‹ Le charbon et la vaccination charbonneuse d'après les travaux récents de M. PasteurChapitre 13 sur 63 · ÉTIOLOGIE ET PROPHYLAXIE DU CHARBON · texte numérisé non relu

ÉTIOLOGIE ET PROPHYLAXIE DU CHARBON

Par M. PASTEUR.

Académie des sciences, 2 novembre 1880.

Ce n’est pas devant cette Académie qu’il y a lieu d’exalter la nécessité des recherches expérimentales pour éclairer les phénomènes naturels dont les causes nous sont encore inconnues. Alors même que, dans certains sujets, des solutions pratiques semblent se dégager des faits d'observation pure, la vérité n’est acceplée et ne devient féconde en applications suivies que le jour où elle a pour point d’appui des démonstrations rigoureuses.

La maladie désignée vulgairement sous les noms de charbon, sang de rate, pustule maligne..…, est si anciennement connue que certains auteurs sont portés à croire que ce fut une des dix plaies d'Égypte, sous les Pharaons. Néanmoins, c’est seulement dans le cours de ces derniers mois que nous avons pu en établir sûrement l’étiologie.Gette connaissance a fait surgir aussitôt dans l’esprit de tous, comme par une déduction obligée des faits nouveaux, un ensemble de mesures prophylactiques dont l'application aussi simple qu’efticace peut faire disparaître le fléau dans un nombre d’années très restreint. Ce ne serait pas la première fois qu'une maladie se trouverait facilement combattue — je citerai l'exemple de la gale — à la suite de la découverte de sa véritable nature.

De divers côtés j'ai reçu des témoignages rassurants sur les efforts qui seront tentés contre la fièvre charbonneuse, par les propriétaires intéressés et par l'Administration. S’il fallait ajouter de nouveaux stimulants à l’urgence des mesures à prendre et convaincre des bienfaits dont elles seront le point de départ, aucune communication ne serait mieux faite pour contraindre l'intérêt bien entendu des cultivateurs de nos départements où l’affection charbonneuse

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est enzootique, qu'une Note manuscrite qui m'a été confiée par M. Tisserand, le savant directeur du ministère de l’Agriculture et du Commerce. Les lectures que j'ai faites récemment à l’Académie lui ayant rappelé le souvenir de cette Note et son existence dans ses papiers, il a été assez heureux pour la retrouver. Elle porte la date : Janvier 1865. C’est à celte époque, à la suite d’une conversation qu’il eut avec M. le baron de Seebach, ministre de Saxe à Paris, que celui-ci lui remit cette Note tout entière écrite de sa main en langue française. Les faits qu’elle relate sont une confirmation si éclatante de l’étiologie du charbon que j'ai exposée récemment, en mon nom et au nom de mes collaborateurs MM. Chamberland et Roux, que je demande la permission de l’insérer intégralement dans nos Comptes rendus. Elle est d’ailleurs aussi courte qu’instructive.

Note remise par M. le baron de Seebach, ministre de Saxe à Paris (janv. 1865).

En 1845, un nouveau fermier prit l'administration de mon domaine.

Celui-ci comptait faire des améliorations sensibles, surtout rendre les terres plus fécondes par des engrais.

Dans ces contrées, les terres apportées pendant l’été dans Pétable des moutons, souvent remuées après avoir servi de litière aux bêtes pendant la nuit, et après être restées recouvertes par la paille en hiver, servent d'engrais etont beaucoup d'avantages. Près de la ferme, il y avait une bande de terrain assez étendue dans laquelle les bêtes avaient été enfouies depuis des temps immémoriaux. Elle apparaissait au fermier comme particulièrement apte à être préparée, par le procédé indiqué, pour servir d'engrais.

Le vieux berger s’opposa à ce que cette terre fût introduite dans l’étable, mais il ne put obtenir qu'une modification aux dispositions arrêtées, en ce sens que l’on ne commença que par la moitié de l'étable.

