TE CHARIOT F.E
Amélie regardent tout cela, les v ux Jixes el les < «reilles aux aguets.
Les deux troupes d'acteurs, la lyrique et la dramatique, mêmement, du reste, l'enchantaient. La
belle vie heureuse que devaient mener ces comédiens ! la belle vie d'aventures et de conquêtes !
Combien de fois elle-même avait frémi, pleuré, chanté avec eux quand ils incarnaient les magnifiques rôles des grands répertoires-
N'avait-elle pas été Juliette, Phèdre, Andromaque, la Dame aux Camélias, Marguerite de la Tour de Ncsles et Lygie, de la Vestale ?
Dans chaque rôle , n'avait-elle pas compris les élans les plus ardents de la passion?
Comme son cœur bondissait lorsque, tout au bord de la loge et offerte comme une énorme pivoine, elle recevait par hasard un coup d'œil du chanteur ou du comédien en scène, las de regarder le trou du souffleur ! Bien certainement, c'était pour elle toutes les œillades qu'il détachait maintenant, et tous les sourires !
Elle en ressentait la brûlure jusqu'au plus profond d'elle-même et elle était alors suprêmement heureuse. Ah ! il n'existait guère, pendant ce
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temps-là, le pauvre Aristide, d'ailleurs toujours relégué au fond de la loge, derrière tous les invités, et qui, du reste, s'ennuyait fort d'entendre tous ces accents dramatiques et lyriques; car il ne goûtait que le comique de Molière et la passion de Corneille.
Parmi tous ces héros de tréteaux, Amélie avait longtemps hésité à arrêter son choix; elle avait papillonné de l'un à l'autre « cabot »; puis enfin, se décidant, c'était le faciès du célèbre, de l'illustre, du divin comédien Truffaldin, déjà la coqueluche de la ville, qui l'avait conquise.
Alors elle sut bientôt, à une minute près, à quelle heure régulière il venait au théâtre, à quelle heure il en sortait; et la biche amoureuse qui attend, au détour du hallier. le cerf, n'eut jamais expression plus tendre que celle dont se para désormais Amélie pour tâcher de séduire par la fenêtre l'incomparable élu.
COMMENT AMELIE DODICAT « CONNUT » ENFIN L'ILLUSTRE COMÉDIEN TEUFFALDIN.
— Elodie, tu ne m'attendras pas ce soir pour te coucher; je rentrerai tard, sans doute ! dit *\mélie, apparaissant dans un costume triomphal et parée comme une châsse.
— Comme vous êtes belle ce soir, ma tante ! dit la jeune fille. Vous allez au théâtre ?
— Oui, j'accompagne les Dunod qui ont bien voulu m'offrir une place dans leur loge.
— Que va-t-on jouer, ma tante ?
Amélie s'effara.
— Comment, petite sotte, tu ne songes même pas à regarder l'affiche du jour qui te crève pour-
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tant les yeux puisqu'elle est juste en face de dos fenêtres ! Ali ! tu es bien la nièce à ce pauvre Aristide ! Mais on va jouer Carmin do, Bergerac, le triomphe de noire grand Tmffaldin ! Il me le disait encore lui-même, hier!
Amélie mentait sur ce dernier point. Mais l'effet était produit.
— Comment, ma tante, questionna la jeune fille surprise et émue ? Vous connaissez M. Truffaldin et vous ne me l'avez jamais dit ?
— Si je le connais, je crois bien ! et la dame se rengorgea. Ah ! l'admirable acteur, et d'une générosité et d'un charme ! Ah ! ma pauve enfant, cela me change bien de ton oncle, ce grognon insupportable !...
— Oh ! ma tante ! fit Elodie.
— Oui, je sais que tu soutiens ton oncle!
— Mais non, ma tante ! Mais songez que ses livres le rendent forcément sérieux, plus peut-être qu'il ne le faudrait, j'en conviens !
— C'est bien heureux que tu en conviennes ! Si tu crois que c'est gai de vivre avec un bonhomme pareil, tu te trompes ! Je voudrais, Elodie, te voir à ma place 1
— Oh! ma tante, je tomberai peut être .sur un mari moins agréable encore.
