiié Brauell réfute ces revendications lioh foiidéës et il eët Singulier, eîi effet, tlë Voir Dàvaine en Fan 1863 signaler les bâtohnets ddmme tirï fait nouveau et prétendre ërt tnéhie temps qu'il avait déjà découvert cette tioUVeàUté l5 ans atijDaravant... 11 ëfet itiëtrUctlf, au poitit de vue de l'histoire dës découvertes, de constater qUé des rëVëttdicâtioris àUfesi peU tndtivêes pUrëhtètre feUiviëS de quelques gUbtièë (l)i n
8} M. le professeur Ëdlliiiger, àu lieu de s*e^prittier avec ce dëUte un pëU dédaigneux, àVait consulté le ddcUhietlt itidiquô par DsLVaitle dans sa hotë de 1863 et sll .^'étàit reporté h\iX comptée rendue de là. Société de 6fo(dgfi(^ de l'ahuêë iSaO, il se fat âatis doute pronofibê différeltitnëilt et àUrait recdiitiU, en bdhrië jU.^tice, que la bactéridie chàrbdtihëuse àVslit été VUé et décrite dà<3 1850 par Uayer et ÛiiVaine.
Ëh 1855, Pdlleilder fit paraître dàris le Journal d& médëtUfiiB légale et publique de Càsper uii mémoire sUr ft rexameil mibroscopiquë et ttlicro-chimiqUé dU sahg ëhéirbDîitiëux et IsUr la liâture et le traitement dU chdrboil (2); a Boil exàmetl porta sUr le feàtig de dihq vàcheS mdrtës sUbcèsëiVëmeht âvëb tdUâ les symptômes et les lésions anatomiques du charbon ; le Sang fUt prélevé en psirtie dans la rate^ en partie dèlhs les ëcchy-
. (1) Bollinger, Historiècheè ûber den Milzbrand und die siàbchenfôrmigen Kôrperchen (in Beitrage zur vergleich, PathoU Munich, 1872, p. 8.)
(2) Mih^bskopi^bhiè und miki'ûbhemiéchiê Unt^rsuchUn^ rfes Milzbrandblutes, sowie ûber Wesen und Kur des Milzbrandes, von D' Pollender (in Wipperfiirth), Caajoer's Vierteljahrschrifi f.pHch, ix. ûffiîfit. Mëttiéifi, Bd. Vllli 1885; p. 102-114.
môëëS situées dalns lé Voisinage déë tUitlëUri3 chàrbotltlëUseë; l'ëJEëimetl ëUt liëU àms toùls lë§ cas 16 à S4 hetlfës après là mott Polletidet* sighalë là ëouleui* tioitêàte du Sang, et ce fait qu'il tie rougit pas au cOtltdct de Tait*.
* A reiâiîiëtl itiicrosboplquë} dit-il, pi*sltictué avdë un exdëllëtit objedtlfj â fOt*t gfb^sisseitlent, de Plôssl^ je cotistatôi dâhë le feàtlg charbohiieux, outre les globules rouges j deU)É autt^ës sbHes dô eotpUëbUleë : les « corpuscules du ëhyle Ji (gldbUlëS blancs) et dëS ëorpUscules en forme de bâtotinetë (stabfGriiiige Kôrperchen); » Pour de qui tëgat^dë les globules rouges^ Polletider, entre autres ëarftbtères^ constate qUUls avaient en partie perdu la faculté de glisser les uns sur les autres « à de point que^dÉifts quelques ëtmËs, les globules étaient entièrement dollés les uns aux autre§ et pat* plaee même formaient un« masse visqueuse «; Vêtat acjglutimtif des globules rouges^ si earaetéristique du charbon, ne
lui avait ddnd pas échappé;
Les tt ëorpusdules du ëhyle o Se montrèt^ëUt très augmentés denombrë3 ëtj Mativementaujtglubules rougis, dans la proportion de 1 à 8; ils lUi parurent aussi très augmentés de volume (1).
k La troisième et la plus remarquable espèëe de corpusdules midi*oscopiques trouvée dans le sang charbonneux^ à un fbrk grossissement j fut une innombrable quantité de eorps en fbrme de bâtonnets, eittrèmement fins, d'aspect Solide) pas absolument transparents^ de hiAme épaisseur sui* tbute la longueur, nullement onduleUî ni munie d'étranglements, mais parfaitement
droits et n'émettant pas de branches, de 1/400 à 1/200
. ,(I) Pollender attribue à l'augmentation du tiombt'e des globules blancs un grand rôle dans la physiologie pathologique de la maladie ; pout lili, l'état asphjriitjue du ëâtig: serait da en g:rahde
partie à l'obstruction des capillaires pàt ces g-lobules blahcs augmentés de nombre et de volume ; de là les stases sanguines, les apoplexies, les tumeurs charbonneuses et enfin l'asphyxie (loc, cit. p. 114.)
