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CHAPITRE I

La Misère et L'Espérance

" Child, is thy father dead ?

Father is gone I Why did they tax his bread ?

God'i nxjtll be done !

Mother has sold her bed :

Better to die than lued !

Where shall she lay her head ?

Home nue hâve none. "

Ebenezer Elliott Corn Lanv Rhymes.

La Misère et L'Espérance s'étaient rencontrées et d'elles était né le Chartisme. Le mouvement chartiste s'était développé pendant six années d'une interminable crise dont la répercussion sur la condition des classes laborieuses avait été aggravée par une série de mauvaises récoltes : le pain cher avait rendu plus dure encore la vie ouvrière et plus intolérable la misère créée par l'insuffisance du salaire et la prolongation du chômage.

Exaspérés par la misère, guidés par l'espérance, les travailleurs chartistes avaient mis une

énergie, un stoïcisme, une patience qui paraissaient inlassables, à lutter pour la Charte du peuple dont ils escomptaient tant d'heureuses nouveautés : ils étaient soutenus par la promesse que, grâce à la vertu du suffrage universel et de la démocratie politique, prochaine serait la réalisation de cet idéal de vie meilleure dans une société plus juste qu'on leur avait fait entrevoir. La misère seule eut provoqué des bris de machines, des incendies, des émeutes et donné au gouvernement une occasion de montrer sa force de répression. Mais l'espérance socialiste avait organisé cette réaction contre le machinisme, la loi des pauvres et le Factory System ; elle avait lié ces instincts de révolte, incertains et sans coordination, en un mouvement révolutionnaire dont le gouvernement avait été plus d'une fois préoccupé et contre lequel il avait même pris et devait prendre encore des mesures préventives.

Exerçant la puissance que donnait aux uns le charme de leur sincérité et aux autres la séduction d'une éloquence savamment inspirée par une connaissance exacte de l'âme populaire, quelques hommes décidés, audacieux ou habiles, avaient su faire miroiter aux yeux des masses ouvrières l'espérance socialiste d'une Cité d'Harmonie. Les directions de ces chefs qui s'offraient au mouvement de réaction contre la Révolution

industrielle étaient d'inspiration très différente ; mais, très vite, dès 1838, l'état d'âme révolutionnaire l'avait emporté sur l'état d'esprit réformiste : les raisonnements et la lenteur patiente du réformisme étaient peu accessibles à l'âme de ces pauvres êtres, bien souvent affaiblis par les privations, parfois même affamés et qui, si l'on modifie quelque peu le proverbe, n'avaient d'oreilles que pour les espérances immédiates et pour les imaginations sentimentales de la révolution. La misère est conseillère de violence et l'espérance est d'autant plus puissante sur l'âme des foules que la promesse à laquelle celle-ci ajoute foi est plus rapprochée et plus entière : les réformistes apparaissent un peu comme les prometteurs d'un paradis auquel on n'arriverait qu'après un très long purgatoire et leurs conseils sont plus facilement reçus en période de prospérité qu'en période de crise.

En l'année 1842, une bonne récolte s'était produite, suivie bientôt d'un changement dans la situation économique. A la dépression qui dure depuis novembre 1836 succèdent un nouvel élan de l'industrie anglaise et une série de bonnes récoltes.

Le retour à la prospérité allait-il ramener la paix parmi les populations laborieuses, comme la crise avait amené la révolte î L'essor de l'Espérance et de la Misère avaient créé le

Chartisme : le déclin de l'espérance et le retour de la prospérité économique allaient-ils provoquer le déclin du Chartisme ?

Pendant les années 1 843 et 1 844, l'histoire du Chartisme se résume en celle des faits et gestes de Feargus O'Connor : Lovett se désintéresse du mouvement dont il a été l'un des grands initiateurs ; Bronterre O'Brien, qui a abandonné la direction du British Statesman en décembre 1842, ne fonde son second National Réformer qu'en 1845, et, jusqu'à cette époque, bien qu'il n'ait pas renoncé à la lutte, il est impuissant à faire entendre ses critiques contre le dictateur. Aucune voix n'oserait s'élever contre le tout puissant démagogue : George White connaissait l'attitude du "leader" dans l'affaire de Newport et on lui prêtait, à sa sortie de prison, l'intention de dénoncer Feargus ; mais, lors de la fête qui est donnée en son honneur, les 8 et 9 janvier 1844, White proteste contre ce bruit et déclare solennellement :

" Feargus O'Connor est un honnête homme et un indomptable patriote. Je crois que, si M. O'Connor possédait la fortune de Rothshild, il l'emploierait à faire progresser le bonheur de la famille humaine et, si je me permettais de le dénoncer, cet acte prouverait que je suis, ce que j'espère n'être jamais, un des plus sombres coquins qui existent.

George White avait sans doute reculé devant les conséquences qu'auraient eues pour lui l'exécution de son noir dessein et il savait que dénoncer Feargus eut pu lui coûter cher, car la Northern Star ne pardonnait pas les plus petites intempérances de langage contre le grand démagogue. Aussi fallait-il être bien téméraire pour parler contre la personne ou même contre les intentions du " dictateur " ; ceux qui commettaient cette imprudence étaient vigoureusement exécutés par le journal aux ordres duquel obéissait dans la moindre bourgade, comme dans les grandes villes, une petite bande d'enragés O'Connoristes. Ceux-ci étaient-ils majorité ou minorité parmi les Chartistes ? Il est probable que, le plus souvent, ils n'étaient que minorité, mais dirigeaient les masses chartistes. Comme ils ne craignaient pas d'user de la manière forte, non seulement dans les discussions, mais même avant toute discussion, ils réduisaient au silence leurs opposants réels ou présumés ; ils employaient des moyens décisifs pour décourager les " faux démocrates " qui avaient l'audace de les vouloir contredire, et, souvent même, ceux qui avaient la velléité de parler n'osaient ouvrir la bouche dans la crainte de sembler défendre des " traîtres à la cause chartiste " ou dans l'appréhension d'être impuissants à se faire écouter. Aussi, agissant d'instinct comme les Jacobins de notre

Révolution Française, les O'Connoristes exerçaient-ils une autorité difficilement contestable sur le gros des troupes chartistes, sur les indécis, les hésitants, les aveugles volontaires et les aveugles involontaires: et ne sont-ils pas majorité ceux qui aiment avant tout la tranquillité d'un mol oreiller et à qui la vertu des formules permet un doux sommeil ; ceux qui se laissent éblouir par le prestige des mots sonores et des affirmations bruyantes ; ceux qui ne rejettent un gouvernement qu'ils ne se sont pas donnés que pour accepter la tyrannie de chefs qu'ils n'ont pas choisis, mais qui ont su s'imposer à eux ; ceux qui, très impatients révolutionnaires dans leurs opinions et très obéissants sujets de leur parti dans leurs actes, concilient ainsi le désir de se croire des hommes libres et la douceur d'un esclavage aimable au troupeau humain ? Il faut attendre le commencement de 1845, ^^ retour d'exil de Me Douall, la libération de Thomas Cooper, la publication du second National Reformer, pour que la dictature qu'a établie à son profit le grand démagogue soit l'objet d'attaques de quelque retentissement.

Pendant les années 1843 ^^ 1^44» ^^ dictature est absolue. En septembre 1843, Feargus, qui jusque-là avait refusé d'entrer au comité exécutif de la National Charter Association, accepte le poste de trésorier et il fait nommer à côté

de lui, au comité, des hommes obscurs en qui il espère trouver des serviteurs passifs ; il a la suprême insolence de se porter garant de l'honnêteté de ces comparses, les Thomas Clark, les Me Grath, les Doyle et les Wheeler, peu connus du peuple chartiste. Et, comme les fonds de l'association sont insuffisants pour appointer ses collègues du comité, il paie ceux-ci de sa poche, ce qui lui permettra d'en user avec eux plus librement et de se servir de leurs noms sans qu'ils puissent décemment protester. Avec son entrée au comité, dont il est le trésorier et le seul personnage important, Feargus donne à sa dictature un caractère officiel ; un pouvoir occulte étant souvent plus fort qu'un pouvoir reconnu, cette consécration ne peut guère accroître une puissance déjà considérable, mais elle permet à Feargus de supprimer les résistances qu'il avait rencontrées de la part de l'ancien comité de la National Charter Association qui, bien qu'ayant d'abord subi sa protection, avait ensuite manifesté quelque indépendance.

De cette toute puissance qu'il possède, comment et à quelles fins Feargus va-t-il se servir ? Les deux années 1843 ^^ 1^44 ^^^^ marquées par deux faits qui n'ont aucune relation apparente et qui cependant sont liés : le Land Scheme et la discussion publique entre Feargus et Cobden à Northampton.

Dès le commencement de 1843, ^^^^ ^^^ efforts de Feargus sont consacrés à mettre, dans les préoccupations des Chartistes, le Land Scheme au premier plan. Alors qu'en décembre 1 842, à la conférence de Birmingham, les Chartistes ont sacrifié leurs projets d'alliance à la Charte du peuple et que celle-ci semble le premier objet et l'idéal immédiat du mouvement, Feargus va chercher à substituer, au cri " The Charter'\ celui de " The Land and The Charter '\ la ^^ Charte'" ne disparaissant pas, mais s'effaçant devant "L<3 Terre'\

Y avait-il une contradiction réelle ou seulement une contradiction apparente dans cette nouvelle attitude de Feargus ? Dans la pensée de ses rédacteurs, la Charte n'avait été, dès le début du mouvement, qu'un moyen pour atteindre, par le plus court chemin de la démocratie politique, les réalisations socialistes : la Charte du peuple ne devait-elle pas assurer la protection du salaire et, mieux encore, le droit au produit intégral du travail ? C'était là aussi l'idée que se faisaient de la Charte les masses laborieuses, comme le prouvent les adresses et résolutions votées par les meetings ouvriers pendant les grèves d'août 1842. C'était peut-être la seule idée qui fut commune aux chefs réformistes et révolutionnaires : un lien étroit était établi par tous entre Démocratie et Socialisme. N'était ce donc pas,

de la part d'O'Connor, découvrir les fins dernières du mouvement et faire apparaître, à côté du moyen de réalisation, l'idéal fondamental du Chartisme que de donner aux préoccupations économiques la première place en unissant, dans un même cri de revendication, " La Terre et La Charte" PL'exposé du LandScheme montrera combien les projets d'O'Connor étaient éloignées des conceptions monétaires et agraires qui constituaient le programme minimum du socialisme chartiste.

L'idée qui inspira à Feargus le Land Scheme n'est pas une invention personnelle, elle a été empruntée par lui aux socialistes owenistes et aux socialistes chrétiens. Dès avant 1838, elle était à la mode dans les milieux socialistes. Elle vient directement de Robert Owen et de ses disciples, qui pensaient que " de toutes les occupations humaines, l'agriculture est la plus favorable à la santé, à l'innocence et au bonheur de l'humanité. " Et cette idée avait été développée dans les journaux chartistes bien avant le moment où, en 1843, il P^'i^ fantaisie à Feargus de l'adopter, de la patronner, de la lancer et d'en faire la grande idée de son règne populaire, dont elle devait être aussi la seule expérience sociale.

