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L'AMOUR TRANSFORME AMÉLIE ET TRTJFFALDIN

Maintenant, tous les jours, sur le coup de deux heures, Truffaldin pouvait voir, au premier étage de la librairie Dodicat, deux yeux amoureux qui l'observaient, alors qu'il allait entrer au théâtre pour répéter un rôle de son répertoire.

Le comédien, disons-le, n'avait jamais eu encore pareille bonne fortune. Sans doute, il avait connu des heures tendres : une fois, il avait été aimé, par la femme du portier de l'Hôtel de Ville, à Dijon; mais aujourd'hui, incontestablement, celle qui voulait bien lui témoigner quelque sympathie

était une commerçante patentée, une bourgeoise enfin, et non plus de ces gourgandines que chacun prend à tour de rôle.

Et, certes, Amélie l'aimait.

Au café, le fameux soir après la représentation, il avait été, comme il se le répétait, « fixé ». Elle avait eu pour lui des mines, des airs et même des gestes tout à fait expressifs. Et, le lendemain, tout cela s'était bien précisé, fortifié, lorsque, ayant jeté les yeux, machinalement, sur les fenêtres du premier étage de la libraire Dodicat, il avait vu Amélie lui décocher son plus empressé et plus agréable sourire.

A présent, Truffaldin l'attendait, ce sourire. En entrant dans la rue de la Sellerie, il se disait, en chantonnant, qu'une âme, derrière une fenêtre, allait tout à l'heure s'épanouir en l'apercevant. Et c'était exact. Jamais Amélie ne manquait au doux et muet rendez-vous.

Ce n'était rien, en somme, ce sourire; mais pour Truffaldin, héros du grand répertoire, c'était tout. Il entrait maintenant au théâtre la tête haute, retrouvant sa jeunesse; et il claironnait dans les couloirs, narguait de sa faconde tous les « papil-

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Ions » qui répétaient, sur les murs, tous les dix pas : « Silence !... silence! »

Puis, ayant entr'ouvert, en passant, la porte du cabinet directorial, il jetait un retentissant : « Comment va, Firmin? »

Ce Firmin était le type du directeur de théâtre qui ne « veut pas se tuer ! »

Il était impossible d'obtenir de cet homme rondouillard le moindre effort. On le trouvait toujours, au milieu de sa loge, encombrée d'affiches et de papiers, dans l'attitude d'un homme qui digère confortablement, sans se soucier de donner une nouvelle organisation à la cité future.

Il avait été longtemps le camarade de Truffaldin, en tournée; c'est pourquoi il permettait à son grand premier rôle une certaine familiarité.

Bien entendu, un tel loir (animal renommé, on le sait, pour sa paresse) se désintéressait absolument des répétitions.

Le lundi, il signait simplement un tableau de travail pour toute la semaine, tableau établi par son secrétaire; et le soin de faire exécuter ledit tableau était confié à Chevillon, le modèle des régisseurs passés, présents et futurs.

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Avec ce gaillard-là, tout marchait, on peut le dire vraiment, comme sur des roulettes. Tout était préparé, réglé « à la graisse d'oie ». Il s'installait dans la salle encore recouverte de ses housses, et là. inflexible et incorruptible, dans le clairobscur, aveuglé de quelques m poires » électriques, il faisait évoluer, manœuvrer, répéter, gaillardement, sans faiblesse, tout un lot de jeunes et vieilles épaves de l'art dramatique ou lyrique.

Certes, on n'admire pas assez, chez les vieux comédiens de province, l'énergie qui leur est nécessaire pour travailler sans gloire. A ceux-là, pas d'articles élogieux, pas de réclames, rien que la maigre satisfaction d'être cité dans le journal local et de se voir décerner, sans même une modification de phrase, tous les éloges ou tous les blâmes adressés au prédécesseur. Aussi, pour m continuer », il faut à ces deshérités un courage admirable.

Truffaldin, lui, était bien le type de ces cabots héroïques. Certain de ne pas avancer d'un pas, et convaincu, au contraire, que chaque jour le précipitait vers une déchéance totale, il n'en « panachait > pas moins: et: d'année en année, il affi-

chait en public un enthousiasme toujours grandissant.

Et voilà — t ô fortune ! — qu'il allait devenir l'amant d'une bourgeoise, d'une « belle madame », un peu grosse, peut-être, mais incontestablement bien posée ! Il y a donc des choses extraordinaires qui arrivent tout de même !

Et lorsque notre Truffaldin fut bien persuadé qu'Amélie l'aimait, sans tarder, il se transforma.

