PREMIÈRE NOTE
Académie des sciences, 30 avril 1877.
Au mois d'août 1850, M. Rayer, rendant compte des recherches qu'il avait faites en collaboration de M. Davaine sur la contagion de la maladie appelée sang de rate, dit :
QIT y avait en outre dans le sang de petits corps filiformes, ayant » environ le double en longueur du globule sanguin. Ces petits corps » n’offraient point de mouvement spontané. »
Telle est, quoiqu’on l’ait souvent contesté, la date véritable de la première observation sur les corps bactériformes dans la maladie charbonneuse. J'ai donné aux recherches bibliographiques sur ce point d'histoire de la science une attention minutieuse, parce que M. Davaine, qui a été, par ses travaux sur le charbon et la septicémie, l’un des promoteurs les plus autorisés des questions que soulève aujourd'hui en médecine et en chirurgie le rôle des éléments figurés microscopiques, nous à appris que, s’il était revenu en 1863 sur son observation de 1850, c’était à la suite des réflexions que lui avait suggérées la lecture de ma communication de 1861 sur la fermentation butyrique. J’annonçais alors à l’Académie que le ferment de cette fermentation, loin d’être une matière albuminoïde en voie de décomposition spontanée, comme on le croyait, était formé par des vibrions qui offrent les plus grandes anaiogies
avec les corps filiformes du sang des animaux charbonneux.
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A cette même époque de 1863, une autre circonstance dut aiguillonner la sagacité de M. Davaine, quoique à son insu peut-être. Je venais de démontrer (20 avril 1863) que dans l’état de santé le corps des animaux est fermé à toute introduction de germes extérieurs. J'avais réussi à extraire de l’intérieur du corps, à l’abri des poussières atmosphériques et de leurs germes, du sang et de l’urine, et ces liquides s'étaient conservés sans manifester la moindre putréfaction au contact de l'air pur.
Peu d’années après, je reconnus qu'une des affections les plus graves du ver à soie était la conséquence de la fermentation anormale de la feuille de mürier dans le canal intestinal, fermentation produite par des organismes divers, et notamment par ces mêmes vibrions, agents actifs de la putréfaction des matières animales. Au sujet de ces vibrions et de leurs germes, je vis alors qu'il existe chez ces petits êtres une sorte de parthénogénèse. Après qu'ils se sont reproduits pendant un certain temps par division spontanée, on voit apparaître çà et là dans leur substance, jusque-là translucide et homogène en apparence, un ou plusieurs corpuscules plus réfringents que le restant du corps. Gelui-ci se résorbe peu à peu autour de ces noyaux.
Dès lors, à la place de la multitude de petits bätonnets simples ou articulés en voie de division spontanée qui composent un champ de vibrions baguettes, on ne rencontre plus qu’un amas de points brillants, une poussière de petits grains de 1 à 2 millièmes de millimètre de diamètre. J'ai montré que ces corpuscules peuvent subir une dessiccation prolongée sans périr, et que la poussière infectieuse qui en résulte, répandue artificiellement sur la feuille de mürier, peut aller faire fermenter celle-ci dans le canal intestinal et provoquer la maladie et la mort de l’insecte (voy. p. 168, 256 et planche, p. 228, du tome I* de mes Etudes sur la maladie des vers à Soie).
Dans un mémoire remarquable publié en 1876, le docteur Koch aconstaté que les petits corps filiformes découverts par M. Davaine peuvent passer à l’état de corpuscules brillants après s’être reproduits par scission, puis se résorber comme je viens de le dire pour les vibrions, et que ces corpuscules peuvent régénérer dans le sérum et l'humeur de l’œil les petites baguettes pleines, et, de
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même que dans la maladie dite flacherie des vers à soie, on doit penser que ces corpuscules peuvent passer d’une année à l’autre sans périr, prêts à propager le mal. C’est l'opinion du docteurKoch.
