CHAPITRE XXVII
MORTALITÉ RÉSULTANT DE LA VACCINATION SUR LES ESPÈCES OVINE, BOVINE ET ÉQUINE
Dans les rapports qui précèdent, on a vu que, dans certaines expériences, quelques moutons ont succombé à la suite de l’inoculation du premier ou du deuxième vaccin. Quelquefois, comme dans la première expérience faite en Allemagne, il a été bien constaté que ces animaux avaient succombé au charbon; d’autres fois, comme dans les expériences de Nevers et de Kapuwar, ils paraissent avoir succombé à la septicémie. Néanmoins, au point de vue pratique, les cultivateurs, qui ne voient que la mortalité, sans s'occuper de la cause qui l’a produite, seraient peut-être tentés d'attribuer tous les cas de mort au vaccin lui-même, et hésiteraient à faire pratiquer la vaccination sur leurs animaux. Je comprends ces hésitations et, pour ne pas entrer dans des distinctions qui pourraient paraître subtiles à quelques-uns de mes lecteurs, je prendrai en bloc les cas de mort survenus pendant la vaccination jusque dix jours après la deuxième inoculation, c’est-à-dire jusqu’au moment où la vaccination est complète. Cependant, s’il est prouvé que les moutons meurent d’une maladie bien déterminée, de cachexie, par exemple, il est évident qu’on ne peut pas incriminer le vaccin. Ce serait vraiment vouloir nuire à la pratique des vaccinations que d'attribuer tous les cas de mortalité possibles aux effets du vaccin.
C’est ainsi, par exemple, qu’en Autriche, un membre de la Commission des expériences de Kapuwar a écrit que la vaccination faisait périr 12 pour 100 des moutons. Voici comment il arrive à ce chiffre. Parmi les cinquante moutons vaccinés, il en est mort six à la suite de la deuxième inoculation, ce qui fait bien 12 pour
100 ; mais aussi, parmi les deux cent soixante-sept vaccinés en même temps dans le troupeau, dix seulement ont succombé, ce qui fait pour ce troupeau une proportion de 3,7 pour 100. Comment ne pas être frappé par cette différence? Elle ne peut être expliquée que par un accident survenu pendant l'opération. Je suis même porté à croire que la mortalité n’a été si considérable parmi les cinquante premiers que parce que ces moutons, comme le fait remarquer M. Thuillier, avaient été choisis parmi les plus mauvais, les plus faibles des vingt mille moutons du domaine. Dans tous les cas, dire que la mortalité a été de 12 pour 100 sans expliquer la cause de la mort et sans faire remarquer que, dans le troupeau vacciné en même temps, la mortalité a été beaucoup plus faible, me paraît être une affirmation trop absolue. Je dois ajouter que ce troupeau était sous le coup du charbon spontané et que deux moutons avaient succombé entre la première et la deuxième vaccination.
Or, ainsi qu’on a pu le voir dans l'expérience d’Artenay, dans ce cas, les animaux continuent à mourir jusqu’à ce que la vaccination soit complète, c’est-à-dire jusque dix ou douze jours après la seconde inoculation. Il est donc probable que quelques animaux ont succombé au charbon spontané.
Mais je ne veux pas insister sur ces critiques. Je veux faire simplement une statistique portant sur les animaux vaccinés en France et ayant pour but de montrer que la mortalité moyenne résultant de la vaccination est à peu près insignifiante. Tous les chiffres que je vais citer nous ont été communiqués par MM. les vétérinaires ou les cultivateurs eux-mêmes. Ils ne sauraient donc être contestés.
Année 1881.
A la suite de l’expérience de Pouilly-le-Fort, un grand nombre de cultivateurs n’ont pas hésité à faire vacciner leurs animaux en tout ou en partie. Pendant l’été de l’année 1881, M. Pasteur, voulant juger plus sûrement de l’effet produit, conseilla de ne vacciner que la moitié environ de chaque troupeau, l’autre moitié devant servir de témoin. C’est ce qui fut fait, sauf chez quelques cultivateurs, qui insistèrent pour faire vacciner totalement leurs animaux.
