‹ Le Charbon: Élément de Réparations et de Négociations dans le Traité de Versailles et les Accords qui l'ont suiviChapitre 33 sur 73 · RER AR À · texte numérisé non relu

RER AR À

.< Les Allemands nous ont dit : « Si nous n’avons pas livré tout ce que nous devions, c’est que nous avons eu une grève en février 1922. Oui, ils ont eu une grève en février 1922, mais cette grève a duré quelques jours et au contraire les manque-

ments dans les livraisons ont été constants. Les Allemands

nous ont dit encore : vous nous avez refusé du coke et du charbon sous prétexte que nos livraisons étaient mauvaises. Oui, nous avons quelquefois refusé, mais nous avons refusé des quantités insignifiantes et seulement lorsque la qualité était détestable.

« Le manquement sur les charbons aurait donc dû, en bonne justice, être constaté soit à la fin de décembre, soit dans les premiers jours de janvier. M. Bonar Law m'a prié de ne pas insister immédiatement sur cette constatation, de ne pas la réclamer pendant la durée de nos entretiens. J’ai bien volontiers et très naturellement accédé à son désir. Mais il était impossible de retarder indéfiniment une décision qui rentre dans les attributions normales de la Commission des Réparations, et la Commission a eu à examiner la question des charbons comme elle avait examiné celle du bois. Elle a pris encore cette fois

une décision très nette, elle a constaté le manquement volon-

taire et l’a signalé aux puissances intéressées. La plus intéressée de toutes était la France, puisque c’est elle dont les mines ont été détruites, et qui a droit aux réparations les plus impor-

tantes. L'Allemagne ne nous a pas donné le charbon qu’elle

nous devait ; il est naturel que nous allions le chercher sur le carreau de la mine.

« … J'ai d’ailleurs prévenu loyalement les Chambres qu’il ne fallait pas s'attendre à des rendements considérables. Et d’abord, des rendements peu considérables valent mieux que rien. Puis, est-ce à dire que l’Angleterre ait raison lorsqu'elle annonce que nous n'avons rien à espérer de la politique des

gages ?…

« Nous n'avons aucune intention d’étrangler l’Allemagne...

« Nous voulons obtenir d’elle ce qu’elle peut raisonnablement « nous verser. Nous voulons la contraindre à nous remettre « d’abord, dès maintenant, le bois et le charbon qu’elle nous doit, « et qu’elle nous devra demain. »

L’Angleterre avait il est vrai toujours essayé de démontrer que l’occupation serait vaine, c'était son dernier argument devant la décision de la France. En Angleterre l’occupation de la Ruhr par les Français était considérée presque à l’égal d’un désastre national. Mais cependant tous les Alliés devaient profiter de son rendement éventuel, bien que les Français et les Belges fussent seuls à l’effectuer, aussi une bonne partie de la presse anglaise avec une demi-crainte et un demi-espoir nous souhaitait bonne chance dans « l’aventure » que nous tentions.

En Allemagne on était dérouté. On pensait que Londres et Washington s’opposeraient fermement à l’occupation et que jamais la France n'oserait transgresser les avertissements de ses Alliés. Aussitôt la Mission et les troupes à Essen, le Gouvernement allemand prescrivit une journée de deuil, il adressa des suppliques au Vatican, à Washington. En même temps, il prenait des mesures de représailles. Le 13 janvier, soit 2 jours après l’occupation, le Gouvernement allemand prescrivit par un ordre général aux fonctionnaires des territoires occupés de suspendre tous les envois de charbon au titre des Réparations. Il notifia aussi aux propriétaires de mines (1) qu’il ne leur rembourserait pas le prix des charbons qu’ils livreraient à l’Entente.

Aussi lorsque la M.I.C.U.M. voulut traiter avec ceux-ci, elle dut tout d’abord les assurer qu’ils seraient payés d’une manière ou d’une autre, pour qu’ils continuassent à produire. Les mineurs travaillaient toujours. M. Thyssen prenant la parole au nom des directeurs de mines déclara à M. Coste, chef de la délégation technique, que les directeurs étaient disposés à livrer du combus-

. @) La notification ne fut pas adressée au Kohlen Syndikat. Dès le 9 janvier, en effet, celui-ci embarquant archives, dossiers et personnel s'était enfui vers Hambourg.

tible à partir du moment où le Président de la Commission des Ingénieurs notifierait par écrit aux directeurs en question, que les livraisons qui seraient faites par chacune des mines seraient remboursées en argent comptant au prix fixé par l’Association d'Empire des Charbons, à la condition préalable que la Commission d’'Empire n’édictât aucune prescription contraire.

