‹ Le charbon et la vaccination charbonneuse d'après les travaux récents de M. PasteurChapitre 49 sur 63 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

On voit que les essais ont pleinement réussi en Belgique.

Afin qu’on ne puisse pas m’accuser de partialité dans le choix de mes documents, je veux encore signaler quelques autres essais faits à l'étranger. Ils vont d’ailleurs nous permettre d’indiquer quelques-unes des causes de non réussite complèle de ces essais. comme nous avons déjà eu l’occasion de le faire pour M. le professeur Bassi, de Turin.

Les expériences de M. le professeur Guillebeau, à Berne, ont porté sur trois moutons, un bœuf d’nn an et plusieurslapins. Après avoir constaté que le bœuf et les moutons avaient bien supporté la première et la seconde inoculation, l’auteur s’exprime ainsi (1) :

« Le sang recueilli d’un lapin mort du charbon fut additionné avec 6 pour 100 d’eau salée. Le liquide ainsi préparé, dans lequel on pouvait voir des bactéridies charbonneuses, fut inoculé à un mouton vacciné et à deux lapins semblables à la dose de 0:",05 à 0%',1. — Les lapins moururent bientôt du charbon. Le mouton eut une forte fièvre, qui persista quatre jours. Mais lorsque nous injectämes à un mouton déjà inoculé 0%,25 de sang encore fluide d’un lapin mort du charbon, le mouton, trente heures après cette injection beaucoup trop forte, n’était plus qu’un cadavre. Nous avions amené nos moutons d'expérience au point qu’ils supportaient de petites doses de germes infectieux non atténués, tandis que des doses plus fortes les tuaient. »

Après une inoculation effectuée Le 28 avril 1882 avec du virus

(1) Schweiserischss Archiv für Thierh und Thierz, 1882, p. 129

Pasteur non atténué, le bœuf ne montra aucun symptôme morbide; chez les moutons survint une fièvre légère d’un jour. Le 30 mai, on fit aux animaux d'expérience, ainsi qu’à un mouton de contrôle non encore inoculé, quelques entailles dans la peau, et dans les blessures on déposa de la pulpe de rate d’un lapin mort du charbon. Le mouton de contrôle mourut du charbon; trente-six heures après, les moutons vaccinés restèrent complètement bien portants, tandis que ceux-ci montrèrent trois jours durant une fièvre assez forte après qu’on leur eut injecté, le 8 juin, 0,25 de sang charbonneux fluide d’un lapin.

M. Guillebeau ajoute :

« Ces moutons seraient encore maintenant vraisemblablement susceptibles de mourir du charbon si on leurinoculait de1 à 2 décilitres de sang charbonneux frais, tandis que déjà après la seconde inoculation ils peuvent prendre sans accident les germes de Îa maladie à la dose où ils se trouvent naturellement dans la nourriture. »

On voit que M. le professeur Guillebeau a porté la question sur un terrain où elle n’avait pas encore élé placée. Après avoir reconnu que les deux inoculations préventives suffisent pour préserver les animaux contre une petite quantité de virus virulent, ce qui est le fait annoncé par M. Pasteur, M. Guillebeau montre que ces animaux peuvent succomber à l’inoculation d’une grande quantité de virus. C’est là un fait intéressant, sans doute, mais qui ne doit en rien nous étonner. Il est probable que si l’on inoculait la variole à doses massives à des personnes vaccinées, un certain nombre d’entre elles, sinon toutes, contracleraient la maladie, et cependant personne ne songerait à dire que la vaccination jennérienne ne préserve pas de la variole. Ge qu'il faut chercher à réaliser, ce n’est pas de préserver les animaux contre des causes artificielles quelconques de contagion, mais bien de les préserver contre les causes de contagion naturelle. Les expériences de M. le professeur Guillebeau ne sont done qu’une confirmation de celles de M. Pasteur; cependant elles nous montrent comment, en ne suivant pas exactement les indications qui ont été données, on peut arriver à des résultats en apparence négatifs. Il est possible que les deux moutons morts dans la seconde expérience de M. le professeur

Bassi aient succombé, eux aussi, à l’inoculation d’une trop grande quantité de sang charbonneux.

Le docteur Klein, en Angleterre, a tenté également des expériences de vaccination charbonneuse. Elles n’ont pas eu de succès.

« Lesrésultats de ces expériences, dit le docteur Klein (British medical Journal, 7 octobre 1882, p. 692), conduisent à dire : (a) les animaux inoculés avec ce vaccin (1° et 2°) ne sont pas prémunis contre le charbon, et (b) ces deux vaccins (1° et 2°) sont capables de donner le charbon mortel.

» Les faits suivants prouvent ces propositions :

» Expériences avec le lot A. Sont inoculés avec le premier vaccin deux moutons, deux cobayes et deux souris. Pas de changement chez aucun des animaux. Ces deux moutons et ces deux cobayes sont inoculés avec le deuxième vaccin ; un des moutons montre une élévation de température et refuse la nourriture deux jours après la deuxième inoculation; trois jours après tout allait bien. Les deux cobayes étaient morts du charbon type après quarante-huit heures. Les autres souris furent inoculées avec le sang des cobayes, toutes les quatre moururent du charbon type au bout de quarante-huit heures.

» Les deux moutons qui avaient reçu le premier et le deuxième vaccin auraient dû être rendus réfractaires au charbon.

» Or voilà ce qui arriva. Selon M. Pasteur, le bacillus anthracis du sang d’un animal mort du charbon, cultivé à 42 ou 43 degrés pendant douze jours, perd toute virulence et est converti en vaccin. J'ai cultivé le bacillus du sang d’un cochon d'Inde mort du charbon à une température de 42 à 43 degrés pendant vingt et un jours et avec cette culture j'ai inoculé les deux moutons ci-dessus. Le résultat a été que les deux animaux sont morts du charbon type en quarante-huit heures.