Jusqu'à ce moment, il faut dire qu'il n'avait été, en somme, une fois le rôle laissé au théâtre, qu'un brave bonhomme aimant la pêche à la ligne, fumant des pipes et ne montrant pas pour le linge propre une passion démesurée.

Du jour au lendemain , on le vit s'efforcer de h devenir un autre homme ».

Avec étonnement d'abord, puis avec stupéfaction, ses camarades l'observèrent.

Il n'y eut plus tout d'un coup, pour Truffaldin, de cravate assez coquette et de linge assez blanc.

En bloc, il envoya tous ses vêtements « fatigués » chez le teinturier: et il excita l'envie gênéraie en arborant un complet genre anglais, qui

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était, positivement, remarquable avec ses grands carreaux verts soutachés de rouge.

Le vieux premier rôle avait une réserve d'argent., heureusement. Il y puisa pour devenir tout à fait un homme du monde. On le blagua; il n'y prit cure ; et Firmin, le directeur, étonné, médusé par la transformation de son ami Truffaldin, l'augmenta de vingt-cinq francs par mois, solennellement, en se promettant, du reste, de ne jamais les lui donner.

Mais Amélie, de son côté, aussi se transformait.

Elle passait à présent des heures à sa toilette, et elle s'ingéniait à se farder, à s'embellir, ainsi qu'une « première en robes », venue de Paris, pour s'installer à Tours, le lui avait, à sa prière, enseigné.

Alors il n'y eut rien de plus comique que de voir Amélie devant sa glace.

Sur une petite table, toutes les limes à ongles, tous les frottoirs, les crayons, les cosmétiques, le blanc., etc.. tous les objets, enfin, utiles au maquillage s'étalaient. Amélie s'asseyait; et, le visage très éclairé par deux lampes vives, sans abat-jour,

elle offrait à l'artifice le « bouquet » de sa monstruosité.

Courageusement, elle attaquait l'œuvre du temps.

Certes, Amélie n'avait jamais été belle; mais les années n'avaient pas été tendres particulièrement pour elle. Ah ! les carognes! Il lui fallait des heures pour noircir ses sourcils absents, pour frotter de carmin ses lèvres, pour essayer de blanchir sa peau qui s'obstinait à rester couleur pain d'épice léger. Et ses cheveux si rares ! Quel édifice de faux cheveux pour essayer d'arriver à obtenir un petit chignon ridicule, perché comme une pomme reinette sur un potiron 1

Pour ses robes, pour ses chapeaux, Amélie s'en rapporta au goût de Mlle Marguerite, la « première » qui lui avait déjà enseigné l'art du maquillage. Mais Mlle Marguerite, une grande fille sèche, enragée de n'avoir jamais été aimée, tant sa laideur était barbare, joua les pires tours à Amélie qui « voulait de l'amour ». Elle lui conseilla les plus sauvages couleurs, les chapeaux les plus extravagants, les robes les plus ridicules qui firent

de la grosse libraire la plus monstrueuse des tours babyloniennes.

Tout cela pourtant n'eut pas le succès que Mlle Marguerite en attendait; car Truffaldin, ayant une fois rencontré sur le mail sa chère amie ainsi accoutrée, il manifesta par un regard pâmé et une main posée, les doigts exaspérés, sur son cœur, qu'il l'adorait.

Et ce fut touchant : l'incendie flamba, brûla ces deux cœurs qui se rencontraient à l'automne finissant de la vie, dans la chaleur douce d'un soir de mai joyeux.

l'LElXE IVRESSE.

Amélie était entièrement à son bonheur.

Bientôt, elle ne se gêna plus pour dire bonjour de la main à Truffaldin, quand il arrivait devant le théâtre.

L'amour renverse tout : il emporta dans sa violence tous les préjugés, toutes les pudeurs d'Amélie. Il fallait qu'elle causât de Truffaldin à quelqu'un; elle choisit pour ses confidences, en se réservant d'être prudente, les dix-sept printemps d'Elodie.

Elodie était une fine mouche. Tout ce que sa tante crut bon de lui confier, elle le savait déjà;

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car elle avait épié tous les « manèges » et lu toutes les lettres que le comédien avait adressées à sa tante.

N'empêche que pas une n'aurait pu faire mieux qu'elle la sainte Ni touche. Il fallait voir ses airs étonnés, ses mines surprises quand Amélie se décidait, après quelles réticences ! à lui parler du comédien. Elle avait des : « Pas possible, ma tante ?... Oh !... croyez-vous ?... » qui étaient tout ce qu'il y a de plus réjouissant.

Ce jour-là, elles étaient toutes les deux dans la chambre du haut à attendre l'arrivée de Truffaldin au théâtre.