Près de 900 bêtes étaient couchées sur la terre ainsi introduite : à côté 11 y avait les brebis, et le reste, dans le fond, hors de contact avec les premiers. Pendant quelques jours les pertes n’étaient que

normales. Puis une nuit deux et le lendemain six bêtes crevaient. On attribnait ces pertes à une cause quelconque et on laissait la terre dans l’élable. Le lendemain matin on trouva quarante-cinq bêtes crevées; une brebis de l’enclos juxtaposé avait partagé le même sort. Dans le cours de la journée cinquante bêtes étaient crevées.

Enfin la terre fut exlraite de l’étable et celle-ci nettoyée, et une couche de fumier d’un pied d'épaisseur introduite dans l’étable. Pendant huit jours les pertes furent les mêmes, et ce n’est qu'alors qu'elles diminuèrent petit à petit. Pendant les quinze premiers jours, trois cent douze bêtes du premier enclos crevèrent et huit brebis de l’enclos juxtaposé. Dans la partie qui n’avait aucun contact avec la terre introduite, on n’eut à déplorer aucune perte.

La mortalité continua dans des proportions moindres tout l'hiver, de sorte que jusqu'au moment de la toison, quatre cents bêtes élaient crevées. C’est à ce moment que j'obtins par cession l’administration de la ferme.

Les moutons crevés avaient été enfouis dans le même endroit, et la terre après avoir été bien travaillée avait été employée comme fumier pour une prairie sèche. J’envoie, par principe, les moutons au printemps sur ces sortes de prairies; je permis donc que les moutons allassent paitre sur la prairie ainsi fumée, et d'autant plus facilement qu'il me semblait avantageux d’ameublir ainsi ces terres au moyen des moutons. En huit jours je perdis treize bêtes, et je ne pus comprendre comment cette terre ayant été longtemps exposée à la gelée et à l'air, et travaillée après avoir été mélangée avec de la chaux et de la cendre, pouvait contenir encore des germes de maladie, Afin de me convaincre encore plus complètement, je choisis dix des plus mauvaises bêtes, et je les laissai paître exclusivement sur celle prairie. En trois jours j’en perdis trois. Alors je cessai l'expérience, puisque j'avais acquis la preuve que cette terre contenait des éléments de contagion qui étaient communiqués aux bêtes lorsque leurs nez étaient restés en contact perpétuel avec elle.

On a l'habitude, dans nos contrées, de laisser en été les moutons peadant la nuit sur des terres que l’on veut préparer pour l’ensemencement. Lorsque les moutons crèvent, ils crèvent généralement pendant la nuit et sont enfouis dans le terrain même.

Mon berger avait une répugnance que je qualifiais de supersti-

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tieuse, pour certains champs, et ne voulait pas y laisser les animaux pendant la nuit. Il prétendait, sans en savoir la raison, que ces champs étaient malsains. Plus tard j'arrivai à la conclusion qu’il avait raison, et je {àchai de m'en rendre compte.

Le terrain, au printemps, est très dur, et le travail pour y creuser un trou suffisant pour y enfouir les bêtes, est très pénible. On le fait par conséquent très superficiellement, et les cadavres sont très facilement mis à découvert par les chiens. Ceci me paraissait fort dégoütant, et je donnai une bêche à mes bergers afin de mieux enfouir leurs animaux.

Un jour, des chevaux attelés à une charrue s’enfoncèrent dans le terrain et furent aspergés par une matière putride; la charrue mit à découvert les restes d’un mouton en putréfaction; ceci me dégoûta et j'ordonnai une vigilance sévère sur la manière d’enfouir

les bêtes.

Le coin du champ où cet incident était arrivé m'est resté clairement dans la mémoire. Le champ fut ensemencé cette année-{à même avec du blé, et l’année suivante avec du trèfle. A la place en question, le trèfle vint avec profusion et à une hauteur extraordi- naire. Un jour je m’aperçus que ce trèfle avait disparu, et je ne doutai pas qu'il n’eût été volé.

Le lendemain matin, une femme vint en pleurant à la ferme me dire que sa chèvre étail crevée et que sa vache était malade.