En Juillet 1 838, la Northern Star conseille aux travailleurs de racheter la terre avec les écono-

28o LE CHARTISME

mies que les sociétés ouvrières ont déposées dans les caisses d'épargne :

" En dehors du Suffrage Universel, les classes laborieuses n'ont de sécurité pour aucune espèce de propriété. Mais, même actuellement, nous pensons que la possession de la terre offre plus de sécurité que l'intérêt nominal et la promesse de payer faite par l'Etat spéculateur. Aussi, bien que la terre du pays appartienne au peuple entier du pays et ne soit détenue en propriété privée qu'en vertu de droits fictifs, fondés sur la violence, nous pensons cependant que le peuple agirait plus sagement en rachetant avec ses économies une partie de cette terre qui est sienne, (partie dont il ne saurait être de nouveau encore dépossédé autrement que par un acte général de violence qui devrait également comprendre les terres de l'aristocratie,) qu'en permettant que ses économies soient continuellement dévorées par les cormorans titrés qui augmentent la liste des pensions. Il y a maintenant assez d'argent déposé par les classes laborieuses de ce pays dans les caisses d'épargne pour leur permettre, si elles l'en retiraient, d'acheter, même au prix exorbitant de la terre à l'heure actuelle, autant de terre dans leur propre pays qu'il en faudrait, d'après le système coopératif recommandé par M. Owen, pour permettre aux pauvres de l'Angleterre de subsister dans le bien-être et l'indépendance avec une somme de travail égale au quart de leur travail journalier actuel. Le fait est, comme nous l'avons dit cent fois aux ouvriers du Yorkshire et du Lancashire, qu'aussi longtemps qu'ils se loueront aux distributeurs de la richesse, au lieu de produire pour eux-mêmes, il en sera toujours ainsi. "

C'est donc directement à l'owenisme qu'est empruntée l'idée centrale du Land Scheme, l'achat par les travailleurs de terres destinées à les libérer et à leur permettre de se soustraire à la tyrannie des employeurs en produisant pour

eux-mêmes. Cet emprunt pourrait paraître aux fantaisistes une illustration des théories de Vico : il y a là comme un retour du Chartisme à ses plus lointaines origines et une revanche de l'owenisme. Les premiers chartistes, disciples émancipés de Robert Owen, ont affirmé par la Charte du peuple leur dissidence essentielle avec leur premier maître. Or, c'est justement avec une conception d'inspiration oweniste que Feargus O'Connor va détourner le Chartisme de la voie qu'avaient tracée au mouvement ses premiers initiateurs.

En 1838,1e suffrage universel est la revendication essentielle : le 28 juillet, commentant dans la Star le précédent article, Bronterre dit sa conviction que " si le peuple ne peut obtenir le suffi-age universel, le reste sera iiîutile ; " et le public chartiste en est également convaincu. Les circonstances ne sont plus les mêmes en 1840, après l'échec de la pétition, les démarches incertaines de la Convention et l'impitoyable répression qui a décimé les rangs des chartistes : quelque scepticisme a entaché l'espoir prochain de la Charte ; mais les travailleurs ne demandent qu'un nouvel espoir à entretenir et leur âme est disposée à prêter la jeune fraîcheur de son imagination à tout idéal que ses conseillers auront l'art de lui présenter comme suffisamment proche. Le 12 septembre 1840, un

socialiste chrétien proclame dans un article de la Star :

" La Terre, la Terre, la Terre !

Nous avons besoin de plus que la Charte.

Il faut que nous ayons plus pour que la masse de la Nation soit bien nourrie et habillée ; il faut que nous ayons la Terre. Le système proposant d'établir les travailleurs sur la terre a été maintes fois conseillé dans notre pays et dans nos villes par des hommes sages et par des philanthropes, par des riches et même par des gens intéressés. Le sens commun dit : procurez-vous la terre ; l'auteur de notre existence a dit, en effet, à nos premiers parents : Voici la terre, elle a été faite pour vous, prenez-en possession. "

Feargus O'Connor a adopté une idée qui paraissait séduire beaucoup d'esprits en 1840 et en 1841, après que la première évolution du Chartisme eut créé quelque scepticisme sur la possibilité de conquérir très rapidement la charte du peuple. Cette adoption d'une idée à la mode ne doit pas nous étonner de la part de Feargus parce qu'elle est dans la logique de son tempérament et de sa politique : le démagogue avait compris le besoin que les masses chartistes éprouvaient d'un nouvel objet auquel attacher leur pensée, d'un nouvel espoir auquel consacrer leurs énergies. Feargus qui, par intuition et par expérience, connaissait si bien l'âme des foules, n'avait pas eu besoin de lire Fourier pour savoir l'art de mettre en jeu la papillone et les ressources que cette passion offre à qui veut con-

duire les masses, lorsqu'il est besoin d'entraîner, de retenir ou de retourner les sentiments populaires.

Jusque là les inconstances apparentes du grand politique, n'avaient été qu'une constance inlassable à suivre les engouements que, grâce à la Star^ il pouvait suggérer ou provoquer au besoin. Mais, le jour oia Feargus eut adopté l'idée du Land Scheme, celle-ci l'accapara tout entier. Tout d'abord, le Land Scheme ne dut être pour lui qu'un nouveau jouet assez réussi pour occuper et amuser le peuple chartiste. Espéra-t-il ensuite avoir découvert un moyen de s'attacher définitivement la faveur populaire dont il n'ignorait pas la versatilité .'' A force de parler inlassablement du Land Scheme et des perspectives d'avenir que ce projet offrait aux classes laborieuses, finit-il par croire lui même aux promesses dont il avait été si prodigue "i Ou bien encore, après s'être engagé à fond dans cette entreprise, ne pensa-t-il plus possible de reculer et se sentit-il obligé de poursuivre l'expérience afin d'éviter le reproche de n'être qu'un pur négateur } Ou plutôt fut-il pris dans l'engrenage des nécessités financières qui l'amenèrent à chercher, en dehors de la Star(\\i\ ne faisait plus ses frais, des ressources pour lui-même et pour son journal par l'application du Land Scheme ? Ernest Jones, un des associés d'O'Connor,

devait déclarer, dans le Times du 13 avril 1853, " que, du jour où Feargus se lança dans cette entreprise du Land Scheme, il ne put plus parler de rien d'autre ". Est-ce là fidélité à un procédé de fortune apte à consolider une situation matériellement et peut-être même moralement ébranlée, ou sommes-nous seulement en présence d'un phénomène qui se produit à un certain moment de la vie des ambitieux, le désir d'être un constructeur ? Ou, enfin, est-ce déjà la folie qui apparaît avec l'idée fixe et la mégalomanie, signes certains d'une évolution vers la paralysie générale ?

En adoptant l'idée de la terre aux travailleurs, Feargus en fait un système, le Land Scheme ; il en précise les raisons et le mode d'application ; il donne à cette idée restée assez vague et toute théorique une force agissante en lui prêtant ses moyens puissants de propagandiste. Le Land Scheme est un remède à l'expropriation du travailleur par la machine, un remède aux maux de la surproduction et un remède au paupérisme.

Le marché du travail est encombré grâce à la concurrence que se font entre eux les ouvriers ;les employeurs réduisent les salaires de leur maind'œuvre et dominent les travailleurs de l'armée active en faisant peser sur eux la menace constante de l'armée de réserve. Il faudrait dégager

le marché du travail en offrant aux ouvriers la possibilité d'un emploi rémunérateur; à côté du marché " artificiel " existe un marché naturel, " la terre ", qui peut assurer aux travailleurs disponibles le moyen de vivre dans l'abondance : attachés à la terre, les ouvriers ne lutteront plus misérablement contre leurs frères pour un salaire de famine.

La terre est le remède au paupérisme et à la misère ; elle est le moyen de dégorger le marché du travail. Le Land Scheme permettra aux uns d'obtenir un salaire normal et suffisant, tandis que les autres vivront heureux et s'enrichiront sur le sol en produisant pour eux-mêmes. Et, en même temps que le Land Scheme est un remède au chômage et à la dépression des salaires, il est aussi un remède à la surproduction. La Northern Star du 30 juillet 1842 y voit la solution de l'étonnante anomalie en vertu de laquelle la surproduction des vêtements et des vivres peut et doit exister chez un peuple qui est en proie à la famine. Les travailleurs pourront abandonner les villes industrielles pour aller exploiter les trésors de la nature fertile ; installés sur la terre, ces agriculteurs improvisés sont capables de produire plus qu'ils ne consomment, ils pourront donc échanger l'excédent de leur production contre les produits de l'industrie, tandis que, de leur côté, les tra-

vailleurs industriels, jouissant de salaires plus élevés, pourront racheter une plus forte part de leur produit : la prospérité des uns et des autres supprimera la surproduction.

Remède à la surproduction, le Land Scheme est aussi la solution au problème du machinisme. Les ouvriers sont constamment dépouillés de leur travail par la machine. Dans son article du 5 février 1842, ^^ usage et abus de machines'\ la Northern Star reconnaît :

" qu'il est aussi impossible de revenir aux procédés grossiers et malhabiles d'autrefois que d'empêcher l'invention et la découverte d'autres machines et d'autres procédés pour remplacer ceux qui sont maintenant en usage et nous pensons qu'un sot infatué pourrait seul essayer l'un ou l'autre. En même temps, nous pensons que tout développement des moyens de produire la richesse devrait être avantageux pour l'ensemble et ne devrait infliger de mal à personne. Nous avons affirmé le droit des pauvres à une juste part de tous les bénéfices qui résultent des moyens nouveaux de développer la richesse nationale et de leurs perfectionnements. "

Le développement des machines deviendra inofFensif le jour où les travailleurs pourront librement s'installer sur la terre. Dans la Northern Star du 2 5 avril 1 840, Feargus disait déjà aux ouvriers :

" Les machines, comme elles sont employées aujourd'hui, sont notre grand ennemi. Par l'emploi des machines, vous avez été transformés en êtres artificiels. Quand le monstre sera dompté, vous reviendrez nécessairement à votre état naturel de chefs de famille, chacun étant son propre producteur et son propre consommateur ; chacun ayant la clé de son garde-manger et de son

magasin, et la maison étant son château fort et sa guérite. C'est la seule chose dont la possession importe et votre union et votre résolution vous donneront certainement les moyens de l'obtenir. "

Dans la situation indépendante que lui créera le retour à la terre, le travailleur sera son propre maître, à la fois producteur et consommateur de ses propres produits. L'idéal que Feargus propose aux classes laborieuses est emprunté aux souvenirs d'un temps où, dans l'économie domestique du ménage, la production était faite pour la consommation familiale. Cette aspiration vers un idéal archaïque n'a rien qui nous doive étonner : le Chartisme n'est-il pas une réaction inspirée par le regret d'un âge d'or passé et par l'espoir d'un avenir plein de rêves .? Mais, à mesure que cet avenir paraît plus éloigné qu'on ne l'avait imaginé tout d'abord, il semble qu'il soit plus facile peut-être de créer le paradis social en se rapprochant de l'idéal archaïque de l'économie familiale : ce passé n'évoque-t-il pas le bonheur de toute la famille réunie autour du foyer, alors que le Factory System en a dispersé tous les membres, l'idylle du petit producteur par son travail se suffisant à lui-même grâce à l'alliance de l'agriculture et de la petite industrie ? Au moment où déjà décline le Chartisme, il est naturel de voir revenir l'une des aspirations qui lui ont donné naissance.

En même temps qu'il répond à l'un des sen-

timents qui ont provoqué la réaction contre la Révolution Industrielle, le Land Scheme paraît apporter les remèdes appropriés aux maux qui sont parmi les causes les plus puissantes du Chartisme : aux maux créés par la machine, par la nouvelle loi des pauvres et par le Factory System ; aux maux de l'expropriation de l'homme par la machine, puisque toutes les fois qu'une nouvelle invention diminuera la demande de travail sur le marché, l'offre pourra être réduite d'autant par l'installation sur la terre des travailleurs expropriés par la machine ; aux maux de la nouvelle loi des pauvres, puisque les travailleurs indigents, au lieu d'être inutilement et cruellement emprisonnés dans les " Bastilles des pauvres", pourront, en consacrant leurs énergies productrices à la terre, contribuer à leur bien-être et à celui de la communauté ; aux maux du Factory System, puisqu'il n'existera plus d'armée de réserve industrielle, plus de crises ni plus de surproduction et puisque l'excès des produits industriels sera absorbé par les petits propriétaires indépendants et par les salariés. Le Factory System est responsable de l'insuffisance et de l'insécurité du salaire, le Land Scheme donnera l'abondance et l'indépendance au petit producteur des champs et assurera au travailleur des villes des salaires rémunérateurs et le bien-être.

Le 14 janvier 1843, 15 jours après l'échec de la Conférence de Birmingham et l'achèvement de la seconde évolution du Chartisme, Feargus commence de façon systématique, dans la Northern Star^ sa campagne en faveur du Land Scheme.

