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CHAPITRE XI

COMPTE RENDU SOMMAIRE DES EXPÉRIENCES FAITES A POUILLY-LE-FORT, PRÈS MELUN, SUR LA VACCINATION CHARBONNEUSE

Par MM. PASTEUR, CHAMBERLAND et Roux.

Académie des sciences, 13 juin 1881.

Dans une lecture que j'ai faite à l’Académie, le 28 février dernier, qui avait pour objet la découverte d’une méthode de préparation des virus atténués du charbon, je m’exprimais ainsi, en mon nom et au nom de mes jeunes collaborateurs: « Chacun de ces microbes charbonneux atténués constitue pour le microbe supérieur un vaccin, c’est-à-dire un virus propre à donner une maladie plus bénigne. Quoi de plus facile, dès lors, que de trouver, dans ces virus successifs, des virus propres à donner la fièvre charbonneuse aux moutons, aux vaches, aux chevaux, sans les faire périr et pouvant les. préserver ultérieurement de la maladie mortelle? Nous avons pratiqué cetle opération avec un grand succès sur les moutons. Dès qu’arrivera l’époque du parcage des troupeaux dans la Beauce, nous en tenterons l’application sur une grande échelle. »

L’affection charbonneuse fait perdre chaque année tant de millions à la France, il serait si désirable de pouvoir en préserver les espèces ovine, bovine, chevaline, que l’occasion d’une application de la méthode de vaccination dont je parle s’est offerte à nous presque immédiatement, sans que nous ayons eu à attendre l’époque du parcage des moutons.

Dès le mois d’avril dernier, la Société d'agriculture de Melun, par l'organe de son président, M. le baron de La Rochette, me proposa de se rendre compte, par une expérience décisive, des résultats que je venais d'annoncer à l’Académie. Je m’empressai d’acepter, et le 28 avril il fut convenu et affirmé ce qui suit :

4° La Société d'agriculture de Melun met à la disposition de M. Pasteur soixante moutons.

2 Dix de ces moutons ne subiront aucun traitement.

3 Vingt-cinq de ces moutons subiront deux inoculations vaccinales, à douze ou quinze jours d'intervalle, par deux virus charbonneux inégalement atténués.

4 Ces vingt-cinq moutons seront, en même temps que les vingtcinq restants, inoculés par le charbon très virulent, après un nouvel intervalle de douze ou quinze jours.

Les vingt-cinq moutons non vaceinés périront tous ; les vingtcinq vaccinés résisteront, et on les comparera ultérieurement avec les dix moutons réservés ci-dessus, afin de montrer que les vaccinations n'empêchent pas les moutons de revenir à un état normal.

0° Après l’inoculation générale du virus très virulent aux deux lots de vingt-cinq moutons vaccinés et non vaccinés, les cinquante moutons resteront réunis dans la même étable; on distinguera une des séries de l’autre en faisant, avec un emporte-pièce, un trou à l'oreille des vingt-cinq moutons vaccinés.

6° Tous les moutons qui mourront charbonneux seront enfouis un à un dans des fosses distinctes, voisines les unes des autres, situées dans un enclos palissadé.

1° Au mois de mai 1882, on fera parquer dans l’enclos dont il vient d’être question vingt-cinq moutons neufs, n'ayant jamais servi à des expériences, afin de prouver que les moutons neufs se contagionneront spontanément par les germes charbonneux qui auront été ramenés à la surface du sol par les vers de terre.

& Vingt-cinq autres moutons neufs seront parqués tout à côté de l’enclos précédent, à quelques mètres de distance, là où on n'aura jamais enfoui d'animaux charbonneux, afin de montrer qu'aucun d’entre eux ne mourra du charbon.

Addition à la convention-programme précédente. M. le président de la Société d'agriculture de Melun ayant exprimé le désir que

Da

ces expériences pussent être étendues à des vaches, j'ai répondu que nous étions prêts à le faire, en avertissant toutefois la Société que, jusqu’à présent, les épreuves de vaccination sur les vaches n'étaient pas aussi avancées que celles sur les moutons, qu’en conséquence il pouvait arriver que les résultats ne fussent pas aussi manifestement probants que sur les moutons. Dans tous les cas, j'exprimais ma reconnaissance à la Société d'agriculture de Melun de vouloir bien mettre dix vaches à notre disposition ; j'ajoutais que six seraient vaccinées et quatre non vaccinées, qu'après la vaccination les dix vaches recevraient en même temps queles cinquante moutons l’inoculation du virus très virulent. J’affirmais, d'autre part, que les six vaches vaccinées ne seraient pas malades, tandis que les quatre non vaccinées périraient en totalité ou en partie, ou du moins seraient toutes très malades.

Ce programme, j'en conviens, avait des hardiesses de prophétie qu’un éclatant succès pouvait seul faire excuser. Plusieurs personnes eurent l’obligeance de m’en faire la remarque, non sans y mêler quelque reproche d’imprudence scientifique. Toutefois l’Académie doit comprendre que nous n'avions pas libellé un tel programme sans avoir de solides appuis dans des expériences préalables, bien qu'aucune de ces dernières n’eût l’ampleur de celle qui se préparait. Le hasard, d’ailleurs, favorise les esprits préparés, et c’est dans ce sens, je crois, qu’il faut entendre la parole inspirée du poète : Audentes fortuna juvat.

Les expériences ont commencé le 5 mai, dans la commune de Pouilly-le-Fort, près Melun, dans une ferme appartenant à M. Rossignol.

