SEPTIÈME LEÇON
L*étiologle du cliarboii spontané.
Sommaire. Méthode des cultures successives de M. Pasteur : elle établit définitivement que le charbon est la maladie de la bactéridie, — Expériences de filtration du sang charbonneux. — Le charbon spontané des moutons : rôle des cadavres charbonneux dans la production des foyers endémiques ; champs maudits,
— Mortalité des animaux parqués sur les fosses. — Rôle des vers de terre dans le transport des spores. — Objections de M. Koch.
— Ses opinions sur le mode de conservation du viras charbonneux à la surface du sol ; rôle qu'il fait jouer aux inondations.
— Influence d'un certain degré d'humidité du sol sur la sporulation de la bactéridie. — Mesures prophylactiques qui découlent de ces données étiologiques.
Messiôurs,
Voyons maintenant les enseignements que ces notions sur la morphologie et la biologie du bacillus anthracis ont apportés à Tétiologie delà maladie charbonneuse.
La méthode des cultures pures, in vitro ^ en dehors de Téconomie vivante, et en séries successives^ a permis de faire la preuve irréfutable que c'est bien la bactéridie qui est la cause et la seule cause du charbon. Les expériences anciennes, celles de Davaine en particulier, avaient montré qu'il suffît d'introduire sous la peau d'uri animal, une gouttelette de sang charbonneux pour entraîner sa mort par le charbon, et dans chaque goutte du sang de l'animal ainsi inoculé,on retrouvait en abondance les mêmes bactéridies qui peuplaient le sang qui avait servi pour l'inoculation. Ces bactéridies s'étaient donc multipliées dans le corps de l'animal en véritables parasites ; ne sont-elles point la cause de la mort ? Tout l'indiquait sans doute, mais les doctrines encore régnantes en médecine répondaient autrement et enga-
geaient à voir dans cette bactéridiej Teffet de la maladie et non sa cause. C'est, disait-on^ Tinoculation des parties solides ou liquides du sang charbonneux, autres que la bactéridie, qui amène la mort par le charbon, c'est le sang ou les humeurs altérées par la maladie qui sont le virus, et non la bactéridie.
Pour écarter cette objection toujours retiaissante et montrer que la bactéridie est bien la cause du charbon ^ i
MM. Pasteur et Joubert ont eu recours à là méthode 1
des cultures successives (1). Dans un flacon contenant 1
un liquide nutritif pur, le liquide de Pasteur par exemple ou du bouillon de veau alcalinisé, on dépose uno gouttelette imperceptible de sang charbonneux frais et i
on porte à Tétuve à 35®. La végétation mycélienne ne tarde pas à se faire ; une gouttelette de ce premier flacon est introduite dans un deuxième et y donne lieu à la même végétation filamenteuse; une gouttelette de ce deuxième flacon, mise dans un troisièmcj produit un nouveau développement et de même pour un quatrième j un dixième, un vingtième et ainsi indéfiniment.
Dans la vingtième culture ainsi obtenue, il n'y a assurément aucune parcelle de la goutte de sang primi* ti ve empruntée à l'économie de ranimai charbonneux (2) }
(1) On confond souvent les cultures successives de M. Pasteur avec les cultures fractionnées de M. Klebs, dont le but était tout différent et consistait à obtenir la culture pure d'un seul organisme. Dans un milieu renfermant, à côté du microbe qu'on veut isoler, d'autres microbes mélangés, M. Klebs prélève une parcelle très petite et la sème dans un liquide nutritif pur ; dans la culture, encore
impure, ainsi obtenllè, il prélève encore unepfetite gouttelette qu'il ;
sème dans un deuxième liquide et ainsi plusieurs fois de suite «afin, J
dit-il, d'écarter les impuretés contenues dans le liquide primitif et d'obtenir, à l'état de pureté, l'organisme qui prédominait dans le premier liquide». {Beitrâge zur Kenntifiiss der Microcokkent in Arch, f. experim. Pathol. 1873, Bd. I., p. 31). — La méthode dès < cultures fractionnées » dans le sens de M. Klebs est donc un mode, assez infidèle du reste, de séparatiori de divers orgànistiies.