L'article de Feargus O'Connor, " La terre, le seul moyen de salut pour les travailleurs réduits à la famine", est tout un programme : "la terre est le remède au paupérisme et à la misère ". Ce premier article définit le Land Scheme en l'opposant au " small allotment System ". Tandis que le système des petits lots n'est qu'un moyen de donner au travailleur industriel un petit lopin de terre qu'il puisse cultiver dans ses heures de loisir et qui lui permette d'améliorer, par les produits de son jardinage, l'ordinaire alimentation de sa famille, le Land Scheme se propose un objet plus ambitieux : il doit assurer l'indépendance complète au travailleur en lui donnant la possibilité d'abandonner le marché artificiel du travail pour consacrer ses énergies productrices à la terre et devenir son propre producteur.

" Nous demandons de nouveau quelle autre chance de trouver un emploi rémunérateur reste en ce monde aux ouvriers rejetés du marché que de les transporter sur le sol en friche, en leur donnant le capital nécessaire pour débuter et de les mettre en état de produire leur propre nourriture, de gagner leur pain à la sueur de leur front ? Le seul moyen pour les ouvriers réduits à la famine est de les installer sur la terre, où ils seront capables de

produire plus qu'ils ne consomment et où ils se créeront une situation enviable et indépendante. Nous avons été particulièrement satisfaits d'apprendre que M. James Grath marshall de Leeds avait résolu de tenter une expérience du système des petits lots (small allotment system), premier pas dans l'essai de faire de la terre un remède au paupérisme et à la misère. Le système des petits lots n'est qu'une manière de suppléer aux faibles ressources des ouvriers trop peu payés. C'est parce qu'ils ne peuvent pas gagner des salaires qui suffisent à leur subsistance, en retour de leur travail journalier, qu'on leur distribue de petits lots sur lesquels ils pourraient employer le temps dont ils doivent disposer pour leur délassement et l'éducation de leur famille, en rendant leur pauvre nourriture un peu plus agréable. Le petit lot n'est pas suffisant pour employer tout le temps de l'ouvrier. Il ne met pas l'homme et sa famille dans une situation indépendante. La situation que nous voudrions voir l'homme occuper sur la terre est une situation indépendante. Il devrait y être son propre maître. Il devrait y occuper une surface suffisante pour y trouver l'emploi de ses heures de travail et en retirer son entretien. Nous voulons, en fixant le peuple sur la terre, former pour le travail un marché naturel dont l'existence influera si bien le marché artificiel que le producteur, dans ce marché, aura assez pour se nourrir, se vêtir, s'abriter et se donner à lui-même une bonne éducation. "

En quelques lignes, ce premier article résume exactement l'idée du Land Scheme et indique l'une de ses justifications essentielles ; le 27 janvier, un deuxième article complète et précise ces premières indications :

" Il n'y a pas d'autres moyens d'employer avantageusement les ouvriers adultes, dépouillés de leur travail par la machine, que de les placer une fois de plus sur le sol et de leur permettre d'employer leurs énergies à la production de la nourriture, des vêtements et de l'abri dont ils ont besoin. "

La Northern Star^ en rappelant les préoccupations agraires des socialistes, montre que sa propre conception est bien empruntée au socialisme oweniste, mais elle ajoute qu'elle s'en distingue néanmoins :

" Les socialistes emploient la terre comme un remède à la pauvreté et à la famine ; pour les socialistes, la terre est le fondement de tous les progrès auxquels ils aspirent. Elle est inscrite en tête de la liste des mesures qu'ils réclament pour tirer les travailleurs de la misère. Acquérir la terre est leur premier but et leur principal objet. La possession du sol est pour eux une condition sine qua non. Les socialistes soutiennent, avec nous, que la terre est le seul moyen de salut pour les classes ouvrières pauvres. Mais nous ne devons pas nous identifier avec les singularités des socialistes. Nous savons qu'ils ont quelques lubies au sujet des " circonstances extérieures " et des hommes qui sont les créatures de ces circonstances. Le but poursuivi par les uns et les autres (socialistes et chartistes) est le même. Il y a seulement une différence dans les moyens de l'atteindre. "

La Northern Star conseille de réunir des fonds et de constituer une société afin d'acheter des domaines agricoles qui seront divisés en petits lots et loués aux souscripteurs.

Les articles de la Star devaient préparer l'opinion chartiste à la réalisation du Land Scheme ; ils sont bientôt suivis de manifestations verbales. 11 est nécessaire, pour que le Land Scheme réussisse, de l'appuyer sur l'organisation chartiste ; aussi Feargus convertit-il à son idée le président de la National Charter Association, Leach, qui, en juillet, parle à Manchester,

en faveur du Land Scheme : " Il n'y a pas d'autres moyens pour faire des Anglais ce qu'ils doivent être que la Charte et la Terre combinées. En fait c'est une seule et même chose ; car la Charte sans la Terre n'aurait aucune valeur ; et, d'un autre côté, si vous aviez la Terre sans la Charte, vous seriez encore privés de ce pouvoir qui vous permettrait d'utiliser la Terre en toute sécurité, " Et Feargus O'Connor explique pourquoi il accorde tant d'irriportance à la question de la Terre :

" On m'a demandé pourquoi je m'occupe de la question de la terre avant d'avoir obtenu la Charte ? C'est pour vous montrer à quoi servira la Charte quand on l'aura obtenue. Avant d'adopter ce programme, j'ai entendu dire qu'un des métiers de Manchester avait pris la détermination de placer ses fonds, s'élevant à six mille livres, en terres pour soulager autant que possible la misère actuelle des ouvriers. Les travailleurs ont appris que la terre est la matière brute d'où ils tirent tout ce qui est nécessaire à la satisfaction quotidienne de leurs besoins matériels. L'ouvrier n'a pas le capital nécessaire pour acheter des machines et entreprendre les travaux manufacturiers ; mais il a en lui le capital nécessaire pour que la terre lui donne en retour de son travail tout ce dont il a besoin. Je ne donnerais pas un farthing de la terre sans la Charte ; car, sans elle, les Landlords conserveraient ce pouvoir politique qui leur permet d'agir comme ils l'ont toujours fait et le feront toujours jusqu'à ce qu'on détruise leur monopole en donnant le vote à l'homme indépendant de la terre du Landlord. Je suis absolument convaincu que les classes laborieuses ont à présent entre leurs mains des ressources suffisantes pour essayer, sur une large échelle, une expérience pratique des résultats que donnerait le système des petites fermes. Les intérêts immédiats des classes laborieuses ont été complètement

laissés de côté ; mais, en ce qui les concerne, une explication exacte du sujet aboutirait à dépouiller les Landlords de ce monopole de législation que le mauvais emploi de leurs domaines leur confère ; et, mieux encore, elle arriverait à dépouiller les capitalistes de ce travail d'esclaves qui leur permet d'amasser la richesse. Les restrictions et les conditions imposées par une classe créent un surcroît artificiel de population sur le marché du travail pour l'autre classe. J'admets que, dans le système actuel, il y a surpopulation ; mais il n'y aurait plus surpopulation si les classes laborieuses installaient sur la terre les chômeurs involontaires. Le changement auquel j'aspire est le suivant : au lieu de laisser les patrons manufacturiers aller sur le marché ou dans les caves acheter au rabais le travail d'une bande appauvrie de chômeurs involontaires, afin de se procurer des esclaves, je les enverrais au marché du travail libre. Les manufacturiers seraient obligés de calculer les salaires d'après l'étalon du marché du travail libre. En adoptant le système des petites fermes, je considère que vous ouvrirez un marché pour les onvriers désireux de quitter le marché artificiel. Ce que je désire, c'est que, s'il y a trois millions d'ouvriers sur le marché du travail et que deux millions suffisent à la demande, le troisième million s'installe sur la terre, que ceux qui sont une " population de surcroît " à la disposition des employeurs se rabattent sur les champs. En les renvoyant à la terre, les maîtres ne pourraient plus réduire les salaires des deux autres millions, en leur disant qu'il y a un million d'hommes errant dans les rues qui seraient heureux de travailler à n'importe quel prix. "

Le marché du travail libre offrirait une double issue à la surproduction industrielle qui se présente sous une double forme : ojffre surabondante de main d'oeuvre, offre surabondante de produits. L'installation des travailleurs sur la Terre ramènerait l'offre de la main-d'œuvre à être égale à la demande de travail, et le marché

naturel assurerait un débouché aux produits surabondants sur le marché artificiel. Le discours de Feargus à Manchester s'achève par la description de la vie idyllique que mènera, aux champs, le travailleur libéré de la tyrannie capitaliste, tant dans cette curieuse conception s'entremêlent intimement les rêves du passé et la vision très nette, très précise des données du problème économique :

" Combien différentes les conditions d'existence du travailleur libre ! Il se lève le matin et va avec plaisir à son travail ; il laisse sa femme préparer le frugal repas et éveiller les enfants en ayant égard à leurs forces. Il est sûr d'avoir des légumes sains et frais et non pas des légumes à moitié pourris qui ne sont que le rebut du riche ; son lait est pur et non pas aigre, comme celui que tous les ouvriers des manufactures doivent boire, quand la pompe n'est pas la meilleure vache de leur laiterie."

L'idée du Land Scheme se répand peu à peu et pénètre dans les discussions et les résolutions des associations ouvrières, ha Northern Star du 6 août nous apprend que le comité des délégués des métiers associés de Steffield a, dans une adresse, déclaré que la terre est le remède aux maux actuels :

" La terre est le seul remède efficace aux maux du pauvre qui souffre ; mais quels sont les moyens proposés pour atteindre ce but .? L'union de tous les métiers. Une union générale des métiers dans le but d'essayer de ce remède et d'amener un soulagement partiel donnerait de bons résultats. Mais il faut plus qu'une union générale des métiers. Les ouvriers doivent lutter pour le

droit de faire eux-mêmes les lois ; ils doivent conquérir les droits politiques pour arriver aux droits sociaux de l'homme. "

Le 2 septembre, quelques jours avant que s'ouvre la conférence chartiste, la Northern Star publie un article : " Notre situation ; faillite de nos manufactures^ notre dernière et seule ressource^ la terre. "

La conférence qui se réunit le 5 septembre à Birmingham comprend trente délégués, parmi lesquels Bairstow, G. J. Harney, Marsden, Roberts, Donaldson, Mason, Josuah Hobson, et O'Connor. Celui-ci fait présenter le Land Scheme par Hobson et la conférence est tout entière consacrée à la discusion de ce projet ; l'organisation proposée est du reste illégale, mais la conférence l'adopte en spécifiant, nous dit Gammage, que si l'on refusait d'enregistrer les statuts, Morrison, Hobson et Wheeler demanderaient conseil à O'Connor et à Roberts, qui, l'un et l'autre, présents à la conférence, avaient donné leur approbation au projet, " ce qui prouvait, dit Gammage, ou qu'ils ignoraient la loi ou qu'ils s'étaient moqués de leurs collègues. " En même temps qu'elle donnait son adhésion au Land Scheme, la conférence mettait la National Charter Association entre les mains de Feargus O'Connor en lui confiant les fonctions de trésorier et en nommant, à côté, de lui, au comité exécutif, des inconnus sans

autorité qui ne pouvaient en aucune façon, même s'ils en avaient eu la velléité, contrebalancer la toute puissante volonté du Dictateur.

Les statuts de la nouvelle organisation sont publiés par la Northern Star du 1 6 septembre :

" Les objets de la National Charter Association, dit la section du premier chapitre, sont, en usant uniquement des moyens pacifiques et légaux : i° d'améliorer la condition de l'homme et de supprimer les causes qui ont produit sa dégradation sociale et morale ; 2" de s'occuper des ouvriers sans travail et de procurer des moyens d'existence à ceux qui ont le désir de se fixer sur la terre. "

On se procurera des fonds de deux façons : par les souscriptions des membres de l'association et par l'emprunt.

