LES LENDEMAINS SONT QUELQUEFOIS HEUREUX
Le lendemain, le bonheur d'Amélie éclata comme une grenade trop mûre.
Au déjeuner, elle gratina Aristide d'un verre de vespétro; et, comme le brave homme, reconnaissant et attendri, la considérait d'un œil mouillé. elle l'embrassa, gravement, sur le front.
Elodie, comme une chatte gourmande qui attend après du lait, espérait de nouvelles confidences de sa tante.
Bien sûr que, tout à l'heure, dans la chambre du premier, elle allait en raconter des histoires sur sa journée d'hier. Elodie, d'ailleurs, savait déjà que sa tante et Truffaldin avaient passé le diman-
ehe à l'hôtel du Pélican blanc, chez Perqueux. Elle avait été avisée du renseignement par la femme du cocher qui les avait conduits, — cette femme était employée chez Tourtel, le pharmacien homœopathe de la rue de la Sellerie.
Et la « mauvaise pièce » avait bien ri ! Non, vraiment, à près de cinquante-cinq ans, sa tante Amélie était encore bien étonnante ! Elle, Elodie, elle se demandait si jamais elle aurait eu l'aplomb de suivre ainsi un comédien qui veut vous emmener en partie fine.
Mais, cela était certain, le bonheur transformait la libraire.
Jamais elle n'eut un visage plus épanoui, plus éclatant. Elle trouvait tout parfait. Elle fit mieux : elle s'attarda dans la boutique, fêta d'une taloche le petit commis, s'assit près de Juste-Aristide, le questionna sur ses livres, et même, dans un élan dont elle ne fut pas maîtresse, lui promit une belle calotte en soie qu'elle broderait d'une fleur, au plumetis.
Juste-Aristide, en entendant pour la première fois une telle promesse, se dilata comme les plantes après l'orage.
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Le bonheur est donc de ce monde, tout de même, pour les âmes qui savent attendre. Dans un geste éperdu, Aristide donna le tout petit reste de son cœur à la chère femme qui — ô revirement ! — le considérait déjà avec moins de tendresse; mais il était bien trop illuminé pour s'en apercevoir.
Elle monta dans sa chambre, et appelant Elodie, elle lui conta la splendeur de la journée dominicale. Elle en était au point culminant, quand Truffaldin parut. Elle se pencha d'un bond par la fenêtre, se donna toute dans un baiser du bout des doigts; et l'histoire, tant Amélie fut « révolutionnée », se termina là; Elodie insista vainement pour savoir la fin.
Les rendez-vous se suivirent.
Amélie rejoignait à présent Truffaldin à l'heure de l'avant-dîner, quand les promeneurs vont respirer le frais le long de la Loire ou s'asseoir à l'entrée du pont sur les chaises qu'y dispose une loueuse active. Du plus loin qu'elle apercevait son cher amant, la grosse Amélie se hâtait, et elle souriait, sans discontinuer, à son bonheur.
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Trufîaldin. lui. ne prenait point le même goût à l'idylle.
Il commençait déjà à trouver que la libraire était une personne trop encombrante. Et puis, elle m le faisait trop à L'âme vierge et naïve î » Xe lui avait-elle pas raconté sa vie, alors que. toute petite, elle était chez des fermiers de l'Orléanais? Et puis elle avait des comparaisons qui, vraiment, effaraient ! Pourquoi, elle, une douce colombe, et lui, un vautour? Elle était aussi, bien entendu, la Muse de la comédie et l'Egérie de son comédien. Et cela était d'un grotesque rare; car la bonne dame, naturellement, n'avait cure de s'oublier, et elle buvait et elle mangeait comme un cuirassier à tous poils. L'estomac plein, il lui allait bien de parler de son détachement des choses de ce monde.
In-petto, Truffaldin trouvait à présent que la nièce était beaucoup mieux que la tante.
La petite sortait en jolie toilette de mousseline; et le cabot se prit bientôt à la glu que toute fille un peu coquette laisse tomber derrière ses pas.