Sur le désir de la Sociélé d'agriculture qui avait pris l'initiative des essais, on convint de remplacer deux moutons par deux chèvres; et, comme aucune condition quelconque d’àäge ou de race n’avait été fixée par nous, les cinquante-huit moutons étaient d'âge, de race et de sexe différents. Sur dix animaux de l’espèce bovine, il y avait huit vaches, un bœuf et un taureau.

Le 5 mai 1881, on inocula, au moyen d’une seringue de Pravaz, vingt-quatre moutons, une chèvre et six vaches, chaque animal par cinq gouttes d’une culture d’un virus charbonneux atténué. Le 17 mai, on réinocula ces vingt-quatre moutons, la chèvre et les

six vaches par ‘un second virus charbonneux également atténué, mais plus virulent que le précédent.

Le 31 mai, on procéda à l’inoculation très virulente qui devait juger de l’efficacité des inoculations préventives des 5 et 17 mai. À cet effet, on inocula, d’une part, les trente et un animaux précédents, vaccinés ; et, d'autre part, vingt-quatre moutons, une chèvre et quatre vaches. Aucun de ces derniers animaux n'avait subi de traitement préalable,

Le virus très virulent, qui servit le 31 mai, était régénéré des corpuscules-germes du parasite charbonneux conservé dans mon laboratoire depuis le 21 mars 1877.

Afin de rendre les expériences plus comparatives, on inocula alternativement un animal vacciné et un animal non vacciné. L’opération faite, rendez-vous fut pris, par toutes les personnes présentes, pour le jeudi 2 juin, par conséquent après quarante-huit heures seulement depuis le moment de l’inoculation virulente générale.

A l’arrivée des visiteurs, le 2 juin, les résultats émerveillèrent l'assistance. Les vingt-quatre moutons et la chèvre qui avaient reçu les virus atténués, ainsi que les six vaches, avaient toutes les apparences de la santé; au contraire, vingt et un moutons et la chèvre, qui n'avaient pas été vaccinés, étaient déjà morts charbonneux; deux autres des moutons non vaccinés moururent sous les yeux des spectateurs, et le dernier de la série s’éteignit à la fin du jour.

Les vaches non vaccinées n’étaient pas mortes. Nous avons déjà prouvé antérieurement que les vaches étaient moins sujettes que les moutons à mourir du charbon; mais toutes avaient des œdèmes volumineux autour du point d’inoculation, derrière l’épaule. Certains de ces œdèmes ont pris, les jours suivants, de telles dimensions, qu'ils contenaient plusieurs litres de liquides, déformaient l’animal : l’un d’eux même touchait presque à terre. Leur température s’éleva de 3 degrés. Les vaches vaccinées n’éprouvèrent ni élévation de température, ni tumeur, pas la moindre inappétence; ce qui rend le succès des épreuves tout aussi complet pour les vaches que pour les moutons.

Le vendredi, 3 juin, une des brebis vaccinées mourut. L’autopsie

en fut faite le jour même par M. Rossignol et par M. Garrouste, vétérinaire militaire. La brebis fut trouvée pleme, à terme, et l'agneau mort dans la matrice depuis douze à quinze jours. L’opinion des vétérinaires qui ont fait l’autopsie, est que la mort de cette brebis devait être attribuée à la mort du fœtus.

Les expériences dont je viens de présenter un compte rendu sommaire ont excité la plus vive curiosité dans le département de Seine-et-Marne et dans les départements voisins. Elles ont eu pour témoins plusieurs centaines de personnes, parmi lesquelles je citerai : le président de la Société d'agriculture de Melun, M. de La Rochette; M. Tisserand, directeur de l’agriculture ; le préfet de Seine-et-Marne, M. Patinot; un des sénateurs du département, M. Foucher de Careil, président du Conseil général; M. Bouley, membre de l’Académie des sciences; le maire de Melun, M. Marc de Haut, président, et M. Decauville, vice-président du Comice de . Seine-et-Marne; plusieurs conseillers généraux ; tous les grands cultivateurs de la contrée ; M. Gassend, directeur de la station agronomique de Seine-et-Marne; M. le docteur Rémilly, président, et M. Pigeon, vice-présidentde la Société d'agriculture de Seine-et-Oise ; M. de Blowitz, correspondant du Times : les chirurgiens et vétérinaires militaires en garnison à Melun; enfin, un grand nombre de vétérinaires civils, parmi lesquels je nommerai, outre M. Rossignol, de Melun, MM. Garnier et Percheron, de Paris; Nocard, d’Alfort ; Verrier, de Provins; Biot et Grand, de la Société médicale de l'Yonne; Thierry, de Tonnerre; Butel, de Meaux; Borgnon, de Couilly ; Caffin, de Pontoise ; Bouchet, de Milly; Pion, de Grignon; Mollereaux, de Charenton; Cagnat, de Saint-Denis, etc.