La section II du chapitre premier des statuts est spécialement consacrée à la question des fonds agraires, des fonds spéciaux permettant l'emploi des membres de l'association sur la terre :

" Des fonds, destinés à l'achat ou à la location de la terre et à l'installation des bâtiments convenables, seront réunis grâce aux souscriptions des membres qui pourront et voudront contribuer à ces fonds. La société émettra des actions d'une livre payables par à comptes ou versements partiels de i^, 2^, 4** S'' lo"*, i"^ par semaine. Elle emploiera ces contributions aux fonds agraires à l'achat ou à la location de terres, à l'installation des bâtiments, du bétail et des outils et autres choses nécessaires à la mise en activité de l'entreprise, ainsi qu'aux dépenses qu'entraîneront l'acquisition ou le loyer de la terre et le payement de la moitié du traitement accordé au secrétaire général pour le travail de la comptabilité des fonds agraires. "

Lorsque le comité général exécutif aura acheté ou loué la terre, il divisera cette terre en lots de quatre acres chacun ; il fera construire les habitations indispensables et achètera le bétail, les outils et les autres choses nécessaires à l'exploitation. Puis, le comité avisera les souscripteurs des fonds agraires et spécifiera combien de familles il est possible de pourvoir de lots ; un certain nombre de membres de l'association seront alors choisis pour occuper ces lots disponibles. Mais comment va se faire le choix ? Les individus choisis par la société pour résider dans ses établissements doivent être désignés par une majorité des membres de la section à laquelle ils appartiennent ; le choix aura lieu par tirage au sort dans un meeting des souscripteurs des fonds agraires spécialement convoqués pour cet objet :

" Quand un membre aura été ainsi désigné, il devra se rendre dans le domaine et il entrera en jouissance du lot que le sort a mis en sa possession ; il devra exécuter les actes nécessaires pour se donner un titre à l'occupation dans telles conditions qui assureront un bon rendement au capital déboursé par la société, ce qui constituera une location perpétuelle de la terre et des bâtiments, quand la terre aura été achetée par la société. Le tenancier devra rembourser, à des époques déterminées, le capital avancé pour l'achat du bétail, des outils et de toutes les autres choses nécessaires, en outre de la terre et des bâtiments, et payer l'intérêt légitime pour l'usage de ce capital, tant qu'il sera en la possession du tenancier. "

Une société se procurant par les souscriptions de ses membres ou par l'emprunt les sommes nécessaires pour acheter ou louer de grands domaines ruraux, les divisant en petits lots de quatre acres et y installant un certain nombre de souscripteurs désignés par le sort : telle est, dans ses grands lignes, l'organisation de ce plan agraire qui devait désormais absorber tout l'eiFort du mouvement chartiste. Le Land Scheme, en effet, devait très rapidement se substituer à la Charte du peuple dans les préoccupations chartistes et, si celle-ci n'était pas complètement abandonnée, elle n'était plus qu'un ornement de façade pour justifier le nom de ceux qui prétendaient se réserver le monopole du Chartisme. Le Land Scheme allait être la grande idée de la dictature, elle allait même devenir l'idée fixe du dictateur.

Comment s'expliquer le succès dont a joui auprès des ouvriers chartistes le Land Scheme ? On peut attribuer à l'influence et à la popularité de l'auteur une grande part de la popularité qui s'attacha au projet. Mais il est probable aussi que, lorsqu'en 1 843 Feargus commença à lancer le Land Scheme, le grand démagogue avait compris que la vogue de la Charte était passée ; les masses populaires commençaient à se fatiguer de cette Charte du peuple dont on leur disait, depuis bientôt six ans, que la con-

quête était proche, alors que leurs efforts s'étaient usés et leurs sentiments aigris à la réclamer sans succès. Les travailleurs chartistes étaient las de s'être tant agités et d'avoir tant souffert pour des droits politiques qui ne paraissaient pas près de leur être accordés. L'apparence pratique du Land Scheme devait séduire ceux qui étaient arrivés à penser qu'avant d'atteindre la Charte, le remède universel^ il était possible de trouver un moyen d'apporter quelque soulagement provisoire au mal économique ; il n'y avait, du reste, aucune contradiction entre les deux remèdes : la Charte ne devait-elle pas permettre de généraliser le Land Scheme et d'assurer l'application universelle des principes qui faisaient la valeur et l'efficacité du plan agraire } Le public chartiste avait besoin d'être distrait et il fallait inventer quelque nouvel espoir à faire luire à ses yeux. Dans son article du National Reformer du 17 avril 1847, Bronterre dit justement que Feargus fut amené à s'occuper de "la terre " lorsque le cri pour la Charte eut perdu son charme : faut-il ajouter, avec le maître d'école du Chartisme, " et parce qu'il s'apercevait que mes idées de nationalisation du sol avaient fait des progrès parmi les chartistes } " Il existe entre les hommes politiques une concurrence qui les amène soit à surenchérir les uns sur les autres, soit à se ravir leurs idées, lorsqu'ils

s'aperçoivent que telle ou telle a l'heur de plaire, quitte à les affubler d'un travestissement qui puisse donner le change. Feargus savait mieux que quiconque profiter des mouvements créés par les autres et les utiliser à son profit ; et, à l'égard de Bronterre précisément, il était déjà coutumier du fait.

La lassitude du public chartiste apparaît à l'insuccès de la tournée de conférences entreprise durant l'automne de 1843 ^ travers les districts du Nord de l'Angleterre par Feargus et le jeune député radical Duncombe. Malgré l'art prestigieux de l'un et l'ardente jeunesse de l'autre, ces deux conférenciers ne parviennent pas à attirer de nouveaux membres à l'organisation chartiste et la troupe ne fait pas de recettes : l'argent ne rentre pas dans la caisse de l'association, si bien que Feargus est obligé de payer ses collègues de sa poche. Le Land Scheme allait-il, mieux que les espérances trop lointaines des bénéfices sociaux promis par la Charte, gagner l'intérêt et attirer l'argent des travailleurs ?

Entre le Land Scheme et l'opposition faite par Feargus à la campagne libre-échangiste, il semble qu'il y eut une corrélation possible, sinon nécessaire : la défense du protectionnisme agraire ne rendait-elle pas plus facile la réussite du Land Scheme .? Le 26 août, la Northern Star,

critiquant l'argument libre-échangiste de l'extension du commerce, opposait à cet idéal d'expansion économique au dehors le développement des forces productrices à l'intérieur ; elle demandait l'application du travail national à " la production de la nourriture nationale afin de mettre notre terre en état de produire la quantité de nourriture nécessaire pour la rendre indépendante des autres pays. "

La protection douanière de l'agriculture semblait utile à l'application du Land Scheme, puisque, grâce à elle, les tenanciers de la société agraire pourraient réaliser des bénéfices suffisants pour assurer le succès financier de la combinaison et rembourser la société de ses avances. Au contraire, le libre-échange, qui devait faire baisser le prix des céréales, pouvait provoquer la faillite de l'entreprise. Il n'est donc pas étonnant de voir la Northern Star poursuivre sa campagne contre l'Anti Corn Law League et Feargus persévérer dans son attitude hostile : le grand démagogue allait même, en 1 844, se livrer à une manifestation retentissante et se heurter aux champions de l'abolition en une discussion publique des principes opposés.

Le 21 janvier 1843, il avait jeté à la Ligue un défi : " Oseront-ils F accepter ? Nous verrons. " O'Connor offre de discuter avec n'importe quel adhérent de la Ligue en un meeting public

auquel serait proposée la résolution suivante : " dans les circonstances actuelles une abrogation des lois sur les céréales causerait un véritable préjudice aux boutiquiers et aux classes laborieuses. " Au commencement de 1844, la Northern Star nous apprend que les leaders de la ligue avaient accepté le défi : Feargus O'Connor et Richard Cobden devaient se trouver en face l'un de l'autre le 5 août 1844 et le combat promettait d'être passionnant.

La rencontre eut lieu à Northampton. Cobden prend la parole le premier et développe les arguments de la thèse libre-échangiste. Quelque fussent les qualités de son éloquence vigoureuse et simple, elles paraissaient, pour impressionner un auditoire populaire, inférieures à la verve et aux puissants moyens oratoires de son adversaire. La partie semblait belle à Feargus O'Connor lorsque celui-ci se leva au milieu des applaudissements d'une assemblée enthousiaste. Il la perdit, prétend Gammage. Ce précieux témoin des luttes chartistes affirme que le discours de Feargus causa une grande déception et que, lorsqu'après avoir parlé trois quarts d'heure à peine, il se rassit " au milieu de la consternation générale des chartistes et de la satisfaction souriante des libre-échangistes ", rassurés d'avoir vu leur plus redoutable adver-

saire si inférieur à lui-même. C'est là l'opinion de Gammage. Est-elle exacte ? Jugeons en par le discours lui-même tel que le reproduit la Northern iS/^rdu 10 août :

" Messieurs, j'ai entendu M. Cobden attribuer toutes nos misères à l'inégalité des droits politiques et à l'usage qu'en font les tenanciers à volonté. S'il est sincère dans sa répudiation de ce système, je crois avoir droit à son vote pour l'amendement que je vais vous soumettre puisqu'il propose la substitution à l'état de choses actuel d'une distribution des droits plus équitable, avec le libre-échange comme conséquence nécessaire. M. Cobden ne vous a pas dit quel effet l'abrogation des lois sur le blé aurait sur le marché du travail anglais, en y jetant, pour l'encombrer, les pauvres indigents de l'Irlande.

Sachant que Northampton est une ville de manufactures de chaussures, M. Cobden a essayé de gagner vos sympathies en vous demandant comment il se faisait, que, malgré leur droit à le faire, les Français et les Allemands ne soient pas venus en Angleterre et ne soient pas entrés en concurrence avec vous .i" Pourquoi, mes amis ? Votre réponse est prête : parce qu'ils n'auraient pas accepté de faire votre pénible ouvrage pour vos minces salaires, alors que les patrons des manufactures ont la part du lion (applaudissements). (Alors, observant que le meeting est composé de fermiers et d'ouvriers en chaussures, O'Connor indique du doigt la figure épanouie d'un fermier pour prouver que les lois sur le blé n'ont pas été une protection pour lui). Mais je désigne cet homme et celui-là et celui-ci encore, avec leurs figures creusées et leurs corps émaciés, et je leur demande comment il se fait qu'ils soient dans cette situation alors que le fermier est si gras et le patron de manufacture si corpulent ? C'est parce que leur sang a passé dans d'autres corps ! Leurs forces ont passé dans d'autres charpentes ! C'est parce que le fermier est en partie protégé et le manufacturier complètement protégé, tandis que le travail non protégé est le jouet dont ils se jouent tous deux (vifs applaudissements) .

O'Connor se tourne 'vers les gentlemen de la -plateforme et s^ adressant aux boutiquiers .• Ils vous persuadraient volontiers que vous constituez un ordre dont les instérêts sont solidaires et que vous devez tous tirer bénéfice de la même mesure. Je vous dis au contraire que, si le changement désiré se produit sans les dispositions justes et équitables qu'indique mon amendement, LEUR prospérité sera votre ruine. En dehors de ce grand désir d'extension, ils ont multiplié les machines inanimées à tel point qu'un homme maintenant fait le travail qui nécessitait autrefois 1 200 hommes ; et les déshérités sont les clients dérobés à VOTRE marché. Tout petit patron, tout petit capitaliste et tout boutiquier sera sacrifié au nouvel esprit de concurrence, et, comme le dit l'amendement, ceux qui sont munis des plus énormes capitaux et des plus énormes machines récolteront la part du lion et vous condamneront à la mendicité et à la banqueroute. Ils ne vous ont jamais dit que bon marché et cher sont termes relatifs ; et qu'il faut que vous gagniez avant d'acheter j et que vous deviez vendre quand il leur plaît et acheter quand il leur plaît et pour ce qui leur plait.

