A QUOI AMELIE DOD1CAT PASSAIT SES APRES-MIDI
Aussitôt le repas terminé, Amélie renvoyait sa fille dans le salon, à son piano; et elle-même montait dans sa chambre, au premier étage.
Elle avançait alors près de la fenêtre un fauteuil à oreillettes; et elle s'y installait, douillettement, après avoir préalablement paré devant une glace sa figure qu'elle croyait irrésistible.
Par tous tes temps, Amélie s'asseyait ainsi devant sa fenêtre.
Qu'y faisait-elle alors? Y lisait-elle les derniers romans envoyés à son époux par les éditeurs de Paris ? ou, plus simplement, somnolait-elle en songeant au placide et benêt individu qu'elle avait
épousé, et qui ne lui donnait aucune joie ? Non 1 tout simplement, Amélie guettait l'entrée et la sortie des acteurs du Théâtre municipal, dont la petite porte à eux réservée se trouvait, précisément, en face d'elle, devant sa fenêtre.
Il convient de dire qu'Amélie, dans sa masse imposante, cachait une petite âme falote, bizarre, puérile, éprise de romanesque; et cette âme-ià jouait les pires tours au corps qui la contenait. Elle tirait de lui les choses les plus grotesques, comme de lui ordonner de baller aux fêtes, de susurrer des chansons sentimentales, de se laisser prendre aux compliments les plus sots pourvu qu'ils fussent choisis et entourés de fioritures. Ah ! oui, la petite âme sacquebutait dur le corps. Elle lui faisait exécuter des idées bizarres; et la pauvre Amélie suait, soufflait, s'agitait, ne sachant souvent quel démon la poussait ainsi.
Cette petite âme avait vite senti encore que le prosaïque Aristide était un insuffisant comparse, qu'il n'était capable d'aucun beau geste; alors, sans plus tarder, elle avait nettement décidé de considérer le piètre libraire comme un double zéro.
Mais ce jour-là, il y avait certainement grande
répétition au Théâtre municipal, car Amélie vit les acteurs arriver, en nombre, se grouper et causer, avant d'entrer par leur petite porte. C'est donc que le bruit lancé hier par la ville se confirmait : à savoir que le directeur allait présenter aux Tourangeaux, peu friands en général de spectacles, 'e dessus du panier du répertoire dramatique et lyrique. Assez, en effet, de ces tournées « à la graisse d'oiseau mort » qui pompaient la ville puis qui disparaissaient, laissant la salle aux trois quarts vide pour les représentations ordinaires.
Rien n'est amusant et pittoresque, d'ailleurs, comme l'ensemble des acteurs de province. Même s'ils ont de durs moments à subir, ils affectent un air résolu et de bonne humeur. C'est qu'ils se savent très regardés. Alors il faut se camper et se montrer toujours en beauté !
Amélie, l'œil à l'affût, contemplait les acteurs avec frénésie. Elle les connaissait par leurs noms : ils s'interpellaient souvent devant la petite porte; et tout l'amusait : leurs costumes hétéroclites, complets à carreaux qu'on ne voit qu'en province, et chapeaux de femmes qui sont d'une bizarrerie folle.