Je ne cacherai pas que j'éprouve ici une vive salisfaction à donner les noms des vétérinaires que le désir de connaître la vérité appela à Pouilly-le-Fort, dans la ferme de leur confrère, M. Rossignol. Le plus grand nombre d’entre eux, sinon tous, avaient accueilli avec incrédulité l’annonce des résultats de notre programme. Dans leurs conversations, dans leurs journaux ils se montraient fort éloignés d'accepter comme vraie la préparation artificielle des virus-vaccins du choléra des poules et de l'affection charbonneuse. Ce sont aujourd’hui les plus fervents apôtres de la nouvelle doctrine. La confiance de l’un d’eux, le plus sceptique au

début, allait jusqu’à vouloir se faire vacciner. C’est d’un bon augure. Ils deviendront les propagateurs de la vaccination charbonneuse. Il importe essentiellement que les cultures vaccinales soient, pour un temps du moins, préparées et contrôlées dans mon laboratoire. Une mauvaise application de la méthode pourrait compromettre l'avenir d’une pratique qui est appelée à rendre de grands services à l’agriculture.

En résumé, nous possédons maintenant des virus-vaceins du charbon, capables de préserver de la maladie mortelle, sans jamais être eux-mêmes mortels, vaccins vivants, cultivables à volonté, transportables partout sans altération, préparés enfin par une méthode qu’on peut croire susceptible de généralisation, puisque, une première fois, elle a servi à trouver le vaccin du choléra des poules. Par le caractère des conditions que j’énumère iei, et à n’envisager les choses que du point de vue scientifique, la découverte des vaccins charbonneux constitue un progrès sensible sur le vaccin jennérien, puisque ce dernier n’a jamais été obtenu expérimentalement.

L'expérience de Pouilly-le-Fort étant la première qui ait été faite publiquement, a eu un retentissement considérable; je crois donc devoir ajouter à la Note précédente quelques détails explicatifs que j'extrais du remarquable rapport fait par M. Rossignol à la Société d'agriculture de Melun.

Les fonds destinés à couvrir les frais de celte expérience furent fournis par le ministère de l’agriculture, par la Société d’agriculture de Melun, par le Conseil général de Seine-et-Marne, par la Société centrale et nationale d'agriculture de France, par diverses Sociétés de médecine vétérinaire et par des particuliers.

Il fut décidé que les expériences auraient lieu dans un local que M. H. Rossignol avait offert et qu’il désigne depuis sous le nom de Clos-Pasteur.

M. Rossignol, chargé de trouver les sujets qui devaient être soumis à l'épreuve, s’attacha à ne faire l’acquisition que d’animaux

provenant de fermes où l’affection charbonneuse était inconnue. Il acheta: 1° 16 agneaux, dishley-mérinos, de sept à huit mois, chez M. Dubus, de Vaux-le-Pénil, dans l'exploitation duquel le sang de rate n’a jamais sévi; 2° 16 moutons mélis-mérinos, de dix-huit mois à deux ans, chez M. Bouvart, de Mémorant. La ferme de Mémorant est également à l'abri du charbon ; 3° enfin vingt-six moutons de tout âge, de tout sexe et de toute race, provenant de la ferme de Livry, appartenant à M. le comte Aguado. Dans ce lot de Livry se trouvaient quelques Southdown, deux brebis pleines et des moutons berrichons. Comme les deux autres fermes, la ferme de Livry est exempte des atteintes du sang de rate ; 4 deux chèvres jumelles de huit à dix mois, provenant également d’une maison bourgeoise où le charbon est inconnu.

Pour les animaux de l’espèce bovine, on se procura huit vaches de différentesraces, un taureau et un bœuf de deux ans.Parmiles vaches, les unes étaient pleines, l’une d’elles se trouvait taurilière ; deux ou trois avaient encore du lait; en un mot, on s'était atlaché à trouver un lot d'animaux qui permit de mettre M. Pasteur dans les conditions de la pratique.

Première séance.

Le jeudi 5 mai, à deux heures de l’après-midi, une foule nombreuse se pressait dans la cour de la ferme de M. Rossignol. Sénateurs, députés, conseillers généraux, agriculteurs, vétérinaires, médecins, pharmaciens et un grand nombre de curieux avaient voulu témoigner, par leur présence, de l'intérêt qu’on attache aux travaux de M. Pasteur.

M. Pasteur, assisté de ses deux collaborateurs, MM. Chamberland et Roux, ainsi que de M. Thuillier, agrégé-préparateur, commence par procéder à l'installation des sujets d'expérience.

Dix moutons pris au hasard dans le lot, et par conséquent de tout âge, de tout sexe et de toute race, furent placés en qualité de témoins dans un bâtiment contigu au hangar qui devait servir de bergerie aux quarante-huit autres moulons ainsi qu'aux deux chèvres.

Les quarante-huit moutons et les deux chèvres sont divisés en

deux lots égaux ; le hangar qui sert à les loger fut pour cette raison divisé en deux compartiments : l’un destiné aux vaccinés; l’autre, aux non vaccinés.

Enfin, dans une grange située au nord du hangar et y attenant, on logea sur un premier rang huit vaches; et, sur un second rang, le bœuf et le taureau.

Cette installation une fois terminée, l’un des lots de moutons et une chèvre, c'est-à-dire vingt-cinq animaux, reçoivent chacun à la face interne de la cuisse droite, dans le tissu sous-cutané, l’injection de cinq gouttes d’un liquide de culture bactéridienne, désigné par M. Pasteur sous le nom de premier vaccin. L'injection du liquide vaccinal fut pratiquée à l’aide de la seringue de Pravaz.

Parmi les huit vaches, cinq d’entre elles furent vaccinées de la même façon, ainsi que le bœuf; chez ces animaux, la dose du liquide fut doublée, et la vaccination eut lieu dans le tissu cellulaire sous-cutané, situé en haut et en arrière de l'épaule droite.