Mais il devait ménager la vieille que l'ardeur de son amour rendait impressionnable.
C'est ainsi qu'elle ne pouvait plus entendre le on des cloches sans penser à la fin de sa élicité. Oui ! c'était le glas de son bonheur lu'on sonnait ! le glas de toutes les choses heueuses qui lui avaient fait enfin goûter à toute la )lénitude de la vie. Au contraire, entendait-elle les musiques de régiments ? c'étaient des airs qui intraînaient son cœur comme dans des cortèges le triomphes.
Elle ne pouvait pas, non plus, respirer certaines leurs. Elle avait des sensibilités étonnantes. Par xemple, elle ne pouvait plus voir des chiens gam- Dader; et quand elle marchait dans la rue, elle levait toujours prendre le trottoir de droite.
Truffaldin ayant un jour souri de ces manies, îlle lui dit :
— Vous verrez, m'ami, quand vous m'aimerez :omme je vous aime, vous verrez î
Non ! tout cela « dépassait » le comédien. On pouvait bien s'aimer sans chercher toujours midi à quatorze heures. Quel besoin, en vérité, de tout compliquer de la sorte !
Juillet s'écoula. Des jours torrides vidèrent la ville, jetèrent tous les commerçants notoires sur
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les plages; et la troupe du théâtre dut, elle aussi s'en aller par les routes, jouer dans les petites villes du département et des départements limitrophes.
Ce furent des jours sombres pour Amélie. Elle ne pouvait songer à suivre son comédien; et ces voyages à quelques kilomètres semblaient être pour l'âme puérile de la libraire des voyages de circumnavigation, des expéditions tout au moins pour le pôle.
Truffaldin, lui, respirait.
Lesté de nombreux gilets de flanelle, de caleçons et de chemises, dons précieux d'Amélie, il devint, ivre de liberté, l'âme et l'âne de ce chariot de Thespis, qu'il entraîna, vraiment, par sa faconde et par son entrain.
On jouait dans des salles de fêtes de mairies, dans des écoles, dans des granges, au petit bonheur. On improvisait des décors, on se passait d'accessoires, on mutilait le texte autant que cela était indispensable pour un semblant de réussite. Les spectateurs, en général des petits boutiquiers et des citadins goguenards, se moquaient, du reste, de la mise en scène et du jeu des acteurs. Ils
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venaient là, histoire de se divertir et de boire des verres de vin en fumant des pipes.
On donnait toujours les représentations le dimanche soir, afin de drainer les gens, las d'avoir passé l'après-midi dans des cafés, d'avoir brassé des cartes ou remué des dominos.
Les bons spectateurs! c'étaient surtout dos mines béates, satisfaites du train-train des jours: des mines de ces provinciaux que n'inquiète guère parfois que le bref précis des échéances. Ils venaient là avec leurs « dames » et leurs enfants, tous endimanchés, heureux de cette petite fête en surcroit offerte dans la paix du jour de repos. Cela aussi avait pour ces consciences tranquilles un ragoût un peu de mauvais lieu; car la province se figure volontiers que les comédiens sont tous des « débauchés »; et, dans les nuits mornes, elle les « voit » brûlés par le feu de l'enfer, tous ces hommes et toutes ces femmes qui incarnent des héros ou des héroïnes de drames.
Tristes héros ! Des étoffes bizarres cachaient leur « dèche » profonde, comme les visages mentaient pour dissimuler l'ennui physique d'une pitoyable randonnée.
AMELIE CONTRIBUE A AMELIORER LA GLOIRE DE TRfFFALDIX.
Pour la réouverture, en septembre, le directeur iu Théâtre municipal, voyant la considération qu'avaient pour Truffaldin les notoires commerçants de la ville, eut l'idée géniale d'une soirée de gala au profit de l'illustre interprète de Cyrano iui, ainsi que le racontaient les folliculaires de endroit, « s'était taillé une large part de gloire lans la peau du lion ».