Mais le lendemain la condition préalable était réalisée. Le Gouvernement allemand interdisait aux propriétaires de mines de faire à quelque condition que ce fût aucune livraison. Les propriétaires de mines informèrent immédiatement la Commission d’Essen, qu’ils s’inclinaient devant les ordres de leur Gouvernement. Le Reichkommissor confirma officiellement par lettres adressées aux services français et belge la décision du Gouvernement allemand. La C.D.R. constata aussitôt que, depuis le 12 janvier, les livraisons au titre des Réparations avaient cessé.

La Mission tenta en vain de négocier à nouveau avec les directeurs de mines. Des significations individuelles à eux adressées, puis des réquisitions restèrent sans réponse. Alors commencèrent des mesures d'exécution directe : saisies sur le carreau des mines, déroutement de trains et de péniches, emprisonnements et amendes. Le Gouvernement allemand riposta en invitant mineurs, cheminots, postiers et conducteurs de péniches à la grève, à la résistance passive. On étudia alors, devant cette résistance systématique, les mesures à prendre pour une occupation prolongée que l’attitude de l’ Allemagne rendait nécessaire.

Le 26 janvier, la C.D.R., constata le manquement « général » de l’Allemagne à ses obligations, et le 2 février, le Gouvernement français notifia au Gouvernement allemand que « dans ces condi- « tions, étant donné le manquement général constaté par la Com- « mission des Réparations, le Gouvernement français agissant en « vertu du $ 18 de l’Annexe II à la Partie VIII du Traité de Paix « informait le Gouvernement allemand qu’à partir du 1° février « 1923 aucune expédition de charbon ni de coke n'aurait plus lieu « de la zone occupée vers le reste de l’Allemagne. Le tout sous « réserve de nouvelles sanctions en cas de nécessité, »

En dépit cependant de l’activité du Gouvernement allemand, du Chancelier.Cuno en particulier, pour organiser et développer la résistance passive, le travail se poursuivait dans les mines et sur les réseaux. Il ne se poursuivait pas à vrai dire d’une façon continue et sans grèves partielles. Les ouvriers hésitaient, ce n’est guère qu’au mois de février qu’ils s’engagèrent résolument dans la résistance passive. Le Gouvernement allemand faisait des efforts considérables pour soutenir le mouvement qu’il avait commencé, allocations de chômage, primes aux saboteurs, défense d'assurer les services publics. Si bien que rapidement la Mission sé trouva en présence de ce problème : sans personnel, sans matériel, sans charbon ;envoyer du charbon en France. La Mission le résolut cependant. En janvier, février (1), mars, les quantités expédiées furent très réduites parce que toute mesure d'exécution restreignait le pouvoir de production. Chaque fois que la Mission occupait une mine nouvelle, et saisissait les charbons et cokes stockés, la mine cessait le travail. Les déroutements de trains et de péniches du début n'avaient guère procuré que des tonnages infimes. Il fallait organiser à mesure que les services publics se dérobaient. On envoya du personnel français et belge pour suppléer aux Allemands défaillants. Le transport du charbon, soulevait une difficulté particulière. Les charbons de la Ruhr en effet, qui étaient acheminés sur la France, passaient par Cologne. Mais la zone de Cologne, était depuis mars 1921 occupée par les Anglais. Ceux-ci ne s’opposant pas au changement de direction des trains de charbon à leur passage à Cologne (les cheminots allemands les aiguillaient vers l’intérieur de l’Allemagne), il fallut contourner la zone anglaise.