» Expériences avec le lot B. Sont inoculés avec le premier vaccin, quatre cochons d'Inde et six souris. En quarante-huit heures trois des cochons d'Inde et trois des souris moururent du charbon type. La méthode employée pour l’inoculation exclut absolument

tout accident de contamination et ce qui en découle doit être accepté comme exact. »

Le docteur Klein conelut :

« Le charbon étant relativement rare en Angleterre, l’inoculation de ce qu’on appelle vaccin charbonneux me parait dangereuse el capable de produire d’incalculables accidents. »

Ainsi voilà un expérimentateur très habile, habitué aux recherches scientifiques, qui n'hésite pas, après avoir fait un si petit nombre d'essais, à formuler des conclusions sévères en opposition avec le grand nombre des résultats obtenus dans quantité d’autres pays.

Voyons si le docteur Klein avait le droit de tirer ces conclusions, Je n’insisterai pas sur la deuxième, savoir : les deux vaceins (1° et 2°} sont capables de donner le charbon mortel, attendu que les moutons ont supporté ces deux vaccins et que ce sont les cobayes et les souris qui ont succombé. Je ne puis croire que le docteur Klein ait pensé un seul instant pouvoir vacciner des cobayes et des souris avec les vaccins qui servent à vacciner les moutons. La simple lecture des Notes publiées par M. Pasteur l'aurait prévenu que des vaccins qui font périr de petits animaux n’en font pas périr de gros et ces Notes ne renferment pas un mot relativement à la vaccination des souris et des cobayes. Cetle deuxième conclusion est donc sans valeur.

Quant à la première on est surpris de voir comment le docteur Klein a négligé de suivre les précautions les plus élémentaires pour obtenir le résultat annoncé par M. Pasteur et qu'il cherchait sans doute à obtenir aussi. En effet, après avoir inoculé les deux vaccins aux deux moutons, que devait-il faire ?inoculer ces deux animaux avec du virus virulent provenant d’une culture arlificielle ou du sang frais d’un mouton mort spontanément du charbon. Or le docteur Klein fait une culture à 42-43 degrés, 1l laisse cette culture pendant vingt et un jours à l’étuve, puis l’inocule aux moutons qui meurent alors, d’après lui, du charbon type. Quel pouvait bien être le but du docteur Klein en laissant cette culture pendant vingt et un jours à 42-43 degrés? Évidemment de transformer cette culture en vaccin. Mais alors pourquoi l’inoculation de ce nouveau vacein aux moutons? ce n'était pas pour s'assurer de leur immunité, puisque déjà ces moutons devaient être vaccinés. D'ailleurs, si la

culture à 42-43 degrés avait été faite dans de bonnes conditions, nonseulement ellen’aurait pas tué les moutons, mais elle aurait été incapable de tuer même des cobayes. Le docteur Klein a donc négligé d'appliquer ce principe fondamental dans les sciences d’expérimentation d’après lequel, pour s’assurer de l'exactitude d’une expérience annoncée par un auteur, il faut s’astreindre à la répéter dans les mêmes conditions.

Maintenant pourquoi la culture à 42-43 degrés s’est-elle montrée si virulente après vingt et un jours ? Il est possible que des organismes étrangers provenant d’une impureté se soient développés dans cette culture et aient amené la mort des moutons, mais comment concilier cette hypothèse avec ce fait que les animaux, d’après le docteur Klein, ont succombé au charbon type ? Peut-être les bactéridies vaccinales se sont-elles développées dans le corps des moutons à la faveur de la maladie provoquée par les impuretés. Ce n’est là qu’une hypothèse. Pour discuter rigoureusement une telle expérience en contradiction avec lant de faits bien observés il faudrait en connaître tous les détails et le docteur Klein ne les a pas publiés.

Quoi qu’il en soit, les conclusions du docteur Klein ne sauraient être admises. Avant de tenter d’infirmer les résultats si nombreux obtenus soit en France, soit à l'étranger, il faut que le docteur Klein se place dans les mêmes conditions que ceux qui les ont obtenus. Ensuite il pourra rechercher les causes d’erreur commises par les expérimentateurs qui ont obtenu des résultats positifs, alors qu’il n’obtenait que des résultats négatifs.

De l’ensemble des résultats obtenus tant en France qu’à l’étranger sur les vaccinations, il me paraît évident que tous les expérimentateurs qui voudront s’assurer désormais de l'efficacité de la vaccination charbonneuse et qui ne réussiront pas dans leurs tentatives, ne pourront incriminer la méthode Pasteur ; c’est dans leur mode opératoire qu’ils devront rechercher les motifs de leur échec. Il se peut qu'un expérimentateur, quel que soit son mérite, se livrant à un contrôle nouveau, soit de la vaccination charbonneuse, soit de l’atténuation de la bactéridie par la méthode Pasteur, n’aboutisse à aucune conclusion certaine; c’est à lui, dans l’état actuel de la science, de rechercher et de trouver la raison de son échec.

Lorsqu'on veut, je le répète, contrôler des expériences qui ont été faites dans certaines conditions bien déterminées, il est indispensable de suivre rigoureusement les indications précises qui ont servi de guide dans les premières. Si l’on s’écarte de cette voie, on se place dans des cas nouveaux, on tombe dans des recherches distinctes et originales qui peuvent avoir leur importance, mais qui ne sauraient être opposées à celles que l’on se proposait de vérifier.

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