Les moutons et Les vaches ou bœufs furent marqués au moment de l’opération de façon à ne pouvoir être confondus plus tard.

Cette opération terminée, M. Pasteur, sur la demande des nombreux assistants, fit, dans la grande salle de la ferme de Pouilly, une conférence sur le charbon, sa contagion, la bactéridie et la transformation qu’il a fait subir à cette dernière pour obtenir le vaccin. Cette conférence eut le plus grand succès ; et M. le baron de La Rochette, se faisant l'interprète du sentiment général, remercia chaleureusement M. Pasteur d’avoir bien voulu terminer la première journée des expériences mémorables de Pouilly par une conférence dont le souvenir restera impérissable dans l’arrondissement de Melun.

Ensuite rendez-vous fut pris pour le 17 mai, jour fixé pour la seconde vaccination.

Les jours suivants, c’est-à-dire les 6, 7, 8 et 9 mai, MM. Chamberland et Roux vinrent prendre les températures de tous les animaux vaccinés.M.Garrouste, vétérinaire du {*régimentdechasseurs, prêta à son ami M. Rossignol son concours pendant toute la durée des expériences, et prit de son côté les températures de quelques sujets non vaccinés.

M. Rossignol a dressé des tableaux donnant les températures

observées sur les animaux vaccinés et sur ceux qui ne l’étaient pas, durant une période de cinq jours. Ils montrent que la variation de température chez les animaux opérés n’a guère dépassé 1 degré, ce qui prouve que l’état de santé de ces animaux n’a subi aucune altération sensible, au moins apparente.

Tous les jours, jusqu’au 40 mai inclusivement, MM. Rossignol et Garrouste ont suivi attentivement l’état des animaux vaccinés et ils ont constaté que jusqu’au 9 mai la situation sanitaire était excellente ; le 9 mai, quelques moutons sont atteints d’une légère diarrhée séreuse. Chez tous les sujets, le pouls pris à l'artère fémorale est égal et régulier ; les pulsations sont de 70 à 75 chez les moutons, et de 72 à 75 chez la chèvre. Le 10 mai, la diarrhée persiste chez un seul mouton.

Quant aux bovidés, l’état sanitaire est excellent; la sécrétion lactée reste à peu près constante chez les vaches. Mais le 9 mai, le bœuf est atteint d’une légère diarrhée séreuse, son appétit est cependant bon; un examen général porte à croire que cette indisposition passagère est due plutôt à la nourriture qu’à la vaccination elle-même. Enfin le 10 mai, la diarrhée a disparu ; tous les animaux se portent bien. Jusqu'au 17 mai, tous les sujets d’expérience ont conservé les apparences de la meilleure santé.

Deuxième séance.

Le 17 mai, la même affluence de visiteurs assislait à l’épreuve de la seconde vaccination sur les animaux déjà inoculés le 6 mai. Une commission, nommée par la Société d’agriculture de Meaux, s'était rendue sur les lieux

Cette fois, l’inoculation fut pratiquée chez les moutons et la chèvre, à la face interne de la cuisse gauche ; et chez les vaches et le bœuf, en arrière de l’épaule gauche.

Le deuxième vaccin employé dans cette circonstance est loin d’être aussi inoffensif que le premier : d'habitude, lorsqu'on l’inocule d'emblée à des moutons, il amène la mort de ces animaux dans l'énorme proportion de 50 pour 100.

Les températures furent prises chez tous ces animaux pendant six jours consécutifs, les 17, 18, 19, 20, 21 et 22 mai. Le 24 mai,

on se contenta de la prendre sur quelques sujets seulement. Des tableaux dressés par M. Rossignol, il résulte que l'écart par rapport à la température normale ne dépassa pas un degré.

Comme la première fois, cette deuxième opération n’a été suivie d'aucun mouvement fébrile très appréciable ; chez tous les opérés, à part quelques rares exceptions, l'appétit et la gaieté se sont conservés. À première vue, moutons vaccinés ou non vacciués ne diffèrent absolument en rien.

Le 17 mai, en quittant Pouilly, M. Pasteur avait fixé au 31 mai le jour de l'épreuve suprême ; toutefois, il avait décidé que, le 28 mai, du virus très virulent serait inoculé, d’une part à un mouton vacciné, et, d'autre part, à un mouton non vacciné.

La même opération devait être renouvelée le lendemain 29 mai, sur deux autres sujets pris dans les mêmes conditions.

Ces deux essais avaient pour but de démontrer aux personnes qui viendraient à la séance du 31 mai, que les prédictions de M. Pasteur se réaliseraient en tous points; elles avaient en outre pour objectif la possibilité de pouvoir démontrer à l’assistance que les animaux morts présenteraient les lésions particulières au sang de rate.

Troisième séance.

Le samedi 28 mai, à deux heures de l'après-midi, MM. Chamberland et Roux, Gassend, Garrouste et Rossignol choisissent deux moutons ; tous deux sont noirs et proviennent de la ferme de Mémorant; 1ls sont àgés de deux ans. L'un d’eux qui porte le n° 14 dans les tableaux des températures annexés au rapport de M. Rossignol, a été vacciné deux fois ; l’autre est indemne.

A l’aide de la seringue de Pravaz, on inocule à ces deux animaux, à la face interne de la cuisse droite, dans le tissu sous-cutané, cinq divisions d'un liquide très virulent. Le liquide en question provient d’une culture bactéridienne qui date de quatre ans et possède le plus haut degré de virulence.

