DISCUSSION
M. Cagny. — Je connaissais quelques-uns des accidents qui se sont produits dans la pratique de la vaccination, et je suis heureux de voir M. Pasteur profiter de la publicité de notre Bulletin pour affirmer l'existence de ces accidents et en donner l'explication. II vient de reconnaitre que ses vaccins n'étaient pas fixés comme il l'avait espéré; nous devons, nous, vétérinaires, imiter sa franchise et reconnaitre que certains des accidents sont le fait de notre...
imprévoyance.
En m’exprimant ainsi, remarquez bien que je n’accuse pas de légèreté ou de manque de précaution ceux de nos confrères qui ont eu des insuccès, je tiens seulement à constater que les choses ne se passent pas dans la pratique comme dans un laboratoire. Celui qui opère dans un laboratoire estle maître des circonstances, il les modifie à son gré, il peut ainsi agir avec une certitude mathématique; celui qui agit dans la pratique n’a aucune action sur les circonstances, il est leur esclave. Ce n’est pas toujours une chose aisée que de vacciner dans une ferme quelques centaines de moutons. Les aides chargés de saisir et de présenter les moutons font une besogne fatigante, qu'ils considèrent comme une corvée. Si des moutons s'échappent avant d’être vaccinés, ils ne voient qu’une chose, c’est que la corvée sera moins longue. Le vétérinaire doit donc en même temps s'assurer qu'il vaccine réellement tous les moutons qu'on lui présente, et que les aides ne laissent échapper aucun mouton. Au bout de deux ou trois heures, il est naturel que, cédant à une certaine fatigue corporelle qui s’accompagne d'engourdissement moral, il ne soit plus lui-mêmeet ne surveille plus aussi exactement ses actes et ceux de ses aides. Cest alors que des moutons peuvent échapper à la vaccination et que des accidents peuvent être constatés plus tard,- soit par le fait de la deuxième vaccination, soit par le fait de l’inoculation naturelle du sang de rate. Pour bien montrer que je ne considère pas comme incapables mes confrères malheureux, je vais citer des faits qui me sont personnels.
IL n’est arrivé un jour, par suite des exigences de la clientèle, de laisser sur des vaches un intervalle de plus de trois semaines entre la première etla deuxième vaccination. J'ai constaté alors, sur presque tous les animaux, un malaise anormal, caractérisé par une diminution d’appétit et de la sécrétion lactée, et sur quelques-uns par des œdèmes beaucoup plus volumineux qu’à l'ordinaire, et cela comparativement à ce que j'avais observé sur des vaches de même àge, de même race, de même provenance et soumises aux mêmes conditions hygiéniques.
Je sais que certains de mes confrères, ayant été obligés de retarder la deuxième vaccinalion sur des moutons, ont eu aussi à constater les inconvénients de leur retard.
Il m'est arrivé, dans les circonstances suivantes, d’inoculer la septicémie en même temps que le vacein. J'avais vacciné d’abord cinquante bœufs et vaches dans une ferme, et je continuais, avec mon confrère V. de D., l’opération sur six cent cinquante moutons dans la même ferme. L’une des seringues qui m'avait été envoyée ne fonctionnait pas bien ; à chaque injection, une partie du liquide refluait au-dessus du piston, sortait par l'extrémité de la seringue et la moitié du liquide restant au-dessus du piston, j'étais obligé de vider la seringue pour la remplir.
Ennuyé de voir se perdre le liquide dont j'avais besoin (je dus ce jour-là renoncer à vacciner une centaine de moutons, faute de vaccin), j'eus l’idée de recueillir ce liquide dans un verre pour le mélanger avec celui des tubes. Mais mes mains, baignées par le vaccin qui s’échappait, étaient en contact avec la laine des moutons, souillée par le suint et la litière, et salissaient la tige de la seringue et ses parois. Je m’aperçus bien vile que le vaccin que je conservais ainsi était un liquide trouble, chargé de matières organiques, et je renonçai à son emploi après quelques vaccinations. Fort heureusement, car sur quelques moutons j'ai pu constater des engorge ments volumineux, et même un mouton mourut au bout de quarante-huit heures. Le berger qui en fit l’ouverture constata que la rate n’était pas gonflée, mais que tout le gigot, correspondant à la piqûre était gâté. Évidemment il y avait eu imprudence de ma part. Que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre.
