DEUXIÈME EXPÉRIENCE FAITE PAR LA SOCIÉTÉ D'AGRICULTURE DE MELUN
Fapporteur : M. Rossignol.
Ces expériences ont élé commencées le 15 juin 1882; un nombre considérable de personnes s'étaient rendues au Clos-Pasteur, où un parc avait été installé pour loger les sujets.
On installe dans ce parc :
1° Cing moutons qui avaient déjà servi aux expériences de Pouilly-le-Fort ; les moutons avaient été, par conséquent, vaccinés et inoculés en 1881; ce lot se composait d’un bélier n° 1, d’un bélier n° 2, d’une brebis southdown, d’un mouton berrichon el d’une brebis berrichonne ;
2° Cing moutons provenant de chez M. Froc, de la Ronce, et portant comme LE distinctive un collier blanc, avec les numéros 1, 2, 3, 4 et 5. Ces moutons avaient été vaccinés en juillet 1881 ;
3 Cinq moutons pris chez M. Courcier, de Genouilly, vaccinés les mêmes jours que ceux de M. Froc et portant, comme marque distinctive, un collier rouge, avec les numéros 1, 2, 5, 4 et 5
4° Quatre moutons non vaccinés, achetés chez M. Bourdin, de Courceaux, et destinés à servir de témoins. Leur marque distinctive était un collier noir, avec les numéros 1, 2, 3 et 4.
A deux heures, M. Roux injecte à la face interne de la cuisse gauche des dix-neuf moutons en question, le virus très virulent.
Le lendemain, 16 juin, à deux heures du soir, c’est-à-dire vingtquatre heures après l’inoculation virulente, les quatre témoins paraissent sérieusement malades ; les températures prises sur chacun d’eux sont :
N° 1, 39°,8; n° 2, 40 degrés; n° 3, 40°,2; n° 4, 40°,5.
Un mouton, pris au hasard dans les trois autres lots vaccinés, donne les températures suivantes :
Bélier n° 1, du premier lot, 40 degrés.
Collier blanc n° 2, 39°,7.
Collier rouge n° 3, 39 degrés.
A sept heures et demie du soir, un mouton du lot des colliers noirs meurt, c’est le n° 4. A huit heures et demie, un second succombe, c’est le n° 2. Les deux autres sont très malades. Le 17, un troisième est trouvé mort à quatre heures du matin, il portait le numéro 3; enfin, le n° 1, c’est-à-dire le dernier, périt à quatre heures du soir.
Si l’on se reporte à l’expérience faite dans le même but, le 25 janvier dernier, on est de suite frappé de l’activité plus grande du virus employé dans les dernières expériences, ces derniers témoins ont été en quelque sorte foudroyés. En effet, on voit cette année, en juin, les deux premiers témoins mourir en vingt-neuf et trente heures, tandis qu’en janvier le virus n’a fait sentir ses effets meurtriers qu'au bout de trois jours; cette rapidité dans les résultats tient, à n’en pas douter, dit M. Rossignol, à l’élévalion de la température.
L'homme préposé à la surveillance des animaux signale, vers les cinq heures du soir, la grosse brebis berrichonne du lot des vaccinés et inoculés de Pouilly, comme très malade ; la température s'élève à 41 degrés ; aussi considère-t-on cette bête comme perdue; en effet, elle meurt à six heures et demie du soir. Un des béliers du même lot, le n° 1, paraît assez malade.
Le lendemain et les jours suivants, MM. Rossignol et Garrouste prennent la température de toutes les bêtes, et rédigent, jour par jour, le bulletin sanitaire des sujets d'expérience. Ce bulletin établit que plusieurs moutons vaccinés ont paru malades, mais aucun n’a succombé. En somme, un seul mouton vacciné est mort; il faisait partie du lot de Pouilly.