Il faut dire, toutefois, que Truffaldin, sans modestie, avait poussé à la roue tant qu'il avait pu, de façon que l'idée de son gala montât aisément la côte des hésitations et des craintes.
Aujourd'hui, c'était enfin chose décidée; et Truffaldin, sans vergogne, avait remis entre les mains cY Amélie Dodicat un premier carnet de billets.
La grosse libraire montra alors tout ce que c'est que l'amour. Il s'agissait de son cher Truffaldin: il allait enfin connaître la joie de posséder une importante somme d'argent; Amélie fut héroïque.
On admire souvent les bonnes sœurs qui vont à domicile, dans les maisons grincheuses comme dans les autres, quêter pour quelque œuvre de secours; eh bien ! Amélie dépassa toutes les bonnes sœurs de la terre par son zèle farouche à placer les billets.
Mieux, elle envoya Elodie, le commis et son mari chez des amis. Elle les admonestait s'ils revenaient bredouilles, n'ayant pu caser le moindre fauteuil. Elle les faisait repartir le lendemain: et, harcelés, poussés à bout, surexcités, ils avaient de tels arguments, de telles plaintes de naufragés qui se raccrochent, que les familles enfin cédaient.
Du reste, les places se vendirent bien ; et le directeur put, satisfait, songer à un m clou ».
Certes, faire couronner en scène par toute la
troupe le buste de Truffaldin, c'eût été une chose louable et du plus sûr effet; car, assurément, le comédien était connu dans toute la ville ; mais, à y réfléchir, cette manifestation ne serait-elle pas tant soit peu ridicule ? On couronne Molière, Corneille, Racine, Victor Hugo, voire même Frederick Lemaître; mais Truffaldin, quelque considérable que soit son mérite, non !
Il y aurait donc seulement un couplet de circonstance lu devant le héros.
Mais qui allait écrire spécialement ce couplet ?
Ce fut encore en ceci que l'ardente Amélie se révéla femme de tête et d'organisation.
Qui écrirait le fameux couplet ?
Eh bien ! tout simplement Aristide, son mari ! Aristide Dodicat, le libraire, c'est-à-dire un des « cerveaux » de la ville.
Amélie enleva l'affaire en quatrième vitesse, le lendemain.
— Oui! Aristide, j'ai songé que vous écririez une très jolie chose pour M. Truffaldin. Vous n'allez pas vous dérober, je pense ?
Et elle lui demandait cela, alors qu'il s'attardait à siroter son café.
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— Je veux bien, mais!...
— Mais quoi ? il n'y a pas de mais qui tienne !
— Si ! Depuis bien longtemps je n'ai pas taquiné la Muse, alors je redoute un peu... !
— Non ! non ! cela ira tout seul ! Et il faut une chose très gaie, mais très solennelle aussi !
— Je tacherai 1...
— Il faut, Aristide, que vous vous mettiez sans tarder après cet ouvrage. Vous me lirez le couplet en question, n'est-ce pas'?
— Certainement, ma bonne Amélie !
— Allez ! allez vite vous enfermer dans la solitude inspiratrice de votre cabinet.
— Oui î tu as raison î
Il aurait fallu voir alors le regard méprisant d'Amélie. Cette grosse femme adultère se donnait des airs de Catherine la Grande. Elle avait pitié de son ridicule époux: et elle le toisait, majestueuse et corpulente.
— Pauvre homme ! lâcha-t-elle, en se versant une rasade de cognac.
Toute l'après-midi, Aristide piocha.
Il chercha une forme neuve de couplet, des comparaisons pas très usées. Il sauta presque de joie
en comparant Truffaldin à une grosse pivoine. Il écrivit, ratura et enfin il exécuta un petit « morceau », que la sévère Amélie voulut bien trouver parfait.
On le porta aussitôt au comédien.
Celui-ci, sans se faire prier, déclara que « ce couplet en son honneur était la plus belle palme accordée à son mérite ».
Vraiment, il était touché.
Amélie en eut un vif ravissement.
