LA VIE ÉTAIT REGLEE D'U>~E FAÇON 1MMTTABLE DAXS LA LIBRAIRIE DODICAT
Amélie était la personne du monde la plus méthodique, la plus strictement attachée à ses coutumes. Elle n'avait pas eu de peine à discipliner de la même sorte son timide époux, qui ne pouvait, certes, passer, à première vue, pour un esprit indépendant et un tantinet révolutionnaire.
Heures du lever, heures des repas, heures du coucher, toutes les heures étaient militairement écoutées dès qu'elles sonnaient au lourd cartel de bronze qui paradait dans la salle à manger.
Elodie et le petit commis, malgré leur jeunesse, avaient été, eux aussi, enrégimentés par l'impitoyable maîtresse de maison.
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Souvent, le commis, pour arriver à l'heure, devait engloutir à grosses bouchées le croissant qu'il prenait des mains de Mme Vicaire, la boulangère du théâtre, comme on l'appelait, parce qu'elle fournissait, à quatre heures, des petits pains chauds à messieurs les comédiens et à mesdames les comédiennes.
Et ce tableau de travail, farouchement suivi par toute la librairie Dodicat, produisait les meilleurs effets même dans l'esprit des habituels fournisseurs.
C'est ainsi que le boulanger, le laitier, le boucher se présentaient à des moments précis, toujours les mêmes, qu'apportaient les jours; et, à table, l'ordonnance même des plats ne variait pas pour toutes les semaines. Les saisons seules pouvaient quelque peu violenter le choix établi des mets: et encore, d'année en année, tout se reproduisait de la même façon, toujours, immuablement.
Aristide apprécia vite cette façon de faire. Ainsi, nul imprévu, nulle de ces surprises qui lassent et énervent. Tel jour de la semaine, on sait d'avance à quoi s'en tenir; c'est parfait! Excellente régula-
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ité de la vie qui laissait au libraire tout l'esprit ibre pour relire ses bouquins, pour préparer quelle long travail qu'il présenterait un jour, non ;ans quelque fierté, à l'appréciation de messieurs es membres de l'Académie tourangelle.
Et Amélie, très forte, y gagnait la paix, la paix otale.
Ainsi, elle tenait Aristide à distance; car, bien mtendu, elle avait tout de suite dosé les expanions conjugales du petit homme. Il s'était bien, au lébut, rebiffé, ou, du moins, il avait risqué quelles timides observations: mais la farouche épouse ivait d'une telle voix couvert les observations l'Aristide qu'il s'était retiré en mauvais ordre, >attu et mécontent.
Puis le temps, bientôt, avait tout arrangé; et la ibrairie Dodicat offrait présentement l'exemple l'une maison modèle, dont les rouages, parfaitement huilés, permettent un fonctionnement agréale et de tout repos.
Dans ces conditions, pas de ces pannes ridiules qui immobilisent pendant des heures; pas de es petits ennuis qui agacent à la longue le chauf- ?ur le plus patient, parti, par exemple, de Paris
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pour aller déjeuner au Havre, et que des riens conduisent, la nuit tombée, à peine à Rouen. Non 1 la librairie Dodicat était, si l'on peut dire, une machine parfaitement au point, une machine de concours, une machine de Salon ?
Tout le monde se trouvait bien dedans. Cela, on pouvait aisément le constater.
La bonne, la première, une femme de cinquante ans, qui avait été autrefois sage-femme, se félicitait tous les jours d'être tombée dans une telle Thébaïde ! Enfin ! il y avait donc une maison où les sauces ne risquaient pas de tourner sous les perpétuels coups de vent d'une maîtresse affairée, bousculante et trépidante ! On rencontrait donc quelquefois des patrons amènes et courtois !
La jeune Elodie, aussi, était contente.
Dans la petite chambre blanche, sous le toit, où elle avait accumulé des bibelots niais, tels que figurines, vases à fleurs, etc., gagnés aux tournevires des foires, elle voyait s'écouler les jours avec kl placidité d'une oisonne à laquelle on n'arrache pas les plumes du ventre. Et quant au commis, le jeune Bondon, s'il regrettait, parfois, par les beaux soleils, de n'aller point s'amuser à la cam-
pagne, il se disait, pour patienter, que, certes, .es jeunes potaches de son âge sont bien plus nalheureux, enfermés entre les quatres murs d'un ycée.
La librairie Dodicat offrait donc, incontestablement, un nid douillet et sûr à toute âme jusqu'à ?e jour sacquebutée par les injustices du sort.
C'est dans ce nid. ouaté à souhait, que Truffailin allait se pelotonner, décidé à n'en plus sortir jue pour les répétitions et les représentations au *rand Théâtre municipal.
