DE L’ATTÉNUATION DES VIRUS ET DE LEUR RETOUR A LA VIRULENCE
Par MM. PASTEUR, CHAMBERLAND et ROUX.
Académie des sciences, 28 février 1881.
Dans des Communications récentes, J'ai fait connaître le premier exemple d'atténuation d’un virus par les seules ressources de l’expérimentation. Formé d’un microbe spécial d’une extrême petitesse, ce virus peut être multiplié par des cultures artificielles en dehors du corps des animaux. Ges cultures, abandonnées sans contamination possible de leur contenu, éprouvent, avec le temps, des modifications plus ou moins profondes dans leur virulence. L’oxygène de l'air s’est offert à nous comme le principal auteur de ces atténuations, c’est-à-dire de ces amoindrissements dans la facilité de multiplication du mierobe; car il est sensible que la virulence se confond dans ses activités diverses avec les diverses facultés de développement du parasite dans l'économie.
Il n’est pas besoin d’insister sur l’intérêt de ces résultats et de leurs déductions. Chercher à amoindrir la virulence par des moyens rationnels, c’est fonder sur l’expérimentation l'espoir de préparer avec des virus actifs, de facile culture dans le corps de l’homme ou des animaux, des virus-vaccins de développement restreint, capables de prévenir les effets mortels des premiers. Aussi avonsnous appliqué tous nos efforts à la recherche de la généralisation possible de l’action de l'oxygène de l’air dans l’atténuation des virus.
Le virus charbonneux, étant des mieux étudiés, devait le premier attirer notre attention. Toutefois, nous allions nous heurter dès l’abord à une difficulté. Entre le microbe du choléra des poules et le microbe du charbon, il existe une différence essentielle qui ne permet pas de calquer rigoureusement la nouvelle recherche sur l’ancienne. Le microbe du choléra des poules, en effet, ne parait pas se résoudre, dans ses cultures, en véritables germes. Dans celles-ci, ce ne sont que cellules ou articles toujours prêts à se multiplier par scission sans que les conditions particulières où ils donnent de vrais germes, soient connues.
J'ai fait observer antérieurement que les petits articles du microbe se résolvent en granulations de très petit diamètre. Il est difficile que ces granulations soient les vrais germes des articles, puisque, avec le temps, 11 y a mort du microbe. Seraient-elles des granulations sans vitalité propre ?
La levure de bière est un exemple frappant de ces produelions cellulaires pouvant se multiplier indéfiniment, sans apparition de leurs spores d’origine. Il existe beaucoup de mucédinées à mycéliums tubuleux qui, dans certaines conditions de culture, donnent des chaînes de cellules plus ou moins sphériques, appelées conidies. Celles-ci, détachées de leurs branches, peuvent se reproduire sous la forme de cellules, sans jamais faire apparaître, à moins d'un changement dans les conditions des cultures, les spores de leurs mucédinées respectives. On pourrait comparer ces organisations végétales aux plantes qu'on multiplie par bouture et dont on ne fait point servir les fruits et les graines à la reproduction de la plante mère.
La bactéridie charbonneuse, dans ses cultures artificielles, se comporte bien différemment. Ses filaments mycéliens, si on peut ainsi dire, se sont à peine multipliés pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures, qu’on les voit se transformer, principalement ceux qui ont le libre contact de l’air, en corpuscules-germes du petit organisme. Or l'observation démontre que ces germes, si vite fornés dans les cultures, n’éprouvent avec le temps de la part de l'air atmosphérique aucune altération, soit dans leur vitalité, soit dans leur virulence. Je pourrais présenter à l’Académie un tube contenant des spores d’une bactéridie charbonneuse forméeil ya quatre
ans, le 21 mars 1877. Chaque année, on essaie la germination des petits corpuscules et chaque année cette germination se fait avec la même rapidité qu’à l’origine; chaque année également on éprouve la virulence des nouvelles cultures et elles ne manifestent aucun affaiblissement apparent. Dès lors, comment tenter l’action de l'air atinosphérique sur le virus charbonneux dans l'espoir de l’atténuer?
Le nœud de la difficulté est peut-être tout entier dans le fait de cette production rapide des germes de la bactéridie que nous venons de rappeler. Sous sa forme filamenteuse et dans sa multiplication par scission, cet organisme n’est-il pas de tout point comparable au microbe du choléra des poules? Qu'un germe proprement dit, qu'une graine ne subisse de la part de l'air aucune modification, cela se conçoit aisément, mais on conçoit non moins aisément que, s’il doit y avoir un changement, celui-ci se porte de préférence sur un fragment mycélien. C'est ainsi qu’une bouture qui serait abandonnée sur le sol au contact de l’air ne tarderait pas à perdre toute vitalité, tandis que, dans ces conditions, la graine se conserverait, prête à reproduire la plante. Si ces vues ont quelque fondement, nous sommes conduits à penser que, pour éprouver l’action de l’oxygène de Pair sur la bactéridie charbonneuse, il serait indispensable de pouvoir soumettre à cette action le développement mycélien du pelit organisme, dans des circonstances où il ne pourrait fournir le moindre corpuscule-germe. Dès lors, le problème qui consiste à faire subir à la bactéridie l’action de l’oxygène revient à empêcher intégralement la formation des spores. La question ainsi posée, nous allons le reconnaitre, est susceptible de recevoir une solution.