Ce résultat, ajoute M. Rossignol, est vraiment merveilleux. Le 26 janvier, tous les moutons vaccinés qui avaient été soumis à l'épreuve de l’inoculation virulente en avaient triomphé ; le 15 juin, un an après la vaccination, cette opération les garantit encore dans l'énorme proportion de 80 pour 100. Les plus difficiles peuvent
donc se tenir pour satisfaits, car, dans la pratique, les animaux seront protégés, on peut le dire sans exagérer, dans la proportion de 100 pour 100; en effet, dans les conditions ordinaires, les choses sont loin de se passer comme à Pouilly-le-Fort.
Jamais un troupeau tout entier n’est exposé à une contagion directe. Prenons comme exemple un troupeau composé de cinq cents bêtes ; avant de le faire vacciner, son propriétaire perdait, je suppose, cinquante sujets par an, soit 10 pour 100, qui se contasionnaient spontanément; c’est à ces cinquante moutons surtout que profitera la vaccination; ce sont eux seuls qui, ayant été soumis à une contagion directe, seront protégés dans l'énorme proportion de 80 pour 100; aussi est-on en droit de dire que même après une année la vaccination exerce encore toute son influence.
Nos cultivateurs, surtout ceux dont le bétail est aux prises avec le sang de rate d’une façon permanente, n’ont donc qu’à prendre désormais la précaution de faire vacciner leurs troupeaux tous les ans ; et il est présumable que l'emploi de cette mesure prophylactique, pendant cinq ou six années consécutives, amènera chez eux la disparition complète du charbon.
Tout en m’associant aux conclusions du rapport de M. Rossignol, je dois faire remarquer que ce rapport est inexact sur un point. En effet, quinze moutons vaccinés avaient été soumis à l’action du virus virulent. Ils se décomposaient ainsi: cinq provenant des expériences de Pouilly-le-Fort et qui avaient subi les deux vaccins et le virus virulent; cinq provenant de chez M. Froc, et cinq de chez M. Courcier. Ces dix derniers n’avaient subi que l’action de la vaccination. Or, par une de ces anomalies bizarres que l’on ne saurait expliquer, un seul mouton est mort et ce moulon provient du premier lot, c’est-à-dire de celui où les animaux avaient reçu les deux vaccins, puis le virus virulent, et qui auraient dü être mieux vaccinés que les dix derniers.
M. Rossignol aurait dû terminer son rapport en disant :
Dix moutons qui avaient été vaccinés depuis près de onze mois ont supporté, sans périr, l’inoculation virulente.
Cinq moutons vaccinés au maximum depuis plus d’un an sont encore vaccinés dans l’énorme proportion de 80 pour 100.
D'après le rapport de M. Rossignol, le chiffre de 80 pour 100 paraît s’appliquer aux trois lots de moutons, tandis qu’en réalité il ne s'applique qu’au premier.
EXPÉRIENCES FAITES PAR LE COMICE AGRICOLE DE L’ARRONDISSEMENT DE CHARTRES
Une première expérience eut lieu le 16 mai 1882, sur douze moutons pris dans un troupeau vacciné les 2 et 16 août 1881. Ces animaux étaient donc vaccinés depuis neuf mois. On inocula à chacun d'eux une demi-serinque de Pravaz de sang ou de sérosilé provenant d’un mouton mort spontanément du sang de rate depuis trois heures. Sur ces douze moutons,
1 mourut 48 heures après l'inoculation, 1 — 4) — — 1 — 93 — — I — 60 — — l — 120 — —
soit, au total, cinq morts sur douze.
Cette mortalité est évidemment considérable. Mais on avait inoculé une demi-seringue de sang charbonneux, c’est-à-dire des milliards de bactéridies. Ce n'était pas là assurément se placer dans les condilions normales, et lorsque M. Pasteur connut ce détail, il s’empressa de répondre à M. Boutet que non seulement cette mortalité ne l’étonnait pas, mais qu'il était surpris de voir que sept moutons sur douze avaient pu supporter, après neuf mois de vaccination, une telle dose de sang virulent.