AMÉLIE CONNAIT DES JOt'RS SOMBRES.
Dès que le comédien, d'ailleurs, apparaissait, Amélie ne manquait pas de se dire que c'était pour elle, assurément, qu'il se montrait aussi assidu; et elle entretenait son bonheur avec les ménagements les plus doux, les plus circonspects.
Quelle joie, lorsque, le soir, sous la lampe, les fois qu'il ne jouait pas, on entamait une partie de cartes, de dominos ou un loto qui permettait à tous de débiter les plus délicieux et les plus surannés des calembours ! Quel bonheur, quand Amélie, l'œil attendri, le reposait sur la face béate de son comédien î
Elodie préparait le thé, les petits gâteaux; et la bonne soirée se déroulait dans les nuages de fumée de la pipe de Truffaldin, — une belle pipe en écume, cadeau d'Amélie, et qui représentait une main de femme tenant un œuf.
Aristide et Truffaldin devinrent bientôt de véritables amis.
Pour un oui, pour un non, le comédien, dans la journée, entra bientôt dans la boutique; et, sans gêne, il s'installait près de la caisse, causait à en étourdir, après avoir tiré en signe d'amitié une des oreilles du jeune Bondon.
Vite, Amélie descendait alors de sa chambre, et on faisait des projets pour passer agréablement l'hiver qui se signalait déjà, car. à la Toussaint, il neigea abondamment.
— Vous savez, monsieur Truffaldin, disait Amélie, onctueusement, une tasse de thé bien chaude vous attend toujours !
— Avec grand merci, chère madame ! répondait le comédien.
— Notre ami sait bien qu'il est ici comme chez lui ! ajoutait .Aristide, gentiment.
Mais alors Truffaldin accorda beaucoup moins
de rendez-vous à la libraire, et cela enragea la voluptueuse Amélie. Elle dut se contenter trop souvent de quelques baisers échangés à la dérobée. Ce n'était pas tenable !
Un jour, se trouvant seule avec Truffaldin, elle essaya de l'écarter un peu de la librairie.
— Songez, mon ami, quel supplice est le mien ! lui dit-elle. Vous voir, vous entendre et ne pas vous presser sur mon cœur !
— Je comprends bien, ma chérie ! ripostait le comédien. Mais, ne vaut-il pas mieux nous voir tous les jours ainsi, plutôt que dans des rendezvous pris sur notre temps à chacun de nous; et, de plus, je suis un homme d'intérieur, moi, tu le sais bien ! Je n'aime guère ces chambres d'hôtel où nous nous retrouvions jadis ! Ma dignité... !
— Eh ! que vient faire ici votre dignité 1 reprenait l'amoureuse libraire. Parlons de notre amour. Je suis au supplice, moi ! Croyez-vous qu'il soit drôle pour moi de vous voir en tête à tête avec Aristide, plongés tous deux dans les méditations que suggère le jeu de dames ? Mettez-vous à ma place, mon ami !
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— Mais, chère amie, je suis ainsi toujours près de toi, voyons !
— Ce n'est pas comme cela que je vous voudrais !
— Et comment donc me voudrais-tu ?
— Sur mon cœur ! vous ai-je dit.
— Mon Dieu ! chère amie, comme tu compliques tout ! L'amour doit être simple !
— Pas du tout, Truffaldin ! et vous me faites beaucoup de peine en disant cela.
— Vraiment ! Je ne désire pourtant point être la cause de ton infortune !
— Aimez-moi, alors ! aimez-moi !
— Mais je vous aime, chère amie !
— Oh ! pas comme cela !
— Et comment ?
— Mais avec fougue, avec emportement, avec rage !
— Ahî
— Oui 1 je sens en moi, quand je suis près de toi, l'âme de toutes les héroïnes d'amour : je suis Béatrice, la Fornarina, Juliette et Marguerite !
— Pourvu que tu ne sois pas Messaline ! ricanait Truffaldin.
— Mais si ! Je suis Messaline ! Je suis Lucrèce Borgia !
— Diable ! gare aux meurtres !
— Ah ! ne plaisantez pas, mon ami ! Je suis ane femme à bout de forces !
— Pourtant, tu te portes bien !
— Vous ricanez ! Ah ! mon Dieu ! faites qu'il souffre comme moi !
— Grand merci !
— C'est vrai, mon ami ! Je suis outrée ! — ■ Embrasse-moi, va !
— Tiens ! tiens ! et je me donne toute ! grand méchant, va !
Et la libraire s'effondrait sur la poitrine de son amant.