M. Cobden a fait allusion au bill de dix heures ; mais lui et sa classe s'y sont opposés et ont déclaré que son introduction serait leur ruine. Il en a été ainsi avec la même classe quand un autre de ses monopoles fut en danger, quand la Chambre des Communes décida que les pauvres pourraient voyager plus confortablement et à meilleur marché sur les chemins de fer. Les antimonopolistes intervinrent et s'écrièrent : " Non, c'est notre monopole ". Leur bonté (des Libre-échangistes) pour vous me rappelle un dialogue entre deux cousines qui habitaient à la campagne chez une dame veuve qui possédait une ferme : " Voyez un peu, cousine Sookey, quel ami a Madame ; le jeune maître vint ici ce matin et prit tous les œufs ; puis il vient de revenir pour dire combien ils étaient frais, combien ils les avait trouvés bons et combien Madame pouvait en être fière. " — Pardi, cousine DoUy, je suppose qu'il reviendra et qu'il prendra les poules la prochaine fois. — Non, chère Sookey, il faudrait qu'il les nourrisse tandis que maintenant il a les œufs pour rien." Eh bien, c'est absolument la façon d'agir des philanthropes

Leur humanité ne prend en considération ni l'homme ni la la femme — leurs pensées sont concentrées sur les moyens les plus efficaces de faire accomplir par la machine le travail de l'homme et par l'homme le travail des bêtes. "

Sans être Vvn des meilleurs parmi les discours de Feargus, celui de Northampton contenait quelques jolies morceaux et des traits que devait goûter un auditoire populaire. Mais le compte-rendu que l'historien de l'Anti Corn Law League, Archibald Prentice, donne de ce discours ne concorde pas avec celui de la ISlorthern Star et, tandis que Gammage prétend que Feargus a parlé contrairement à son habitude trois quarts d'heure seulement, Archibald Prentice dit qu'il a parlé plus d'une heure. En présence de telles contradictions, il n'est pas possible de se faire une opinion bien arrêtée ; tout au moins Archibald Prentice et Gammage sont-ils d'accord sur un point et ils donnent l'un et l'autre l'impression que Feargus, moins bien inspiré ce jour là qu'à l'ordinaire, a fait subir au Chartisme un échec. Il a commis certaines maladresses, celle par exemple de prendre trop tôt la parole et de laisser après lui parler Bright sans lui répliquer ; peut-être aussi l'amendement proposé par Feargus au meeting était il trop compliqué et ne s'opposait pas avec assez de netteté à la motion libre-échangiste.

Encore que la Northern Star du 10 août

3o6 LE CHARTISME

déclare que " Cobden a été bien attrapé ", la journée du 5 a été une victoire pour la ligue, non parce que la motion libre-échangiste a été adoptée par la majorité, mais parce que dans l'opinion des chartistes Feargus a été battu et même s'est laissé battre : la question se pose de savoir si cette interprétation est exacte et si Feargus n'a pas contribué à sa propre défaite en ne donnant pas toute sa mesure. Gammage se demande si l'opposition de Feargus à la ligue n'était pas une feinte et s'il n'y avait pas entente entre elle et lui. Certains chartistes le pensèrent : l'attitude de Feargus à Northampton et celle qu'il devait prendre ensuite à l'égard de la politique de Robert Peel, en 1 845, pourrait faire supposer qu'ils ne se trompèrent pas. Bronterre affirme dans le National Réformer du 17 avril 1847 4*^^> lorsque Feargus se convertit tout à coup au libre-échangisme, "il avait 2.000 solides raisons sous forme d'autant de bons souverains de la ligue, en espèces sonnantes. " Or, si Bronterre avait d'excellents motifs pour en vouloir à Feargus, il avait aussi l'âme trop haute pour se venger par un mensonge.

Quels faits a-t-on fait valoir en faveur de cette explication ? Feargus aurait voyagé jusqu'à Northampton dans le même train que Cobden : une vingtaine de chartistes étaient venus à Blisworth au devant de leur leader et Feargus

leur aurait raconté que Cobden était entré dans son wagon, mais, dès qu'il l'avait aperçu, il l'avait regardé de travers et avait changé de compartiment. Gammage, qui rapporte ce fait, s'étonne que " O'Connor put reconnaître Cobden et le désigner facilement à ses amis, sans avoir échangé un seul mot avec lui et sans s'être jamais rencontré avec lui auparavant. " Après le meeting, O'Connor et Cobden conversèrent ensemble à Blisworth et, la semaine suivante, le démagogue fit dans la Star un éloge enthousiaste de celui qu'il avait autrefois accablé des épithètes les plus sévères. Son discours aurait-il donc été préparé à l'avance pour faciliter la victoire de Cobden à Northampton .''

L'attitude de Feargus O'Connor à Northampton est étrange en effet, et elle allait être suivie d'un revirement non moins étonnant de la part de celui qui avait été le plus redoutable antagoniste de la ligue. Pourtant, lorsqu'on songe à l'immense orgueil de Feargus O'Connor, il n'est pas possible d'imaginer que celui-ci, pour une raison exclusivement pécuniaire, acceptât un échec aussi retentissant et aussi unanimement reconnu. 11 faut chercher ailleurs l'explication de son attitude à Northampton et de son revirement en faveur du libre-échange, il devait en effet déclarer que : " la réforme libre-échangiste de Peel rendrait le pays grand

3o8 LE CHARTISME

au dehors et par suite grand au dedans ; que c'était une mesure toute puissante et le ministre qui la proposait un ministre tout puissant " ; et il devait ajouter " qu'il doutait beaucoup qu'un premier Parlement Chartiste osât faire un pas aussi considérable que celui que Peel avait fait sur le grand chemin de la Démocratie. "

Feargus devait en grande partie sa popularité à l'instinctive justesse avec laquelle il savait discerner et même pressentir les mouvements de l'âme populaire : il avait un sens infaillible des transformations qui se produisaient dans les tendances des masses ; il n'ignorait pas que l'âme des foules a besoin de divertissement et le Land Scheme avait été le divertissement offert aux chartistes qui se lassaient de la Charte.

Entre le jour où la Northern Star avait lancé un défi aux leaders libre-échangistes et le 4 août 1844, s'était écoulée une année et demi, et Feargus avait senti qu'un changement commençait à se produire dans l'opinion des classes laborieuses à l'égard de la ligue.

Or la popularité de Feargus reposait sur l'harmonie préétablie qui existait entre les sentiments populaires et ses démarches personnelles. Très probablement, le 4 août 1844, Feargus a été gêné par la conscience qu'il avait de la modification alors en train de s'opérer ; il comprenait

que la ligue devenait moins impopulaire auprès de la classe ouvrière et qu'elle gagnait peu à peu du terrain dans les milieux qui lui avaient été les plus hostiles. Dans ces circonstances qu'à lui seul parmi les leaders chartistes il était donné de percevoir, Feargus se sentit moins fort pour affirmer avec la même autorité qu'autrefois ce qui était auparavant l'expression très exacte et très nette des convictions ouvrières ; le jour où les efforts persévérants de la ligue eurent vaincu l'hostilité systématique des travailleurs et commencé à gagner des sympathies parmi eux, Feargus se sentit désarmé contre le " bluff libre-échangiste " et n'eut plus qu'à adapter sa conduite aux sentiments obscurs de ses inspirateurs : son attitude pendant la journée du 4 août 1 844 n'est tout d'abord si difficile à interpréter que parce qu'elle est la manifestation d'une période de transition, d'une évolution qui s'ébauche lentement dans sa pensée comme dans les désirs incertains encore de ceux qui détenaient la source de sa puissance. Le grand démagogne pouvait-il risquer sa popularité en imitant la constance déraisonnable de l'idéaliste Bronterre, fidèle à une thèse qui n'était plus conforme à l'état d'esprit des classes laborieuses ? Le seul fait que Feargus allait devenir favorable à la réforme de Robert Peel ne prouve pas sa versatilité, mais son attachement à une

3IO LE CHARTISME

même ligne de conduite politique : comme toujours Feargus a seulement réalisé l'harmonie entre ses gestes et les désirs de son souverain, désirs que le plus souvent il savait provoquer et machiner, mais dont il n'était pas toujours le maître.

11 convient d'ajouter aussi que le succès du Land Scheme pouvait lui paraître attaché au triomphe du libre-échange comme il semblait l'avoir été tout d'abord au maintien du protectionisme : si les corn laws garantissaient le haut prix des céréales, la liberté commerciale devait avoir pour conséquence la baisse du prix des terres et par là permettre à la société créée par O'Connor d'acheter un plus grand nombre de domaines et d'y tenter, sur une plus large échelle, l'expérience du Land Scheme.

Le revirement de Feargus était donc lié au revirement qui s'opérait dans les sentiments des classes laborieuses. La transformation qui s'était produite dans l'état d'esprit des travailleurs n'était pas spéciale au libre-échangisme, mais générale ; cette transformation s'expliquait en partie par une modification des conditions économiques et par une situation industrielle toute différente de celle qui régnait au moment où commença le Chartisme. Des circontances inverses de celles qui avaient accompagné la naissance du mouvement semblaient en accompagner le déclin.

La crise qui s'est prolongée de novembre 1836 jusqu'à la fin de 1842 est suivie d'un nouvel essor industriel et à la dépression économique succède la prospérité. La production et l'exportation anglaises s'accroissent dans des proportions considérables.

De 1 840 à 1 850, les capitaux anglais émigrent peu à l'étranger : assagis par les deux expériences de 1836 et de 1839, ^^^ capitalistes ne s'aventurent plus à prêter leur argent à une nation pleine de promesses, mais dont les ambitions sont un peu hâtives ; ils le consacrent au développement des forces productives nationales ; ils l'emploient à l'édification de fabriques nouvelles dans les industries textiles et à la construction d'un vaste réseau de chemins de fer. Celle-ci absorbe en cinq années, de 1844 à 1848, ;^I34 millions 1/2 ; elle provoque sur le marché intérieur, de 1846 à 1848, une demande correspondant aux deux tiers de la demande de l'étranger en produits anglais ; en 1847, elle occupe plus de 200.000 ouvriers. La construction des chemins de fer est un fait qui a eu des répercussions importantes sur l'économie anglaise pendant cette période, mais elle n'est pas le seul fait significatif ni le seul signe éclatant de la prospérité industrielle. 11 se produit aussi un magni-

fique essor des industries textiles. En novembre 1 845, l'inspecteur des fabriques Léonard Horner nous le décrit en ces termes dans son rapport :

" Je ne me rappelle pas avoir vu un essor de l'industrie et surtout de l'industrie des tissages de coton comparable à celui de l'hiver et de l'automne précédents. A cette époque, j'ai appris toutes les semaines la construction de fabriques nouvelles ou bien l'agrandissement de celles déjà existantes, l'introduction de machines nouvelles plus puissantes. J'entendais partout des plaintes sur la difficulté de se procurer des ouvriers et sur la hausse des salaires ; des gens bien informés me parlaient aussi des profits V

très grands des fabricants par suite des prix très élevés du fil concordant avec des prix très bas du coton brut. "

D'après Horner, de 1842 à 1845, ^^ nombre des fabriques dans sa circonscription a augmenté de 524 ; et cet inspecteur nous affirme que la prospérité industrielle s'est traduite non seulement par une élévation des profits, mais par une hausse des salaires et par une diminution considérable du chômage. La situation de la classe ouvrière s'est améliorée pendant cette période et d'une double façon. En même temps que les ouvriers voyaient augmenter les ressources de leurs budgets, leurs dépenses diminuaient sensiblement : tout en restant cher, le pain était moins cher et une série de bonnes récoltes avaient fait baisser le prix du blé de plus de 10 shillings sur les années précédentes ; alors que, de 1839 ^ 1842, le prix du quintal s'était maintenu entre 69 et 64 shillings, les récoltes

de 1 842, 1 843, 1 844 font tomber ce prix à 54V en 1843 > S^iS ^^ 1844 ^t 49>^ ^^ 1845.

Ce double adoucissement de leur existence devait avoir une action sur les sentiments des populations laborieuses et détendre leur âme exaspérée par la misère des années précédentes.

Encore que le prix du pain ait, à cette époque, une influence prédominante sur les conditions de la vie ouvrière, l'abaissement du prix du blé traduit imparfaitement l'amélioration qui s'était produite ; parallèlement, en effet, à partir de 1842, le ministre conservateur Robert Peel inaugure une politique financière qui devait avoir pour conséquence une réduction, non seulement du coût de la production, mais aussi du coût de la vie.

