VARIATION DANS LA VIRULENCE DES VACCINS CHARBONNEUX
Les Notes communiquées par M. Pasteur à l’Académie des sciences surla découverte du vaccin charbonneux nefaisaient aucune allusion à un changement de virulence du vaccin, soit par des cultures successives, soit par sa conservation pendant un long temps. Nous n'avions pas encore eu le temps de faire des recherches directes à ce sujet. De plus, les faits que nous avions observés sur le virus virulent semblaient nous autoriser à conclure que ce changement ne se produirait pas. En effet, un tube de culture de virus virulent avait été conservé par M. Pasteur depuis l’origine de ses études sur le charbon, c’est-à-dire depuis plus de cinq ans, et tous les six mois on avait essayé si les spores étaient encore vivantes et si leur virulence n’avait pas changé. Pour cela, on semait une goutte du tube origine dans un flacon de bouillon. La culture se produisait comme dans les cas ordinaires, cependant avec un léger retard dans le développement, comme si les vieilles spores mettaient plus de temps à germer que les jeunes. Mais la culture une fois faite, inoculée à des moutons, les faisait périr aussi sûrement et aussi rapidement, que la semence eût été faite au bout de quatre ou cinq ans ou au bout de quelques mois. Les spores des vaccins paraissant avoir les mêmes propriétés que celles du virus virulent, relativement à leur résistance à l’action de la chaleur, de lalcool, de l'oxygène comprimé, etc., il était naturel de croire qu’elles auraient aussi des propriétés analogues relativement à la conservation de leur virulence. J'ajoute que, dans les nombreuses cultures successives de virus virulent que nous avions faites dans le cours de nos recherches, nous n'avions pas observé de diminution sensible dans leur
degré de virulence. Nous pensions donc que les cultures successives des vaccins conserveraient aussi leur virulence propre, et c’est en se basant sur ces analogies que M. Pasteur avait annoncé que les vaccins pourraient être cultivés pour ainsi dire indéfiniment en conservant leur virulence propre ; et que les spores, fixant cette virulence, pourraient être expédiées dans le monde entier jusque dans les pays les plus éloignés, en gardant leurs propriétés préservatrices.
Les vaccinations faites pendant les mois de juin, de juillet et d’août1881 semblèrent vérifier ces prévisions. Pendant toutcetemps, les vaccins furent obtenus par cultures successives et ils donnèrent d'excellents résultats. Pas d'accident à signaler. Cependant un fait qui se produisit dans les expériences de Fresne, près Pithiviers, à la fin de juillet, aurait pu nous faire concevoir quelques doutes sur la conservation de la virulence de nos vaccins. On a vu, en effet, que douze moutons avaient été inoculés d'emblée par le second vaccin, et non seulement aucun de ces moutons ne succomba, mais la maladie qu’ils éprouvèrent fut, en quelque sorte, bénigne. De plus, cette seule inoculation les avait vaccinés contre le virus virulent. Or, à l’origine, le second vacein tuait environ la moitié des moutons auxquels on l’inoculait et rendait les autres très malades. Notre surprise fut grande de ne voir succomber aucun des douze moutons. Mais lorsque, à l’inoculation de contrôle, nous constatâmes que le virus virulent n’avait fait périr que six moutons sur dix inoculés, tandis que partout ailleurs tous les moutons, ou tous sauf un, avaient succombé à l’inoculation virulente, nous nous demandàmes si ce fait anormal ne tenait pas à ce que les moutons qui vivaient dans ce pays étaient en parlie réfractaires au charbon, soit par suite des conditions où ils se trouvaient placés, soit par une vaccination naturelle.
Les autres vaccinations dans la pralique continuaient à se faire dans de bonnes conditions; Lexpérience publique faite plus tard (août 1881), à Artenay (Loiret), montra que les moutons qui avaient reçu les deux vaccins étaient très bien vaccinés, de sorte que nous fûmes portés à croire que, en réalité, à Fresne,les moutons étaient dans un cas exceptionnel et que nos vaccins avaient conservé leur degré de virulence.
Pendant les mois de septembre et d'octobre, aucun vaccin ne fut expédié et, au retour des vacances, au mois de novembre 1881, nous dûmes de nouveau céder à la sollicitation de beaucoup de cultivateurs qui, ayant vu les bons résultats produits par les vaccinations des mois de juillet et d’août, voulaient faire vacciner leurs animaux. On employa les mêmes vaccins.
Pendant les mois de novembre et de décembre, quelques accidents, peu graves, il est vrai, nous furent signalés. Quelques moutons succombaient dans les troupeaux et toujours après le deuxième vaccin. Mais sur beaucoup d’autres troupeaux la mortalité était nulle, de sorte que nous hésitions à attribuer ces quelques rares accidents aux vaccins employés. Nous nous demandions toujours si cette mortalité devait être attribuée au vaccin ou bien au charbon spontané, qui aurait fait subitement son apparition dans le troupeau. Dans nombre de cas, en effet, qui nous ont été signalés par MM. les vétérinaires, nous avons vu le charbon sévir subitement, en l’absence de toute opération de vaccination, et faire perdre en quelques jours vingt, trente, quarante et même soixante moutons d’un même troupeau, et quelquefois trois, quatre, cinq vaches d’une même écurie. Si ces animaux avaient été vaccinés quelques jours avant le début de la maladie, il n’est pas douteux qu’on aurait attribué la mort aux seuls effets de la vaccination, lorsque, en réalité, elle était étrangère à ces accidents. Ce qui nous portait à croire que nous ne devions pas incriminer le vaccin, c'est que la mortalité ne sévissait que sur quelques troupeaux. Mais bientôt on nous signala également des accidents graves, quoique non mortels, sur les bœufs ou vaches et aussi sur les chevaux. Or, dans le courant de l’été 1881, ces accidents ne s'étaient jamais produits. On n'avait jamais constaté d’œdème nolable à l'endroit de la piqüre, ni à la suite du premier vaccin, ni à la suite du second.
Au commencement de l’année 1882, des œdèmes quelquefois considérables, et s'étendant jusque sous le ventre, élaient signalés sur quelques bœufs ou vaches et surtout sur les chevaux. Cette fois le doute n’était plus permis ; il y avait une cause qui faisait que nos vaceins ne se comportaient plus de même qu'en 1881. Nous nous mimes à rechercher cette cause immédiatement. L'hypothèse du froid de l'hiver fut bien vite écartée : la température ne jouait
aucun rôle. Restait à savoir si un de nos vaccins ou tous les deux avaient changé de virulence et dans quel sens ce changement s'était opéré. On pouvait se demander, en effet, si la virulence des vaccins lendait à revenir à la virulence complète d’où ils étaient partis, ou bien si leur virulence était allée en diminuant. Ces expériences furent longues et délicates. Ce n’est pas le lieu de les relater ici. 11 me suffira de dire que bientôt nous acquimes la certitude que nos deux vaccins étaient allés en s’affaiblissant de plus en plus. Nous préparämes alors de nouveaux vaccins, ce qui exigea encore un certain temps. Ce fut à ce moment qu’un vétérinaire distingué, M. Weber, ayant eu connaissance par ses confrères de quelques accidents survenus au commencement de l’année, demanda, dans une des séances de la Société centrale de médecine vétérinaire, des explications à M. Pasteur. Je vais reproduire intégralement les observalions échangées de part et d’autre, afin de me renfermer autant que possible dans mon rôle de rapporteur officiel, pour ainsi dire, et pour qu’on ne puisse pas m'accuser de partialité.