M. Weber espère que les explications données par M. Pasteur suffiront pour rassurer ceux de nos confrères qui hésitaient à employer son procédé. Au point de vue pratique, il trouve excellente l’idée des vaccinations faites avec garantie.
M. Nocard a peur que des irrégularités sans nombre ne soient commises dans le cas de vaccinations avec garantie, et qu'il ne soit pas possible de constater la cause de la mortalité ni de faire une estimation exacte des animaux.
M. Sanson. — Ceci est une simple question d'assurances, et pour celles-là, comme pour toutes les autres, on saura bien trouver le moyen de faire des enquêtes et des expertises en cas de sinistres. L’idée est bonne, il faut la vulgariser. Il faut avant tout avoir une
statistique assez considérable pour savoir si la prime de 10 centimes proposée par M. Pasteur est suffisante.
M. Pasteur.— Le nombre des animaux vaccinés au premier juin était d'environ trois cent mille, dont vingt-cinq mille bœufs ou vaches, et les pertes ne s’élèvent pas, tant s’en faut, à 30,000 fr., somme représentée par la prime de dix centimes que j'ai proposée.
M. Cagny à insisté sur la nécessité de ne pas laisser échapper de moutons lors de la vaccination; voici un fait très probant à cet égard : l’année dernière, trois cents moutons d’un troupeau ont été vaccinés et huit se sont échappés. On a pules marquer. Depuis cette époque, aucun des vaccinés n’est mort du charbon, et cinq des huit sont morts de cette maladie. Je répète cinq sur huit.
M. Bouley prie M. Pasteur de donner quelques explications sur les critiques faites dernièrement en Italie à sa méthode de vaceination.
M. Pasteur. — Des objections ont été faites en Italie, provenant d’une faute commise par la commission d’expériences de l’École de Turin qui, à l’épreuve du contrôle de l’immunité sur les vaccinés, s’est servie du sang d’un mouton mort depuis plus de vingtquatre heures et qui était à la fois, à son insu, septique et charbonneux. J'ai demandé qu'on renouvelât les expériences dans de meilleures conditions. C’est ce qui a été fait et je crois que, cette fois, l'École de Turin réussira. M. Perroncito, qui a opéré isolément, a toujours obtenu des résultats satisfaisants à ma connaissance.
M. Sanson. —Du moment que la prime de garantie proposée par M. Pasteur est suffisante, il faut propager l’idée. Il y a eu des accidents, mais il ne faut pas s'en effrayer outre mesure. Il faut compter qu'il y en aura toujours, car il faut tenir compte des imperfections de la nature humaine; il n’y a, comme on l’a dit, que dans les laboratoires que l’on peut se mettre au-dessus de toutes les causes de non réussite.
Ainsi nous avions reconnu que la virulence relative de nos vaccins allait constamment en diminuant, de sorte que le même vaccin
employé à un ou deux mois d'intervalle peut donner des résultats différents. Nous avons préparé immédiatement de nouveaux vaccins et ce sont ces derniers qui ont été employés, comme il vient d’être dit, pendant le courant de l’été et de l'automne de l’année 1882. Ceux-ci, avant d’être livrés à la pratique, avaient été essayés sur plusieurs milliers de moutons et plusieurs centaines de vaches ou bœufs. Les résultats ayant été très satisfaisants, ces vaccins furent employés jusqu'au commencement du mois d'octobre 1882. À ce moment, d’après des renseignements qui nous furent donnés par différents vétérinaires, il résulla que le premier vaccin était un peu trop fort et que dans quelques rares troupeaux un certain nombre de moutons avaient suecombé à la suite de l’inoculalion de ce premier vaccin. Quelques vaches ou bœufs présentèrent aussi des œdèmes en général peu graves. Ce premier vaccin avail le grand avantage de vacciner directement et complètement au moins 95 pour 100 des animaux, de sorte que, après la première vaccination, les animaux se trouvaient mis à l'abri du charbon spontané. C’est ce vaccin qui a été employé dans les revaceinations des troupeaux incomplètement vaceinés et les résultats ont été partout excellents. Ce vaccin pourrait done être employé avec grand avantage dans tous les cas où la maladie sévit sur un troupeau, parce qu’alors on arrêterait presque instantanément la mortalité. Quelques animaux pourraient succomber à la suite de l’inoculation, mais il vaudrait mieux courir la chance de perdre même 1 pour 100 des animaux que d'attendre trois semaines environ avant que la vaccination soit complète, comme c’est le cas ordinairement. Pendant ce temps, la mortalité naturelle serait certainement plus grande que celle résultant de linoculation du vaccin. L'origine de ce dernier vaccin est conservée précieusement et il sera expédié à tous les vétérinaires qui en feront la demande. Nous leur conseillons de l’employer dans tous les cas où la maladie spontanée existe au moment de pratiquer la vaccination.