(2) M. H. Bucbner a calculé que,dans une 7® culture ainsi faite et en supposant que la rate entière d'une souris charbonneuse ait été placée dans la première culture, cette rate ne tepréséiiterait plus que un dix-quatrillionnièmc dtî milligramme.
et cependant si on inocule à un mouton ou à un cobaye une trace de cette vingtième culture, il meurt comme si on lui avait inoculé le sang d'un animal mort du charbon spontané. N'est-ce pas là la preuve que la bactéridie est bien ce qui constitue le virus et que « le charbon est la maladie de la bactéridie, comme la trichinose est la maladie de la trichine, comme la gale est la maladie de l'acarus » (Pasteur).
Dès 1871, MM. Klebs et Tiegel (1) avaient essayé do démontrer, par des essais de filtration,que la bactéridie était la vraie cause du charbon. Ils filtrèrent du sang charbonneux dans un vase de terre poreux en y appliquant le vide avec la pompe de Bunsen ; ils constatèrent que le liquide filtré ne renfermait pas de bactéridies, et inoculé ne donnait pas le charbon. Ces expériences furent reprises avec plus de rigueur, par MM. Pasteur et Joubert, qui se servirent de filtres en plâtre ou en porcelaine et de l'aspiration par le vide; ils purent ainsi obtenir des quantités notables de sang charbonneux filtré, dont ils purent inoculer jusqu'à 80 gouttes à un lapin ou un cobaye sans aucun effet. Je me hâte d'ajouter que cette démonstration n'est pas aussi rigoureuse qu'elle le paraît d'abord ; on sait, en effet, que les filtres très fins retiennent non seulement les particules solides, mais encore un grand nombre de substances dissoutes, tels que les ferments solubles, les alcaloïdes, etc. Des substances de cette nature, en même temps que la bactéridie, peuvent donc rester sur le filtre.
A cette époque, P. Bert se livrait à ses belles recherches sur les effets de l'oxygène à haute tension, dont il établit l'action mortelle sur les êtres vivants. Il soumit du sang charbonneux en couches minces à de très hautes tensions d'oxygène et il constata que ce sang avait conservé toute sa virulence. Il en conclut que la
(1) Klebs et Tiegel. Die Ursache des Milzbrandes (Schweizer Correspondenzbl. 1871, Bd. I, p. 275).
cause du charbon ne pouvait être liée à un organisme vivant, à la bactéridie, puisqu'elle peut réBister à un agent destructeur de tout ce qui a vie (1).
Lorsque parut la communication de P. Bert, M. Pasteur fut aussitôt conduit à penser que le sang charbonneux dont ce physiologiste s'était servi pour le soumettre à la compression contenait non seulement des bactéridies, mais des spores , et i! s'assura qu'en effet lesspores dubacillusanthracis peuvent être maintenues pendant 21 jours à 10 atmosphères d'oxygène pur sans perdre leur faculté de germination ni leur virulence. Que si, au contraire, on soumet à ce traitement du sang charbonneux frais (ne contenant que dos bactéridies) il perd toute virulence au bout d'une semaine de séjour dans l'oxygène comprimé. C'est un nouveau trait à ajouter à ceux qui différencient les propriétés de résistance du bacille et celles de ses spores.
Nous pouvons donc considérer, comme chose démontrée, que te charbon est toujours et uniquement dû à la pénétration, dans le corps des animaux, du bacilluà anthracisou de ses spores. Voyons maintenant ce qu'est devenue, avec ces notions nouvelles, l'étiologie du charbon dit spontané (par opposition au charbon inoculé ou expérimental) ; voyons, en d'autres termes, si ces notions nous ont appris d'une manière plus précise la façon dont sont contaminés les animaux, dans les conditions ordinaires où l'expérience nous enseigne qu'ils contractent cette maladie. Le mouton était naturellement l'animal tout désigné pour ces recherches, dues à M. Pasteur et à ses collaborateurs, MM. Chamberlanil et Roux (2).
(1) Bert. De Cemplai de t'oxygène à haute tension comme procédé d'inveitigation physiologique des venins et des virus (C. R. Académie des sciences, 1877, t. 84, p. 1.132).
(2) Pasteur, Chamberland et Roux. Sur l'étiologie du charbon [C. k. Acad, des sciences, 1880, t. Ul, p. 42).
a Les premières expériences cunsistèrent à nourrir certains lots de moutons avec de la luzerne arrosée de cultures de la bactérédie avec ses spores. Malgré le nombre immense de spores ingérées par tous les moutons d'un même lot, beaucoup d'entre eux échappent à la mort, souvent après avoir été visiblement malades; d'autren, en plus petit nombre, meurent avec tous les symptômes du charbon spontané et après un temps d'injcu)}ation du mal qui peut aller jusqu'^ peuf et dix jours, quoique, dans les derniers temps de la vie, la maladie revête les caractères presque foudroyants signalés par les observateurs et qui ont fait croire à une incubation de très peu de durée. La communication do la maladie par des aliments souillés de sports charbonneuses eçf plus difficile encore chez les cobayes qup chez les moutons. Les spores, dans ce cas, se retrouvent dans les excréments, on les retrouve également intactes dans les excréments des moutons.