Voici le résultat de nouvelles expériences faites dans de meilleures conditions, au mois de septembre 1882, d’après un rapport de M. Boutet (extrait de l’Union agricole d’Eure-et-Loir, w du 14 septembre 1882).
Les nouvelles expériences du Comice agricole de l’arrondissement de Chartres, relatives à la durée de l'immunité acquise aux animaux par la vaccination pastorienne, ont été reprises le samedi 9 septembre 1882, à une heure de l’après-midi.
Elles ont été effectuées à Luce, près Chartres, dans une ferme momentanément privée de bétail, appartenant à M. Rabinel, qui l'avait gracieusement mise à la disposition de la Commission.
Les anciennes expériences entreprises, le 16 mai dernier, à la ferme de Houdouenne, commune de Ver-les-Chartres, chez M. Challet, avaient consisté dans l’injection sous-cutanée, en dedans de la cuisse, de la moitié d’une seringue Pravaz ordinaire, c’est-à-dire d’un demi-centimètre cube de sang charbonneux par chaque bête.
C'était une inoculation à doses massives. L’inoculation, cette fois, s'est bornée à l’introduction sous la peau, et à la face interne de la cuisse, de deux gouttes seulement de sang charbonneux recueilli sur un mouton mort dans la nuit, chez M. Thirouin, cultivateur à Chennevelle, canton d’Auneau, et elle a porté :
4° Sur douze moutons vaccinés depuis treize mois, marqués à la croupe d’un numéro 1 ;
2 Sur douze moutons vaccinés depuis huit mois et demi, marqués à la croupe d’un numéro 2 ;
3° Sur douze moutons vaccinés depuis quatre mois et demi, marqués à la croupe d’un numéro 3 ;
4 Sur dix moutons vaccinés depuis trois mois, marqués à la croupe d’un numéro #;
9° Enfin, sur huit moutons témoins absolument vierges de toute vaccination préventive ;
Soit donc sur un total de cinquante-quatre bêtes.
Le dimanche matin, 10, tous les animaux sont malades, sans appétit, et, à sept heures du soir, six témoins et un mouton n° 3 sont morts.
Le lundi 11, à neuf heures et demie, les deux derniers témoins ont succombé et, avec eux, trois moutons n° 1 et deux moutons n° 3.
Le mardi 12, c’est le tour d’un mouton n° 4.
Enfin, le mercredi 13, à neuf heures et demie, un mouton n° 1, deux moutons n° 2 et un mouton n° 4 viennent encore
DURÉE DE L’IMMUNITÉ. 273 augmenter le nombre des victimes, qui s'élève, le mercredi, à sept heures du soir, au chiffre total de dix-neuf bêtes.
Les quinze premiers moutons morts ont été ouverts successivement le mardi 12, à dix heures du matin, et les quatre autres, le mercredi 13, à la même heure.
Ils ont tous, de l'avis unanime de la Commission, succombé au charbon.
En résumé :
Sur 12 moutons vaccinés depuis 13 mois il en est mort 4 soit 33 0/0
—12 — — — 8 —12 — 2— 17 0/0 — 12 — — — 4 — 1/2 —— 3— 25 0/0 — 10 — — — 3 — — 2 — 20 0/0 — $8 — non vaccinés — 8 — 100 0/0
Ces résultats, pris dans leur ensemble, nous permettent de conclure que, même après huit et treize mois, les moutons sont encore vaccinés en très grande majorité. Mais un fait nous frappe, c’est que la progression des animaux dévaccinés ne va pas régulièrement en décroissant avec le temps. Ainsi les moutons vaccinés depuis trois mois et quatre mois et demi ont éprouvé une mortalité plus forte que ceux vaccinés depuis huit mois et demi. Cette différence doit tenir à ce qu’on établit la proportion sur un nombre de moutons trop petit pour avoir des résultats comparables. Qu'un mouton succombe en plus ou en moins dans un lot, et immédiatement le tant pour 100 se trouve considérablement changé. IL à dû se passer là quelque chose d'analogue à ce que nous avons observé dans notre expérience de la ferme de la Faisanderie, sur les moutons qui n’avaient reçu qu'un seul vaccin et où, après cinq mois, il était mort deux moutons sur six, tandis que, après sept et neuf mois, il n’en était mort que un sur douze. Il est possible également que, suivant les conditions dans lesquelles se trouve placé un troupeau, en partiticulier suivant la nourriture à laquelle il est soumis, ce troupeau perde plus rapidement l’immunité qu’un autre troupeau soumis à un régime différent.