Au moment de expérience, ces deux animaux accusent les températures suivantes : le vacciné, 38°,4; le non vacciné, 38°,3.

Le dimanche 29 mai et les jours suivants, la température n’a pas varié d’une façon sensible chez le vacciné; le 29, elle est à 38°,5 ;

EXPÉRIENCE DE POUILLY-LE-FORT. 129 le 30, à 38°,4; le 31, à 38°, 4; le 1% juin, légère fièvre, le thermomètre accuse 40 degrés; le 2 juin, tout symptôme fébrile a disparu, le thermomètre ne marque plus que 38°,4.

Chez le mouton non vacciné, l’intoxication bactéridienne ne tarde pas à produire son effet.

Le 29 mai, à deux heures, on constate une lempérature de 40 degrés. Cet animal est triste, la respiration accélérée, le pouls petit, précipité ; la face interne de la cuisse droite est chaude, la peau est soulevée par un œdème chaud, douloureux, d’une dimension égale à celle de la moitié de la main. Le lendemain matin, 30 mai, les hommes chargés du soin des animaux le trouvent mort : à quatre heures il était encore chaud; la mort ne devait remonter qu’à quelques heures.

Quatrième séance.

Le dimanche 29, on procède absolument de la même façon que la veille. Deux moutons, l’un vacciné et l’autre indemne, sont inoculés à la face interne de la cuisse droite, avec ce même virus très virulent. Le sujet vacciné est un agneau de huit mois, inserit sous le n° 12 aux tables des températures dressées par M. Rossignol; il provient de chez M. Dubus; le non vacciné est du même âge et de Ixême provenance.

Les températures données par les deux animaux, le jour de l’expérience et les jours suivants, sont :

Le vacciné: le 29 mai, 38°, 8; le 30, 39 degrés; le 31,38, 8; le 1° juin, 39°, 5,

Le non vacciné : le 29 mai, 38°, 7; le 30, 41 degrés.

Comme on le voit, l’intoxication a fait chez ce dernier animal des progrès rapides ; il meurt dans la soirée. La température de l’animal vacciné est restée sensiblement constante; son état de santé a toujours été excellent.

Les deux cadavres fournis, l’un par la troisième et l’autre par la quatrième séance, sont placés dans une des fosses creusées à l'avance, et sont recouverts de quelques pelletées de terre, en atten-

dant l’autopsie qui sera pratiquée sur l’un d’eux le lendemain. CH. CHAMBERLAND. 9

Cinquième séance.

Le 31 mai devait être le jour de l'expérience suprême ; aussi les visiteurs arrivent-ils en foule. «M. Pasteur, impassible, dit M. Rossignol, préside lui-même la séance ; on voit qu’il est sûr du succès : les inoculations du.28 et du 29 permettent, du reste, d'assurer une réussite complète. Invité par M. Pasteur à pratiquer l’autopsie du mouton mort la veille, je procède à l'opération en présence d’une foule de cultivateurs et de collègues. »

Tous les assistants reconnaissent le cortège des symptômes habituels. L’unanimité des assistants est convaincue qu’elle est en présence d’un cas de fièvre charbonneuse bien caractérisé. Pousser les investigations plus loin, semble chose complètement inutile à tout le monde.

On procède ensuite à l'inoculation d'un virus très virulent, sur vingt-deux moutons et une chèvre préalablement vaccinés, les 5 et 17 mai, ainsi que sur un nombre égal d'animaux (vingt-deux moutons et une chèvre), complètement indemnes jusqu’à ce jour, et qui constituent le second lot des sujets d’expérience de Pouilly.

Afin d'écarter toute interprétation fâcheuse et toute objection ultérieure, les deux lots d’animaux vaccinés et d'animaux indemnes furent mêlés à tout hasard, et M. Roux inocula les quarante-quatre moutons et les deux chèvres dans l’ordre où on lui présenta les bêtes, sans se préoccuper de savoir si elles étaient ou non vaccinées.

La même opération fut pratiquée sur les vaches et le bœuf préalablement vaccinés, ainsi que sur un faureau breton de deux ans, une vache cottentine, de cinq ans, une vache bretonne de sept à huit ans et une véle hollandaise de huit mois environ. Ces quatre derniers animaux étaient indemnes et devaient, d’après le prooramme de M. Pasteur, périr ou être très malades, des suites de l'infection bactéridienne. Chez tous les inoculés de l'espèce bovine, l'inoculation eut lieu en arrière et en haut de l'épaule droite.

Tout était terminé à trois heures et demie. En quittant Pouilly, M. Pasteur donne rendez-vous pour le surlendemain à tous ceux qui désirent connaître les suites de l’inoculation du 31 mai.

Le lendemain 1* juin, MM. Chamberland, Roux, Gassend, Gar-

rouste et Rossignol se transportèrent à Pou Ily-le-Fort, vers deux heures de l’après-midi, pour juger de l’état des inoculés.

Dans le lot des vaccinés, bœufs, vaches et moutons, tous les animaux vont bien; c’est à peine si, chez quelques sujets, le thermomètre accuse un peu de fièvre: mais rien dans leur habitude extérieure ne dénote un état maladif qui ait quelque gravité. Chez tous, l'appétit s’est maintenu, même chez le n° 22, qui boite du membre postérieur droit, par suite d’un œædème qui a envahi toute la face interne de la cuisse droite. Malgré cet œdème, la tempéra ture de ce mouton n’est pas élevée et n’attein que 39°, 4.