« On augmente la mortalité en mêlant aux aliments souillés des germes du parasite, des objets piquants, notamment les extrémités pointues des feuilles de chardon desséché, et surtout des barbes d'épis d'orge coupées par petits fragments.
c II importait beaucoup de savoir si Tautopsie des animaux morts dans ces conditions montrerait des lésions pareilles à celles qu'on observe chez les animaux morts spontanément dans les étables ou dans les troupeaux p^^rqués en plein air. Les lésions, dans les deux cas, sont identiques ; et, par leur nature, elles autorisent à conclure que le début du mal est dans la bouche ou Tarrière-gorge. »
Quelle est l'origine des spores charbonneuses répandues à la surface du sol dans les pays infectés^ spores dont l'ingestion provoque chez les animaux le charbon spontané ? Ce sont surtout les cadavres d'animaux charbonneux enfouis dans la terre qui constituent la source du contage. Que se passe-t-il,en effet, quand un animal malade meurt du charbon ? Le plus souvent, surtout si un établissement d'équarrissage n'est pas dans le voisir nage et si l'animal a peu de valeur comme le mouton, on pratique une fosse sur place, à une profondeur de 50 cm. à 1 mètre, dans le champ même où l'animal a succombé, ou dans un champ voisin de la ferme, s'il a péri à l'écurie; on l'y enfouit en le recouvrant de terre. Théoriquement, si le cadavre était ainsi enfoui absolu*
ment intact^ comme les bactéridies qu'il renferme sont soustraites à l'action de Tair nécessaire à leur vie, elles ne tarderaient pas à périr toutes et, au bout de quelques jours, le cadavre aurait perdu toute virulence charbon-? neuse. Mais en réalité les choses ne se passent pas ainsi.
a Assistons, dit M. Pasteur, par la pensée à renfouissement du cadavre d'une vache, d'un cheval ou d'un mouton mort du charbon. Alors même que ces animaux ne seraient pas dépecés, se peut-il que du sang ne se répande pas hors du corps en plus ou moins grancjp abondance ? N'est-ce pas un caractère habituai de la maladie qu'au moment de la mort le sang sort par lesf narines, par la bouche et que les urines sont souvent sanguinolentes? En conséquence, et, dans tous les cas, pour ainsi dire, la terre autour du cadavre est souillée de sang. D'ailleurs, il faut plusieurs jours avant que la bactéridie soit détruite dans le cadavre par les gaz privés d'oxygène libre que la putréfaction dégage, et, pendant ce temps, le ballonnement excessif du cadavre fait écouler les liquides de l'intérieur à l'extérieur par toutes les ouvertures naturelles, quand il n'y a pas, par surcroît, déchirure de la peau et des tissus. Le sang et les matières ainsi mêlées à la terre aérée environnante ne sont plus dans les conditions de la putréfaction, mais bien plutôt dans celles d'i^n milieu de culture propre à la formation des germes de la bactéridie. »
Cen'étaîtiàqu'unevuepréoonQue; il fallait en démon» trer la réalité par l'expérience et, dans la terre végétale qui recouvre les fosses, terre si riche en germes de toutes sortes, déceler la présence de la spore de la bactéridie. C'est ce problème, singulièrement ardu à une époque où Ton n'était pas encore, comme aujourd'hui, familiarisé avec les diverses méthodes de séparation des germes, que M. Pasteur a résolu. Il lessive la terre suspecte, laisse reposer les eaux de lévigation et recueille le dépôt qui se forme par le repos et qui est constitué par des microbes et des germes divers. Il tue la plupart de ces germes en soumettant le dépôt pendant vingt minutes, au bain-marie, à la température de 90". Parmi ceux qui restent, il n'pn est plus que deux qui, inoculés aux animaux, soient pathogènes, ce sont
les spores du vibrion septique et celles de la bactéridie; c'est le premier organisme qui se développe dans certaines inoculations, le second dans d'autres. M. Pasteur a pu ainsi constater la présence des spores charbonneuses dans la terre recouvrant la surface de fosses où des animaux charbonneux avaient été enfouis depuis plusieurs années, alors qu'on n'en trouvait pas dans les terres voisines de la fosse. Cette recherche a été faite avec succès sur la terre de fosses qui n'avait pas été remuée depuis l'enfouissement, aussi bieii que sur celle de fosses dont la surface avait subi, pendant plusieurs années, toutes les opérations delà culture et des moissons.