Elles le guettaient impatiemment. Elodie, pour l'amusement; Amélie, pour la joie profonde du long regard pâmé qui montait jusqu'à elle.

De la fenêtre, on voyait parfaitement l'extrémité de la rue de la Sellerie qui débouche sur la rue Nationale. C'est de ce côté que Truffaldin apparaissait toujours.

Il vint, et il était très beau, jonglant avec son stick, le chapeau Rembrandt crânement posé sur l'oreille, la bottine craquante. Amélie ressentit en le voyant un immense orgueil.

C'était pour elle qu'il s'ingéniait — elle le savait ! — à ces « ragoûts » de toilette; il voulait la conquérir de haute lutte, allègrement, comme un joyeux mousquetaire; et elle, elle était Lucinde, Estelle, la délicieuse et troublante héroïne des vieux fabliaux d'amour.

Il voulait la conquérir ! Mais c'était déjà fait, c'était déjà accompli I Elle le sentait : il la tenait par toutes les fibres de son corps; et rien qu'à paraître comme cela au bout de la rue, il faisait battre à son cœur une gigue insensée. Pas de doute, elle était bien prise de folie. C'en était fait désormais de toute sa tranquillité: désormais Us étaient unis, et le même gondolier les emmenait ]e long des rives enchantées de la vie.

Quand le comédien arriva près de la maison d'Amélie, il leva les yeux et il aperçut les deux femmes.

Elodie ne put s'empêcher de sourire; et, quant à Amélie, elle eut un long regard pâmé dont l'expression était parfaite.

Truffaldin le bien-aimé ! Il leva joyeusement son large chapeau, il balaya le sol en un grand salut,

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et il pénétra sous la petite porte basse pour aller répéter.

Les deux femmes se regardèrent.

Amélie, la. première, l'âme éperdue, interrogea :

— Eh bien, comment le trouves-tu, Elodie ?

— Oh î très bien, ma tante ! dit vivement la jeune fille. Je comprends qu'il ait beaucoup de succès au théâtre; toutefois: si j'osais, ma tante...

— Eh bien, quoi ?

— Eh bien, si j'osais, je vous dirais seulement que, physiquement, je le trouve un peu petit.

— Un peu petit î mais tu déraisonnes, ma fille. S'il était plus grand, il ne serait pas l'homme accompli qu'il est présentement. Je m'y connais : crois-en ma vieille expérience. M. Truffaldin est un très beau modèle !

— Sans doute î sans doute !

— ■ A la bonne heure ! Voilà comment je t'aime ! Tu te rends aux bonnes raisons; tu n'es pas entêtée comme toutes ces perruches qui nous entourent. Quand on te dit quelque chose de raisonnable, tu en fais ton profit.

D'autres acteurs arrivaient, pénétraient à leur tour sous la petite porte. Pour ceux-là, Amélie

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n'était pas tendre. Elle aiguisait même ses saillies autant que cela était en son pouvoir. Tous et toutes, bien sûr? ne pouvaient être comparés à son favori.

Les deux femmes avaient pris des ouvrages dits de dames de façon à attendre patiemment la sortie du grand comédien. Cela n'arrivait guère que sur le coup de cinq heures, au moment où, dans toute la ville, on commence à servir les apéritifs.

Truffaldin entrant généralement au théâtre vers deux heures, cela faisait trois bonnes heures à attendre, et le temps paraissait long.

Mais au moins Amélie était sûre de n'être pas dérangée et d'être toutes pensées pour son cher ami. Car, jamais, sous aucun prétexte, Aristide Dodicat n'était encore entré de lui-même chez sa femme.

Il avait sa librairie; elle avait sa chambre.

Elle n'allait pas, elle, l'ennuyer dans sa boutique, le distraire de ses bouquins.

Un jour, il avait bien essayé d'entrer; mais Amélie lui avait poussé si brutalement la porte au nez qu'il n'avait plus trouvé le courage de recommencer.

Les deux femmes continuaient à bavarder.

De temps en temps, la sonnerie de la porte de la rue, brève et trépidante, annonçait quelque acheteur ou un habitué venu aux nouvelles bibliographiques.

Amélie, à présent, à force de fixer la petite entrée réservée aux artistes, connaissait par cœur les habitudes de la concierge préposée au service de la porte.

Heure par heure, elle eût pu lui dicter ce qu'elle avait à faire.

Elle l'apercevait balayant sa loge; elle voyait le mari renouveler de temps en temps les affiches avec une obstinée maladresse qui lui faisait régulièrement gâcher une affiche sur trois.