Du côté des vaches non vaccinées, seul le veau hollandais attire notre attention ; un œdème déjà gros existe à l'épaule droite autour du point d’inoculation; le thermomètre indique pour ce sujet une température de 40 degrés.

Mais dans le lot des moutons non vaccinés, les sujets malades sont nombreux; on les découvre facilement, car ils se tiennent tous à l'écart et refusent toute nourriture ; l'examen de la face interne de la cuisse droite permet de constater chez tous de la chaleur et de la rougeur du côté dela peau, ainsi que la présence d’un œdème chaud, douloureux, plus ou moins volumineux ; chez tous, la température prise dans le rectum est de 40 degrés environ.

Vers trois heures et demie, le nombre des malades augmente d’une façon sensible du côté des non vaccinés; vers cinq heures, une douzaine d'animaux refusent tou‘e nourriture, même la luzerne fraiche qui leur est offerte.

A six heures et demie, les symptômes s’accentuent chez tous les malades : ils portent bas la tête ; chez tous, l’essoufflement est eonsidérable, le pouls chez quelques-uns à dépassé cent pulsations ; les battements du cœur sont petits et très rapides, les mouvements du flanc sont entrecoupés de temps à autre par des plaintes. Si on oblige quelques sujets à se déplacer, ce n’est qu’à grand’peine qu'ils se décident à faire quelques pas, tellement leur marche est branlante et vacillante.

À six heures quarante, un mouton tombe sur le sol et meurt aussitôt ; c'est un métis-mérinos noir, àgé de dix-huit mois; dix minules plus tard un second succombe ; à sept heures, un southdown tombe à son tour pour ne plus se relever ; on constate, chez ce dernier

sujet, de la météorisation au moins dix minutes avant la mort, tandis que les deux précédents n’ont été météorisés qu'après avoir succombé. 11 ne s’écoule pas un quart d'heure, que déjà ces trois cadavres présentent des signes de putridité; chez tous, invariablement, s’écoule par les naseaux et le rectum un liquide sanguinolent.

La chèvre non vaccinée est triste, mais elle mange encore. A huit heures du soir, tout fait présager qu’un grand nombre de moutons succomberont dans la nuit.

Le lendemain 2 juin, les hommes chargés de surveiller les animaux ont trouvé morts onze moutons non vaccinés ainsi que la chèvre non vaccinée. Tous les cadavres étaient transportés au fur et à mesure dans leurs fosses respectives qui avaient été creusées à l’avance selon les ordres de M. Pasteur.

Le 2 juin, à deux heures, M. Pasteur, accompagné de ses collaborateurs, de MM. Tisserant, directeur de l’agriculture, Patinot, préfet de Seine-et-Marne, de Blowitz, correspondant du Times, etc., etc, vient constater les résultats des expériences du 31 mai.

Ces résultats sont connus de tous ; ils tiennent du merveilleux ; cette journée du 2 juin fut un véritable triomphe pour M. Pasteur.

Quatorze moutons non vaccinés et la chèvre avaient déjà succombé, et le restant des non vaccinés se trouvait aux prises avec la mort. Dans le lot des vaccinés, au contraire, tous les sujels étaient bien portants; quelques températures prises au hasard ce jour-là indiquaient partout un état normal.

M. de Blowitz, étonné d’un tel résullat, s’empressa d'adresser à son journal le Times, un long télégramme relatant ce succès éclatant.

Deux moutons furent autopsiés, séance tenante, l’un par M. Biot, l’autre par M. Rossignol. Chez ces deux animaux, on rencontra toutes les lésions du sang de rate, ainsi que l'œdème de la cuisse inoculée, œdème qui a été signalé dans toutes les aulopsies précédentes. Chacun put s'assurer, par l'examen du sang au microscope, que les bactéridies étaient nombreuses dans le sang de ces deux sujets.

Du côté des bovidés, l’influence nocive de l’inoculation est beaucoup moins apparente. Chez les vaccinés, bœufs et vaches, le thermomètre n'indique aucun état fébrile, la température est normale;

quelques-unes de ces bêtes présentent un peu de sensibilité et de l’induration au point inoculé. Mais tous ces animaux ont un excellent appétit; les vaches qui ont du lait n’ont pas éprouvé de diminution dans leur sécrétion lactée.

Les non vaccinés, qui sont au nombre de quatre, ne paraissent pas plus malades que les animaux précédents, et rien n'indique chez eux un état fébrile. Le taureau breton, qui fait partie de ce lot, accuse cependant une température de 40°, 2, mais il mange comme d'habitude, n’est nullement essoufflé et n’a rien perdu de son caractère belliqueux. Ces quatre animaux ont de l’œdème, un œdème crépilant au point piqué.

Le soir, de tous les moutons non vaccinés et qui ont été inoculés, il n’en reste plus qu’un : les autres sont morts et enfouis.

Le 3 juin, M. Rossignol fait une visite matinale aux animaux; le dernier survivant des moutons non vaccinés est mort dans la nuit. Le bœuf et les vaches vaccinés vont bien.

Sur les non vaccinés, l'infection bactéridienne commence à se traduire par des effets de plus en plus appréciables, du côté de la partie du corps qui a été choisie pour y pratiquer l’inoculation ; les œdèmes signalés le 3, ont augmenté de volume; le ganglion du flanc droit commence à se dessiner nettement sous la peau de chaque sujet, il présente le volume d’une grosse noisette ; cependant du côté de la température, rien à signaler : elle a plutôt diminué qu’augmenté.