Ces notions sont instructives au point de vue de l'étiologie des maladies infectieuses et de l'origine tellurique de certaines d'entre elles. On était enclin à croire que la végétation et les cultures, par des phénomènes d'assimilation et de combustion organique, détruisaient les matières organiques des vidanges et des engrais. Ces faits prouvent que les germes de certains organismes résistent à toute assimilation végétale. Le rôle dépurateur de la végétation, à la surface du sol, n'a donc pas la puissance qu'on était tenté de lui attribuer.
M. Pasteur et ses collaborateurs mirent encore autrement en évidence la longue durée de la vie des spores charbonneuses et leur conservation dans les terres cultivées. Un lot de moutons est mis parquer sur des fosses où plusieurs années auparavant avaient été enterrés des animaux charbonneux : un autre lot de moutons est placé dans un enclos situé tout auprès, mais où aucun animal charbonneux n'a été enfoui ; au bout d'un certain nombre de jours, plusieurs moutons ayant brouté sur les fosses moururent du charbon, alors que tous les moutons témoins demeurèrent bien portants (1).
(IJ M. Pasteur a donné la publicité aune note adressée, dès 1865,à M. Tisserand, directeur au ministère de Tagriôulture, par le baron de Seebach, à cette époque ministre de Saxe à Paris. Dans cette
Comment les spores formées autour du cadavre char- 1 bonneux enfoui plus ou moins profondément arrivent-
I elles à la surface du sol de la fosse ? On pourrait penser
j tout d'abord que ce transport s'effectue par le déplace-
ment incessant des eaux qui imprègnent le sol, mais ' nous savons, parles expériences de MM. Pasteur et Jou-
bert, que la terre, en certaine épaisseur, joue le rôle d'un véritable filtre et débarrasse les liquides qui la traversent, de toutes les particules solides, même les plus ténues, C*est pour cela que les eaux de source qui proviennent I d'une profondeur même faible sont privées de tous ger-
I mes et, semées dans les milieux de culture les plus ap-
propriés, ne donnent lieu à aucun développement. M, Pasteur a montré que ce transport des spores charbonneuses, delà profondeur à la surface du sol, est^ en grande partie, dû aux vers de terre.
« Ce sont les vers de terre qui sont les messagers des germes et qui, des profondeurs de Tenfouissement, ramènent à la surface du sol les terribles parasites. C'est dans les petits cylindres de terre à très fines particules terreuses que les vers rendent et déposent à la surface du sol, après les rosées du matin ou après la pluie^ que se trouvent, outre une foule d'autres germes, les germes du charbon. Il est facile d^en faire Texpérience directe : que dans la terre à laquelle on a mêlé des spores de \ bactéridies on fasse vivre des vers^ qu'on ouvre leur corps après
quelques jours, avec toutes les précautions convenables, pour en extraire les cylindres terreux qui remplissent leur canal intestinal, on y retrouve en grand nombre les spores charbonneuses. Il est de toute évidence que si la terre meuble de la surface des fosses à animaux charbonneux renferme les germes
note, M. de Seebach relate des observations extrêmement curieuses pour le détail desquelles je dois renvoyer à l'original, et qui montrent combien la terre qui recouvre la surface des fosses où ont été enfouis des animaux charbonneux^ ainsi que les herbes qui y croissent, constituent des agents redoutables de transmission de la maladie (Voy. Pasteur, Nouvelles observ, sur la prophylaxie et l'étiologie du charbon, BuUet. de l'Acad. de médecine 1880, t. IX» p. H 38).