Cette circonstance m'ouvrit les yeux, et je me rendis aussitôt dans son étable, où je constatai que la vache avait la maladie de la rate la plus prononcée. Le cadavre de la chèvre me fut apporté, et je constatai également la même maladie.

La femme m’avoua qu'elle avait pris le trèfle justement à la place qui m'était restée dans la mémoire, et qu’elle en avait nourri ses deux bêtes.

Il y avait près de deux ans que le mouton avait été enfoui, et le trèfle qui avait poussé à cette place avait répandu les germes de la maladie. J'ordonnai aussitôt que tous les cadavres fussent apportés à un endroit désigné par moi, que j'entourai d'un fossé de deux pieds et d’une barrière.

Depuis 1854 toutes les bêtes crevées sont enfouies à cette place,

etil ne me reste plusqu’à indiquer les résultats de cette précaution : CH. CHAMBERLAND, 6

De 1849 à 1854, je perdis 15 à 20 pour 100 par an.

De 1854 à 1858, je perdis 1 — De 1860 à 1864, je perdis D — En 1863, je perdis D) —

Tels sont les précieux renseignements que contient cette curieuse Note. Aujourd’hui nous savons à quoi nous en tenir sur la véritable cause de l'infection qui s’empara des troupeaux de M. de Seebach. Elle ressort des faits que nous avons publiés récemment sur la culture du parasite charbonneux autour des cadavres des animaux enfouis, et sur les germes nés de cette culture profonde, que les vers, par leurs déjections, ramènent à la surface de la terre et sur les plantes qui y poussent. Elle ressort également de cette décisive expérience où quatre moutons ayant été parqués sur une fosse contenant une vache charbonneuse enfouie plus de deux ans et trois mois auparavant, à 2 mètres de profondeur, un des quatre moutons mourait le huitième jour de son habitation sur la fosse, présentant toutes les lésions du charbon spontané et le sang rempli de filaments du parasite charbonneux. Je rappelle enfin que, depuis deux ans, toutes les tentatives que nous avons faites pour donner le charbon à des cobayes, soil avec la terre de la surface de cette fosse, soit avec les déjections des vers, ont eu des résultats positifs.

Dans les derniers jours du mois d'août, nous avons, M. Chamberland et moi, reproduit cette même expérience sur quatre nouveaux moutons, en les faisant parquer sur une fosse toute semblable à la précédente, dans la même prairie, avec cette seule modification que des barbes d’orge, coupées en fragments de Î centimètre de longueur environ, furent jetées sur la terre de la fosse, en même temps que la nourriture des moutons. Cette fois un mouton mourut le sixième iour et un second le seplième jour de leur habitation sur la fosse. Quatre moutons témoins, nourris de la même manière, parqués à côté, mais non au-dessus d’une fosse, n’eurent aucun mal. Ces faits avertissent une fois de plus les cultivateurs du danger des aliments piquants, non macérés, quand il y a lieu de craindre qu'ils soient souillés par des germes charbonneux.

Dans la Beauce, on a remarqué depuis longtemps que la mortalité se déclare surtout après qu’on a commencé le parcage des troupeaux sur les chaumes.

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Deux circonstances contribuent, dans ces conditions, à une exagération de la mortalité relativement à ce qu’elle est à l’étable. Sur les chaumes, les occasions de blessures sont plus fréquentes et les moutons sont à tout moment exposés à rencontrer les sources mêmes des germes du charbon sur les points où, dans les années antérieures, ont été enfouis des cadavres charbonneux.

Quand on envisage les horribles maux qui peuvent résulter de la contagion dans les maladies transmissibles, il est consolant de penser que l’existence de ces maladies n’a rien de nécessaire. Détruites dans leurs principes, elles seraient détruites à jamais, du moins toutes celles, dont le nombre s’accroit chaque jour, qui ont pour cause des parasites microscopiques. Comme tous les êtres, ces espèces parasitaires sont à la merci des corps qui peuvent les frapper. Bien différent est le groupe des affections qui accompagnent les manifestations de la vie considérée en elle-même. L’humanité ne saurait être à l'abri d’une fluxion de poitrine ni de mille accidents divers d’où peut naître la maladie avec toutes ses conséquences. En ce qui concerne l'affection charbonneuse, je crois fermement à la facile extinction de ce fléau. Le monde entier pourrait l’ignorer, comme l’Europe ignore aujourd’hui la lèpre, comme elle a ignoré la variole pendant des milliers d’années.