Enfin, la mortalité générale, plus grande qu'à Pouilly-le-Fort,
CH. CHAMBERLAND. 18
peut être attribuée aussi à ce que le sang charbonneux frais se montre souvent plus virulent que les cultures artificielles.
Passons maintenant aux expériences faites par la Société centrale de médecine vétérinaire.
PREMIÈRE EXPÉRIENCE FAITE PAR LA SOCIÉTÉ CENTRALE DE MÉDECINE VÉTÉRINAIRE
Rapporteur : M. LEBLANC.
Dans la séance de la Société centrale de médecine vétérinaire du 22 décembre 1881, M. Leblanc, rapporteur de la Commission du charbon, composée de MM. Bouley, Gagny, Leblanc, Pasteur et Trasbot, a lu son rapport, dont voici un extrait :
Le 25 juin, sur la demande du fermier, M. Gatté, de Rozières, MM. Chamberland et Roux, collaborateurs de M. Pasteur, se rendirent à Rozières avec deux membres de la Commission, MM. Cagny et Leblanc. Étaient présents : MM. Roboüam, Congis, Abert, Méthion, médecins vétérinaires; M. Martin, président de la Société d'agriculture de Senlis, et plusieurs cultivateurs voisins. Le troupeau de M. Gatté fut partagé en deux parties; deux cent cinquante moutons et deux béliers furent inoculés avec le virus du premier degré ; un nombre égal d'animaux resta non imoculé; et, pour éviter toute erreur, les premiers furent marqués au milieu de l’oreille avec un emporte-pièce. Sur douze vaches formant la population bovine, six furent inoculées, ainsi que le taureau ; on prit les signalements de chacun d’eux.
Le 26 juin, à midi, un antenais vacciné mourut ; le 27, un agneau blanc de huit mois succomba également à neuf heures du matin. M. Roboüam, qui a vu les animaux tous les jours, affirme qu’ils ont présenté les symptômes et les lésions de la fièvre charbonneuse ; une des vaches parut malade, mais elle se remit rapidement; jusqu’au 8 juillet, il n’y eut aucune perte.
Ce jour avait été fixé pour la deuxième vaccination ; elle eut lieu en présence et par les soins des deux membres de votre Commis-
sion, ainsi que de MM. Chamberland et Roux ; il n’y eut aucune mort à la suite de cette opération. Le troupeau fut remis dans les champs réputés non dangereux ; et pendant la période du 11 juillet au 15 août, un seul agneau non vacciné fut atteint du charbon.
Le 15 août 1880, sur notre demande et, bien entendu, à nos risques et périls, le troupeau de M. Gatté fut conduit sur le champ réputé le plus dangereux. On ne pouvait faire séjourner le troupeau sur ce champ sans que le charbon apparût au bout de quelques jours ; nous allions en avoir bientôt un exemple frappant. Dès le 23, un agneau non vacciné meurt; du 23 au 27 août, trois autres succombent; le 28, un cinquième périt; puis, le 29, une brebis a
le même sort. Aucun des six animaux n’avait été vacciné. Avec le sang du premier mort, le fermier inocule un agneau vacciné, qui reste indemne. Pour les besoins de la culture, on dut faire enlever le troupeau du champ le 29 août: il n’était donc resté que quatorze jours; et, sur deux cent cinquante animaux non vaccinés, six avaient succombé ; deux autres agneaux moururent le 30 et le 31. Puis, avec l’émigration sur d’autres parties de la ferme, toujours jugées peu dangereuses, toute mortalité cessa.