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du charbon, et souvent en grande quantité, ces germes proviennent de la désagrégation par la pluie des petits cylindres excrémentitiels des vers. La pouàsière de cette terre désagrégée se répand sur les plantes à ras du sol, et c'est ainsi que les animaux trouvent au parcage et dans certains fourrages les germes du charbon par lesquels ils se contagionnent »•
Ces vues de M. Pasteur sur l'étiologie du charbon spontané ont été Tobjet de vives controverses de la part de M. Koch (l). Pour les moutons, ainsi que nous l'avons vu, M. Pasteur pense que la contamination s'effectue habituellement par des piqûres de la bouche ou de la muqueuse du pharynx produites par les aspérités des fourrages souillés par des spores ; à Tappui de cette manière de voir, il invoque la tuméfaction, l'inflammation, ainsi que la grande réplétion bactéridienne des ganglions rétro-pharyngiens etcervicaux que Ton trouve ordinairement à Tautopsie des moutons charbonneux. M. Toussaint avait fait des constatations analogues et en avait tiré la même conclusion. M. Koch pense que l'engorgement des ganglions dans une région donnée n'est pas une preuve certaine que l'inoculation a eu lieu sur la muqueuse ou le tégument externe de cette région; dans ses expériences sur le charbon inoculé, il a vusouvent les ganglions, éloignés du lieu d'inoculation, aussi malades que les ganglions les plus proches (2).
(1) Koch, Zur Miiologie des Milzbrandes (Mittheil. ans dem kais. Gesundheitsamte. Bd. I, 1881, p. 40.)
(2) Ce n'est là certainement qu'une exception ; dans la grande majorité des cas, les choses se passent comme Font indiqué M« Pasteur et M. Toussaint. Ce dernier faisait à ce sujet ubc expérience des plus décisives : il faisait inoculer le charbon à des moutons dans une région quelconque de la peau et qu'on ne lui désignait point ; à Tautopsie, par l'aspect des ganglions les plus malades, il arrivait toujours à déterminer> à quelques centimètres près, le point précis où l'inoculation avait été pratiquée. Chez les lapins, inoculés par la voie sous-cutanée, j'ai pu constamment m'assurer que les ganglions où aboutissent les lymphatiques du point inoculé sont très tuméfiés, rouges et littéralement farcis de bactéridies, alors que ces lésions sont beaucoup moins prononcées sur les ganglions des autres régions du corps.
Pour lui, l'infection des herbivores se fait surtout par la voie intestinale, et il se base sur les lésions ulcéreuses et ecchymotiques que l'on rencontre presque toujours sur la muqueuse de l'intestin, ainsi que sur l'engorgement des ganglions mésentériques. Mais ce sont là des points sur lesquels nous aurons à revenir.
C'est surtout contre le transport des spores par les vers de terre que M. Koch s'éleva avec vivacité. D'une façon générale, il conteste que des spores puissent se former dans les liquides épanchés hors d'un cadavre charbonneux enfoui à une certaine profondeur dans le sol, à cause de la faible température qui y règne habituellement, dans nos contrées. D'après les chiffres empruntés au bureau statistique de Berlin pour l'année 1880, la température maxima du sol, à 1/2 mètre de profondeur, s'observa en août et septembre où elle oscilla entre 15 et 19*; à un mètre de profondeur, le maximum de température fut constaté à la même époque et varia entre 14 et 18**. Or, fait remarquer M. Koch, si l'on cultive la bactéridie à 18*, les premières spores ne font leur apparition dans les filaments qu'au bout de 5 jours environ, et à 16" au bout de 7 jours seulement. Il en conclut que dans nos climats tempérés, des cadavres enfouis à 1 mètre ou à un 1/2 mètre de profondeur ne se trouvent que pendant quelques mois de l'année placés dans des conditions de température propres au développement parcimonieux de spores charbonneuses. Mais il résulte de ces chiffres mêmes que ce développement est possible, pendant Tété, c'est-à-dire dans la saison où les épidémies charbonneuses sont précisément le plus fréquentes dans les pâturages. En outre, M. Koch néglige un facteur important et qui doit, dans les premiers jours qui suivent l'enfouissement, notablement élever la température du sol autour du cadavre d'un bœuf et môme d'un mouton : c'est la chaleur dégagée par le cadavre par le fait de la putréfaction ; nul doute que l'élévation de température qui en résulte ne puisse
singulièrement favoriser et hâter la formation des spores. On voit donc que cette objection n'a pas la portée qu'on pourrait être tenté de lui attribuer.