— Ta ! ta ! ta ! quand tu en seras là: c'est moi qui te le choisirai !
— Entendu, ma tante !
Amélie, préoccupée, fit pouffer sa robe. Elle bruissa.
— Ah ! la vie ne serait pas drôle si on ne se donnait pas parfois du bon temps, et avec des gens de la bonne société.
— Les comédiens, remarqua Elodie, voilà des gens qui ont l'air d'être de bonne compagnie.
— Ah! oui, s'exclama Amélie au comble de l'enthousiasme. Des gens toujours gais, heureux! Il n'y a qu'à les voir dans la rue, au café, partout : toujours en fête, toujours en parties de plaisir ! M. Dunod, qui connaît bien les comédiens, disait l'autre jour que c'étaient de vrais sacripants, toujours en bombance ! Ah ! je les envie !
Et Amélie, ce disant, pirouetta, ravie de plus en plus du frou-frou de sa robe. Elle se trouvait belle. Elle ferma tout à coup les yeux peur « mieux savourer son bonheur » ; puis elle demanda à Elodie son éventail.
Ensuite elle dit :
— Nous allons occuper l'avant-scène de droite, ma chère ! Bien certainement, l'illustre Truffaldin tournera souvent les yeux vers nous.
Elle se dirigea vers la porte, puis elle revint sur ses pas.
— Ah ! j'oubliais ma bonbonnière ! Remplis-la, Elodie, Mme Dunod est une pie-grièche qui adore les confiseries. Un drôle de goût, ma foi ! Moi, j'aime mieux les compliments !
Amélie s'admirait devant sa glace. Elle demanda :
— Alors, je te plais ?
— Oh ! oui, ma tante, beaucoup !
— Chère mignonne!...
Elle fit quelques pas.
— A ce soir, ma chérie !
— Avez-vous prévenu mon oncle ? demanda Elodie, subitement inquiète.
— Ah ! non, par exemple ! en voilà une idée ! Elodie s'enhardit.
— C'est qu'il aime bien savoir où vous allez, ma tante; et si vous avez mis devant lui votre robe de soirée 1
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— Eh bien, cette fois ! dit Amélie, en ouvrant et en refermant rageusement les branches de son éventail, il se passera de savoir où je vais 1 Et tu me promets de ne pas le lui dire ?
— Je vous le promets, ma tante 1
— Alors, au revoir, chère petite l
— Au revoir, ma tante 1
Amélie n'avait qu'à traverser la rue pour être dans ce lieu tout pavoisé de lumière qui était pour elle un coin du paradis. Comme elle ne voulait pas arriver trop à l'avance, elle remonta dans sa chambre, et elle y attendit la demie de huit heures.
A huit heures et demie tapant, elle redescendit et sortit majestueusement.
La foule assiégeait déjà les guichets. C'était un gros succès. L'aristocratie tourangelle qui boude d'ordinaire le Théâtre municipal s'y trouvait ce soir-là représentée par quelques vieux hérons escortés de pintades en « peau ». Toute la bourgeoisie y figurait. Le peuple enfin y avait envoyé ses plus bruyants délégués.
On se pressait avec fracas aux fauteuils et dans les loges.
Amélie eut un éblouissemenl mêlé d'orgueil
quand, ayant rejoint les Dunod, elle fut priée de s'asseoir au bord de son box. Toutes les lumières, toutes les pierreries des bijoux incendièrent son esprit. Subitement, elle se crut transportée en quelque palais enchanté; et sa pauvre boutique de la rue de la Sellerie, son pitoyable époux, tout cela était bien évanoui. Elle aussi, elle était une grande dame; et elle se dilatait, minaudait, toute craquante dans la robe de soie qui la sanglait.
Après une ouverture saccagée par l'orchestre, le rideau se leva. Quelle apothéose ! Qu'elle était encore plus loin, Amélie Dodicat ! Le ronron des vers la berça voluptueusement, et elle s'abandonna, pâmée. Toutes les salles de théâtre ont de ces grosses dames qui meurent ainsi d'une petite mort douce et lente.