Malgré les observations si précises de M. Davaine et du docteur Koch, les esprits sont encore partagés au sujet de la véritable étiologie du charbon. La contradiction sur ce point se rattache à des discussions d’un caractère plus général dont je dois dire quelques mots. L’attention des médecins ayant été appelée à diverses reprises, depuis une vingtaine d'années, sur le rôle des infiniment petits, il est arrivé qu'on à étendu outre mesure et prématurément les conséquences des faits acquis. Or les exagérations des idées nouvelles amènent infailliblement une réaction qui, elle-même, allant au delà de la vérité, jette la défaveur sur ce que ces idées nouvelles ont de juste et de fécond. Ceux qui suivent attentivement le . mouvement médical actuel touchant ces questions, à l'étranger el en France, doivent reconnaître à divers symptômes, et comme contre- coup des exagérations dont je parle, que plusieurs médecins ou chirurgiens sont portés à douter que certaines maladies puissent être dues à des organismes microscopiques. Tout récemment, un critique judicieux, rendant compte d’une nouvelle édition d’un Traité de microscopie, disait :
€... On a remanié ce qui a trait aux maladies parasitaires et prin- » cipalement au rôle des infusoires, vibrions et bactéries. Les auteurs » estiment que l’on a singulièrement abusé de l’existence et du rôle de » ces êtres animés, et que jamais ils ne devront être considérés comme » donnant naissance aux maladies infectieuses. C’est tout au plus si leur » développement peut imprimer à l’évolution d’une maladie de ce genre
» un caractère spécial, et si l’on est en droit de les considérer comme » les agents de certaines complications de ces maladies. »
Le savant critique ajoute :
« Ces idées sont conformes à celles que M. Paul Bert a récemment » exprimées. »
Les effets parfois surprenants des pansements célèbres du docteur D: Lister et de M. Alphonse Guérin ne reçoivent pas de ceux qui en sont le plus partisans une explication conforme à celle qu’en donnent les auteurs mêmes de ces pansements. Pour ce qui est du pansement de M. Alphonse Guérin, l’Académie en a eu la preuve
dans le Rapport que lui fit, en 1875, notre savant confrère, M. Gosselin.
Ces questions se compliquent encore lorsqu'on les envisage à un autre point de vue. La question de la génération spontanée s'est transportée en effet dans le domaine médical, surtout en ce qui concerne les maladies contagieuses. Un membre de l’Académie de médecine écrivait naguère :
« La maladie est en nous, de nous, par nous. »
Tout serait donc spontané en pathologie. Une autre école proclame, au contraire, que beaucoup de maladies sont toujours et nécessairement transmises. Quel intérêt immense n’y aurait-il pas à sortir de ces incertitudes!
Depuis longtemps je suis tourmenté du désir d'aborder l’examen de quelques-uns des graves problèmes que soulèvent les doutes qui précèdent. Mais, étranger aux connaissances médicales et vétérinaires, J'ai hésité jusqu’à présent, par la crainte de mon insuffisance. Il me fallait, en outre, un collaborateur courageux et dévoué que j'ai trouvé heureusement dans un des anciens élèves de l'École normale, M. Joubert, professeur très distingué du Collège Rollin.
Existe-t-il une maladie ayant les caractères du sang de rate ou du charbon qui soit causée par le développement dans le sang des animaux des petits corps filiformes ou bactéridies que M. Davaine a découverts le premier en 1850? Cette maladie doit-elle être attribuée en tout ou en partie à une substance de la nature des virus ? En un mot, est-il possible d’écarter, touchant la maladie charbonneuse, les doutes et les contradictions dont je parlais tout à l'heure au sujet des organismes microscopiques ? Tel est l’objet de cette première communication.
On comprend aisément la difficulté du sujet. Voici une goutte de sang charbonneux : elle contient des globules rouges plus ou moins agelutinés coulant comme une gelée un peu fluide, des globules blancs en nombre plus grand que dans le même sang normal et des filaments qui nagent dans le sérum limpide.