de ligne de longueur et de 1/3000 de ligne de largeur. Ils avaient, quant à l'aspect, la plus grande analogie avec le vibrio bsicillus ou le vibrio ambiguus^ en faisant abstraction des ramifications et des dimensions plus grandes de ces protozoaires si ténus. Ils étaient sans aucune viscosité et parfaitement immobiles. L'eau, l'acide acétique, Teau chlorée concentrée, Tacide chlorhydrique, Tacide sulfurique, la lessive forte de soude ne les attaquaient point. L'acide nitrique seul les dissolvait rapidement. La solution d'iode les colorait faiblement en jaune-clair et les rendait ainsi plus visibles.
« Sur l'origine et le mode de production de ces corpuscules remarquables et énigmatiques, je ne puis donner aucun renseignement.
« Ces corpuscules existent-ils dans le sang charbonneux déjà pendant la vie des animaux malades ou n'apparaissent-ils qu'après la mort de l'animal, comme un produit de fermentation ou de putréfaction? Sont- ce des entozoaires ou des entophytes? Constituent-ils la matière infectieuse elle-même^ ou les simples véhicules de cette matière^ ou n*ont-ils aucun rapport avec elle ? Ce sont là des questions auxquelles je ne puis répondre (1). »
Il est un point cependant sur lequel il se prononce, c'est la nature de ces bâtonnets ; d'après leurs réactions chimiques « ils ne sauraient être ni des débris de fibrilles, ni delà fibrine, ni un corps protéique quelconque, car ces produits ont une réaction toute différente en ce sens qu'ils se dissolvent dans l'acide acétique et la potasse caustique et qu'ils résistent à l'acide nitrique.
« Leur réaction à 1 égard de la potasse, de l'acide sulfurique, de l'acide chlorhydrique et de l'acide nitrique est au contraire tout à fait spéciale et implique plutôt le caractère d'un végétal. »
(l)Loc. cit.,p, 112-113.
Ce court travail de Pollender est tout à fait remarquable ; les caractères morphologiques et les réactions histochimiques des bâtonnets y sont indiqués avec \me rigueur et une exactitude parfaites; très judicieusement, en se basant sur les réactions chimiques, Pollender conclut à la nature végétale de ces produits; et, s'il n'ose se prononcer sur leur rôle pathogène ni même sur leur existence dans le sang, avant la mort, du moins pose-t-il avec une singulière netteté les problèmes qu'il appartenait à Tavenir de résoudre
Mais tout en rendant justice, comme il convient, au mérite de ce travail, faut-il avec M. Bollinger et la plupart des auteurs allemands, attribuer exclusivement à Pollender la découverte de la bactéridie ? Pollender, dans son mémoire, ne mentionne pas la note de Rayer et il en faut conclure qu'elle n'est pas arrivée à sa connaissance. D'autre part, quoique son travail n'eût paru qu en 1855, les autopsies de vaches charbonneuses qu'il y relate et qui servirent à ses recherches remontent à 1849. Les constatations des savants français et celles de Pollender peuvent donc être considérées comme ayant été faites parallèlement, et indépendamment les unes des autres, et Thonneur de la découverte doit être partagé entre eux. Mais il importe de savoir que la publication du mémoire de Pollender est postérieure de cinq années à celle de la note de Rayer*
Deux ans plus tard, Brauell, professeur à l'école vétérinaire de Dorpat, fit paraître son premier travail sur le charbon (l). Un chauffeur de Tamphithéâtre de dissection qui avait aidé à l'autopsie de plusieurs animaux morts du charbon, contracta une pustule maligne au bras droit et mourutdu charbon; avec du sang pris dans
(1) Brauell. Versuche und Untersuchungen betreffend den Milzbrand des Menschen und der Thiere [Virchow^s Arch. /*. path. Anat , 1857, Bd. XI, p. i31-144). Ce travail aété partiellement traduit en français dans les Arch. gén. de médecine, 1857, 5e série, t. X, p. 474.
la veine cave supérieure du Pftdavre de cpt homme, Bfauell inooula un mouton qui mourut du charbon, et dont le sang servit à inooulpr un second mouton i et il transmit ainsi par inopulation^ suooessive^ un charbon typique et mortel à d'autres moutops, à un cheval et à une jument. Il démontra ainsi ei^périmentalement pe fait tant contejsté par un certain nombre d'auteuris, no-^ tammenl par Heusjnger, h savoir que b charbon peut se transmettre de Thomme m^ animaux, non seulement par l'inoculation des seuls produits de la pustule m^-" ligne, mais aussi par le sang de la circulation générale.