Cyrano Trufïaldin fit son entrée : tous les yeux se fixèrent instantanément sur lui. 11 avait une de ces mines comiques que le populaire appelle une joyeuse pleine lune; mais ce qui le désolait, malgré son superbe orgueil, c'est qu'il était trop petit et trop gras. Il essayait bien de racheter ces tares physiques en se rehaussant de talons très
hauts et eu se serrant à en perdre le souftle, mais il n'arrivait qu'à se rendre plus grotesque. Une intarissable faconde, seule, le sauvait, aux yeux des âmes simples.
Amélie avait une de ces âmes-là. Elle adora tout de suite Truffaldin; et quand le rideau tomba pour la dernière fois, c'était fait : Amélie était conquise.
En sortant du théâtre, la nuit l'enveloppa, une tristesse la saisit. Heureusement, M. Dunod, un bon viveur, en dissipa un peu l'âpreté en proposant un souper froid au café Molière.
Des gens étaient déjà installés devant des bocks et des assiettes à l'anglaise, que le garçon, en une preste manœuvre, faisait glisser juste devant le client. Pour Amélie, ce fut encore, ce spectacle, l'entrée dans un monde nouveau. Toutes les légendes de la « fête parisienne », toutes les bêtises cent fois rééditées envahirent son cerveau. Il lui sembla qu'elle était devenue une de ces femmes dont la galanterie célèbre le nom; et elle se composa une mine impertinente qui fut on ne peut plus réjouissante.
D'ailleurs, on s'animait. Les propos sur Cyrano
de Bergerac s'échangeaient de table à table. Tous s'accordaient à vanter le talent de Truffaldin, sa verve, son génie.
— Vous avez entendu, hein, comme il l'a dite, la fameuse tirade ?
— Et la scène du balcon ?
— Merveilleux!
— Quel organe 1
— Quel physique !
Tous ces propos que murmuraient des bouches pâmées, Amélie les encaissait comme des louis d'or et son âme en était ravie.
Ah ! voir cet homme à la ville, tout près de soi, lui parler, entendre pour soi seule ces lèvres divines susurrer des mots d'amour ! quelle joie ! quel bonheur ! mais aussi quel rêve ! Il était fou d'en attendre la réalisation.
— Où êtes-vous, Madame Amélie ?
C'était la voix de M. Dunod, qui s'empiffrait de jambon. — Encore au théâtre, hein ? Ah ! ces femmes, dès qu'on leur en fait goûter, il n'y a plus moyen de les calmer ! Allez 1 mangez un bon morceau et dégustez-moi cette bière 1
On criait, maintenant, dans le café, on s'échauf-
LE CHAEIOT ERRAXT 193
fait. Deux ou trois détonations révélèrent que des soupeurs sablaient le Champagne. C'était la grande vie !
Ah ! comme elle était de plus en plus loin, la boutique de la librairie !
Mais tout à coup, une explosion d'enthousiasme retentit. Des bans frénétiques éclatèrent : on ovationnait quelqu'un. Amélie distingua des syllabes; elle tourna la tête : Truffaldin entrait.
Il marcha, fièrement, en bombant le ventre, jusqu'à une table restée vide près du comptoir, et il s'y assit en compagnie de camarades, hommes et femmes, qui le suivaient.
Il daigna, devant les bravos, sourire, et il salua de la tête, largement.
Amélie se sentit envahie alors par un grand dépit. Il lui parut souverainement injuste que cet homme ne fût pas à elle seule, à elle toute seule, puisqu'elle le chérissait, de toutes ses forces.
Il dit quelques mots, puis il chipota un museau de bœuf tout en lampant de la Munich.
Du museau de bœuf ! Il avait commandé, avec un fort accent du Midi, ce plat vulgaire.
Amélie en fut surprise. Comment un si grand
artiste ne mangeait-il pas des choses extraordinaires, connues de lui seul ? Du museau de bœuf ! Des bocks! Mais, tout de même, il était là; elle le contemplait, en chair et en os, lui, le sublime artiste, l'inoubliable Cyrano, l'incomparable comédien !
M. Dunod ayant déclaré péremptoirement qu'il avait une belle tête à la Talma, Amélie remercia M. Dunod par un long regard chargé de gratitude.
Oui, personne n'avait ce nez écrasé mais fièrement relevé de l'extrême pointe; personne n'avait ce cou de taureau fortement engagé dans ]es épaules, et cette voix, cet organe, comme il sonnait haut, tel un buccin !