On peut en effet empêcher les spores d’apparaître dans les cultures artificielles du parasite charbonneux par divers artifices. A la température la plus basse à laquelle ce parasite se cultive, e’est-àdire vers 16 degrés, la bactéridie ne donne pas de germes, tout au moins pendant un temps très long. Les formes du petit microbe à cette limite inférieure de son développement sont irrégulières, en boules, en poires, en un mot monstrueuses, mais dépourvues de spores. Îl en est de même sur ce dernier point aux températures les plus élevées encore compatibles avec la culture du parasite, températures qui varient suivant les milieux. Dans le bouillon
neutre de poule, la bactéridie ne se cultive plus à 45 degrés. Sa culture y est facile, au contraire, et abondante, de 42 à 43 degrés, mais également sans formation possible des spores. En conséquence, on peut maintenir au contact de lair pur, entre 42 et 43 degrés, une culture mycélienne de bactéridie entièrement privée de germes. Alors apparaissent les très remarquables résultats suivants : après un mois d'attente environ, la culture est morte, c’est-à-dire que, semée dans du bouillon récent, 1l y a stérilité complète. La veille et l’avant-veille du jour où se manifeste cette impossibilité de développement, et tous les jours précédents, dans l'intervalle d’un mois, la reproduction de la culture est, au contraire, facile. Voilà pour la vie et la nutrition de l’organisme. En ce qui concerne sa virulence, on constate ce fait extraordinaire que la bactéridie en est dépourvue déjà après huit jours de séjour à 42 ou 43 degrés et ultérieurement; du moins ses cultures sont inoffensives pour le cobaye, le lapin et le mouton, trois des espèces animales les plus aptes à contracter le charbon. Nous sommes donc en possession, non pas seulement de latténuation de la virulence, mais de sa suppression en apparence complète, par un simple artifice de culture. En outre, nous avons la possibilité de conserver et de cultiver à cet état inoffensif le terrible microbe. Qu'arrive-t-il dans ces huit premiers jours à 43 degrés qui suffisent à priver la bactéridie de toute virulence ? Rappelons-nous que le microbe du choléra des poules, lui aussi, périt dans ses cultures au contact de l'air, en un temps bien plus long, il est vrai, mais que dans l’intervalle il éprouve des atténuations successives. Ne sommes-nous pas autorisés à penser qu'il en doit être de même du microbe du charbon? Cette prévision est confirmée par l'expérience. Avant l’extinction de sa virulence, le microbe du charbon passe par des degrés divers d'atténuation et d'autre part, ainsi que cela arrive également pour le microbe du choléra des poules, chacun de ces états de virulence atlénuée peut être reproduit par la culture. Enfin, puisque, d’après une de nos récentes Communications, le charbon ne récidive pas, chacun de nos microbes charbonneux atténué constitue pour le microbe supérieur un vacein, c’est-à-dire un virus propre à donner une maladie plus bénigne. Quoi de plus facile dès lors que de trouver dans ces virus successifs des virus propres à
donner la fièvre charbonneuse aux moutons, aux vaches, aux chevaux sans les faire périr et pouvant les préserver ultérieurement de la maladie mortelle ? Nous avons pratiqué cette opération avec un grand succès sur les moutons. Dès qu'arrivera l’époque du parcage des troupeaux dans la Beauce, nous en tenterons l'application sur une grantle échelle.
Déjà M. Toussaint a annoncé qu'on pouvait préserver les moutons par des inoculations préventives; mais, lorsque cet habile observateur aura publié ses résultats, au sujet desquels nous avons fait des études approfondies, encore inédites, nous ferons voir toute la différence qui existe entre les deux méthodes, l’incertitude de l’une, la sûreté de l’autre. Celle que nous faisons connaître a, en outre, l'avantage très grand de reposer sur l’existence de virus-vaccins cullivables à volonté, qu’on peut multiplier à l'infini dans l'intervalle de quelques heures, sans avoir jamais recours à du sang charbonneux.
Les faits qui précèdent soulèvent un problème d’un haut intérêt: je veux parler du retour possible de la virulence des virus atiénués ou même éteints. Nous venons d'obtenir, par exemple, une bactéridie charbonneuse privée de toute virulence pour le cobaye, le lapin et le mouton. Pourrait-on lui rendre son activité vis-à-vis de ces espèces animales ? Nous avons préparé également le microbe du choléra des poules dépourvu de toute virulence pour les poules. Comment lui rendre la possibilité d’un développement dans ces gallinacés ?
Le secret de ces retours à la virulence est tout entier, présentement, dans des cultures successives dans le corps de ces animaux.