Mais ce qui fait l'intérêt de pe travail, c'^st le résultat de Texamen microscopique du sang. Le travail de Pol r lender venait de paraîtra §t Prauell en avait pris connais* sance. Il constata, aussi bien dans le sang de Thomme charbonneux que dans pelui des animau^f , la présence des corps filiformes décrits paf PoUender. ïl eut en outre soin, sur quelques animauic inoculés, d'examiner des échantillon» de sang quelques heuws avant la mort, et il y trouva les mêmes bâtonnets. D'où celte notion importante g que les bâtonnets ne sont pas un produit de décomposition apparaissant après la mort, mais se montrent déjà dans le sang vivant »,
En examinant du sang charbonneux frais ou âgé de 18 à 24 heures, Brauell y constata la présence de bâtonnets immobiles ; mais au bout 4p 3 jours (l'examen avait lieu en hiver), il crut vpir ^ ces bâtonnets acqup» rir des mouvements actifs^ mdopendants du déplace^ ment du liquide dans Ipquel ils se trouvaient, Ces bâtonnets, sans du reste présenter ni cils vibratiles, ni appeadice d'aucune sorte, présentaient des mouvements très vivaces soit de tremblottement, soit de reptation ou en spirale, se déplaçant d'un point à un autre en évitant les obstacles; les bâtonnets immobiles dimir nuaient en nombre à mesure que les mobiles devenaient plus abondants. »
Brîluell en ponclut que « les vibxMons (o'esl ^in^i qu'il les désigné) qup Ton rencontre dans le sang pharbonneux sont d'abord immobiles, puis, au bout d'un certain temps, en général 3 jours après la mor|i de ranimai, ils deviennent mobiles. Si Pollender ne les s^ décrits que con^me étant immobiles, cela tient à ce qu'il eXA' niinçiit le sang' i8 à 24 heures après Is^ mort (1; «,
On voit qu'à ce point de vue, Brauell fait reculer la question au lieu de réclaircir, et qu'il confond et regarde connue identiques les bâtonnets in^n^pbileg signalés par Rayer-Davaine et par Pollender avec les bactéries mobiles qui peuvent se développer plus tard dans le sang, sous l'influence de la putréfaction. Cette opu" fusion, nous la reverrons reparaître ultérieurement jusqu'à ce que Davaine et Pasteur l'aient définitivement dissipée.
Brauell est si bien convaincu que « les vibrions » dont il s'agit ne sont pa^ des produits exclusifs au charbon, qu'il dit les avoir trouvés dans plusieurs cas n'ayant rien de commun avec cette maladie, Sur un cheval qui s'é-r tait fracturé la colonne vertébrale et qui fut sacrifié, il trouva dans le sang, 36 heures après la mort, des filaments et, au 7" jour, de nombreux vibrions trè^ mobiles; de même sur une jument morte de stéatosu hépatique, il dit avoir trouvé dans le sang de la veine eavo, 3 jours après la mort seulement, des filaments immo- Hiles et, plus tard, des vibrions.
Il en tire les conclusions suivantes :
« Des vibrions peuvent se développer dans le sang à la suite de maladies qui n'ont rien de commun avec le charbon, même avant rétablissement apparent de la putréfaction.
a Nous ne pouvons donc pas considérer les vibrions comme des productions appartenant exclusivement au charbon; mais il faut noter que dans le charbon, ils
(l) Loc. cit., p. 142.
présentent cependant une particularité, c'est le moment de leur apparition. Dans le charbon, ils ne se produisent pas uniquement plusieurs heures ou plusieurs jours après la mort, mais immédiatement après et même avant la mort. Ils peuvent donc fournir un moyen de diagnostic anatomique du charbon, si toutefois on a Toccasion de pratiquer Tautopsie dans les premières heures qui suivent la mort. »
En résumé, Brauell identifie le bâtonnet de PoUender avec les vibrions de la putréfaction, avec cette seule différence que ce vibrion apparaîtrait dans le sang charbonneux beaucoup plus rapidement que dans les autres maladies, dès le moment de la mort et du vivant même de l'animal. Ce n*est ni sa nature, ni sa présence qui est caractéristique du charbon, mais seulement la précocité de son apparition dans le sang.