Le samedi 4 juin, MM. Chamberland, Roux, Gassend, Garrouste et Rossignol firent sur les animaux de Pouilly des observations qui furent continuées les jours suivants.

Chez plusieurs moutons, on constate, le 4 juin, à la face interne de la cuisse droite, l’existence d’un noyau induré, de la grosseur d’une noïselte, qui occasionne chez quelques-uns une légère claudication. Mais, dès le 5 juin, les noyaux indurés ont complètement disparu ; tous ces animaux sont gaiset très bien portants ; chez tous l'appétit est excellent: on ne croirait pas qu’ils ont été soumis à une aussi rude épreuve que celle du 31 mai. A parür de ce jour, leur état sanitaire reste excellent; et, comme ils sont soumis au régime du vert à discrétion, on les voit profiter à vue d’œil.

Quant aux bovidés vaccinés, quelques-uns portent encore, le

4 juin, leurs noyaux indurés en arrière de l’épaule droite, mais ces œdèmes ont plutôt diminué qu'augmenté de volume. Dès le 5, tous les animaux vont bien, toute trace d’inoculation a disparu ; les températures sont normales, l’appétit est excellent; le lait, chez les bêtes qui en ont, est de bonne qualité. L'état sanitaire reste dorénavant excellent.

Chez les bovidés non vaccinés, on constate, le 4 juin, que les œdèmes signalés le 3 ont pris, en vingt-quatre heures, des proportions énormes ; la température atteint en général 40 degrés. Les 9, 6, 1 juin, les œdèmes ont encore augmenté de volume.

Le 7 juin, le ventre de la vache n° 2 touche pour ainsi dire la litière. Toutefois, chez cette bête comme chez les autres, la température a sensiblement baissé; elle est de 38 degrés, 38°,5 et 39 degrés. Dès le 7, l’œdème a disparu chez le veau hollandais qui porte le n° 3, et une amélioration se manifeste dans l’état du taureau ou sujet n° 4. Il est à remarquer, par exemple chez la vache, n° 1 que, malgré la gravité de la situation, le mufle reste humide et que la bête n’a pas cessé de ruminer. Cette même remarque était faite le 9 juin sur la vache n° 2. D'ailleurs, dès le 5 juin, la sécrétion lactée était complètement supprimée. Le laureau ou sujet n° 4 paraissait, le 5 juin, devoir succomber à l'infection charbonneuse; sa température s'élevait à 41 degrés; la respiration était très accélérée, le pouls donnait quatre-vingt-quinze pulsations à la minute. Toutefois, dès le 7, cet animal paraît sauvé ; il a beaucoup maigri, il est encore triste; cependant il mange quelque peu et la température n’est plus que de 39 degrés.

À partir du 8 juin, l’élat des bovidés non vaccinés s'améliore tous les jours davantage ; dès le 14 juin, toutes les bêtes qui cependant étaient si malades, ont repris leur appétit; si ce n’était la maisreur considérable résultant de l’épreuve par laquelle ils ont passé, ces animaux ne différeraient pas des cinq vaches et du bœuf vaccinés. La vache n° 2 porte encore, à cette date du {4 juin, un œdème énorme qui touche presque le sol. Chez les trois autres sujets, il ne reste plus de traces d’inoculation; les œdèmes et les ganglions du flanc ont disparu, les températures sont revenues à l’état normal.

Enfin, le 29 juin, tous les animaux de l’espèce bovine sont ven-

dus; les six bêtes vaccinées ont pris de l’embonpoint, les quatre animaux non vaccinés sont toujours maigres; mais chez trois d’entre eux toute trace d’inoculation a complètement disparu ; seule, la vache n° 2 n’a pu encore se remettre des suites de l’infection bactéridienne; cependant son œdème a considérablement diminué, mais quand disparaîtra-t-il complètement?

La Commission dont M. Rossignol est le rapporteur, à jugé qu'il était complètement inutile de poursuivre plus loin l'expérience, d'autant plus qu’il ne s’agissait dans la circonstance que d’une vache qui avait plus souffert que les autres des suites de l’inoculaion du charbon.

Les moutons vaccinés sont expédiés chez M. le baron de la Rochette et chez M. Boullenger, à Saint-Germain-Laxis, où ils Jsont tenus à la disposition de M. Pasteur pour les expériences qui doivent avoir lieu en 1882.

RELATION SUR LA BREBIS VACCINÉE QUI A SUCCOMBÉ APRÈS L’'INOCULATION VIRULENTE

Au cours des expériences a succombé une brebis dont la mort a soulevé, au sein de l’Académie de médecine, des objections contre les effets certains de la vaccination charbonneuse. Le 1° juin, vers six heures du soir, cette brebis, qui appartenait à la catégorie des bêtes vaccinées, paraissait très malade; elle présentait les mêmes symptômes alarmants que les sujets non vaccinés; toutefois on ne constatait pas d’æœdème à la face interne de la cuisse droite. Le 2 juin, dans la matinée, la brebis vaccinée va mieux: elle a mangé; le soir, son état présente une amélioration notable ; la température est tombée à 38°,6, elle a assez bien mangé. Mais, le 3 juin, cette amélioration ne s’est pas maintenue; cette bête est redevenue triste, elle refuse toute nourriture; sa température a de nouveau dépassé 40 degrés, lout indique qu’elle succombera bientôt : en effet, elle meurt dans la nuit du 3 au 4 juin. |

La brebis était pleine, et cette circonstance n’était pas connue. La première vaccination, celle du 5 mai, et la deuxième, celle du 17 mai, n’ont exercé aucune influence fàcheuse sur la situation sanitaire de cette bête; l'examen des températures n’a dénoté aucun état fébrile.

