CHAPITRE XX
Le 15 mai 1882, sur la demande de la Société d'agriculture d'Angoulême, commencèrent, aux Jésuites, propriété de M. Trumeau, située à deux kilomètres d'Angoulême, les opérations de” vaccination charbonneuse sur les moutons. Sur vingt moutons achetés pour l'expérience, treize furent inoculés par le premier vaccin, sept furent laissés comme témoins.
M. Roux, appelé par ses compatriotes de la Charente, inocule le premier, puis fait pratiquer aux vétérinaires présents la même opération sur les autres animaux. Les moutons sont au fur et à mesure marqués et numérotés, et remis à l’étable avec les moutons non inoculés.
Sur les treize moutons soumis à cette première vaccination, un seul est mort d’une façon tout à fait accidentelle, par suite d’une indigestion avec surcharge alimentaire. L’autopsie, faite très soigneusement, a démontré du reste la cause de la mort et l’absence complète de lésions de nature charbonneuse.
Tous les moutons survivants paraissent être dans un excellent élat de santé et n’éprouvent aucun malaise à la suite de l’opéralion.
Le 29 mai, les douze moutons survivants sont vaccinés une deuxième fois, mais avec un virus moins atlénué que celui de la première vaccination. Trois lapins, inoculés ce même jour avec ce virus, succombent, le premier en quarante-huit heures et les deux autres en soixante heures. Malgré cet accroissement de force du … virus, les douze animaux vaccinés n’ont rien présenté d'irrégulier
dans leur état journalier, et n’ont en rien différé des sept moutons témoins qui n’ont subi aucune vaccination.
Les inoculations avaient été pratiquées tour à tour par les vétérinaires civils et les vétérinaires militaires : MM. Julien, vétérinaire à Angoulême ; Chaumont, vétérinaire en premier en retraite ; Vivier, vétérinaire à Montignac ; Niord, à Angoulême ; Jeannet, à Jarnac; et Ferrand, aide-vétérinaire au 21° d'artillerie.
Toutes les dispositions avaient été prises par M. Pécheney, médecin-vétérinaire en premier au 21° d'artillerie, et par M. Banvillet, président de la Société des vétérinaires de la Charente.
M. de Thiac, président de la Société d'agriculture, MM. les vice-présidents, M. Clément Prieur, secrétaire général, ont déployé la plus grande activité pour le succès de l’entreprise.
Le 15 juin, les douze moutons deux fois vaccinés, et les sept ‘témoins qui n’out subi aucune opération préventive, sont soumis à l’inoculation du virus virulent, arrivé le jour même du laboratoire de M. Pasteur.
Le lendemain 16 juin, la Commission se transporte sur le lieu d'expérience et ne constate aucun changement dans l’état des animaux.
A sa visite du {7 juin, c’est-à-dire quarante-huit heures après l'inoculation, la Commission constale la mort de cinq animaux parmi les sept témoins non vaccinés préalablement : trois avaient succombé dans les trente-six heures et deux dans les quarantehuit heures qui ont suivi l'inoculation. Le cinquième est mort dans la soirée du 17 ; et un sixième, dans la nuit du 17 au 18 juin.
Le 18 juin, jour fixé pour la réunion générale, les résultats acquis étaient les suivants : sur les douze animaux soumis aux deux vaccinalions préservatrices, tous après l’inoculation du charbon virulent étaient dans un parfait état de santé.
D'un autre côté, sur les sept qui n'avaient pas subi la vaccination, six étaient morts dans l’espace de trente à soixante heures après l’inoculation du même virus charbonneux qui avait servi à inoculer les douze premiers. Il faut ajouter que les dix-neuf animaux ont toujours habité ensemble, et sont restés soumis au même régime.
Un des sept moutons témoins s’est donc montré réfractaire à l'influence du virus charbonneux. Mais ce fait ne doit point surprendre el ne modifie en rien les faits acquis.
« En présence d’un pareil résultat, qui confirme d’une manière si éclatante l'exactitude des faits énoncés par M. Pasteur, tout commentaire est inutile. ». Ainsi s’exprime M. Niord dans son rapport à la Société d'agriculture de la Charente.
A l’autopsie des animaux morts, on a reconnu les lésions organiques qui caractérisent l’effet du charbon; ensuite M. Gayon a montré sous l'objectif du microscope une grande quantité de bactéridies contenues dans le sang pris sur les cadavres.
On a procédé à la destruction immédiate et complète des cadavres, au moyen de l’incinération, afin d'éviter toute contagion.
Ensuite M. de Thiac, président de la Société d'agriculture, a rendu un public hommage à M. Pasteur et à ses collaborateurs, MM. Chamberland, Roux et Gayon :
« Messieurs, a dit M. de Thiac, en présence de la démonstration si complète dont nous venons d’être les témoins, vous approuverez, j'en suis sûr, que j’adresse à M. Pasteur le témoignage de notre profonde reconnaissance et de notre admiration. Il nous est doux d’y associer nos compatriotes MM. Roux et Gayon. »