Dans un nouveau travail, publié Tannée suivante (1), Brauell relate les résultats de nouvelles expériences d'inoculation ; il constate que les chiens et les poules sont à peu près réfractaires ; il observe que les bâtonnets apparaissent en général dans le sang des animaux charbonneux 1, 2 ou 3 heures, exceptionnellement déjà 8 heures avant la mort; tous les animaux dans le sang desquels ils ont été rencontrés succombèrent sans exception. Les bâtonnets faisaient défaut dans le sang des animaux qui devinrent malades à la suite de l'inoculation, mais qui guérirent : on peut donc attribuer à ces bâtonnets une certaine valeur pronostique.
La conclusion suivante est à relever : « L'inoculation du sang d'un cheval charbonneux a déterminé un charbon mortel, quoique ce sang ne renfermât pas de bâtonnets. Il en résulte que ces bâtonnets ne constituent ni le contage lui-même^ ni les véhicules du contage ».
(1) Weitere Mittheilungen ûber Milzbrandund MUzàrandblut {Virchow's Arch,, 1858, Bd. XIV, p. 432-466).
La dernière conclusion est la suivante : « Les embryons des animaux morts du charbon ne présentent pas, à l'examen anatomique, les lésions du charbon. Leur sang ne montre rien d'anormal ; l'inoculation de ce sang demeure sans résultat ; il en faut conclure que le charbon ne se transmet pas de la mère au fœtus ». J'aurai à revenir plus loin sur cette dernière conclusion, que mes recherches, faites en collaboration avec M. Chamberland, ont démontrée inexacte.
Enfin, Brauell revient sur ses constatations antérieures et rappelle de nouveau que les bâtonnets immobiles dans le sang charbonneux frais se transforment en vibrions mobiles au bout de 3 à 4 jours.
Dans ce nouveau travail, Brauell prend une position bien nette : pour lui, les bâtonnets ou t vibrions » que l'on rencontre dans le sang charbonneux sont identiques à ceux que l'on observe, plus ou moins longtemps après la mort, dans le sang des animaux sains ou ayant succombé à diverses maladies; seulement, ils apparaissent plus rapidement dans le sang charbonneux, qu'ils ^Mivahissent même avant la mort de l'animal. Ce fait est propre au charbon. Les bâtonnets continuent donc à avoir pour Brauell une valeur diagnostique et pronostique incontestable, mais il leur refuse décidément toute signification étiologique.
Leisering (1) confirma en 1858, par des observations sur le charbon régnant en Saxe, les données de Brauell et ses idées sur la valeur diagnostique des bâtonnets ; mais pour lui ces bâtonnets ne représenteraient pas des vibrions mais des filaments fibrineux ou des débris de tissus. En 1860, il leur contesta même cette valeur diagnostique, puisqu'il ne put les retrouver dans le sang de porcs atteints de typhus, qu'il regardait comme une maladie charbonneuse. Un autre vétérinaire, F. Millier, regarda également les baguettes charbonneuses comme
(1) Cité par Bollinger, loc, cit., p. 5.
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étant des cristaux du sang, se ])roduisant d(; préférence dans le sang charbonneux (1).
Ici se place chronologiquement un travail extrêmement remarquable de Delafond (2). Une discussion s'était ouverte, en 1860, à la Société centrale vétérinaire sur une maladie sévissant sur les chevaux de la Compagnie des Petites- Voitures de Paris. Les avis étaient fort partagés sur ce que Ton appelait, faute de pouvoir se mettre d'accord, lamaiadie régnante. Delàfond la déclara être la fièvre charbonneuse, en se basant sur l'examen du sang où il avait toujours constaté la présence des corps particuliers caractéristiques dont il rapporte la découverte à Brauell et à PoUender (3).
« Pour moi, dit Delafond, j*ai observé ce produit pathologique dans le sang charbonneux du mouton le 15 août 1856, et depuis lors je me suis attaché à l'étudier de nouveau^ à le tran««mettre par l'inoculation, à en étudier le mode de formation et le développement et à reconnaître s'il était cause ou effet du charbon. J'ai constaté les corps particuliers du sang charbonneux, «oit pendant la vie, soit après la mort, sur 125 animaux, dont 10 chevaux, 15 bêtes bovines, 60 moutons et 40 lapins. Sur 70 de ces animaux, le charbon existait naturellement, et sur 55 il avait été inoculé avec la lancette.