Notre bactéridie, inoffensive pour les cobayes, ne l’est pas à tous les âges de ces animaux ; mais qu'elle est courte la période de la virulence! Un cobaye de plusieurs années d’àge, d’un an, de six mois, d’un mois, de quelques semaines, de huit jours, de sept, de six jours ou même moins, ne court aucun danger de maladie et de mort par Pinoculation de la bactéridie affaiblie dont il s’agit ; celle-ci, au contraire, et tout surprenant que paraisse ce résultat, tue le cobaye d’un jour. Il n’y a pas eu encore d’exception sur ce point de nos expériences. Si l’on passe alors d’un premier cobaye d’un jour à un autre, par inoculation du sang du premier au se-
cond, de celui-ci à un troisième, et ainsi de suite, on renforce progressivement la virulence de la bactéridie, en d’autres termes son accoutumance à se développer dans l’économie. Bientôt, par suite, on peut tuer les cobayes de trois el de quatre jours, d’une semaine, d’un mois, de plusieurs années, enfin les montons euxmêmes. La bactéridie est revenue à sa virulence d’origine. Sans hésiter, quoique nous n’ayons pas encore eu l’occasion d’en faire l'épreuve, on peut dire qu’elle tuerait les vaches et les chevaux; puis elle conserve cette virulence indéfiniment si l’on ne fait rien pour l’atténuer de nouveau.
En ce qui concerne le microbe du choléra des poules, lorsqu'il est arrivé à être sans action sur ces dernières, on lui rend la virulence en agissant sur des petits oiseaux: serins, canaris, moineaux, etc., loutes espèces qu’il tue de prime-saut. Alors, par des passages successifs dans le corps de ces animaux, on lui fait prendre peu à peu une virulence capable de se manifester de nouveau sur les poules adultes. Ai-je besoin d'ajouter que, dans ce retour à la virulence et chemin faisant, on peut préparer des virus-vaceins à tous les degrés de virulence pour la bactéridie et qu’il en est ainsi pour le microbe du choléra ?
Cette question du retour à la virulence est du plus grand intérêt pour l’étiologie des maladies contagieuses.
Je terminais ma Communication du 26 octobre dernier en faisant remarquer que l’atténuation des virus par l'influence de l'air doit être un des facteurs de lextinction des grandes épidémies. Les faits qui précèdent, à leur tour, peuvent servir à rendre compte de l'apparition dite spontanée de ces fléaux.
Une épidémie qu'un affaiblissement de son virus à éteinte peut renaître par le renforcement de ce virus sous certaines influences. Les récits que j'ai lus d’apparition spontanée de la peste me paraissent en offrir des exemples, témoin la peste de Benghazi, en 1856-1858, dont léclosion n’a pu être rattachée à une contagion d'origine. La peste est une maladie virulente propre à certains pays. Dans tous ces pays, son virus atténué doit exister, prêt à y reprendre sa forme active quand des conditions de climat, de famine, de misère, s’y montrent de nouveau. Il est d’autres maladies virulentes qui apparaissent spontanément en toutes con-
trées : tel est le typhus des camps. Sans nul doute, les germes des microbes, auteurs de ces dernières maladies, sont partout répandus. L’homme les porte sur lui ou dans son canal intestinal sans grand dommage, mais prêts également à devenir dangereux lorsque, par des conditions d’encombrement et de développement successifs à la surface des plaies, dans les corps affaiblis ou autrement, leur virulence se trouve progressivement renforcée.
Et voilà que la virulence nous apparaît sous un jour nouveau qui ne laisse pas d’être inquiétant pour l'humanité, à moins que la nature dans son évolution à travers les siècles passés ait déjà rencontré toutes les occasions de production des maladies virulentes ou contagieuses, ce qui est fort invraisemblable.
Qu'est-ce qu’un organisme microscopique inoffensif pour l’homme ou pour tel animal déterminé? C’est un être qui ne peut se développer dans notre corps ou dans le corps de cet animal ; mais rien ne prouve que, si cet être microscopique venait à pénétrer dans une autre des mille et mille espèces de la création, il ne pourrait l’envahir et la rendre malade. Sa virulence, renforcée alors par des passages successifs dans les représentants de cette espèce, pourrait devenir en état d'atteindre tel ou tel animal de grande taille, l’homme ou certains animaux domestiques. Par cette méthode, on peut créer des virulences et des contagions nouvelles. Je suis très porté à croire que c’est ainsi qu'ont apparu, à travers Les àges, la variole, la syphilis, la peste, la fièvre jaune, etc., et que c’est également par des phénomènes de ce genre qu'apparaissent, de temps à autre, certaines grandes épidémies, celle de typhus, par exemple, que je viens de mentionner.
Les faits observés à l’époque de la variolisation (inoculation de la variole) avaient introduit dans la science l'opinion inverse, celle de la diminution possible de la virulence par le passage des virus à travers certains sujets. Jenner partageait cetle manière de voir, qui n’a rien d’invraisemblable. Cependant, jusqu'à présent nous n’en avons pas rencontré d'exemples, quoique nous les ayons cherchés intentionnellement.
Ces inductions trouveront, je l'espère, de nouveaux appuis dans des communications ultérieures.
CH. CHAMBERLAND. 8