On introduit la goutte sous la peau d’un cochon d'Inde, d’un lapin, d’un mouton, d’une vache, d’un cheval, et Panimal meurt
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en vingt-quatre ou quarante-huit heures, dans trois ou quatre jours au plus, et tout son sang offre les caractères physiques et virulents de la première goutte inoculée. Est-ce la bactéridie qui a agi, ou les autres éléments solides ou liquides qui l’accompagnent et qui se reproduisent comme elle dans l’économie? M. Paul Bert dit :
« Je puis faire périr la bactéridie dans la goutte de sang par l’oxygène » comprimé, inoculer ce qui reste et reproduire la maladie et la mort » sans que la bactéridie se montre. Donc les bactéridies ne sont ni la » cause ni l’effet nécessaire de la maladie charbonneuse. Celle-ci est due » à un virus. » (Société de biologie, séance du 13 janvier 1877.)
Le sang d’un animal, disais-je tout à l'heure, exposé à l’air pur, c’est-à-dire privé de toute particule solide, vivante, ne se putréfie pas aux plus hautes températures de l'atmosphère, et ne donne naissance à aucun organisme quelconque. Dès lors, une première question se présente à l'esprit : abstraction faite de la bactéridie, le sang des animaux charbonneux a-t-il encore cette pureté extraordinaire des liquides de l’économie? En d’autres termes, la bactéridie est-elle le seul organisme qui existe dans le sang du charbon proprement dit? L'expérience répond affirmativement. Si le sang est extrait du corps de l’animal charbonneux par des procédés semblables à ceux que j'ai employés jadis pour constater que le sang de l’économie est pur, on constate que ce sang charbonneux est imputrescible et que la bactéridie seule peut continuer de s’y développer. En conséquence, il devient facile d’avoir la bactéridie à l’état de pureté, de la cultiver dans ces conditions, hors du corps de l’animal, dans des liquides quelconques, à la seule condition que ceux-ci soient appropriés à sa nutrition, et de la conserver indéfiniment, toujours pure, dans des cultures successives et variées, comme on cultive purs les moisissures, les vibrions et en général les divers ferments organisés.
A l’origine de nos observations actuelles, et une seule fois, nous avons fait venir de Chartres, par l’intermédiaire d’un habile vétérinaire de cette ville, M. Boutet, un peu de sang charbonneux. Depuis lors, la bactéridie, sans cesse cultivée, a passé maintes et maintes fois de nos vases de verre dans d’autres vases pareils ou dans le corps d’animaux qu’elle a infectés, sans que sa pureté ait
été un seul jour compromise. Si cela était nécessaire, nous pourrions préparer des kilogrammes de la bactéridie charbonneuse en quelques heures en nous servant de liquides artificiels et morts, si l’on peut ainsi parler.
Tous les liquides nourriciers des êtres inférieurs peuvent être utilisés, même, à la rigueur, les liquides artificiels et minéraux. Mais un de ceux qui conviennent le mieux pour cet objet, à cause de la facilité avec laquelle on peut se le procurer rapidement et pur, en quantité quelconque, est l’urine rendue neutre ou un peu alcaline.
Ces faits et les méthodes qu’ils suggèrent vont nous servir à résoudre les questions que nous nous sommes posées, à savoir s’il faut attribuer les effets du charbon à la bactéridie ou à un virus. Dans la solution minérale et artificielle que j’ai employée autrefois pour la culture des ferments, composée de cendres de levure, de tartrate d’ammoniaque et de sucre, semons, dans des conditions de pureté irréprochable, une infiniment petite quantité de sang charbonneux : dans ce premier milieu prélevons une goutte pour semence nouvelle dans lurine, de celle-ci passons à une urine nouvelle, et ainsi de suite pendant des mois entiers, puis inoculons les bactéridies des dernières cultures. Ces bactéridies ont exercé leurs ravages avec toute l'efficacité du sang charbonneux lui-même : l’expérience ne nous a laissé aucune incertitude à cet égard. On ne saurait donc douter que la virulence du sang charbonneux n’appartient en aucune manière ni aux globules rouges poisseux, ni aux globules blancs, puisque nos cultures, par leurs répétitions suecessives indéfinies, ont dû éteindre absolument dans les dernières cultures la présence des globules rouges et blancs déposés en quan üté si faible dans la première culture.