' « Sur les 70 animaux atteints du charbon spontané (non inoculé) lefl corps charbonneux ont été constatés dans le sanc^ et la lymphe accumulés dans les ganglions, soit immédiatement, soit peu de temps après la mort.
« Sur les animaux auxquels j'ai transmis le charbon, des examens du sang ont été faits d'heure en heure, do demi-heure en demi-heure, de quart d'heure en quart d'heure et même de dix minutes en dU minutes, à compter du moment de l'inocu*
(1) F. MûUer, PhysioL der Haussàugethiere, Wien, 1862, p. 163 (citation empruntée à Bollinger).
(2) Communication sur la maladie régnante {Bail, de la Soc, ^nt. vélérin. in Recueil de méd. vétérinaire, 1860, t. XXXVII, p. 726-748).
" (3) Le sang d'un de ces chevaux cl celui d'an mouton inoculé avec du sang d'un cheval ayant succombé à la c maladie régnante 9 furent soumis par M. Signol à l'examen de M. Vulpian qui, dans lès deux cas, reconnùl la présence des bâtonnets (Recueil de méd. véiérinairey 1860, t. XXXVII, p. 668)
lation jusqu'à l'instant de la mort* Or,- dans tous câs examinai, je n'ai aperçu les corpuscules charbonneux que de une heure à cinq heures après la constatation des premiers symptômes objectifs décelant Tinfection charbonneuse.
« Après leur apparition, ces productions augmentent en nombre de quart d'heure en quart d'heure avec le progros du mal, enfin on les aperçoit en quantité parfois considéra ble peu d'instants avant la mort. Alors qu^elles apparaissent, çn peut assurer que Vanimal n'a plus que peu d'heures à vivre. Nous avons vu des moutons^ des lapins inoculés, les montrer dans leur sang et conserver toutes les apparences do la santé, h part pourtant une tuméfaction plus ou moins notable des ganglions lymphatiques voisins de la piqûre. Néanmoins le microscope nous assurait que ces animaux devaient mourir bientôt et il ne nous a point trompé sur tous les 55 sujets soumis SI notre expérimentation. »
Delafond donne ensuite la description des moyens à employer pour déceler les corps charbonneux dans le «ang et dans les fragments de tissus. Il recommande d'étaler le sang en couche extrêmement mince sous la lamelle à couvrir ou de retendre d*un peu d'eau pure qui décolore les globules rouges et met les bâtonnets mieux en évidence. Il montre que lorsque le sang s'est coagulé, c est dans le caillot surtout que sont emprisonnés les bâtonnets, qui sont rares dans le sérum ; do là l'utilité de dissocier, à Taide d'aiguilles, un très petit . fragment du caillot dans une goutte d'eau. Comme Je fait justement remarquer M. Toussaint, beaucoup d'observateurs qui ont nié la présence des bactcridies dans le sang ou dans les produits charbonneux, se seraient évité cette erreur s'ils avaient suivi les sages préceptes de Delafond.
Après avoir montré que les baguettes apparaissent ordinairement dans le sang quatre à cinq heures avant la mort, Delafond insiste sur ce fait que leur nombre augmente progressivement à mesure qu'on approche des derniers moments de la vie. Il étudie bien leur répartition, leur quantité considérable dans les ganglions lymphatiques avojsinant le lieu d'inoculation, dans la
rate, le poumon, les reins, le foie, leur rareté relative dans les organes encéphaliques et dans les muscles. EnSn, il décrit avec le plus grand soin les caractères physiques et chimiques des bâtonnets, leur immobilité, leur résistance aux acides et aux alcalis.
Delafond examine ensuite l'opinion émise par Pollender et lirauell qui croyaient que les corpuscules charbonneux, immobiles dans le sang frais, devenaient mobiles plusieurs jours après que le sang était retiré des vaisseaux ; il montra que les bâtonnets mobiles qui se développent dans le sang (charbonneux ou non) abandonné à Tair, n^ étaient autres que les vibrions communs de la putréfaction {vibrio lineolai, bacterium termo) et que pendant ce temps, les baguettes charbonneuses se détruisaient sans jamais devenir mobiles. Il montre en outre que les infusions végétales ou animales chargées des vibrions de la putréfaction et injectées dans le sang des lapins, demeurent sans effet ou tuent les animaux avec des lésions toutes différentes du charbon.