Par contrecoup, elle trouva, Aristide ayant du génie, qu'il ne méritait pas d'être malmené par elle; et, de ce chef, elle se promit, sinon de l'aimer, du moins de le ménager.
Quel triomphe quand on lirait à haute et belle voix ce couplet fameux !
Du reste, à y bien penser, Aristide Dodicat n'était pas le premier venu; c'était même un lettré très remarquable, si l'on voulait bien se souvenir de son Traité de l'art cï enregistrer mnémoniquement les dates historiques. Et puis, enfin, n'était-il pas aussi un architecte-jardinier absolument extraordinaire ? Son jardin hors les murs ne contenait-il pas les arbres les plus bizarres, les
mieux découpés? Et ce prénom cher : Amélie, ne figurait-il pas, tracé par toutes les rieurs à ras de terre ? au point qu'en la belle saison, c'était pour les bourgeois de Tours et surtout pour leurs invités une des curiosités à voir aux environs ?
Enfin, le fameux gala arriva, au soir d'une splendide journée qui avait bercé de bonheur toute la ville.
La salle était superbe.
Truffaldin connut l'ivresse d'un écrasant triomphe.
Il sanglota, comme un enfant trop ému, quand, devant lui, à dix pas de son nez, une dame de la compagnie récita le fameux couplet.
C'était un vrai morceau lyrique; on aurait pu le dire pour une arrivée de roi ou d'empereur. Le directeur du théâtre déclara que M. Aristide Dodicat était, sans barguigner, un autre Rostand; et il lui commanda, du coup, quatre à-propos poulies anniversaires de Corneille, de Molière, de Racine et de Victor Hugo.
Amélie, ce soir-là, découcha. La grosse libraire fit la fête. Elle chanta, but du Champagne et fuma des cigarettes.
Elle se compromit.
Mais qu'importe ? Son Truffaldin n'était-il pas en jeu ? Et, pour ce héros de la grande comédie, ne devait-elle pas faire mille folies ?
Hélas ! qui dira jamais l'incertitude des sentiments amoureux?
Imprudente et impudente, Amélie invita Truffaldin à « pénétrer » dans son intérieur, et elle le fit prier à dîner par Aristide.
Elle trouvait cela très « comédie moderne », et elle se félicita d'avoir osé ce geste brave.
Cependant, il se tourna contre elle : le libraire fit la conquête du comédien.
Par ses anecdotes de vieux routier, Truffaldin, de son côté, divertit Aristide.
Ils reconnurent, après deux dîners pris en commun, qu'ils sympathisaient tout à fait l'un pour l'autre.
Le libraire, avec les détails de son existence calme, avec les menus potins de sa librairie, représentait quelque chose de si tranquille pour le comédien que celui-ci en fut tout béat, tout reposé, tout confiant; et Truffaldin, vieil écumeur le routes, remuait l'âme d'Aristide d'une façon imprévue
en racontant les mille aventures de sa vie errante, de son métier exercé souvent dans les pires conditions.
— Encore une tasse ? demandait l'un.
— Je veux bien, mon cher Aristide ! répondait l'autre.
Et le café cimentait l'union des deux hommes.
- Un armagnac., à présent, pour vous réveiller ? demandait encore le libraire.
- Pas de refus, mon cher Aristide ! répondait encore le comédien.
Et le dîner se passait dans le bonheur à quatre car la douce Elodie « buvait du lait » en entendant le vieux cabot raconter ses voyages.
Pour Amélie, c'était vraiment une" heure au paradis quand, le dessert enlevé, Truffaldin partait à raconter ses prouesses théâtrales. Elle le dévorait des yeux. Comme il était solennel et beau !
Lui, tout à Aristide, maintenant, avec seulement de temps à autre une œillade à Elodie, il se moquait bien d'Amélie; et cela fut bientôt si apparent que la grosse libraire ne tarda pas à « enrager ».
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Aussi, quand Truffaldin était sur le point de partir pour gagner son théâtre, — juste le temps de s'habiller, disait-il — elle lui pinçait le bras, fortement, sournoisement, pour lui apprendre à être plus amoureux.