Puis \es actrices apparaissaient; elle voyait les quelques jeunes hommes et les quelques vieux beaux qui les suivaient de loin et s'arrêtaient à dix mètres environ de l'entrée, quêtant un sourire.

Vraiment, ce spectacle, dira-t-on, valait mieux que celui des livres qu'Aristide, au premier jour, avait voulu lui imposer. Mais, vite, elle s'était rebiffée ; et jamais, elle n'avait voulu remettre les yeux dans un volume.

Elle était, par contre, très experte dans la tapisserie au métier.

Il n'y en avait pas une comme elle pour passer et repasser les laines dans le canevas; et les dessins qu'elle choisissait, c'étaient toujours des sujets amoureux puisés dans le copieux magasin des soldes romantiques.

Elle avait aussi un goût très particulier pour les moutons enrubannés, pour les loups à houlettes, et c'est ainsi que se manifestait son âme tendre et candide.

Mais l'aiguille des minutes tourne lentement, et Amélie attend cette heure bénie qui va lui redonner pour un instant le cher visage.

Elle fixe les yeux sur la pendule représentant un paysan, jambes nues, appuyé sur une faux; et ce regard fixe, obstiné, Elodie le suit, amusée de voir sa tante qui « ne peut décidément pas cacher son jeu ! »

— Il sera bientôt cinq heures, ma tante ! dit la fine mouche, d'une voix blanche.

— Oui, ma chère petite. Je voudrais te demander de descendre un peu auprès de mon mari, ce serait plus convenable., qu'en penses-tu ?

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— Mais, oui, ma tante ! fait Elodie.

Elle a son plan.

Elle fait mine de descendre l'escalier qui conduit dans la boutique; mais, en réalité, elle gagne la chambre mansardée qui se trouve juste au-dessus de la chambre d'Amélie.

Ainsi, la péronnelle verra tout.

Elle vit tout, non pas la mine de sa tante, mais elle ne laissa passer, à coup sûr, sans le retenir, aucun des gestes de Truffaldin, quand il sortit.

Il sourit, envoya un baiser discret, et, des doigts et des lèvres mima un rendez-vous, fit signe encore qu'il le donnerait par lettre.

Certes. Amélie devait être alors profondément heureuse, car Truffaldin avait, de son côté, un incendie dans les yeux; et, enfin, en s'en allant, il claqua de sa bottine triomphante le sol tourangeau, sol béni qui produit non seulement les rillettes les plus renommées, mais encore de belles femmes hospitalières que le goût de la comédie pousse aux nécessaires et légitimes réparations que l'on doit aux comédiens, ces héros qui tachent ■V: rendre la vie moins grise î

IDYLLE BOCAGEEE.

Enfin, il arriva, le fameux jour où Truffaldin put, après quelques rendez- vous préparatoires, emmener Amélie vers quelque bocage hospitalier.

Aux environs de Tours, les logis discrets : verts logis et villas Bon-Séjour, très nombreux, se cachent, au mois de juin, dans la verdure la mieux appropriée aux ébats que l'on veut tenir soigneusement secrets à la malignité provinciale.

Il est un vert logis qui, à la porte même de la ville, a grande renommée: et, les dimanches, particulièrement, les bosquets en sont envahis comme une ville après l'assaut.

Truffaldin et Amélie l'élurent et décidèrent qu'ils s'y rendraient dans un de ces fiacres antiques qui stationnent d'ordinaire sur la place du Musée et qui, bien que pourvus d'une rosse étique, n'en conduisent pas moins les amants jeunes et vieux jusqu'à destination.

Ce fut donc par un beau dimanche que l'illustre comédien rencontra, comme par hasard, Amélie, sur le coup de deux heures, au beau milieu du pont de pierre qui barre de toutes ses arches l'eau tranquille d'un fleuve qui est bien trop ensablé pour être ce « chemin qui marche » dont parle Pascal.

Amélie était joyeuse.

Un lourd chapeau tout fleuri posé en apothéose sur sa tête, écrasée par trop de cheveux, disait excellemment le contentement de la dame.

Elle maniait une ombrelle, à la façon d'une jeune fille, et ses yeux se perdaient sur le riant spectacle formé par les îles et les coteaux des entoura tout parés de jardins et de villas.

Elle exulta quand elle vit apparaître Truffaldin, habillé en jeune homme et coiffé d'un panama éblouissant.

Il salua Amélie, et il lui débita tout de go un compliment qui la chatouilla jusqu'au plus profond de sa sensibilité.

La vie est souriante, décidément; et toute la belle journée chante le plus délicieux des épithalames.