Pour réfuter le transport par les vers de terre, M. Koch répéta l'expérience de M. Pasteur et mit dans un vase 300 gr. de terre de jardin mêlée à une grande quantité dé spores charbonneuses; des vers de terre y furent placés et, au bout d'un certain nombre de jours, le contenu de l'intestin de ces vers fut inoculé à des souris, en même temps qu'on inoculait à d'autres souris de la terre que renfermait le vase. L'expérience montra que cette terre conférait le charbon bien plus sûrement que Tinoculation du sable contenu dans l'intestin des vers. M. Koch en conclut que les vers de terre sont « de très mauvais messagers des germes » et que si eux seuls, ainsi que les spores profondément développées dans la terre autour du cadavre, intervenaient pour perpétuer le contage, il y a longtemps que le charbon aurait dû disparaître. Et cependant, l'expérience de M. Koch ne montre qu'une chose, c'est que la terre renfermée dans l'intestin des vers peut être moins riche en spores que la terre dans laquelle ces vers ont été placés ; mais elle ne prouve nullement que ces vers ne puissent puiser des spores dans une terre qui en est souillée et les transporter dans des parties du sol qui en étaient indemnes.
Pour M. Koch, les fosses où un cadavre charbonneux a été enfoui ne sont contaminées qu'à la sur face ^ par les bactéridies déposées à fleur de sol au moment de l'enfouissement, avec le sang, les urines et les liquides qui s'échappent du cadavre, et qui trouvent à la surface du sol les conditions de chaleur, d'humidité nécessaires à la formation des spores. Mais il est impossible d'expliquer ainsi la longue durée de la persistance des germes charbonneux à la surface des fosses. Si les spores ne se formaient qu'à la surface, aux dépens des bactéridies qui ont souillé le sol au moment de T enfouissement, ces spores ne tarderaient pas à être disse-
mînéeR au loin et à disparaître rapidement sous Tinfluence des eaux pluviales, du vent, de l'action des rayons solaires, etc. Leur longue persistance à la surface du sol de la fosse montre bien qu'elles se renouvellent constamment, et ce renouvellement ne peut guère s expliquer que par un transport incessant s'effectuant de la profondeur de la fosse à la surface du sol. Du reste, hâtons-nous de le dire, si les vers de terre sont des agents certains de transport des spores, ils n'en sont pas les agents uniques ; les labours un peu profonds, les défoncements du sol agissent dans le même sens.
« On comprend ainsi, comme le résume très clairement M. Chamberland, pourquoi il y a des champs maudits, feat-kdire des champs où Ton ne peut pas faire paître les animaux sans provoquer la maladie charbonneuse. Ce sont des champs où on a enfoui des animaux charbonneux, ou bien où Ton a amené de la terre ou des engrais renfermant des débris charbonneux. Ces germes peuvent, à leur tour, être transportés sur les champs de plusieurs manières. Les pluies et surtout les pluies d'orage, en entraînant les particules terreuses, entraînent aussi les germes. Une partie de ceux-ci se déposent sur les terres, le long des fossés des routes, etc. ; une autre partie est entraînée jusqu'au ruisseau le plus voisin, lequel, s'il vient à déborder, va également semer des spores sur ses rives. Il est même très probable que ces spores, se trouvant parfois dans des eaux stagnantes plus ou moins chargées de matières organiques, germent, se reproduisent et donnent de nouvelles spores comme dans les cultures artificielles. C'est probablement là la cause des épidémies charbonneuses qui se déclarent parfois dans les prairies à la suite des inondations. Une autre cause de dissémination des spores est dans les engrais qui, souvent, proviennent d'étables où sont morts des animaux charbonneux, ou même des fumiers sur lesquels on a jeté les animaux ou des débris d'animaux morts du charbon.