De 1837 à 1842, le budget avait été en déficit : les droits à l'importation, dont un grand nombre imposaient une lourde charge aux consommateurs sans procurer au fisc aucun revenu, n'avaient pu en assurer l'équilibre. Aussi, dès son premier projet de budget, Robert Peel propose de remplacer certains droits par une income taxe de 7 pences à la livre. Cet impôt ne devait être que provisoire et le ministre pensait qu'après cinq années il pourrait être supprimé : la suppression de tous les droits prohibitifs, la diminution de tous les droits protecteurs, la réduction des droits sur les

matières premières, l'abaissement des droits sur les produits semi manufacturés, la réduction des droits sur les produits manufacturés devaient produire un accroissement de la richesse et celui-ci devait se traduire par un accroissement des revenus financiers. On comprend la répercussion que cette réforme allait avoir aussi sur le coût de la production et sur le coût de la vie quand on sait que Robert Peel proposait et obtenait la suppression ou la diminution des droits sur 750 articles : parmi les produits sur lesquels les droits étaient réduits se trouvaient les bois étrangers pour les ébénistes, les bois de charpente pour les constructeurs de navires, les huiles et extraits pour les manufactures, le fer et les minerais métallifères, le bétail vivant, le lard, les jambons, les oignons, les pommes de terre, les salaisons, le café ; la prohibition du bœuf frais était remplacée par un droit de 8^ par c. w. t. Naturellement, soutenu par une majorité de propriétaires fonciers, Robert Peel avait maintenu les Corn Laws ; mais il avait fait accepter par le parlement une nouvelle échelle mobile, commençant par un droit de 20 sh. au prix de 5 1 sh. et s'abaissant jusqu'à un droit de i sh. au prix de 73 sh.

Il est intéressant de voir que, le 30 avril 1 842, dans son article sur le Peel Tariff Free Trade, la Northern 5/^rcondamne la réforme et déclare que :

" ie tarif de Peel augmentera la détresse nationale parmi les classes laborieuses et le petit commerce : c'est une nouvelle façon de prendre à ceux qui produisent pour donner à ceux qui ne

produisent pas ! Il suffira de peu de temps pour montrer

si les mesures libre-échangistes auront l'effet qu'en attendent les libre-échangistes ou si elles n'arriveront pas à dégoûter la nation de tout libre-échange et de tous les avocats libre-échangistes. "

Malgré cette appréciation de la Star, il ne semble pas que le nouveau tarif de Robert Peel, voté à la chambre des communes le 28 juin 1842, ait accru la détresse des classes laborieuses ; tout au contraire, il est incontestable qu'il contribua dans une certaine mesure à l'amélioration de la vie ouvrière pendant les années suivantes. Sans doute, si les droits sur le lard, les salaisons et le bétail étaient réduits, le pain restait lourdement taxé : le printemps et l'été de 1842 furent des temps de dure misère ; mais l'excellente récolte de cette même année et deux autres non moins favorables, en 1843 ^^ 1844» rendirent plus léger et moins apparent le poids de l'impôt.

Une détente se produit donc dans la situation matérielle des classes laborieuses et en même temps dans leur esprit : de révolutionnaire l'état d'âme des travailleurs devient réformiste. La ligue comprend que les masses ouvrières lui sont moins systématiquement opposées, que ses conseils auront un meilleur accueil auprès d'elles : elle accentue sa propagande. En mars

3i6 LE CHARTISME

1843, l'Anti Corn Law League loue le Drury Lane Théâtre pendant un mois ; en juin, elle loue le Covent Garden Théâtre pour cinquante nuits et elle y installe un bazar de charité libre-échangiste ; elle publie en septembre un journal hebdomadaire, " The League " ; elle distribue, la même année, plus de 9 millions de tracts et fait faire 650 conférences. La ligue opère des conversions même parmi les propriétaires fonciers et, à Perth, Lord Kinnaird déclare qu' " en tant que propriétaire foncier il trouve que les Corn Laws sont contraires à ses intérêts, car elles appauvrissent ses clients et, par suite, ont un effet nuisible sur ses profits. "

Le 18 novembre, le Times parle ainsi de la ligue :

" La Ligue peut être une machine de guerre, un hypocrite, un énorme cheval de Troie ; mais la Ligue existe. Une nouvelle puissance a grandi dans l'Etat, et filles et femmes accourent aux théâtres comme s'il ne s'agissait que d'entendre une nouvelle traduction d'une pièce française. "

Pour que des journaux aussi hostiles à la ligue que le Times reconnussent sa puissance, il fallait qu'elle fut devenue bien redoutable, et il est incontestable que parmi les classes laborieuses elle profitait du progrès des tendances réformistes et du recul de l'esprit révolutionnaire qui s'affirmait par un recul du Chartisme dans les milieux ouvriers.

Ce recul ne venait pas exclusivement du changement qui s'était produit dans les circonstances économiques depuis l'automne de 1842. Le déclin du Chartisme est lié sans doute à un déclin de la misère, conseillère des moyens suprêmes de salut ; mais il est lié surtout au déclin de l'espérance : il tient à la lassitude des troupes chartistes et à la défiance que ces troupes éprouvent à l'égard de leurs chefs. Elles ne croient plus aux promesses, elles ne se laissent plus séduire ni suggestionner par les paroles de ceux qui n'ont plus l'autorité nécessaire pour les entraîner à la lutte : L'enchantement est rompu.

Les leaders, par leurs divisions, ont perdu la confiance de leurs troupes : pendant les années 1845 et 1846, toutes leurs activités paraissent absorbées par le souci de se quereller entre eux et de s'accuser mutuellement.

A son retour d'exil, Me Douall est accusé par Leach d'avoir dit au cours d'une conversation que Feargus O'Connor avait agi à son égard de façon déloyale aux assises de Lancaster. Aussitôt, sans consulter Me Douall, Feargus O'Connor agit avec la rapidité de décision qui lui permit si souvent, en prenant les devants, de mettre ses adversaires en fausse posture : il adresse, dans la Star^ une lettre au comité chartiste de Manchester pour lui demander

3i8 LE CHARTISME

d'être juge de son différent avec Me Douall. Cette lettre doit avoir cet effet, escompté par le démagogue, de déchaîner l'indignation des clubs contre les calomnies dont serait victime le serviteur intègre et dévoué des travailleurs et de préparer ainsi l'opinion chartiste à condamner Me Douall avant même que de l'avoir entendu. La semaine suivante, la Star publie de nombreuses résolutions, blâmant la conduite du " calomniateur ", résolutions qu'auraient votées les comités. Mais il est permis d'avoir quelques doutes sur l'authenticité de ces résolutions et on peut se demander si la plupart d'entre elles n'ont pas été fabriquées de toutes pièces : Gammage, qui était alors secrétaire de la National Charter Association de Northampton, rapporte que les chartistes de Kettering avaient émis un vote tout différent de celui que leur avait prêté la Star.

Quels sentiments pouvaient inspirer au public chartiste de tels heurts entre des hommes que ne séparait aucune opposition de tactique, de méthode ou de tempérament, et qu'on avait vus jusque là se magnifier sans cesse les uns les autres .'' Le sentiment de scepticisme découragé qui se manifestait allait être accentué encore par le spectacle de la lutte prête à éclater entre Feargus O'Connor et ses plus ardents protagonistes.

Thomas Cooper avait été un grand admirateur du " Lion de la Liberté "; il l'avait suivi avec une fidélité passionnée, subissant les directions du Leader. Poursuivi et condamné en mars 1 843, il avait été enfermé dans la prison de StafFord dont il sort le 5 mai 1845. Dans son autobiographie, il montre comment, à propos du Land Scheme, nait son conflit avec Feargus et comment sa volonté de garder son indépendance a été la cause première de cet antagonisme qu'avec la logique de son tempérament, Thomas Cooper devait pousser jusqu'à ses plus extrêmes conséquences :

" Depuis ma libération, je m'étais tenu à l'écart des chartistes et du Chartisme, car j'avais appris qu'O'Connor, dans un accès de jalousie, m'avait dénoncé. Quelqu'un lui avait fait croire que

je songeais à conspirer contre lui lorsque je serais libéré

Quelques petites souscriptions, qui avaient été réunies pour moi à Nottingham et ailleurs, furent retirées par suite des dénonciations de la Star contre moi et je renvoyai deux ou trois sommes de ces souscriptions chartistes. Mon dégoût pour la conduite d'O'Connor était si grand que je résolus de ne jamais plus lui adresser la parole. Mais je fus conduit à modifier mes dispositions d'esprit d'une manière que je ne pouvais prévoir.

Très habilement, en effet, Feargus O'Connor amène Thomas Cooper à changer d'attitude et même, un moment, de sentiments à son égard :

"J'allai faire visite à mon vieil ami M. Dougal Macgowan, l'imprimeur du Kentish Mercury, que je n'avais pas vu depuis le jour où j'avais cessé d'être l'éditeur de ce journal et où j'avais

quitté Londres en novembre 1840.II imprimait alors li Northern Star pour O'Connor ; car le journal était presque ruiné, comme le chartisme lui-même, et O'Connor avait transporté la publication de ce journal de Leeds à Londres avec l'espoir d'en restaurer la circulation. M. Macgowan m'assura qu'O'Connor était désolé d'avoir écrit contre moi et désirait que je lui fisse visite à son logis de Great Mariborough Street afin de renouer nos liens d'amitié. Je dis à M. Macgowan que, tant qu'O'Connor n'aurait pas rétracté publiquement ses dires dans la Northern Star, je refuserais de l'aller voir. La semaine suivante, je rencontrai M. Macgowan qui insista beaucoup auprès de moi pour que j'allasse voir O'Connor : il m'assura qu'O'Connor prenait un grand intérêt à mon poème et désirait que je lui en lusse des fragments. "

Thomas Cooper avait écrit en prison " The Purgatory of Suicides'' et, pour le ramener à lui, Feargus flatte son amour-propre d'auteur :

" Pour vous avouer toute la vérité, me dit M. Macgowan, O'Connor affirme que, si vous voulez bien remettre le manuscrit entre mes mains, il paiera lui-même les dépenses d'impression ; et certainement, si l'œuvre est imprimée, nous trouverons toujours un éditeur. Allez donc le voir et écoutez ce qu'il vous dira afin d'en juger par vous-même. J'allai donc voir O'Connor: celui-ci me fit des excuses avec une apparence de grande sincérité et il déclara qu'il me ferait publiquement des excuses dans son journal. Et je fus encore plus disposé à lui pardonner lorsqu'il m'eût communiqué plusieurs lettres qui lui avaient été écrites par des chartistes, à l'égard desquels j'avais agi avec bonté et pjur lesquels j'avais fait des sacrifices personnels considérables. Je fus étonné de ce que je lus dans ces lettres : jamais je n'aurais pu croire leurs auteurs capables d'une telle ingéniosité dans la méchanceté gratuite, si je n'avais pas reconnu leur écriture. Je dûs lire des fragments de mon Purgatory à Feargus O'Connor. Il possédait la culture d'un gentleman, il avait gardé

son goût pour Virgile et Horace, et, lorsque je lisais, il écoutait et me faisait de très intelligentes critiques. Il me demanda de lui permettre de supporter les frais d'impression de son poème et me dit de mettre immédiatement le manuscrit entre les mains de M. Macgowan, car il était sûr, dit-il, qu'il ne serait pas difficile de trouver un éditeur. Je portai donc mon manuscrit à M. Macgowan et bientôt j'eus les épreuves. Occasionnellement, j'allais voir O'Connor et je causais avec lui ; et invariablement il m'exposait son Land Scheme et exprimait le désir de m'en voir devenir le défenseur. "

Voilà la raison secrète pour laquelle Feargus avait su découvrir un moyen de se rapprocher de Thomas Cooper : il espérait mettre au service de son projet des énergies qu'il savait ardentes et un dévouement qu'il avait éprouvé déjà en 1842 ; mais c'est justement le Land Scheme qui va opposer irréductiblement le " Lion de la Liberté " et son ancien admirateur :

" Mais je lui dis, ajoute Cooper, que je ne pouvais pas défendre le Land Scheme et je lui demandai d'abandonner son projet, car j'avais la ferme conviction que le Land Scheme n'apporterait que ruines et déceptions à lui-même et à ceux qui s'aventureraient dans cette entreprise. Tout d'abord, il ne se mit pas en colère contre moi ; mais il essaya de me vaincre en m'affirmant toute son estime et sa considération et en m'assurant de ses bonnes intentions à mon égard. Cependant il ne put me conquérir, car tout ce qu'il disait pour expliquer son projet servait seulement à me le faire paraître plus extravagant et plus détestable. Lorsque Macgowan eût imprimé les quatre premiers chants de mon poème, il me proposa de chercher un éditeur ; car, bien qu'O'Connor m'eût promis de payer le prix de l'impression et du brochage de cinq cents exemplaires, il fallait songer aux frais de publicité. "

L'éditeur Jeremiah How accepta de prendre la responsabilité des frais d'impression, car Thomas Cooper, désireux de garder son indépendance, ne voulut rien devoir à Feargus :

" Je n'aimais pas, dit-il, la pensée qu'O'Connor payât l'imprimeur et je songeais à rembourser O'Connor, ne voulant recevoir aucune faveur de lui depuis qu'il avait commencé à exister entre nous, en ce qui concerne le Land Schcme, un différent très désagréable. L'essor du Land Scheme rendit O'Connor très hautain avec moi, lorsqu'il vit qu'il ne pouvait pas compter sur moi et trouver en moi un de ses sectateurs, mais il trouva promptement beaucoup d'individus de cette espèce. Je cessai de l'aller voir, car ou bien il me faisait dire qu'il n'était pas chez lui ou bien il m'était déplaisant par son attitude. "

Dans son autobiographie, Thomas Cooper n'entre pas dans le débat de la querelle que le Land Scheme fit éclater entre lui et Feargus et il renvoie, sur ce point, ses lecteurs au récit de Gammage.

