SUR CERTAINS ACCIDENTS CONSÉCUTIFS A LA VACCINATION - CHARBONNEUSE
(Société centrale de médecine vétérinaire, Séance du 8 juin 1882.)
M. Weber. — Messieurs, je suis heureux de voir M. Pasteur assister à notre séance et je profiterai de sa présence pour vous parler de revers éprouvés dans la pratique de la vaccination anticharbonneuse par quelques-uns de nos confrères, avec lesquels j'ai eu l’occasion de m’entretenir à ce sujet.
Il m'a semblé que leur foi était ébranlée et que ce serait bien servir les intérêts de la vaccination nouvelle de venir vous signaler les revers plutôt que de les passer sous silence. Lorsque je vous les aurai fait connaître, M. Pasteur nous donnera, j'en suis certain, des explications de nature à nous éclairer tous et à rassurer les esprits timorés
J'ai hâte de dire, du reste, que sans. aucun doute ce serait se montrer beaucoup trop exigeant que de prétendre demander à un procédé de préservation de donner toujours des résultats heureux et rien que des succès.
Mais, sans demander autant, les vétérinaires qui ont été malheureux éprouvent, on le comprend, une certaine hésitation à conseiller de nouvelles vaccinations anti-charbonneuses. Nous avons le devoir de les rassurer, et je ne doute pas que la parole autorisée du maître atteigne facilement ce résultat.
C’est pour en arriver là que j'ai cru utile de soulever une discussion. Voici les accidents qui sont à ma connaissance et sur lesquels j'appelierai l'attention de M. Pasteur :
1° Des moutons vaccinés une première fois ont péri après la seconde vaccination ;
2° La seconde vaccination a, dans quelques cas aussi, amené la mort chez les vaches ;
3° [l y a eu sur des chevaux, aprèsla seconde vaccination, production d’œdèmes très étendus qui cependant n’ont pas causé la mort :
4° Enfin des vaches qui avaient subi les deux vaccinations sont mortes néanmoins du charbon deux et trois mois après avoir été vaccinées. Sans vouloir rappeler ici tous les faits qui m'ont été signalés, je me contenterai de citer les suivants, parce qu'ils sont plus précis. |
558 moutons sont vaccinés.
Première vaccination le 6 décembre 1881.
Deuxième vaccination le 18 décembre.
Neuf sont morts du 18 au 24 décembre, c’est-à-dire dans les six jours qui ont suivi la deuxième vaccination.
En même temps, vingt chevaux ont été vaccinés; la moitié, dix chevaux, ont eu, trois ou quatre jours après, des œædèmes assez considérables.
Aucun traitement n’a été appliqué, ils ne sont pas morts.
435 moutons sont vaccinés le 4 avril 1882. Deuxième vaccination le 19 avril.
Un mort après la première vaccination et treize morts après la seconde vaccination, du 19 au 25, c’est-à-dire dans les six jours qui la suivent.
Un confrère de la Brie vaccine dans une ferme 19 vaches et 56 moutons, le 16 décembre 1881.
Deuxième vaccination le 29 décembre. — Le 22 février, malgré l’inoculation, une vache meurt du charbon parfaitement reconnu.
Dans le même moment, notre confrère a pratiqué la vaccination dans plusieurs fermes avec des insuceès assez nombreux. Il s’adresse à M. Pasteur qui fait répondre que le virus employé a été reconnu trop faible, qu’il fallait recommencer.
Notre confrère recommence avec du bon virus et il a encore des insuccès. Des vétérinaires du voisinage ne sont pas plus heureux.
Tels sont, Messieurs, les faits sur lesquels j'ai voulu appeler votre attention ; et, tout en étant de ceux qui considèrent que M. Pasteur a rendu à l’agriculture française un très grand service en instituant la pratique de l’inoculation anti-charbonneuse, j'ai pensé qu’il était utile de faire connaître les insuccès aussi bien que les résultats heureux ; c’est, à mon avis, la meilleure manière de servir la cause de la vaccination nouvelle.
M. Pasleur.— J'ai eu connaissance des faits cités par M. Weber, et d’autres plus nombreux observés un peu partout à partir du moment où la pratique de la vaccination charbonneuse a commencé à se généraliser dans les départements. Voici les explications que je puis donner à cet égard à M. Weber. Les expériences de Pouilly-le-Fort ont été terminées au commencement de juin 1881 ; dans la fin de juin, dans les mois de juillet, d'août et de septembre, il a été fait environ 45 000 vaccinations sans que l’on ait signalé d'accidents. A l'heure actuelle, les résultats sont encore satisfaisants ; les moutons vaccinés, à cette époque, ne contractent pas le charbon, alors que les moutons conservés comme témoins succombent par le fait du sang de rate, dans des proportions variables, suivant les conditions locales.