Depuis cette époque, les pertes ont été nulles; et, du reste, il en a été de même, non seulement à Rozières, mais encore aux environs.
Cette expérience, faite une des premières, confirmait d’une manière éclatante la découverte de notre illustre collègue, M. Pasteur ; elle prouve que sa méthode de vaccination, sans amener de pertes ou n’en amenant qu'exceptionnellement, conférait l’immunité aux animaux vaccinés. L'année 1881 avait été peu dangereuse, et la mortalité par le charbon avait été presque partout peu accentuée. Nous avons dû, pour bien constater la différence existant au point de vue de la préservation entre la moitié du troupeau vacciné et celle qui ne l’était pas, placer les animaux dans des conditions spéciales ; le résultat a été frappant, d’un côté huit morts sur deux cent cinquante non vaccinés, et cela dans une période de quinze jours; de l’autre, absence complète de perte. D’autres expériences ont été faites, mais aucune n’est plus probante; et, si nous avons préféré suivre notre voie jusqu'à la fin, sans faire de publication exagérée, je pense que la Société nous donnera son approbation.
Il restait à résoudre une importante question, celle de savoir si l’immunité durait longtemps. Comme nos inoculations remontaient au 25 juin, nous avons, d'accord avec M. Pasteur, résolu d’inoculer avec du sang charbonneux un certain nombre des animaux vaccinés le 25 juin et le 8 juillet.
Le 5 décembre 1881, soit cinq mois après la vaccination, MM. Pasteur, Roux, Leblanc, Cagny fils, se sont rendus à Rozières; et, en présence de MM. Cagny père et Roboüam, ont procédé à l’expérience suivante :
Avec du sang provenant d’un cobaye charbonneux apporté par M. Roux et ouvert devant nous tous, on a inoculé :
1° Six moutons non vaccinés;
2° Six moutons vaccinés le 25 juin;
3° Six brebis vaccinées le 25 juin ;
4° Trois agneaux, âgés de trois semaines, provenant de brebis vaccinées le 25 juin ;
9° Un veau, provenant d’une vache vaccinée le 25 juin;
6° Un veau, provenant d’une vache nouvellement achetée et par suite non vaccinée.
Le 7 décembre, dans la journée, un mouton non vacciné meurt. Le 7 au soir, un second; dans la nuit du 7 au 8, trois; le dernier, le 9 au matin. Les six brebis vaccinées n’ont présenté aucun symptôme de malaise; la fièvre a passé inaperçue et, du reste, leurs agneaux n’ont pas été malades, ce qui n’eût pas manqué de se produire si le lait avait été altéré.
Sur les six moutons vaccinés, quatre n’ont rien présenté d’anormal; les deux autres ont eu un engorgement du membre inoculé avec claudication accentuée, chez l’un d’eux l’appétit s’est conservé. Puis, ils ont recouvré la santé. Les trois agneaux ont eu, le 8, une fièvre assez forte et 1ls ont perdu l'appétit; deux moururent, l'un, le 11 novembre; l’autre, le 12; le troisième a résisté.
Sur les deux veaux, le résultat a été peu différent ; le veau témoin provenant d’une mère non vaccinée a eu un engorgement chaud et diffus à la place de la piqüre; l’autre veau n’a rien présenté d’anormal; le 9, tous deux vont bien; le 12, il ne reste sur le veau provenant d’une mère non vaccinée qu’une pelite tumeur sous-cutanée roulant sous le doigt.