Malgré les avantages présentés par ce vaccin spécial, nous avons cru, à la suite des quelques accidents qui se sont produits, devoir revenir à des vaccins identiques à ceux qui avaient été employés dans le courant de l’été 1881. Pendant toute l’année 1882, dès que nous avons été certains de la diminution de la viru-
FINITÉ RELATIVE DES VACCINS. 295 lence de nos vaccins, nous avons entrepris de nombreuses expériences afin de rechercher les causes de cette diminution de virulence et les conditions dans lesquelles la virulence relative se conserve. Nous avons pu ainsi reproduire, pour ainsi dire mathématiquement, les vaccins employés pendant l'été de l’année 1881. Ces vaccins sont les seuls qui aient servi depuis le mois d'octobre 1882, et jusqu’à ce jour ils n’ont donné lieu à aucun accident. Nulle part il ne nous a été signalé ni mortalité sur les moutons, ni œædème sur les vaches, bœufs ou chevaux. L'année 1882, si elle a donné lieu à quelques mécomptes, a done servi puissamment la cause générale de la vaccination charbonneuse. Aujourd’hui, grâce aux recherches nouvelles et nombreuses qui ont été faites sur la virulence relative des vaccins et sur les condilions de conservation de cette virulence, nous pouvons affirmer que nous sommes en pleine possession de ces conditions, et que dorénavant les quelques insuccès qui ont été signalés ne se reproduiront pas. La condition la plus importante à réaliser pour être assuré du succès est de se servir, autant que possible, de vaccin frais, c’est-à-dire récemment préparé. C'est pour cela que nous avons toujours recommandé à MM. les vétérinaires de ne pas conserver les vaccins chez eux et de les employer le plus tôt possible après qu’ils les ont reçus. Cette recommandation a surtout une grande importance pour le premier vaccin, car nous avons reconnu que le premier vaccin diminuait beaucoup plus rapidement de virulence que le second. Ce dernier peut être conservé avec toutes ses propriélés dans les conditions où on l’expédie pendant au moins trois semaines, de sorte qu’il sera facile dorénavant, sur la demande de MM. les vétérinaires, d’expédier en même temps le premier et le deuxième vaccin. Le premier sera employé immédiatement, le second sera mis au frais, dans une cave par exemple, sans déboucher les tubes, et servira douze ou quinze Jours après.
Pour les vaccins qui ne doivent être employés que très longtemps après la mise en tube, par exemple après deux ou trois mois, il est nécessaire de les préparer dans des conditions particulières assez minutieuses. Nous sommes arrivés à réaliser à peu près rigoureusement ces conditions. Cependant il ne nous est pas encore possible d'affirmer que les vaccins auront exactement les mêmes propriétés
que s’ils étaient frais. Les spores, en effet, en vieillissant, ne paraissent pas avoir la même aptitude à se développer dans le corps des animaux que si elles sont récentes. Lorsqu’elles sont trop vieilles elles ne se développent pas, ne produisent aucun effet. C'est ainsi qu'un vaccin qui, employé à l’état frais, vaceine tous les animaux auxquels on l’inocule, n’en vaccine plus que 90 ou 95 pour 100 après deux mois et 75 ou 80 pour 100 après trois ou quatre mois. Le problème de la conservation intégrale de la virulence du vaccin mis dans des tubes de verre n’est done pas absolument résolu. Je crois même pouvoir ajouter qu'il ne le sera probablement jamais, car jamais on ne fera que des germes vieux tendant vers la mort, aient la même force et la même activité que des germes récents ou des bactéridies adultes en pleine voie de reproduction et de développement.
Je pense done que pour les pays éloignés, pour tous ceux où il faut plus de quinze ou vingt jours avant que le vaccin arrive à destination, 1l serait extrêmement avantageux, pour ne pas dire indispensable, d'établir de petites fabriques destinées à produire des vaccins frais qui seraient expédiés à l’état frais dans toute la région voisine.
Il appartient aux pays intéressés à examiner cette queslion et à faire les essais qui leur paraîtront convenables pour faciliter le développement et la propagation de la vaccination charbonneuse.