Cependant la M.I.C.U.M. s’organisait. Et malgré la pression -du Gouvernement, les industriels allemands essayaient, dès le mois de mars, de négocier avec le Gouvernement français. Mais Tes industriels qui eux-mêmes contribuaient à la résistance, vou-

(1) Ce n’est guère que le 7 février que l’on signale l’arrivée en France des 3 premiers trains de charbon.

laient simplement transiger. La France évacuerait la Ruhr, eux livreraient du charbon. Le point de vue français était exactement opposé. M. Poincaré en mars 1923 lors des débats relatifs au vote des crédits de la Ruhr, déclarait nettement que le Gouvernement français n’engagerait de pourparlers qu'avec le Gouvernement allemand, et seulement lorsque la résistance passive aurait pris fin. Il fut très soutenu. L'activité de la M.I.C.U.M. commençait en effet à porter ses fruits (1). Les transports de charbons allemands atteignaient de 3.500 à 4.000 tonnes par jour, et d’autre part, les populations allemandes commençaient à donner des signes de lassitude.

Au début de mai, le Gouvernement allemand proposa aux Gouvernements alliés un nouvel aménagement de sa dette : elle était réduite à 30 milliards ; les livraisons en nature déjà faites étaient à valoir sur ce chiffre, et aucune garantie aux paiements n'était prévue. Les Alliés jugèrent totalement inacceptables ces propositions. Les Allemands en feront d’autres en juin, de nouvelles encore en juillet. En dépit de la pression anglaise (2), les Gouvernements français et belges restèrent fermes, n’acceptant

(1) Il ne s’agissait pas encore de charbons exploités, mais de charbons saisis. Les stocks sur les carreaux étaient encore à ce moment (fin mars 1923) coke 560.000 tonnes, charbon 2.000.000 tonnes.

(2) Les Anglais estimaient que, pour que l’on pût exiger de l’Allemagne la fin de la résistance, il fallait au préalable faire déterminer la capacité de paiement de l’Allemagne par des experts impartiaux. En 1921, la C.D.R. n'avait, disaient-ils, fait qu’une évaluation. Il fallait de plus replacer la Ruhr dans une situation qui permît la production. (Note Britannique du 20 juillet 1923).

La réponse du Gouvernement français (30 juillet) à cette note fut en substance la suivante :

1° — Le chiffre de la dette a été calculé en 1921. Il n’y a pas de raison pour qu’il soit mieux établi en 1923. D'ailleurs les Allemands trouveraient trop fort n'importe quel chiffre.

2° — La question de la situation de la Ruhr dépend uniquement de l’attitude aliemande.

3° — Une conférence d’experts impartiaux est inutile, puisque nous avons la C.D.R. qui est dans le cadre du Traité.

4° — Un plan complet et définitif de l’aménagement de la dette allemande ? Nous l’avons déjà : le Traité de Versailles.

aucune conversation tant que la résistance passive n’aurait pas cessé.

À ce moment, en Allemagne, la situation générale était très mauvaise, Depuis le mois de mai la débâcle du mark s’accentuait, et à partir d'août la devise allemande cessa d’être cotée. Le 10 août, le Gouvernement allemand fit savoir à la C. D. R,, qu’en raison de sa situation monétaire, l'Allemagne suspendait temporairement toute prestation en nature (1). Les envois étaient en réalité suspendus depuis l’occupation par la M.I.C.U.M.

Mais la chute du mark et les troubles qui s’en suivirent, rendirent plus difficile le financement de la résistance passive, et le patriotisme des populations s’atténua. M. Streseman succéda à M. Cuno, et à partir de ce moment (14 août) la résistance passive cessa en fait. Dans son discours de la Croix des Carmes, le 24 septembre, M. Poincaré déclarait « la résistance ordonnée et payée par le Gouvernement de Berlin cesse peu à peu, malgré le Gouvernement de Berlin ». Le même jour, M. Streseman levait les décrets de janvier.

(1) A remarquer la coincidence de cette note et de celle du Gouvernement britannique, répondant à la note Française du 30 juillet. Le Gouvernément anglais marquait sa déception de voir l’accueil qu’on faisait à ses desiderata, insistait sur « l’illégalité de l’occupation », et notait soigneusement que sa prolongation serait « désastreuse ». Elle terminait en signalant qu’au cas où la France consentirait à se rendre au point de vue

britannique, l’Angleterre serait prête à régler la question des dettes intéralliées d’une manière généreuse.

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