En général, à l’origine, on conservait la moitié du troupeau comme témoin. Pour ne parler que des faits bien connus de la Société, je citerai ici les faits rassemblés par la Commission que vous avez chargée d'étudier cette question.
A Rozières, dans la ferme de M. Gatté, la vaccination de la moitié du troupeau, soit de 250 moutons, était complète le 8 juillet.
FIXITÉ RELATIVE DES VACCINS. 287 Au 15 août 1881, tout le troupeau, soit 500 moutons, était mis au pare jusqu'au 29 août sur un champ maudit. Ce séjour de quatorze jours, dans un champ notoirement reconnu comme dangereux, déterminait la mort de 8 moutons non vaccinés, et il n’y avait pas un seul cas de mort parmi les vaccinés.
Le 5 décembre 1881, des inoculations de sang charbonneux furent faites à 6 moutons non vaccinés d’une part, et à 12 des moutons vaccinés ; aucun de ces derniers ne fut malade, et les 6 moutons iémoins élaient morts le 9 au matin. Depuis, cette expérience a été répétée, à Pouilly-le-Fort, et sur le troupeau de l’École d’Alfort, en 1882, toujours avec le même résultat. Tout dernièrement, le 25 mai et le 3 juin, deux des moutons témoins du troupeau de M. Gatté mouraient du sang de rate dans des conditions sur lesquelles je reviendrai tout à l’heure, les vaccinés résistant toujours. Il est donc permis de dire que les vaccinations charbonneuses faites au début se sont montrées préservatrices pour une durée d’un an environ. Il y aurait lieu, et votre Commission doit le faire, d'essayer de nouveau le degré de résistance des animaux de Rozières contre les inoculations virulentes. Il est probable que, si cel essai portait sur un nombre assez considérable d’animaux, sur vingt par exemple, le résultat ne serait pas aussi satisfaisant que la première fois, et que un ou deux succomberaient. Mais il faut tenir compte de ce fait que les chances de mortalité sont bien plus grandes à la suite d’inoculations directes qu'à la suite de l’inoculation spontanée, j'entends par ces mots l’inoculation telle qu’elle se produit par l'alimentation ou le séjour sur des champs maudits. On peut donc dire qu'il y a eu une préservation certaine d’une année contre la maladie charbonneuse contractée naturellement.
Les vaccinalions interrompues furent reprises en novembre et continuées depuis avec la plus grande confiance. C’étaient les mêmes vaccins, et l’on avait l'expérience des mois précédents. Malheureusement, les faits de la pratique ont montré que les vaccins s'étaient affaiblis, et alors se sont produits des accidents de natures diverses. Dans certains cas, le premier vaccin se trouvant trop faible relativement au second, on observait des cas de mort dans les troupeaux, immédiatement après la seconde vaccination,
qui, au lieu d’être une vaccination, se trouvait être une inoculalion virulente.
Dans d’autres cas, le premier et le second vaccin, affaiblis tous Les deux, ne constituaient plus un préservatif suffisant, et l’on voyait le sang de rate amener la mort de moutons vaccinés depuis un ou deux mois. C’est ainsi que dans la ferme de Rozières, les deux moutons dont j'ai parlé tout à l'heure, morts en mai et juin 1882, avaient été vaccinés en février 1882.
Les accidents dont je parle ne se sont pas produits tout de suite; lorsqu'ils ont été constatés, il a fallu de nouveau créer des vaccins. Tout cela a amené une double perte de temps ; et les vaccinations, du mois de novembre 1881 au mois de mars 1882, il faut le reconnaître, ont été insuffisantes. Dès que les premiers accidents ont été bien connus, la circulaire suivante à été adressée à tous les vétérinaires et à tous les propriétaires de troupeaux que la chose intéressait :
« L'étude de la durée de l’immunité vaceinale n’étant pas encore terminée, il est très prudent de faire procéder à une nouvelle vaccination si on constate une mortalité sur les animaux vaccinés, quand bien même cette mortalité ne s’accuserait que par unités. »
F. BoUTROUXx.
Paris, le 21 mars 1882.
