‹ Le charbon et la vaccination charbonneuse d'après les travaux récents de M. PasteurChapitre 57 sur 63 · PREMIÈRE EXPÉRIENCE FAITE PAR LA SOCIÉTÉ D'AGRICULTURE DE MELUN · texte numérisé non relu

PREMIÈRE EXPÉRIENCE FAITE PAR LA SOCIÉTÉ D'AGRICULTURE DE MELUN

Rapporteur : M. ROSSIGNOL.

Le 26 janvier 1882, la Société d'agriculture de Melun donnait une belle fête en l'honneur de M. Pasteur, qui avait obtenu un si éclatant succès dans les expériences publiques de vaccination charbonneuse effectuées à Pouilly-le-Fort, aux mois de mai et juin 1881. On voulut consacrer ce grand événement par une médaille frappée à l'effigie du maître, à qui elle fut offerte en séance solennelle.

Cette fête de la science et de l’agriculture comportait dans son programme une série d'expériences d’inoculation destinées à donner une première mesure de la durée de l’immunité conférée par la nouvelle vaccination.

A cet effet, quatre lots de moutons avaient été mis à la disposition de M. Pasteur, par les soins de la Société d’agriculture.

Le premier lot comprenait sept animaux, dont six avaient été vaccinés à Pouilly-le-Fort, le 5 et le 17 mai 1881, et soumis le 31 mai à l'épreuve de l’inoculation très virulente. Le septième était un agneau âgé de six mois, né d’une mère vaccinée à Pouillyle-Fort.

Le deuxième lot était composé de six moutons vaccinés, les 7 et 21 juillet 1881, chez M. Courcier, de Genouilly, maire de Crisenay. Deux de ces moutons étaient âgés de sept jours à l’époque de leur première vaccination.

Le troisième lot venait de chez M. Numa Froc, de la Ronce, maire de Moisenay. Il comptait égalemeut six animaux vaccinés, comme ceux du lot précédent, les 7 et 21 juillet 1881.

Le quatrième lot était composé de quatre moutons, vierges de toute vaccination et destinés à servir de témoins. D’après les prévisions de M. Pasteur, ces derniers animaux étaient condamnés à périr.

On avait distingué les animaux, selon les lots auxquels ils appartenaient, par des colliers de couleurs différentes. Les colliers du premier lot étaient rouges; ceux du second, blancs; ceux du troisième, jaunes : enfin ceux du quatrième, noirs.

Voici par quelles phases diverses ont passé les sujets d’expérience :

Le jeudi 26 janvier, les vingt-trois animaux qui formaient le total des quatre lots, ont reçu, à la face interne de la cuisse droite, une injection de virus très virulent; ensuite, ils ont été transportés à Pouilly-le-Fort, au Clos-Pasteur.

Dès le lendemain, 27 janvier, deux moutons appartenant à la catégorie des non vaccinés (colliers noirs), étaient malades.

Le samedi 28 janvier, les moutons reconnus malades la veille n’ont pas encore succombé, mais leur état s’est considérablement aggravé ; les deux autres témoins (colliers noirs) sont également malades ; ils refusent toute nourriture. Un cinquième mouton, appartenant au lot des colliers rouges (c’est l'agneau né d’une mère vaccinée et inoculée), est également très malade. Tous les autres sujets vont aussi bien que possible; rien dans leur habitude exté-

rieure ne pourrait faire supposer qu'ils ont été soumis à la terrible épreuve de l’inoculation charbonneuse la plus violente.

Le dimanche 29 janvier on trouve, dans la matinée, deux moutons morts; ce sont les témoins signalés comme malades depuis le 27 janvier. À neuf heures du matin, le même jour, l'agneau non vacciné, mais né d’une mère vaccinée et inoculée, meurt à son tour. L’autopsie en a été faite à trois heures du soir par M. Rossignol, en présence de MM. Rousseau, vétérinaire en premier à l’École d'application de Fontainebleau; Ingrand, vétérinaire au 15° chasseurs : Drouilly et Lenoir, vétérinaires au 1* chasseurs. Les lésions intestinales étaient peu accentuées, la rate seule avait un plus grand développement qu’à l’état normal; mais, du côté de la cuisse inoculée, on remarquail un vaste œdème, l'infiltration du ‘tissu cellulaire se prolongeail jusque dans les inlerstices musculaires les plus profonds, et sa couleur était d’un beau jaune citron, les muscles du plat de la cuisse étaient ramollis et décolorés ; çà et là se trouvaient quelques ecchymoses.