Pendant les mois de juin, juillet et août, il fut ainsi vacciné, par
MORTALITÉ PAR LA VACCINATION. 251 les soins des collaborateurs de M. Pasteur et par quelques vétérinaires initiés par eux, trente-deux mille cinq cent cinquante moutons, répartis dans cent trénte-huit troupeaux. Les témoins, constamment mêlés aux vaccinés et soumis identiquement aux mêmes conditions de régime, étaient au nombre de vingt-cinq mille cent soixante. Quelques troupeaux étaient déjà atteints de la maladie spontanée au moment de l’inoculation. D’autres, non atteints, furent vaccinés préventivement. Parmi ces derniers, on en trouve quarante-cinq formant un total de dix mille cinq cents moutons qui n’ont pas éprouvé un seul cas de mortalité, soit pendant la vaccination, soit dans Jes mois qui ont suivi. Ce premier fait montre clairement le peu de danger de Ja vaccination.
Dans les autres troupeaux, la mortalité a continué, comme nous avons vu dans l'expérience d'Artenay. On trouve que :
Cent quatre-vingt-quatorze moutons vaccinés sont morts entre la première et la deuxième inoculation, soit un sur cent quatre-vingt-dix-sept.
Quatre-vingt-sept moutons vaccinés sont morts depuis la deuxième inoculalion jusque dix jours après, soit un sur trois cent soixantequinze.
La perte totale sur les vaccinés, depuis la première inoculation jusque dix jours après la deuxième, est donc de deux cent quatrevingt-un, soit un sur cent seize.
Cent vingt moutons non vaccinés sont morts entre la première et la deuxième inoculation, soit un sur deux cent huit.
Cinquante moutons non vaccinés sont morts, depuis la deuxième inoculation jusque dix jours après, soit un sur cinq cents.
La perte totale sur les non vaccinés, depuis la première inoculation jusque dix jours après la deuxième, est donc de cent soixante-dix, soit un sur cent quarante-seplt.
Ainsi, il est mort un mouton sur cent seize parmi les vaccinés, et un sur cent quarante-sept parmi les non vaccinés, ce qui [fait une mortalité un peu plus forte sur les vaccinés.
Si la mortalité sur les vaccinés avait été la même que sur Îles non vaccinés, il serait mort deux cent vingt moutons. Il en est mort deux cent quatre-vingt-un. La vaccination a donc amené la mort de soixante et un moutons, soit un sur cinq cent trente-trois
environ. Ainsi un sur cinq cent trente-trois, voilà la seule mortalité qui puisse être imputée à la vaccination pour les moutons.
Pendant le même temps, il a été vacciné mille deux cent cinquante-quatre bœufs ou vaches chez cinquante-cinq cultivateurs. Huit cent quatre-vingt-huit ont été conservés comme témoins. Il n’est pas mort un seul animal vacciné pendant la vaccination ; il en est mort trois parmi les non vaccinés.
Cent quarante-deux chevaux ont été vaccinés chez vingt-trois cultivateurs, el quatre-vingt-un ont été conservés comme témoins. Un cheval vacciné est mort pendant la vaccination; il est mort de septicémie et non du charbon, ainsi que le vétérinaire qui avait pratiqué l'opération, M. Bouvard, de Pithiviers, s’en est assuré. Pas de mort sur les témoins.
La pratique des vaccinations pendant l’année 1881 établit donc nettement le peu de danger que présente l'opération.
Année 1882.
Pendant l’année 1882, il a été vacciné trois cent quarante-huit mille huit cent soixante-dix moutons, quarante-sept mille huit cent dix-sept bœufs ou vaches, et deux mille trois cent vingt-cinq chevaux. Mais, pour cette année, il n’est pas possible de faire, comme dans l’année précédente, la part qui peut être attribuée à la vaccination dans le chiffre total de Ia mortalité et la part qui revient au charbon spontané. Tous les cultivateurs, en effet, ou presque tous, convaincus par les résultats obtenus l’année précédente, firent vacciner complètement leurs animaux. La seule chose que nous puissions faire, c’est de donner la mortalité après la première vaccination et jusque dix jours après la deuxième. Les rapports de MM. les vétérinaires ou cultivateurs, demandés au 1‘ janvier 1883, ne nous sont pas encore tous parvenus. D’après les rapports que nous avons en ce moment (20 janvier), il résulte que sur cent cinquante-cinq mille cent cinquante-trois moutons vaccinés, il en est mort quatre cent vingt et un après la première inoculation, soit un sur trois cent soixante-huit, et cinq cent vingt-six depuis la deuxième jusque dix jours après, soit un sur deux cent quatrevingt-quatorze. La perte totale pendant la période de la vaccination