A présent, tout le monde, dans le café, observait Truffaldin. Lui, se voyant le point de mire gênerai, bombait son torse; et il pérorait, reprenant des vers de son rôle, vantant ses succès, dénombrant ses couronnes et ses palmes.
Tous les soupeurs, émerveillés, l 'écoutaient. Il buvait bocks sur bocks, et il se grisait de ses propos. Un lyrisme échevelé panachait maintenant toutes ses paroles. Que Dieu était petit à côté de
ce gros homme court qui gardait pantelants auprès de lui tous ces soupeurs !
Tout à coup, pour faire l'aimable, il se leva et il vint tout droit sur Amélie afin de lui offrir une fleur.
Elle crut que c'était le soleil qui s'avançait vers elle; elle en fut suffoquée, éblouie.
M. Dunod s'empressa alors d'offrir un siège au comédien qui le prit sans façon :
— M. Truffaldin, veuillez me permettre de me présenter ! dit le provincial. Je suis M. Dunod, quincaillier en gros, 7, rue de Grammont. Puis présentant sa femme, inquiète, timorée, qui eût voulu disparaître sous terre :
— Mme Dunod, mon épouse !
Le cabot salua galamment, mais franchement. Puis il broya la main du quincaillier et baisa du bout des lèvres celle de Mme Dunod.
— Mme Amélie Dodicat ! continua Dunod en présentant la libraire.
— Madame !
Et le cabot fit, cette fois, une révérence en plongeon.
Dans l'âme d'Amélie aussitôt descendit et s'installa irrésistiblement le frondeur4.
Elle suffoqua, répondit à peine au salut, et quand, à une invitation de Truffaldin, elle tendit son verre pour trinquer, sa main se mit à trembler éperdument, et ses yeux fixes considéraieQt frénétiquement le comédien, ébaubi de tant de succès, comme une dévote regarde une châsse.
AMELIE PENSE A TRUEFALDIX; SON SOUVENIR LUI CHANTE TOUTES LES IVRESSES.
Le lendemain. Amélie était transformée. Elle avait passé une nuit très agitée en se berçant du nom de l'illustre cabotin.
Elle le revoyait voluptueusement, alors qu'il lançait les vers héroïques, et la musique de sa voix chantait dans son cœur à elle les hymnes les plus suaves et les plus enthousiastes épithalames.
Ah ! si elle avait été la compagne d'un tel héros ! Pourquoi Dieu ne l'avait-il pas voulu ? Quel lyrisme ! Quel enchantement ! Aux côtés de cet homme, elle aurait été, de ville en ville, promenant éperdument son bonheur, servante toute
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dévouée de la gloire de son nouvel époux et maître. Elle aurait éprouvé l'ivresse des applaudissements, des folles ovations; elle aurait aidé à dételer la voiture, lorsque, ainsi qu'il s'en était vanté, on se ruait pour emmener son fiacre jusqu'à l'hôtel où il était descendu !..'. Et combien elle aurait été heureuse de veiller sur le bon ordre de sa garderobe, de ne point laisser ses gilets de flanelle sans boutons ni ses chaussettes avec des trous dommageables pour sa santé I Mais rien ! rien n'était de tout cela ! Elle n'était que la femme d'un pauvre libraire, ridicule et sans panache !
— Tu es orageuse, aujourd'hui, ma chérie ! dit Aristide, comme Amélie venait s'asseoir pour déjeuner.
Elle ne répondit pas. A quoi bon donner des explications ? Son bonheur, c'était à elle, bien à elle ! elle devait le garder, jalousement.
— Voyons, qu'est-ce que tu as, ma jolie ? rede manda, de l'air le plus tendre, le doux Aristide.
Pour le coup, Amélie s'emporta.
— Je ne vous conseille pas de me poser encore une fois cette question.
— Et pourquoi ?
— Parce que j'ai bien le droit, il me semble, et sans en rendre compte à personne, de souffrir de la tête, n'est-ce pas?