Ce qui précède laisse entières les hypothèses d’une substance diastasique soluble ou d’un virus à granulations microscopiques. Un ferment diastasique soluble pourrait être un produit de la bactéridie, se régénérer, par conséquent, en même temps que celle-ci, et se trouver dès lors dans la dernière comme dans la première culture. À l’égard de la présence d’un virus, et tant la nature de ces derniers est encore obscure et mystérieuse, on peut, à la rigueur, faire une hypothèse analogue. La bactéridie pourrait le
CHARBON ET SEPTICÉMIE. 23 produire, ou ce virus lui-même, après avoir eu sa première origine dans le sang charbonneux, pourrait se reproduire à la façon d’un organisme.
Les expériences suivantes écartent complètement la première hypothèse, celle d’un ferment soluble. Qu'on vienne à filtrer les liquides des cultures chargées de bactéridies ou le sang charbonneux lui-même, pris sur l’animal charbonneux qui vient de mourir, et qu'on inocule simultanément lesliquides non filtrés etces mêmes liquides filtrés, on constate que l’inoculation d’une goutte du liquide charbonneux avant la filtration amène rapidement la mort, tandis que linoculation de dix, vingt, trente, quarante et quatrevingts gouttes du liquide filtré est absolument sans effet. Sans aucun doute, si cette expérience si simple et si probante n’a jamais été faite, c’est que la filtration dont je parle est une opération des plus délicates et des plus difficiles. Les moyens ordinaires sont tout à fait inefficaces; il s'agit de filtrer, en effet, des liquides tenant en suspension des filaments et des germes dont les plus petits n'ont pas plus d’un millième de millimètre de diamètre. Après bien des essais infructueux, nous y sommes arrivés avec une perfection qui ne laisse rien à désirer.
Ces expériences de filtration éloignent complètement l’idée que le sang charbonneux ou la bactéridie puissent porter avec eux une substance virulente soluble, mais il reste encore l'hypothèse, bien invraisemblable il est vrai, que dans les cultures un virus a pu se reproduire en même temps que la bactéridie, virus chargé de corpuscules microscopiques, lesquels seraient arrêtés par les matières filtrantes, en même temps que les globules du sang et les bactéridies. On se rappelle que M. Chauveau a annoncé que les virus n’agissent que par les particules solides qu’ils tiennent en suspension. Ce nouveau doute ne peut tenir devant l'observation attentive des cultures dans l'urine neutre ou légèrement alcaline. Ce liquide peut être obtenu dans un état de limpidité extraordinaire. Or voici comment se présente le développement des bactéridies dans ce liquide après qu’il a été ensemencé. Du jour au lendemain, plus rapidement même, on voit la bactéridie se multiplier en filaments, tout enchevêtrés, cotonneux, sans que le liquide, dans les intervalles des filaments, soit le moins du monde obscurci, et sans que le
microscope puisse faire découvrir dans ce liquide lemoindre corpuscule organisé ou amorphe, si ce n’est les longs fils de la bactéridie.
En résumé, la bactéridie peut se multiplier dans des liquides artificiels, indéfiniment, sans perdre son action sur l’économie, et il est impossible d'admettre que, dans ces conditions, elle soit accompagnée d’une substance soluble ou d’un virus, partageant avec elle la cause des effets du sang de rate ou de la maladie charbonneuse proprement dite.
Nous espérons donner bientôt la véritable interprétation des expériences de M. Paul Bert.
Bien des questions sont encore à résoudre concernant la maladie charbonneuse, sans compter celles qui se rapportent aux moyens préventifs ou curatifs du mal et à l'habitat d'origine de la bactéridie. Nous avons la confiance que les méthodes dont nous faisons usage nous permettront de les résoudre.