Vous avez déjà, ajoute M. Leblanc, par de nombreux exemples, constaté l’immunité acquise par les animaux vaccinés quelques jours après l'opération; dans le cas présent, il s’agit d’une immunité constalée cinq mois après la vaccination: six animaux non vaccinés et douze vaccinés, dont six femelles laitières, sont soumis à une inoculation de sang charbonneux; les six premiers meurent et les douze autres résistent ; deux présentent à peine un symptôme de malaise. C’est un fait important acquis au point de vue de l'élevage et de l’engraissement des moutons; on peut garantir le fermier contre tout risque pendant emq mois, et il faut espérer que la durée de l’immunité sera encore plus longue. Il sera nécessaire au printemps de recommencer l’expérience sur les animaux inoculés en juin; et il faudra voir s'ils sont encore inaptes à contracter le charbon.
La question de savoir si l’immunité passe des mères vaccinées aux produits n’a pas été résolue par notre dernière expérience. Nous avons dû prendre des agneaux à peine âgés de trois semaines, et nous en avons vu deux succomber, le sixième et le septième jour après l’inoculation. Les deux veaux, plus forts que les agneaux, ont résisté tous deux, quoique celui provenant d’une mère non vaccinée ait été indisposé ; on ne peut donc rien conclure el il faudra renouveler l'expérience dans de meilleures conditions. Je ferai ici une remarque sur le mode opératoire : il me paraît utile de ne pas faire la piqûre trop près de l’aine; chaque fois que les moutons ont paru indisposés, il y a toujours eu un gonflement des ganglions de cette région, et je pense que, dans ce cas, la piqûre était faite trop haut. C’est une précaution facile à prendre et qui peut avoir une certaine importance.
DEUXIÈME EXPÉRIENCE FAITE PAR LA SOCIÉTÉ CENTRALE DE MÉDECINE VÉTÉRINAIRE
Rapporteur : M, CAGNY.
Dans la séance du 8 juin 1882, M. Pasteur a manifesté le désir de voir votre Commission du charbon vérifier le degré d’immunité don
sont encore doués les moutons du troupeau de Rozières vaccinés par son procédé il y a plus d’un an. (La vaccination était complète le 8 juillet 1881.)
Cest le 28 juillet dernier que j'ai fait l'expérience dont j'ai à vous rendre compte aujourd’hui. L’inoculation a été faite au moyen d’un liquide virulent et d’une seringue qui m’ont été remis la veille au laboratoire de M. Pasteur. Le propriétaire du troupeau avait réuni trente-quatre animaux d'âge et de sexe variés, formant trois séries ayant des marques spéciales :
1° Vingt moutons vaccinés il y a un an (marque : cicatrice d’un trou fait à l’oreille à cette époque);
2% Dix moutons pris dans la partie du troupeau vacciné seulement en 1882, dans les conditions que je vais indiquer (pas de marque) ;
3° Quatre témoins n’ayant jamais élé vaccinés; (marque : trois crans à l’oreille).
Voici des explications sur ces divers groupes. Ceux du premier et du dernier ont été uniquement exposés, depuis un an, aux chances d'infection spontanée dans les champs.
Les moutons du deuxième groupe étaient compris dans la moitié (250 moutons) du troupeau conservée à l’origine comme témoin. Cette portion du troupeau a été vaccinée par M. Roboüam, vétérinaire de M. Gatté, en février. Mais, comme vous l’a dit M. Pasteur, les vaccins employés à cette époque s’étant trouvés trop faibles et mal équilibrés, deux cas de mortalité furent constatés en mai el juin. Les moutons en question ont été, fin juin vaccinés avec les nouveaux vaccins, qui paraissent aussi bons que ceux de l’an dernier.
C’est le 28 juillet, vers onze heures du inalin, que, en présence de mon confrère Roboüam, j'ai fait l’inoculation virulente, à la cuisse gauche pour ceux du premier groupe, et à la cuisse droite pour les autres. Les trente-quatre animaux étant réunis dans la même bergerie, m'étaient présentés nécessairement au hasard, et non par catégories distinctes.
Le 29 juillet, on observe un peu de raideur chez tous.