Mais la partie la plus originale de la communication de Delafond est celle où il cherche à prouver que les baguettes charbonneuses sont des cryptogames et où il relate les essais de culture auxquels il s'est livré ; ces essais sont à coup sûr les premiers qui aient été tentés sur un organisme pathogène. Ici encore il est intéressant de laisser la parole à Delafond :
«J'ai examiné les baguettes avec les plus forts gro88is8ement9> mais sans leur reconnaître Forganisation cellulaire qui appartient aux végétaux cryptogamiques ; néanmoins j'ai cherché à m'assurer si ces baguettes pouvaient s'accroître en longueur et en diamètre, étant placées dans les conditions favorables à la végétation des cryptogames.
c Du sang charbonneux, provenant d'un mouton mort du charbon inoculé, a été déposé dans de petits vases en verre à ouverture élargie et placés à Tair libre, les uns dans une température de 8 à iO^ les autres dans une température de 10 à i5\ Après quatre jours, les baguettes avaient augmenté du
double et du triple de leur longueur, mais en conservant à peu près le même diamètre ; après huit à dix jours leur longueur avait quadruplé et quintuplé.... Dans cette expérience, la végétation cryptogamique ayant été favorisée, les filaments charbonneux avaient donc pris un très prand accroissement, ou^ on d'autres termes, une véritable végétation avait été évi* demment produite.
« Ces dernières expériences m*ayant démontré d'une manière déjà satisfaisante que les filaments charbonneux étaient une matière organique véi^étale, j'ai dû pousser plus loin les expériences que j'avais entreprises, et chercher à obtenir un développement complet de cette production» c*est àdire lui faire donner des spores ou des graines ; mais, malgré les expériences variées et nombreuses auxquelles je me suis livré, je n'ai pu encore atteindre ce résultat important. J'espère pourtant qu'en multipliant et variant mes expérimentations je pourrai atteindre un développement entier du cryptogame. Quoiqu'il en soit, il me parait, je ne puis dire certain, mais pourtant extrêmement probable que, dans le sang vivant des animaux atteints de (lèvre charbonneuse, circulent quelque temps avant la mort et se multiplient prodigieusement des filaments de nature végétale, pouvant s'accroître lorsque le sang retiré des vaisseaux est mis dans des conditions favbrables à la végétation, et donner lieu à un mycélium très remarquable formé de nombreux filaments déliés ». (1)
Co passage est extrêmement remarquable^ si l'on songo à l'époque où il a été écrit (1860), un an seulement après la publication du premier travail de M. Pasteur sur la fermentation alcoolique, quinze ans avant le mémoire de M. Koch. Pour montrer que ces « baguettes charbonneuses » sont bien des corps organisés, vivants, et non des cristaux ou des débris de tissu, Delafond a trouvé l'argument décisif, la culture. Sans doute les procédés auxquels il a eu recours étaient tout à fait primitifs, car les méthodes si délicates et si puissantes inventées par M. Pasteur ne trouvaient encore leur application que dans le domaine des fermentations; mais malgré l'imperfection de ces procédés, le professeur d'Âlfort réussit cependant à constater le fait, si
(1) Delafond. Lac. cit , p. 735-736*
important, de la végotalion lilamenteuse de la bàctéridîe cultivée, en dehors de Péconomie, in vitro; et Ton peut voir, par la citation précédente, que la recherchçï des spores ou des graines le préoccupait vivement^ quoiqu'il Tait poursuivie sans succès. A ces divers points de vue, il faut reconnaître que Delafond a été un véritable précurseur.
Quant à la question do décider si « les baguettes charbonneuses sont la cause ou Teffet de la fièvre charbonneuse», Delafond ne l'aborde qu'avec la plus grande réserve, v Ce qui est certain quant à présent, dit-il, c'est que par l'inoculation à un animal bien portant d'un vingtième de goutte de sang contenant une minime quantité de filaments charbonneux, on transmet le charbon et que, dès lors, l'on voit se multiplier prodigieusement ces petits corps étrangers dans le sang, la lymphe et le tissu des organes. Je suis loin de prétendre que ce soient ces productions qui engendrent le charbon eî que la nature propre du virus qui transmet la maladie soit due à leur existence; mais je dois faire remarquer que le sang des animaux charbonneux me /paraît aydir acquis une constitution morbide favorisant osscnlic'llcmcnt la multiplication (le ces productions. »
Comme on le voit, DelafonJ était encore trop retenu par les idées traditionnelles, il ne se sentait pas assez sûr de ses observations pour oser résoudre la grave question qu'il soulève. Il fallait faire un pas de plus, et ce pas décisif fut accompli par Davaine.