a Enfin ^ nous avons démontré qu'en faisant manger des spores charbonneuses à des moutons, tous ne succombent pas. Chez ceux qui survivent, les spores ingérées ne sont pas dê« truites par leur passage à travers le canal intestinal. On es retrouve vivantes et virulentes dans les excréments. Do sorte que des moutons qui ont absorbé des spores sur un champ maudit, par exemple, peuvent ensuite^ suivant le chemin par-
coum parles animaux, les répandre à dos endroits variables (1). Voilà beaucoup de causes auxquelles, sans doute, on pourrait encore en ajouter d'autres, qui noua permettent de comprendre comment les germes se disséminent à la surface delà terre (!)>,
M. Kooh comprend d'une manière différente rétiologie du charbon spontané. Il pense que les bactéridies vivent habituellement d'une façon tout à fait indépendante de l'organisme des animaux et que leur passage dans le corps de ces derniers ne constitue qu'un épisode fortuit ; en un mot, les bactéridies ne seraient parasitaires que par accident,et leur existence et leur propagation ne seraient pas étroitement liées à ce parasitisme. A l'appui de cette opinion, il invoque un certain nombre d'arguments, dont voici les principaux : on voit naître des affections charbonneuses dans des localités où jamais cadavre charbonneux n'a été enfoui et où il est impossible d'établir l'importation de produits charbonneux provenant d'animaux malades. En revanche, l'expérience enseigne que souvent les épidémies charbonneuses succèdent aux inondations des rivières et des étangs, lorsque les troupeaux sont mis paître dans les endroits qui ont été inondés ou sont nourris avec des fourrages récoltés sur ces terrains. D'autre part, on sait que la bactéridie vit très bien et donne des spores abondamment quand on la cultive sur des pommes de terre
(1) M, Kitt a fait récemment, & l'École vétérinaire de Munich, des recherches qui tendent à établir que les matières fécales provenant du gros hétail charbonneux jouent un rôle important dans
la propagation et la conservation du virus charbonneus à la surface du soi. La bonze do bœuf présente, en effet, une réaction neutre ou alcaline quand elle est mêlée, comme cela s'observe cliG2 les animaux charbonneux, de sang et do mucus ; les bacléridies que le eang y apporte y trouvent donc un milieu de culture IrÈB favorable et donnent facilement des spores ; c'est ainsi que se perpétueraient surtout les onzoolies charbonneuses que l'on observe dans les Alpes bavaroises (Deulsahe med. Wochenschr., 1885, p. 507).
(2) Charaberland, Le Charbon et la vaccinntion fAartonjieuse, Paris, 1883, p. 76.
cuites, dans des infusions ou des macérations d'herbes ou de foin (pourvu qu'elles soient rendues neutres ou légèrement alcalines), dans les macérations de graines, de froment, de certaines racines, etc. M. Koch pense que ces macérations végétales se produisent fréquemment dans les localités humides, en été, et que leur réaction primitivement acide est facilement rendue neutre ou alcaline sous l'influence des calcaires du sol. Il est du reste d'observation vulgaire que le charbon est particulièrement fréquent sur les terrains calcaires. C'est donc sur les débris de végétaux morts ou dans les macérations de substances végétales quelabactéridie se cultiverait et formerait ses spores. Les conditions favorables à cette culture de la bactéridie se rencontrent surtout dans les endroits marécageux, aux bords des rivières ou des eaux stagnantes. Survienne une inondation, les spores ainsi formées sont entraînées par les eaux, déposées sur les herbages des prairies riveraines et donnent le charbon aux animaux qui y viennent paître (1).
Ces vues de M. Koch sont purement hypothétiques, ainsi qu'il le déclare lui-même, et nous ne sachions pas que jusqu'ici elles aient reçu la confirmation de l'expérience. Le rôle prépondérant qu'il fait jouer aux inondations est assurément exagéré; il suffit de rappeler à cet égard que la Beauoe, la terre classique du charbon en France, est un plateau élevé, sec, admirablement cultivé et où les inondations sont inconnues ; en Auvergne, il règne surtout dans les pâturages montagneux (mal de montagne). Récemment, M. Siedamgrotzky, dans son rapport sur le charbon dans le royaume de Saxe, constatait que « la propagation des spores du charbon par les inondations ne paraît guère pouvoir être invoquée dans ce pays, attendu que le charbon est beaucoup plus rare dans la plaine souvent sujette aux
(i) Koch (loc. cit., p. 75-79).
inondations, que dans le haut pays, qui est en grande partie sec(l) ».
Du reste, si l'origine tellurique du charbon est définitivement établie dans ses grandes lignes, beaucoup de points restent encore à élucider pour Tinterprétation précise des endémies et des épidémies charbonneuses, selon la constitution physique, la composition chimique du sol, son degré d'humidité, etc. Une étude préliminaire intéressante dans cette direction a été tentée récemment par M. Soyka (de Prague). Elle avait pour but d'établir expérimentalement Finfluence exercée par la porosité du sol et son degré d'humidité sur le développement des spores du bacillus anthracis. Dans ce but, M. Soyka s'est servi de fines particules de quartz, dûment stérilisées, qu'il arrosait avec un liquide nutritif renfermant des bactéridies, imitant ainsi ce qui se passe quand des liquides provenant d'un cadavre charbonneux sont répandus dans le sol. Il constata que dans ce mélange, fait dans de certaines proportions, les spores se forment plus vite^ plus sûrement et plus abondamment que dans le bouillon même placé à la même température. Il constata, en outre, qu'il existe une proportion déterminée dans le mélange du sable et du liquide qui est la plus favorable à la sporulation, les conditions devenant moins favorables lorsque la quantité de liquide mêlée au sable augmente ou diminue. La sporulation de la bactéridie est plus facile dans le mélange ainsi obtenu que dans le bouillon pur de culture, sans doute parce que le conflit de l'air avec la bactéridie est plus assuré dans ce mélange. Cette expérience est instructive en ce sens qu'elle nous montre combien la terre constitue un excellent milieu de culture pour la
(1) Siedamgrotzky, Ueber das Vorkommen des Milzbrandes im K. Sachsen in den letzten ^bJahren (analysé in Fortschritte der Med., 1886, p. 246).