Ce ne sont pas seulement en effet les insinuations et les dénonciations de la Star, mais le Land Scheme qui mettent le démagogue en antagonisme avec ceux qui sont décidés à combattre une politique, à laquelle ils attribuent le déclin du chartisme, et une entreprise qui est, à leurs yeux, une aventure destinée à accentuer encore ce déclin et à consacrer la faillite du mouvement.

Deux hommes se sont distingués par leur

lutte intrépride contre Feargus et par leur résistance systématique au Land Scheme : leur indépendance et leur courage sont d'autant plus remarquables que le plan agraire allait bientôt provoquer l'enthousiasme des milieux ouvriers et chartistes. Ils ne se sont laissés ni séduire ni entraîner par la vogue dont a joui, pendant les années 1846 et 1847, ^^ Land Scheme; la Northern Star elle-même, fertile en calomnies et en menaces, n'a pu réduire au silence les voix qui s'élevaient solidaires contre le concert de louanges et d'éloges qui accueillait les progrès rapides de l'affaire et ses premiers succès. Inlassables et intraitables, Thomas Cooper et Bronterre O'Brien avertirent le public chartiste et ouvrier des dangers courus par les dupes qui apportaient leur contribution financière ou personnelle à l'entreprise et ils ne cessèrent jamais leur campagne contre la " Loterie Agraire. "

Mais cette campagne si précise et si fermement menée contre le Land Scheme n'arrêtera pas Feargus O'Connor. Celui-ci s'était trop avancé pour reculer : il ne lui était pas possible pour le plan agraire, comme pour la grève générale, de trouver quelque raison d'inopportunité propre à lui permettre d'en reculer indéfiniment l'application. Surtout, il pressentait avec beaucoup de perspicacité le déclin du chartisme, la désafiFection et l'indifférence des

masses dont les embarras financiers de la Star lui étaient un signe manifeste : il lui fallait absolument inventer une attraction nouvelle qui, en restaurant sa popularité, restaurerait aussi les affaires de son journal. Ce sont ces deux raisons liées, la raison financière et la raison politique, qui expliquent la fidélité de Feargus au plan agraire, fidélité non moins inlassable que les attaques de ses deux vigoureux antagonistes. On peut dire que les innombrables articles sur " The Land ! The Land ! The Land ! " étaient pour la Star assez semblables aux articles de publicité que les grands journaux d'aujourd'hui insèrent et multiplient sous des formes si variées que souvent l'objet en est insaisissable au lecteur non averti.

Le 22 mars 1845, ^^ Northern Star s'adressait aux délégués des métiers prêts à s'assembler à Londres :

" Si 50 ouvriers sur mille, dans un métier quelconque, sont sans emploi, le taux, auquel ces 50 hommes consentiraient à travailler, doit infailliblement déterminer le montant du salaire des 950 autres. Quand ces 9 5 o po urront décider entre eux, soit de diminuer les heures de travail de manière à admettre la participation des 50 autres au travail, soit de les faire travailler pour eux-mêmes, plutôt que de supporter leur concurrence, alors, mais seulement alors, la corporation entière sera en état de mettre un frein aux caprices des patrons. Le charpentier ne peut pas devenir tailleur, le tailleur ne peut pas devenir forgeron ; mais tous peuvent passer d'un état artificiel à un état naturel et devenir cultivateurs

du sol. La terre est le champ de la nature et l'héritage de l'homme, c'est le marché qui ne peut être encombré, c'est la matière première qui ne peut être trop travaillée. Son surplus est chose qui ne peut jamais perdre sa valeur. C'est le chemin par lequel les travailleurs pourront s'émanciper de tous les maux dont ils se plaignent. Dans moins d'un an on parlerait des grèves comme de choses folles qui se passaient avant que les travailleurs eussent des cerveaux. "

Et, le 29 mars, la Northern Star a le plaisir de constater que ses préoccupations inspirent les discussions de la Conférence Nationale des Trade Unions :

" La grande cause de l'abaissement continu des salaires est la surabondance des travailleurs en regard de la demande de travail ; l'expérience a prouvé que les grèves seules ne sont pas suffisantes pour réagir ; il faut trouver quelque autre moyen qui permette d'absorber le surplus du travail ou de le bannir du marché. Il faudrait mettre les travailleurs en état de retirer du marché et d'employer avantageusement les mains superflues qui pourraient amener une réduction des salaires dans tout le métier auquel elles appartiennent. White, le représentant des cardeurs de laine de Bradford, recommande, au lieu des grèves, de retourner à la terre. Evans, potier, raconte qu'on a inventé une machine qui fait le travail de six hommes vigoureux. Il y a quelque temps les potiers ont fait une grève qui leur a coûté £, 3.000. Au bout de 9 mois, la machine fut installée; alors ils formèrent une société pour acheter de la terre sur laquelle ils avaient l'intention d'installer les ouvriers de M. Mason. Le résultat immédiat a été que M. Mason a mis de côté sa machine et que d'autres ont suivi son exemple. Et, comme le mineur Pasquil déclare que le Lancashire n'est pas prêt pour la question de la terre, White reprend qu'il ne trouve pas bien de détruire les espérances de milliers d'hommes qui considèrent la terre comme la dernière ressource et l'abri des travailleurs de l'armée de réserve qui s'y retireraient."

Le plâtrier Biley dit que les métiers de Manchester ne sont pas encore prêts pour la question de la terre.

Prior, tailleur, dit que les tailleurs ont formé une société par actions, et, avec les fonds qu'ils ont réuni, ils ont employé les ouvriers sans travail dont ils échangent les produits avec ceux des ouvriers sans travail dans les autres métiers. S'ils avaient possédé en même temps de la terre et s'ils avaient été en état de se procurer eux-mêmes les premières nécessités de l'existence pour leur propre compte, Prior ne doute pas que leur succès eut été plus grand. White présente la motion suivante : " que cette conférence recommande à tous les métiers l'opportunité de devenir les possesseurs de leur propre travail ; et recommande aux différents métiers d'installer des manufactures et des magasins pour se procurer les vivres. Les bénéfices ainsi réalisés seront consacrés à l'achat de terres sur lesquelles on emploiera l'excédent des travailleurs. " White dit que son métier a déjà adopté un projet analogue ; Skelton, cordonnier, appuie la motion : La terre est la source de toutes choses ; et il est nécessaire qu'ils indiquent à leurs constituants la manière d'en devenir possesseurs. La machine a rendu nécessaire d'autres modes d'emploi. Quels autres moyens ont-ils que la terre ? Evans, potier, déclare qu'on dit que la terre et le travail sont la source de toute richesse, et c'est vrai, les potiers ont constaté qu'en Amérique ils peuvent se procurer 12.000 acres de terre pour £2-°°° sur laquelle ils espèrent former une commune, le vrai moyen, selon eux d'employer les surplus des travailleurs.

Robson propose cette résolution : Que cette conférence recommande aux métiers un système de colonisation intérieure et de coopération sur les principes suivants : le paiement d'une cotisation hebdomadaire dont le montant dépendra de la situation de chaque métier, pour permettre aux ouvriers de devenir possesseurs de la terre qui les délivrera de la crainte de la pauvreté."

Est-ce grâce à la publicité dont la Star a entouré le Land Scheme que l'idée a été lancée et recueillie dans les milieux ouvriers ou, au

contraire, la propagande de Feargus en faveur du plan agraire répondait-elle aux préoccupations qui agitaient les Trade Unions ? 11 est certain que la propagande de la Star a réussi à assurer le succès d'une idée demeurée assez vague et sans grande action tant qu'elle resta l'un des thèmes habituels du socialisme oweniste et chrétien.

La troisième Convention tient ses séances, et, le 25 avril 1845, ^^ Northern 5/<«r annonce que cette assemblée s'est consacrée à l'étude de la mise en application du plan agraire. O'Connor soutient devant la Convention son programme et il montre " comment faire de la terre un secours efficace qui dispense de recourir à une aide étrangère ; comment l'emploi sur la terre des travailleurs expropriés par la machine permettra d'établir un taux raisonnable de salaires pour tous les ouvriers de quelque métier et de quelque profession qu'il soient : le démagogue affirme que " les grèves et les moyens analogues de maintenir les salaires ont été reconnus inefficaces " ; mais il repousse l'idée oweniste des petitçs communautés agraires : " c'est sous forme de propriété individuelle que doit être acquise la terre." La Convention adopte à l'unanimité la motion Cuffay demandant à l'assemblée de rédiger un projet pour l'achat de terres sur lesquelles installer les ouvriers

sans travail. Le 3 mai, le journal officiel du Chartisme publie une adresse de la Convention à la classe ouvrière :

" Nous avons préparé un projet que nous soumettons maintenant à votre sérieuse attention pour faciliter votre installation sur la terre. Nous vous recommandons aussi instamment la fondation de magasins coopératifs. Vous êtes forcés sous le système actuel de soutenir une multitude de boutiquiers dont l'énergie est employée à détruire votre espoir de régénération sociale et politique. Aussitôt que possible, retirez votre aide à vos ennemis mortels. "

Le 19 mai 1845, ^^ Chartist Land Coopérative C° est fondée. Deux mille actions de {^1 loj formeront un capital de £ 5.000. Sur ce capital, {^ 2.250 serviront à l'achat de 120 acres de terre (au taux de ;^i8 155 par acre) sur lesquels la Société pourrait installer 60 travailleurs. Après l'achat du domaine, il restera encore £, 2.750, soit ;^45 i6j %d. par occupant : l, 30 suffiront à la construction d'une chaumière agréable et confortable sur chaque lot de terre de 2 acres ; la moitié des autres i^\^ i6i %d. permettra l'achat des instruments de travail et l'autre moitié assurera la subsistance des habitants. Les lots seront loués à perpétuité aux membres de la société pour un loyer annuel de l, 5. La rente annuelle brute s'élèvera à l^ 300.

Le plan de Feargus consistait à engager la

valeur ou le revenu de ce premier domaine pour en acheter un second ; avec le second, il serait facile de se procurer les fonds pour en acheter un troisième ; avec ce troisième, un quatrième et ainsi de suite.

Le 13 décembre 1845, ^^ ^^^^ résume exactement l'idée du plan agraire lorsqu'elle dit :

" Le but de l'association est d'installer ses membres sur la terre et de donner à la classe ouvrière l'occasion de juger de la valeur réelle du travail sur le marché libre. Le moyen, c'est d'acheter la terre en gros, de la morceler en lots qui seront loués à perpétuité aux membres de l'association, puis d'hypothéquer la rente réservée pour permettre aux administrateurs de l'association de faire des achats plus considérables. **

La combinaison à laquelle Feargus s'arrêta définitivement fut, en eifet, la suivante : la société hypothèque le premier domaine acheté et les constructions édifiées pour une certaine somme qui permet l'achat d'un second domaine; ce second domaine hypothéqué de la même manière conduit à l'achat d'un troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que huit domaines soient achetés et quatre cents personnes installées sur la terre. O'Connor calculait que ces domaines, qui feraient plus que doubler de valeur en 3 ans, grâce à la mise en exploitation, et qui coûteraient seulement ;^33. 000, vaudraient au bout de quatre ans au moins £, 60.000 ; ainsi la société ferait, sur la valeur de ces domaines, un bénéfice de

;^27.ooo: quelles perspectives brillantes ces calculs offraient aux souscripteurs de cette entreprise que Bronterre devait nommer la Loterie Agraire ?