— Sans doute, sans doute ! mais calme-toi '. C'est bien certainement ta soirée d'hier qui t'a fatiguée, et puis, aussi, ce bon Dunod a eu tort de t'emmener au café ensuite. Quand je le verrai, je le lui reprocherai, amicalement.
— Vous ne lui reprocherez rien du tout, vous entendez! Il a bien fait, votre ami, de tâcher de me distraire un peu. Ce n'est pas comme vous, bourreau ! — et Amélie s'enflamma, heureuse de la scène qu'il venait de lui préparer. — Oui, quand m'avez-vous emmenée au théâtre, vous? Quand m'avez-vous menée ensuite au café? Quand m'avez-vous présentée à MM. les comédiens ? Jamais ! jamais ! Ah ! je n'ai, avec vous, que de tristes souvenirs, monsieur ! Si je n'avais que ceux-là pour me distraire, vraiment, je ferais mieux de retourner tout de suite chez ma mère !
Aristide était perdu, affolé. La scène éclatait, en dépit de toute sa volonté. Il implora Elodie; mais Elodie restait muette avec un petit rire en
dessous qui voulait en dire long. Il chercha des yeux le petit commis; il était absent.
Un froid régna. Aristide, le nez dans son assiette, restait coi. La femme de ménage qui servait se demandait ce qui s'était passé. Tout d'un coup Amélie, encore, tonna :
— Voilà le reste à présent ! Vous ne pouvez pas manger comme tout le monde !
— Gomment, ma bonne ? questionna la petite voix humble d'Aristide.
— Oui ! il faut peut-être que vous claquiez vos lèvres l'une contre l'autre pour manger ! Eh bien, c'est agaçant à la fin ! c'est insupportable ! Et Elodie pense comme moi, j'en suis sûre?
La jeune fille pinça les lèvres, baissa les yeux, et elle dit :
— Oh ! ma tante, que me demandez-vous là ?
— Ce que je te demande? rugit Amélie, mais ce que toutes les femmes bien élevées demanderaient à ma place. Si demain nous avons des invités, il est assez juste que ton oncle sache se tenir à table...
Le petit homme, vexé, eut une seconde de révolte.
— Amélie, je ne souffrirai pas !
Amélie se rebiffa :
— Eh bien, vous souffrirez tout de même, monsieur ! Franchement, si je n'ai plus le droit de faire des réflexions ici, vous n'avez qu'à le dire ! Je partirai, monsieur, je partirai !
Et la bouillante et grosse Amélie, déjà levée, sembla vouloir gagner la porte !
En une seconde, Aristide se radoucit.
— Non, madame, non ! C'est moi qui pars, je vous cède la place. Je reviendrai continuer mon repas quand vous aurez regagné votre chambre. Adieu, madame !
Et, tristement, le petit homme, ayant plié sa serviette, se leva.
Amélie, l'air fougueux, le regarda s'éloigner.
Elle haussait les épaules. Quand il eut refermé la porte derrière lui, elle éclata de rire :
— Adieu, monsieur le bouquiniste ! Si vous croyez que je vais courir après vous ! Allez, allez vers vos bouquins ! allez, monsieur !
— Oh ! ma tante ! fit Elodie, comme vous l'avez renvoyé !
— Elodie, j'agis à ma guise, n'est-ce pas? dit
°2i)2 LE CTTARTOT ERRANT
Amélie, sèchement. Ton oncle est un homme qui me ferait vivre en prison si je me laissais faire; mais qu'il n'y songe pas, le pauvre homme ! Aujourd'hui, surtout, il tombe mal, après ma soirée d'hier.
— Vous vous êtes amusée, ma tante ? questionna Elodie, intriguée par l'air soudainement réjoui de sa tante.
— Oh ! ma chère petite, répondit Amélie avec volubilité, une soirée délicieuse, exquise ! Et ce Truffaldin, quel comédien, quel bel homme, ma chère enfant ! Et j'ai eu le plaisir de le voir, après le spectacle, au café !
— Est-ce possible, ma tante ?
— Mais comme je te le dis ! Ah ! voilà un homme qui a un air de grand seigneur ! Cela vous repose des petites gens que nous voyons dans notre l.wjutique.
— Chut, ma tante ! fit Elodie, comme la bonne entrait pour le service.