bactéridie, et dans quelle mesure tel ou tel degré d'humidité du sol peut exercer son influence (1).
Les mesures prophylactiques découlent tout naturellement des notions étiologiques qui précèdent. En somme, ce sont les cadavres des animaux charbonneux qui sont la principale cause de propagation de la maladie, et c'est sur leur destruction que doivent surtout porter les efforts.
« Il est certain que rincinération ou la cuisson des cadavres serait la mesure la plus efficace. Aussi a-t-oa constaté que dans les régions où il existe des clos dëquarrisage» la mortalité a beaucoup diminué. Malheureusement, ces établissements sont assez rares; en outre, les petits animaux comme les moutons n'ont pas une valeur suffisante pour que les équarrisseurs aient intérêt à envoyer chercher les cadavres; de sorte que ^
souvent les moutons sont abandonnés sur les champs ou enfouis à une très faible profondeur. Quelquefois même ils sont dépouillés sur place par le berger, et la chair est donnée en pâture aux chiens qui en dispersent les débris. Il en résulte que les germes vont se répandre un peu partout dans les champs . Lorsque les moutons meurent à la bergerie, leurs cadavres sont Souvent jetés sur le fumier; de là, ils iront répandre les germes dans les champs, au moment de la fumure. Ces pratiques doi- .
vent être entièrement rejetées^ car ce sont elles qui propagent la maladie. S*il existe, dans le voisinage de la ferme, un établissement d*équarrissage, on devra y transporter les cadavres le plus tôt possible. Si cette mesure n'est pas praticable, lo procédé le plus sûr et le plus commode consisterait à sacrifier une petite portion de terre que Ton transformerait en un cimetière clos d'un mur assez élevé et assez profondément assis pour que les animaux vivants ne puissent y pénétrer et pour que les eaux de pluie no puissent entraîner les germes sur les champs voisins.
< Le transport des cadavres exige les plus grandes précautions ; en général, les animaux laissent suinter du sang par leurs orifices naturels; ce sang coule sur les routes et peut être une cause de contagion. Les équarrisseurs devraient être tenus d*avoir des voitures étanches, doublées de /inc, par exemple.
({) Soyka. Bodenfeuchtigkeit und Milzbrandbacillus (Fortschritte der Med., 1886, p. 28l,i.
« Enfin, il faut désinfecter les places où sont morts les animaux, ainsi que les objets avec lesquels ils ont été en contact. Il ne sera pas toujours possible de recourir à l'action directe du feu ; on utilisera alors la propriété que possède Teau bouillante de tuer la bactéridie et ses germes. On jettera de Veau bouillante sur la paille, sur le fumier, sur le sol des écuries, sur les parois des murs, dans les mangeoires, etc., ainsi que sur les peaux qui ne doivent pas être suspendues dans les bergeries sans avoir subi ce lavage. On nettoiera aussi à Teau bouillante les véhicules qui ont transporté les cadavres, les couteaux et autres instruments qui ont servi à les écorclier.
c Si ranimai meurt sur les champs, on brûlera de la paille ou des herbes sèches à l'endroit où il a succombé. Si Ton ne peut produire ces flambées, on arrosera la place avec une solution à 1 0/0 de sulfate de cuivre. Cette solution sera aussi utilement employée à la désinfection des étables (1) ».
J'ai tenu à entrer dans ces menus détails relatifs à la prophylaxie du charbon, quoiqu'ils intéressent plus directement ragronome et le vétérinaire que le médecin; mais je ne pouvais choisir de meilleur exemple pour montrer quels sont, en matière de maladies infectieuses, les principes dont la prophylaxie doit s'inspirer, et en même temps combien ces mesures préventives gagnent en précision et en efficacité toutes les fois que les notions étiologiques deviennent elles-mêmes plus exactes et plus pénétrantes.
(i) Chamberland, op. cit,y p. 87.
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