Thomas Cooper n'avait pas cédé aux pressentes sollicitations de Feargus en faveur du Land Scheme et il était décidé à combattre énergiquement l'homme et l'entreprise. Elu par les chartistes de Londres pour les représenter à la prochaine Convention chartiste, il fit très loyalement connaître dans les journaux l'attitude qu'il prendrait à la Convention: il avait l'intention de réclamer que le comité exécutif de la National Charter Association présentât ses comptes et que les membres de ce comité fussent choisis en dehors des directeurs de la Coopérative Land Company. Thomas Cooper dit encore qu'il condamnait la force physique: aussi demanderait-il à la Convention le vote d'une résolution " déplorant les actes de violence qui ont rempli l'esprit public d'aversion et d'hostilité contre le chartisme" ; il lui demanderait en outre le désaveu et l'abandon de la doctrine de la force physique et l'adhésion aux méthodes pacifiques, morales et constitutionnelles. Il déclara qu'il était prêt à déposer une motion ainsi conçue :

" La Convention proclame qu'elle considère la valeur éminente de l'éducation, la tolérance réciproque et la moralité de la vie comme les caractères constitutifs du Chartisme ; et elle pro-

teste avec indignation contre l'idée que l'injure basse et vulgaire de la Northern Star et son esprit de dénonciation inconsidéré doivent être pris comme les manifestations naturelles du véritable Chartisme. "

Très courageusement, il s'attaque personnellement à Feargus ; il est disposé à demander le vote de cette autre résolution :

" La Convention considère Feargus O'Connor comme indigne de la confiance des chartistes, et par suite, avertit sérieusement les travailleurs anglais du danger et de la folie de s'unir à lui. "

L'attaque de Thomas Cooper ne pouvait ébranler la situation de Feargus. Sans doute, les troupes du leader avaient diminué dans la même proportion que les lecteurs de la Star^ mais sa position restait inexpugnable, car elle s'appuyait sur une très solide clientèle d'admirateurs illusionnés, d'agents tout dévoués dont la seule raison d'être politique était leur fidélité à Feargus et qui n'auraient rien été s'ils n'étaient O'Connoristes. Ces séides assuraient toujours la domination du dictateur sur l'armée chartiste décimée par les désertions de ceux que tant de querelles intestines avaient dégoûtés, que tant d'efforts inutiles avaient découragés.

Dès qu'il sût quelles étaient les intentions de son ancien disciple, Feargus procéda selon sa manière habituelle pour prévenir son adversaire

et paralyser l'attaque de Thomas Cooper avant même que celui-ci eût eu le temps d'agir. La Star accuse immédiatement l'auteur du Purgatory of Suicides d'être un traître et prépare l'opinion chartiste à une mesure qui permettra de se débarrasser définitivement de l'homme qui a eu l'audace de dire que Feargus est indigne de la confiance des chartistes. La Star conseille aux démocrates de donner à leurs délégués mandat impératif de réclamer à la Convention l'expulsion de Thomas Cooper. Celui-ci, du reste, ne se gènt pas pour exprimer ouvertement son opinion sur Feargus et le Land Scheme. Il déclare à qui veut l'entendre que Feargus a trompé tout le monde et qu'on ne peut avoir en lui aucune confiance pour administrer l'affaire et surtout pour gérer les fonds de l'entreprise. Lorsqu'en 1 846 la Chartist Coopérative Land Company commence ses opérations et que le premier domaine, la propriété d'Herringsgate, a été achetée, l'impitoyable gêneur pose des questions vraiment indiscrètes, réclamant des précisions sur des points que les administrateurs préfèrent laisser dans l'ombre. Dans une conversation avec Clarck, demandant au nom de qui le domaine a été acheté, il apprend que c'est au nom de Feargus que l'opération s'est faite et il ne craint pas de dévoiler sa pensée sur le metteur en scène du Land Scheme :

" Bon Dieu ! s'écrie-t-il, mais l'homme a des dettes par-dessus la tête et les oreilles, connaissez-vous ses engagements ? Savez-vous qu'il fait vivre la Star à l'aide des fonds agraires ? " Et cette accusation,que,rannée suivante,Hobson confirmera dans ses polémiques avec son ancien patron, semble correspondre à la réalité. Si, comme le double témoignage de Cooper et de Hobson paraît le faire supposer, elle est vraie, elle nous révèle les desseins financiers de cette entreprise sociale et nous fait comprendre les raisons très pressantes pour lesquelles Feargus travailla avec tant de persévérance à la réussite du Land Scheme.

Naturellement, Feargus se défend, et, comme toujours, il se défend en attaquant; mais Thomas Cooper réplique à la réponse d'O'Connor et le Lloyd's JVeekly London Newspaper du 2i juin 1846 publie une lettre de Cooper aux chartistes de Londres, datée du 13 juin, dans laquelle il accuse formellement Feargus d'avoir acheté le domaine d'Herringsgate en son propre nom ; il met en garde les chartistes, les engage à n'avoir aucune confiance en celui qui s'intitule " le meilleur et le plus dévoué serviteur des travailleurs ". La lettre aux chartistes de Londres sera suivie d'un appel aux membres de la Chartist Land C°, paru le 28 juin, d'une lettre aux adorateurs de Feargus O'Connor publiée

le 5 juillet, de deux articles des 22 et 29 août sur la National Land Co, enfin de deux autres articles parus le 24 et le 31 octobre, et intitulés : " n entreprise agraire dans la lune ", " Encore un mot sur les fraudes et les faillites de Feargus'' :

" Il est maintenant établi de son propre aveu qu'O'Connor a acheté le domaine d'Herringsgate en son propre nom avec l'argent du peuple. Cependant Feargus ne possède dans la Chartist Coopérative Land Company aucune fonction légale, les statuts ne nommant aucun délégué-trésorier. Où donc est la responsabilité? La Land C n'est pas enregistrée ; les trustées sont une plaisanterie, car ils ne sont jamais entrés en fonctions. Feargus a beau affirmer qu'il n'est pas endetté jusqu'aux oreilles, je ne le crois pas et je ne doute pas un instant qu'il ne se soit servi et qu'il ne se serve encore de l'argent payé par les souscripteurs du Fonds agraire pour faire vivre la Star. Je le défie de faire la preuve du contraire et il faudra bien que nous nous rencontrions tôt ou tard. "

Th. Cooper affirme que Feargus O'Connor n'est qu'un aventurier politique sans argent, un besogneux à la recherche d'expédients pour faire vivre le journal qui est le meilleur instrument de sa puissance. A Leeds, la Northern Star avait été dix fois en danger d'être obligée de suspendre sa publication et, depuis qu'elle est à Londres, cette éventualité n'a été écartée que parce que Feargus a eu recours à l'argent de la Land Company. Feargus a emprunté à Roberts ;^ 550 et il a, sans doute, donné de cet emprunt

une explication, mais qui cache probablement un détournement à son profit des fonds agraires.

Thomas Cooper attire l'attention des souscripteurs de ces fonds sur le fait qu'aucun compte à proprement parler n'a été présenté aux commissaires vérificateurs des comptes et il leur demande si leur trésorier Roberts leur a donné un reçu de leur argent. Quelle preuve même ont-ils que Roberts est bien trésorier .? Quand le trésorier a-t-il présenté ses comptes ? Feargus a bien promis les comptes au nom de Roberts ; mais que valent les affirmations de Feargus sans la déclaration de Roberts qu'en sa qualité de trésorier, il a bien reçu l'argent souscrit ? Les statuts de la Land Company exigent que, lorsqu'il a entre les mains une somme de £ 250, le trésorier la dépose à la London and Westminster Bank au nom et au crédit des trustées ; l'un d'entre ceux-ci et le secrétaire de la société doivent même accompagner à la Banque le trésorier pour faire ce dépôt ; et aucun retrait ne doit être fait sans un ordre des directeurs, contresigné par les trustées et indiquant le montant de la somme. Or, affirme Cooper, jamais aucun des trustées n'est allé à la banque avec le trésorier Roberts pour déposer l'argent des souscriptions ; jamais l'argent n'a été déposé à la London and Westminster Bank au nom des trustées; jamais aucun

des trustées n'a contresigné le chèque sur la banque pour retirer des fonds destinés au domaine d'Herringsgate. Le 28 juin et le 5 juillet, le Lloyd's JVeekly London Newspaper publie deux autres lettres de Cooper, datées du 24 et du 30 juin. L'année suivante, les révélations faites par l'éditeur même de la Star à la suite de sa brouille avec Feargus devaient confirmer les accusations de l'implacable Cooper. Comme Bronterre l'avait fait en avril 1842, Thomas Cooper provoque Feargus O'Connor à une discussion publique : comme en 1842, les deux adversaires devaient se rencontrer à la Conférence qui eut lieu à Leeds le 3 août. Mais, cette fois, devant l'attitude de Cooper, il est difficile pour Feargus de jouer la comédie de la réconciliation : Feargus prépare l'accueil que doit recevoir à la Convention son antagoniste. Avant la conférence, plus de 100 clubs locaux adressent à la Star des motions affirmant leur confiance illimitée en Feargus et flétrissant son accusateur :

" Ce chien, ce traître désireux d'obtenir un emploi du gouvernement, cet aventurier politique, coureur de popularité, et qui crève de vanité, de jalousie et de basse ingratitude à l'égard de son bienfaiteur ; ce caméléon, ce toqué qui parle à tort et à travers et dont les calomnies ont été un accès de folie furieuse ; ce coquin, ce chenapan qui n'est qu'un imposteui", un menteur convaincu. "

Thomas est représenté comme un loup déguisé en mouton et c'est en vain qu'à une réunion des Fraternal Democrats, David Ross veut s'opposer au vote de censure contre Thomas Cooper et de confiance en Feargus ; c'est en vain qu'il demande qu'on attende pour les juger que les deux hommes soient mis face à face et se soient expliqués. La Northern Star, les 8 et 1 5 août, donne le compte-rendu de la conférence chartiste qui se tient du 3 au 6 août 1846 ; mais ce compte-rendu, étant naturellement tendancieux, doit être complété par le récit de Gammage. Le 3 août, à Leeds, le secrétaire Wheeler et le président Me Grath n'ayant pu donner aucune explication au sujet des comptes, Cooper se lève pour présenter les résolutions dont, depuis trois mois, il menace les administrateurs de la Land C° et de la National Charter Association.

Avant qu'il ait pu se faire entendre, les épithètes de coquin, menteur, traître pleuvent sur lui. Ainsi qu'il l'avait tenté à la Convention de 1 842 à l'égard de Bronterre, Feargus essaie d'amadouer Cooper et de l'amener à abandonner sa détermination, mais l'ancien général des brigades shakespeariennes n'est pas homme à laisser escamoter ses résolutions ; et, comme il paraît irréductible et irréconciliable, il n'y a plus qu'à opérer à son égard le coup de

force qui permettra de s'en débarrasser. Cette besogne de salut public est confiée à un jeune avocat qui vient à peine de faire ses premières armes sous le patronage et la direction du grand démagogue, un jeune aristocrate qui s'exerce la main au maniement des hommes : Ernest Jones, qui avait eu pour parrain le roi de Hanovre, avait été élevé à la cour de ce souverain et prétendait descendre de Charlemagne. Il s'était préparé à la politique en écrivant des pièces de théâtre et des opéras, en dépensant largement l'argent qu'il n'avait pas dans de somptueux soupers et des dîners offerts à ses amis, en achetant enfin, sans le payer, le domaine de Kearsney Abbey, dont il était évincé bientôt par les liquidateurs de ses créanciers qui le font déclarer en faillite. En 1845, ^^ avait fait des offres à Bright et Cobden ; il leur avait proposé de lancer un journal abolitionniste ; au commencement de 1846, il avait prononcé, le 21 janvier, dans un meeting, à Londres, un discours libre-échangiste. Voyant ses services méprisés par les ligueurs et, ayant passé, le mois suivant, devant la cour des faillites, il se retourne vers Feargus O'Connor et vers le Chartisme.

Et voici le nouvel associé du descendant des rois d'Irlande menaçant Cooper, s'il ne consent pas à l'abandon de ses résolutions, de réclamer

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