Les deux amoureux descendirent alors vers les squares qui étalent leur double corbeille rehaussée des statues de Rabelais et de Descartes; et, tandis que l'énorme et paillard philosophe de Chinon riait sous cape, dans son immobilité de pierre, ils avisèrent un des fiacres dont le cheval, à l'ancre, baissait vers le sol, obstinément, la tête.

Le fiacre partit.

Il descendit, stores baissés, la rue Nationale, et il prit l'avenue de Grammont.

Amélie était délicieusement effrayée.

Si on l'avait reconnue, quel scandale î

Lui, il goguenardait, il était insolent de témérité.

Elle, pâmée, l'admirait, de toute son âme.

En pleine campagne, passé le pont du Cher, on releva les stores.

Comme la campagne était jolie ! Dans les prai-

ries, des couples s'ébattaient, et l'on voyait des sous-officiers de cavalerie qui faisaient sauter leurs chevaux.

La terre suait de la verdure ; les arbres touffus bombaient leurs panaches: et. de tous les bocages, de toutes les haies, de tous les arbres, sortaient des gens, en bras de chemise, gais, heureux, triomphants, qui hurlaient à pleine voix.

Le fiacre roula jusqu'à l'auberge du Pélican blanc, chez Perqueux. Un garçon discret se présenta, et, voyant le couple, sut tout de suite à quoi s'en tenir.

Un coin isolé s'imposait.

Le garçon l'offrit à Amélie et à Truffaldin.

Ils respirèrent joyeusement en se voyant bien à l'abri, dans les feuilles. Autour d'eux, ils entendaient d'autres couples chanter, s'embrasser; et (\es éclats de gaudrioles agitaient les bosquets.

Le garçon apporta des liqueurs et de la pâtisserie et Truffaldin entama l'éloge de son amie.

Il la complimenta sur l'heureux choix de sa toilette — elle avait une robe vert-pomme ! — sur la '( nacre » de sa chair, que l'on apercevait à travers la transparence fie la mousseline de la gorge

et des bras; et il conta en termes lyriques son bonheur, en « plaçant » aux oreilles ignorantes de la libraire des tirades de ses rôles les plus fameux.

Cela submergea la grosse provinciale.

De quelle nature était cet homme admirable ?

Jamais M. Dunod, le quincaillier, jamais M. Bedolle, le bonnetier, son voisin de boutique, pas même son mari, pourtant nourri d'auteurs, celui-là, jamais personne ne lui avait parlé de la sorte.

Comme cette musique délicieuse chantait à ses oreilles, pinçant ses nerfs au bon endroit ! Quelle harmonie ! quelles phrases douces, caressantes et plus suaves que des baisers !

Jusqu'au soir, elle resta à l'écouter; et quand il fat sans voix, sans tirades, de nombreux petits verres arrosant les gâteaux, il dodelina de la tête, comme ivre, tandis qu'Amélie sanglotait sur son épaule.

Des couples tapageaient et berçaient cette idylle pesante.

On avait, ici et là. allumé quelques lampions, et des violons préludaient à des airs joyeux. On devinait que d'autres couples étaient venus renforcer

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l'arrivage de l'après-midi. Tous les bosquets étaient secoués comme par de furieux coups de lame. Bientôt, des lumières parurent au premier étage de l'auberge où, autour d'un balcon de bois, s'ouvraient des chambres dites d'amis.

Truffaldin tenait la main courte et grasse d'Amélie, et il la caressait lentement. Des phalènes dansaient autour de la bougie qui achevait de se consumer: Amélie les regardait, fixement, l'àme chavirée.

Quand ils rentrèrent dans la ville — onze heures sonnaient à Saint-Etienne — ce fut par une belle soirée, chaude et douce.

Des promeneurs s'attardaient sur les mails, sur les boulevards, par les rues. Une musique tapageait au premier étage d'un café et faisait tournoyer des couples. Amélie eut le cruel chagrin d'un lourd bonheur qui allait finir. A cette idée, elle se raccrocha au cou de Truffaldin, et elle l'embrassa, goulûment.

Lui, il se disait, juste au même moment, que les meilleures joies sont les plus courtes. Il ne comprenait pas cet excessif débordement de caresses. Amélie dépassait un peu la mesure.

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Il quitta son amie, un peu froidement, au bas de la rue Nationale. Heureusement, elle était trop ivre de son amour pour s'apercevoir de cette lassitude.

Rentré chez lui, Truffaldin ouvrit toute grande la fenêtre.

Sa chambre sentait le moisi; et, comme il avait la tête lourde et l'estomac gonflé, il se coucha tout de suite pour pouvoir s'étaler tout à son aise.

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