Le 30 au matin, l’un des témoins est triste, se tenant écarté des autres. Lorsque j'arrive, dans l’après-midi, il est dans le même état, mais deux moutons témoins viennent de mourir presque subi-
tement. Le soir, le malade meurt, ainsi que l’un des moutons du deuxième groupe.
Dans la journée du 31, mort de deux autres moutons du même deuxième groupe; dans la nuit, mort de quatre moutons de ce groupe, Enfin, il résulte d’une lettre que m'adresse M. Gatté que, dans la nuit du 8 au 9 août, un mouton du deuxième groupe est mort, et qu'un autre, toujours du deuxième groupe, malade dans la journée du 9 août, est mort dans la nuit du 9 au 10, soit douze jours après l’inoculation.
En résumé :
Moutons vaccinés il y a un an...:............. 20; morts Moutons vaccinés cette année................. 10 = Moutonsitémomsss trie + Mr re PTE. OP - F
Ce résultat n’est pas en faveur des vaccins employés en 1882, ajoute M. le rapporteur.
Je ferai remarquer que dans les dix moutons du troisième groupe se trouvaient quatre agneaux nés en décembre et provenant de mères vaccinées il y a un an, précisément à l’époque de la fécondalion. [ls sont morts ; ils n'étaient donc pas doués de l’immunité par le fait de la vaccination maternelle.
Des quatre moutons témoins, trois sont morts, un s’est montré réfractaire, C’est là un fait qui n’a rien d’anormal dans un troupeau vivant dans un pays charbonneux. Pareil fait est arrivé aux expériences de Chartres.
Le rapport de M. Cagny demande quelques explications.
Nous voyons d’abord que sur vingt moutons vaccinés depuis plus d’un an, aucun n’a succombé à la suite de l’inoculation virulente, ce qui est un résultat extrêmement favorable à la longue durée de limmunité. Mais sur dix moutons, pris dans un troupeau de deux cent cinquante vaccinés par M. Roboüam, moutons ayant reçu trois inoculations dont la dernière était toute récente, il en meurt sept. Il faut renoncer à expliquer cette profonde différence. Peut-on admettre que les vaccins envoyés à M. Roboüam étaient trop faibles -
et qu'ils n’ont pas produit d'effet sensible? Mais alors pourquoi, même après deux inoculations seulement, les moutons, dans l’expérience de Chartres, étaient-ils en très grande partie vaccinés ? De plus, par un hasard heureux, nous avons vacciné six moutons à la ferme de la Faisanderie par un seul vaccin qui était précisément celui qui a servi à Rozières pour la troisième inoeculation. Or, au mois de novembre, soit quatre mois après, ces moutons, qui n'avaient reçu, je le répète, qu'une seule inoculation, résistent encore aux effets du virus virulent dans la proportion de cinq sur six. Encore une fois, il faut renoncer à expliquer ce résultat.
Quoi qu’il en soit, de l’ensemble des expériences que je viens de rapporter nous pouvons conclure que, au bout d’un an, les moutons sont encore vaccinés pour l’inoculation virulente dans la proportion d’au moins 60 pour 100. Si nous tenons compte de ce fait que les inoculations sous-cutanées sont plus dangereuses pour les moutons que l’ingestion des spores de bactéridies sur les champs; si nous remarquons également que l’immunité acquise par la vaceinatio» ne doit produire son effet que sur les animaux qui seraient frappés spontanément, si, de plus, les cultivateurs veulent bien faire vacciner leurs animaux au printemps, c’est-à-dire peu de temps avant l'apparition ordinaire du charbon, nous pouvons conclure hardiment que la vaccination préservera les animaux pendant au moins une année, peut-être même durera-t-elle plus longtemps. Mais, pour le moment et en attendant de nouvelles expériences, il me paraît nécessaire de pratiquer la revaccination chaque année. De plus, en thèse générale, si un troupeau, quoique vacciné, vient à être frappé accidentellement du charbon, il ne faut pas hésiter à le revacciner immédiatement.