— Mais crois-tu donc que j'aie peur de parler ! Je me promets bien de le revoir, d'ailleurs, dans son beau rôle de Cyrano !
— Vous lui avez causé, au café ?
LE CHARIOT ERRANT 2ij'-j
— Mais certainement, ma chère enfant, et je sentais mon cœur battre. Oh ! c'était délicieux ! Mais, du reste, viens dans ma chambre, je vais te raconter en détail toute ma soirée.
Les deux femmes parties, Aristide, que la bonne était allée chercher, revint machinalement s'asseoir devant la table; il n'avait pas le cœur à manger. Il portait sous son bras un livre qu'il ouvrit et qu'il se mit à lire, tout en chipotant la fin de son repas.
Le pauvre homme était très malheureux; car il aimait Amélie. Pourquoi n'était-elle pas de bonne compagnie comme ses livres qui ne lui disaient pas, eux, des choses désagréables. Et si elle l'avait voulu, il aurait pu être si heureux ! Et cette intimité des choses autour de lui !
Il possédait depuis longtemps les meubles qui composaient la salle de son appartement; c'étaient de ces bons meubles de famille, à plein bois, pas beaux, mais confortables, que les générations se lèguent avec tant de recommandations.
Très tristement, il' fixa ensuite les yeux sur le buffet où s'étageaient de vieilles assiettes campagnardes, des pichets d'étain et quelques soupières
ventrues. Puis il considéra un vieux baromètre qui lui venait de la nuit des temps, il ne savait plus d'où. Comme tout cela était mélancolique !
Pourquoi la vie ne voulait-elle pas lui sourire comme à son ami le quincaillier, comme à tant d'autres dont il observait avec envie la mine rubiconde. Lui, il n'osait même plus se regarder dans la glace, tellement il se trouvait jaune, lugubre et desséché ! Après tout, pensa-t-il, c'est bien juste qu'Amélie n'ait pour moi qu'une sympathie très atténuée. Mon visage, certes, n'est pas attirant !
La bonne regardait à la dérobée son maître, tout en le servant. C'était une grosse fille de la campagne, alerte et tapageuse, qui ne « se laissait pas mener par madame, ah ! non ! » Et quant à monsieur, monsieur Zéro, comme on l'appelait partout, il était toujours d'une humeur égale, même pour la servante. Il sentit tout à coup qu'elle allait le questionner; alors il expédia son déjeuner, et il s'en fut à son comptoir.
Un colis de nouveaux livres lui était arrivé de Paris. Il les examina avec des hochements de tête. Il jugea que tout cela, ce n'était guère intéressant. Il valait mieux, décidément, s'en tenir aux clas-
siques dont la bonne compagnie au moins vous réconforte.
L'après-midi s'écoula.
Ces quelques heures de répit avant le dîner, le libraire se ressaisissait par ses chères lectures qui l'enlevaient aux soucis de ce monde. Et puis c'étaient les conversations avec les clients; il y alvait aussi les habitués qui venaient régulièrement échanger — de quatre à six heures — quelques propos plutôt usagés sur la Littérature et la Science contemporaines; tandis que, là-bas, à l'entrée, le petit commis somnolait, s'ennuyait, en compagnie du chat appelé « Jeudi », qui était bien l'animal le plus joli, le plus caressant, le plus intelligent qui fût.
Aristide puisait souvent toute sa philosophie dans les bons yeux de l'animal. Ce chat, c'était un parfait modèle de tranquillité et de résignation. Il avait adopté, pour dormir, un certain monticule de livres, près de l'entrée; et là, au-dessus du sol, après avoir considéré la rue, il se couchait en rond, les pattes repliées sous le ventre.
Cette sagesse influença encore Aristide. Il regarda l'animal: ses nerfs se calmèrent. Bah î
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Amélie reviendrait certainement un jour à de meilleurs sentiments. — Je puis lui faire crédit, se dit-il. Elle est, comme toutes les femmes, emportée et un peu acariâtre; mais cela passera, et enfin, c'est grâce à elle que je suis, dans cette boutique, mon maître !
Puis il promena un regard satisfait sur tous les livres qui montaient des quatre côtés, en rangs serrés, jusqu'au plafond.
Et alors, il sourit, largement.