Des vaccins nouveaux ont été adressés gratuitement à tous ceux qui en ont fait la demande. Les vaccins fournis depuis les mois de mars ou avril se montrent en tous points comparables à ceux de l’année dernière. Je puis donc répondre à M. Weber : au moindre cas de mortalité, revaccinez sans hésiter, les vaccins actuels se montrent excellents.
La conclusion de tous ces faits, et j'en ai déjà donné maintes preuves, est que les virus, au lieu d’être, comme on le supposait autrefois, quelque chose de fixe et d’immuable, sont au contraire quelque chose de variable, se modifiant sous l’action du temps, des circonstances climatériques, etc. C’est sur les moutons que les accidents les plus nombreux, toutes propor-
tions gardées, ont été constatés. Près de 25000 bœufs ou vaches ont été vaccinés et, à l'heure qu’il est, 5 tout au plus sont morts des suites de la vaccination. Mais on constate sur ces animaux des réceptivités diverses individuelles très grandes dans la pratique; dans certains cas, on n’observe pas d’œdème à l’endroit où a été déposé le vaccin ; dans d’autres cas, on observe des œdèmes d’un volume très variable. Ces œdèmes, il faut le dire, guérissent presque toujours sans traitement.
Sur les chevaux, l’opération est des plus délicates ; il y a eu des accidents qui, pour être évités, nécessitent de grandes précautions. Il est souvent difficile, et ceci tient sans doute au tempérament des chevaux, de ne pas leur inoculer la septicémie lorsqu'on les vaccine.
A Pithiviers, un cheval est mort septique, parce qu’on l'avait vacciné avec un fond de tube qui était ouvert et qui avait servi à vacciner en divers endroits dans la journée.
Il faut se garder de mettre sur le compte de l’atténuation des vaccins tous les cas de mortalité observés à la suite de la première ou de la seconde vaccination. Ainsi, dans le rapport de M. Leblane, je trouve que MM. Leblanc et Gagny ont vacciné une étable d’une trentaine d'animaux en 1881 dans les conditions suivantes : la mortalité avait cessé depuis deux ans et, subitement, du samedi au mardi, six bœufs ou vaches sont morts du sang de rate. Si la première vaccination, au lieu d’avoir été faite un mois après, l'avait été juste à ce moment, la mort de ces animaux aurait été attribuée au vaccin. Un fait analogue n’a été signalé aux environs de Meaux. Il ne faut donc pas oublier que, si des animaux se trouvent inoculés spontanément au moment de l’opération, la vaccination ne les préserve pas. Dans l'espèce humaine, on sait bien que la vaccine n’est plus un préservatif lorsque la petite vérole est déjà à la période d’incubation.
11 faut tenir compte aussi des différences de races. Il est des races de moutons beaucoup plus sensibles que les autres au point de vue du sang de rate, et alors le premier vaccin se trouve relativement trop faible pour leur permettre de résister au deuxième vaccin.
Il y a donc quelquefois nécessité d’éprouver telle ou telle race
CH. CHAMBERLAND. 19
une première fois, afin de savoir quelle force de vaccin lui convient. C'est ce que nous avons fait récemment à Berlin, où M. Thuillier s’est trouvé en présence de moutons plus susceplibles que les nôtres au charbon. On l’a constaté par la rapidité avec laquelle meurent les moutons témoins, à la suite de l’inoculalion virulente, par la marche de la température, à la suite de chaque vaceinalion, et on à reconnu qu'il fallait des vaccins spéciaux pour ces troupeaux.
Il ne faut pas exagérer l'importance des accidents qui se sont produits; ces accidents peuvent être effrayants pour le propriétaire ou le vétérinaire qui les constate, mais pour celui qui considère tout Fensemble des faits, c’est peu de chose ; aussi, tenant compte de cet ensemble, je conclus qu'il faudrait faire de la vaccination une mesure générale. Le meilleur moyen serait de vacciner avec carantie. En prélevant sur le prix de chaque vaccination une somme de 10 centimes, on constituerait une caisse suffisante pour garantir toutes les pertes.
M. Nocard, au moment où il pratiquait la vaccination dans la Somme, a été demandé par un cultivateur ne perdant plus d’animaux depuis deux ans, et qui, en moins de huit jours, avait vu mourir du sang de rate onze bœufs sur quarante. Il s’est empressé de faire remarquer aux assistants que si la vaccination avait été, par un hasard malheureux, pratiquée à cette époque dans lesétables en question, une pareille mortalité, reparaissant après un intervalle de deux ans, aurait été par tout le monde, et avec vraisemblance, attribuée à la vaccination.