L’autopsie fut faite par M. Rossignol, le 4 juin, en présence de MM. Chamberland, Roux, Gassend et Garrouste. D’après les lésions rencontrées dans la matrice et chez le fœtus, MM. Rossignol et Garrouste conclurent que la brebis était morte des suites d’un avortement qui n’a pas pu s'effectuer complètement, parce que celte bête se trouvait en même temps sous le coup de la fièvre de l'infection charbonneuse.

Ea rendant compte des expériences de Pouilly-le-Fort à l’Aca démie de médecine, M. Pasteur signala le cas de cette brebis. MM. Blot et Depaul se refusèrent à croire que la mort du fœtus ait pu entrainer celle de la mère, aussi M. Pasteur pria-t-1l M. Rossignol de lui adresser une Note à ce sujet. Voici un résumé de cette Note : M. Rossignol combat les arguments de MM. Blot et Depaul qui, raisonnant à priori, voulaient absolument établir une analogie entre ce qui se passe chez la femme enceinte que l’on vaccine au moment de ses couches, el ce qui s'était passé chez cette brebis, prête à mettre bas, qu’on avait non seulement vaccinée, mais encore contagionnée avec un charbon très virulent. En vaccinant une femme enceinte, à terme même, on lui inocule un virus d’une affection bénigne, qui n’amène d'ordinaire qu'une fièvre de réaction à peine appréciable ; c’est donc tout au plus si la vaccination, telle qu’on la pratique sur l’espèce humaine, est analogue à la vaccination préventive qui a été faite impunément, à deux reprises différentes, les 5 et 17 mai, sur la brebis qui nous occupe, avec les virus charbonneux atténués. Il en serait tout autrement, si, après la vaccination, on osait inoculer à une femme enceinte du virus variolique très violent.

Ce n’est pas impunément qu'on inocule des maladies virulentes à des femelles pleines. En 1873 et en 1874, le département de Seine-et-Marne a été fortement éprouvé par une épizootie de clavelée. M. Rossignol eut, à cette époque, l’occasion de pratiquer de nombreuses clavelisations; il constata, ainsi que tous ses

confrères de la Brie, que l’inoculation de la clavelée a des effets désastreux quand elle est pratiquée sur des brebis prêtes à mettre bas. La mortalité a lieu dans des proportions effrayantes: 20 à 25 pour 100 des animaux inoculés succombent, tandis que la même opération, pratiquée sur les mâles du même troupeau ou sur les femelles non pleines n’occasionne qu'une perte de 3 à 8 pour 100.

La fièvre aphteuse entraine rarement la mort; quand celle-ci survient, elle frappe généralement les bêtes qui sont dans un état de gestalion très avancé ; ce fait a été dernièrement établi, lors de l’épizootie de fièvre aphteuse qui a sévi dans la Brie pendant près d’un an.

Enfin MM. Rossignol et Garrouste ont examiné au microscope du sang pris dans les veines et dans le cœur de la brebis; malgré un examen prolongé, ils n’ont pu découvrir qu’à grand’peine un ou deux bâtonnets provenant, à n’en pas douter, de l’inoculation qui avait été pratiquée trois jours auparavant. Mais ce ne sont certes pas les bactéridies qui ont occasionné la mort de la brebis de Pouilly. L’absence des lésions particulières au charbon prouve surabondamment que la mort est uniquement due aux lésions rencontrées non seulement chez le fœtus, mais encore dans les enveloppes fœtales et la matrice elle-même. On trouve dans le fœtus macéré dans la matrice, dans l’adhérence de la peau du fœtus de Pouilly après les enveloppes et dans les lésions de la matrice, des preuves suffisantes pour conclure à un traumatisme qui a amené d’abord la mort du fœtus, ensuite celle de la mère. Tous les ans, au moment de l’agnelage, des brebis meurent lorsqu'elles ne peuvent pas accoucher, absolument dans les mêmes conditions que la brebis de Pouilly-le-Fort. On sait, d’aïleurs, que le mouton est un animal très susceptible; chez lui, tous les traumatismes prennent rapidement un mauvais caractère; aussi la somme de résistance qu'il oppose aux maladies, quelles qu'elles soient, estelle insignifiante. M. Rossignol a souvent vu des brebis pleines périr au moment de l’agnelage, parce qu'elles étaient atteintes d’une torsion de la matrice.

Enfin il n’est pas rare de voir quelques-unes de ces femelles et même des vaches périr d’empoisonnement septique, soit à la suite

de la putréfaction du fœtus, soit après celle d’une portion même minime des enveloppes qui est restée dans l'utérus.

A ce sujet, dit M. Garrouste, s’il ne nous a pas été permis de retrouver le vibrion septique dans le sang de l’animal, cela prouvet-il que l’animal ne soit pas mort des suites de septicémie? Assurément non.

Quoi qu’il en soit, disent MM. Rossignol et Garrouste, notre conviction est parfaite à l’égard des causes de la mort de la brebis de Pouilly-le-Fort.

Les lésions tangibles rencontrées dans la cavité abdominale et dans le bassin de la brebis sont certainement capables, à elles seules, d’entrainer la perte de l’animal.

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