Les deux témoins encore malades accusaient, ce jour-là, une température de 42 degrés et 42°,5.

Sur trois autres moutons pris au hasard, un dans chaque lot des vaccinés, le thermomètre accusait également une élévation de température qui ne dépassait pas toutefois 40 degrés.

Le lundi 30 janvier, le témoin (collier noir) dont la température était montée la veille à 42,5, est trouvé mort. Le quatrième et dernier témoin est toujours très malade, sa température est, comme la veille, à 42 degrés, rien ne fait prévoir qu'il succombera dans la Journée. Tous les autres sujets continuent à jouir d’une excellente santé et surtout d’un bon appétit. ;

Le mardi 31 janvier, le dernier survivant des témoins finit par succomber dans la matinée. La situation sanitaire est toujours très bonne parmi les moutons vaccinés ; on peut assurer qu'ils triompheront de l’inoculation charbonneuse.

Le mercredi 1% février, quelques températures prises au hasard parmi les moutons qui ont résisté à l’intoxicalion bactéridienne, indiquent que tout est rentré dans l’ordre; en effet, le thermomètre n’accuse plus que 38°,9, 38°,3, 98°,8 et 39 degrés.

Gelte magnifique expérience est donc, pour M. Pasteur, un nou-

veau triomphe encore plus éclatant que les autres. Elle donne la preuve que l’immunité dure au moins sept mois, et tout fait présumer que la vaccination fera sentir sa bienfaisante influence pendant au moins toute une année.

La mort de l’agneau, né d’une mère vaccinée et inoculée, semblerait prouver que la mère ne transmet pas à son produit l’immunité dont elle est pourvue, mais une seule expérience ne peut autoriser une conclusion définitive ; il est bon d’attendre le résultat d’autres expériences ultérieures pour se prononcer formellement.

« Cette date du 26 janvier, dit M. Rossignol, marquera dans les fastes de la Société d'agriculture de Melun. Tous les esprits sont convaineus ; la victoire est éclatante. Il nous reste à souhaiter que bientôt l’illustre savant, cette gloire de la patrie française, vienne nous dire : Je puis triompher aussi bien de la rage et de la péripneumonie que du sang de rate. Nous croirons tous aveuglément en la parole dn maître des maitres. »

Cés expériences eurent lieu en présence d’une assistance nombreuse; ce jour-là, en effet, était désigné pour une réunion générale de la Société d'agriculture de Melun ; aussi la plupart de ses membres avaient-ils tenu à honneur de prouver par leur présence à M. Pasteur quel prix ils attachaient à ses travaux.

La plupart des sociétés qui ont coopéré aux frais des expériences de Pouilly-le-Fort y avaient envoyé des délégués. M. H. Bouley, de l’Institut, inspecteur général des écoles vétérinaires de France, représentait le ministère de l'Agriculture; M. le professeur Nocard, VÉcole d’Alfort; M. Barral, la Société nationale d’agriculture de France ; M. le marquis de Dampierre, la Société des agriculteurs de France; M. de Haut, le Comice agricole des arrondissements de Melun, Provins et Fontainebleau ; M, de Moustier, la Société d’agriculture de Meaux; M. Biot, de Pont-sur-Yonne, le Comice agricole de l'arrondissement de Sens; M. Grant, de Brienon, la Société vétérinaire de l'Yonne; M. E. Thierry, de Tonnerre, la Société médicale de l'Yonne; MM. Cagnat, de Saint-Denis, et Rossignol, la Société de médecine vétérinaire pratique ; mais, outre ces délégués, on remarquait la plupart des médecins de Melun et des vétérinaires des garnisons de Melun et Fontainebleau ; MM. les doc-

teurs Gillet, Bancel, Masbrenier, Roy, Hans; MM. les vétérinaires militaires Drouilly, Lenord, Rousseau, Ingrand et Jaubard.

Page 1