J'ai trouvé le second exemple de contagion dans les Annales de l'Agriculture (1'° série, L. XXX, p. 332) ; les faits qui s’y trouvent consignés ont été recueillies par M. Damoiseau, vétérinaire à Chartres.

Le 21 août 4796, un nommé Davie ramenait une jument affectée du charbon qu’il avait conduite au charlatan empirique de la commune d’Orgères ; l’animal succomba surune digue par où passaient les animaux de la ferme du sieur Le Gouet, à Houë (Eure-et-Loir), pour aller paitre dans une prairie ombragée, située au bord de la rivière l'Oise. Le cadavre de cette jument séjourna à cet endroil pendant plus de deux heures; il fut écorché ensuite et trainé sans la peau par deux chevaux du sieur Le Gouet, tout le long de la

digue sur laquelle des muscles déchirés, des intestins même séjournèrent ; les excréments et le sang s’y épanchèrent. Ces débris putrides servirent quelques jours de pâture aux chiens et aux insectes.

Ce jour-là, comme de coutume, le troupeau du sieur Le Gouet passa plusieurs fois sur la digue pour aller au päturage. Les bêtes flairèrent le sang et les débris cadavériques dans toute la longueur du trajet qu'avait suivi le cadavre.

Les vaches de la ferme passèrent à leur tour, et, avec elles, le taureau. Celui-ci, à l'aspect du sol ensanglanté, entra en fureur, se roula plusieurs fois sur place en poussant des mugissements horribles, en faisant sauter avec ses cornes la terre imprégnée de sang. Pour l’éloigner de ce lieu, il fallut faire rentrer les vaches et même employer des moyens violents.

Six jours après le taureau paya le premier tribut à la contagion ; il tomba malade de la fièvre charbonneuse : on le fit tuer. Le septième jour, plusieurs moutons périrent du charbon. Le huitième, il mourut deux vaches ; quant aux moutons, ils périssaient en si grand nombre que l’on fut obligé d'aller, à plusieurs voyages, les chercher dans les champs, avec un cheval.

Ces bêtes étaient amenées à la ferme et dépouillées ; les cadavres écorchés étaient enfouis si peu profondément dans les héritages voisins de la ferme, que les chiens, les volailles pouvaient s’en repaître en les déterrant. Ces négligences multipliaient les foyers de contagion : 900 à 600 moutons, parmi lesquels se trouvaient plus de 60 animaux de race espagnole, périrent du charbon. Le troupeau de vaches composé de 25 bêtes périt tout entier ; 15 à 18 chevaux eurent le même sort; et parmi ces dernières victimes de la contagion, le cheval qui transportait les moutons fut attaqué le premier.

M. Damoiseau, en opérant un animal d’une tumeur charhonneuse, contracta la maladie dont il guérit heureusement.

Ce qui prouva bien que la contagion avait seule occasionné tous ces malheurs fut l'observation suivante. Le sieur Le Gouet fit émigrer ses moutons à quatre lieues de Houë : pendant le voyage il en mourut huit. Ils restèrent près de deux mois à leur nouveau domicile sans qu'il en mourût un seul. Ramenés alors dans le lieu

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infecté, ils furent frappés de nouveau et la mortalité recommença, Il est à noter que nulle cause infecte n'existait dans la localité où est située la ferme de Houë, et que les animaux de trois autres fermes voisines ont été épargnés. — En outre, un vigneron de Houë ayant passé avec deux vaches sur la digue où gisait le cadavre écorché de la jament morte du charbon, ne fut pas peu surpris lorsque le lendemain matin, entrant dans son étable, il vit qu’une de ses vaches élait morte; le surlendemain, l’autre vache subit le même sort.

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