‹ Le chasseur d'hommes (volume 2)Chapitre 7 sur 11 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Comment le chasseur d'hommes livre aux Uk^ les fâcheux qui l'interrompent dans ses galanteries,

La jeune fille, surexcitée par l'imminence (lu danger, reprit courage la première.

— Ecoute, dit-elle h la vieille dame, si ce chasseur d'hommes nous découvre

208 l'aveugle.

cachées toutes deux au fond de ce cellier, il nous reconnaîtra. Si je parais seule devant lui, déguisée sous ce costume de paysanne, il peut s'y tromper et dédaigner une proie trop facile...

— Tu me fais frémir, Christine, car il respectera encore moins une servante • qu'une fille noble...

— Je ne crains rien, ma mère, répliqua la belle enfant avec un sourire caressant, la croix d'or qui pend à mon cou me protégera, et Dieu sera avec moi en présence dece férocegenlilhommecommc il était avec Daniel dans la fosse aux lions.

Et elle invoquait du fond de son ame le divin sauveur dont l'image se confon-

LAVErr.LE. 209

dait par instants dans sa pensée avec celle du jeune et hardi Bourguignon qui l'avait délivrée si à propos des chiens du marquis de Langallerie.

— Attends, attends encore, ma fille, dit la vieille dame éplorée en essayant de la reteuir.

Mais déjà le chasseur ouvrait la porte de l'escalier, malgré la résistance de Thôlesse; Christine n'eut que le temps de repousser sa mère en lui disant :

— Cache-toi, cache-toi vite! Je monte.

Et elle s'élança sur les marches, légère

comme une biche, en portant bravemenC

un panier rempli de six bouteilles et en u n

2i0 l'aveugle.

thanlant d'une voix \m peu tremblante un vieux cantique.

L'homme aux chiens poussa une exclamation de surprise, et recula avec une sorte d'efïroi à la vue de cette apparition inattendue; puis, riant aussitôt de cette retraite involontaire, il voulut arrêter la jeune servante, mais elle glissa leste et souple comme une anguille sous sa main, bondit, le cœur palpitant, jusqu'en haut de l'escalier et déposa tout essoufflée le

lourd pan'T sur la table en disant à dame

• Gertrude :

— Est-ce assez de six bouteilles, ma

tante? Oh!, vos hôtes seront contents, car

le vin a eu le temps de devenir doux

l'aveugle. ' 211

comme miel penJant que les araignées lissaient ces toiles qui couvrent jusqu'aux goulots. . ,:

•TT- Sang (le loup! vous avez une jolie nièce, s'écria le chasseur qui s'était doucement approché et qui admirait d'un air défiant la fine taille et la svelte démarche de Christine. ^

— Oui, ça brille de la beauté du diable, réponditl'hôlesse ; mais ce qui vaut mieux, c'est sage comme une statue dans sa

niche ; ça n'écoute pas les enjôleurs et ça sait les décourager...

— De quelle façon ? demanda le mar-

quis. ^

— A coups de poing, monseigneur.

212 l'aveugle.

Le chasseur sourit dédaigneusement.

— Allez plumer nos perdrix, ma commère. "

— Viens, petite, reprit dame Gerlrude.

Ne dérangeons pas notre hôte qui a bon besoin de repos.

— Cette belle enfant ne me dérange pas du tout, s'empressa tl'observer le marquis. Voyons, ma mie, approchez. Je ne suis pas si diable que j'en ai l'air, et dans ma jeunesse j'ai su tourner quelques madrigaux aux jolies fdles. Avez- vous donc peur d'un vieux barbon comme moi?

Pourquoi ne pas avancer un peu quand je vous en prie?

— Voulez-vous boire, seigneur? dit

j/avklgle. 213

précipitamment Christine en lui tendant un verre et en s'apprclanlà déboucher une bouteille.

— Versé par votre main mignonne, le vin me semblera meilleur. Où trouver un plus charmant cchanson? Mais je vous demandais si vous aviez peur de moi et vous ne m'avez pas répondu.

La main de la jeune servante tremblait involontairement en versant le vin, mais le chasseur feignit de ne pas s'en apercevoir.

— Peur de vous! et pourquoi? répondit Christine les yeux baissés. Quel mal voudriez-vous faire à une pauvre paysanne que vous ne connaissez pas? A

214 l'aveugle.

moin s d'être fou, ivre ou lâchement cruel, un homme n'oserait jamais abuser de sa force contre des femmes!

— On peut rencontrer un homme fou ivre ou lâche, interrompit avec une secrète irritation le chasseur d'hommes.

— Non, je n'ai pas peur de vous, reprit-elle hardiment. Dieu, qui lit toutes mes pensées dans mon cœur, me sauverait de tout danger s'il en était be soin.

Le marquis haussa les épaules et saisit la main de la courageuse enfant sans qu'elle pût parvenir à la dégager.

— Vous avez une main blanche et douce comme celle d'une noble deiiioi-

selle, dit-il en la rcgardanl fixement. J'ai peine à croire que ces doigts délicats aient manié Je hoyau, porté la jarre, battu le linge ou fauché le blé.

Christine devint pale comme la mort et le gentilhomme sentit sa main se glacer.

— Devisons comme de vieux amis, mon gentil oiseau, puisque je vous tiens en cage, continua M. de Langallerie ; si votre tante vous a traitée en enfant gâtée, si elle vous a laissé passer votre temps à vous attifer coquettement, à chanter des rondes et à aller danser sous l'orme, vous devez avoir un amoureux. Ai-je deviné juste, fauvette capncieuoe et farouche?

216 l'aveugle.

Christine devint rouge comme une cerise etbondit en arrière, retirant brusquement sa main de Télreinle du gros gentilhomme.

— Par Saint Hubert! s'écria celui-ci, on dirait une biche qui a entendu une balle ou une flèche siffler à son oreille. La question est elle donc si incongrue? et ne daignerez-vous pas me répondre, ligresse d'Hyrcanie ?

— Non, seigneur, dit fièrement Christine. Je suis ici pour vous servir, mais non pour devenir le jouet de votre bonne humeur et de vos plaisanteries.

Le chasseur fronça le sourcil.

— .le ne i)laîsanle pas, mon enfant.

Venlre-saiiU-gi'is, comme jurait le vieux roi, le vieux Gaspard de I.angallerie n'a guère l'habitude de rire, et plus d'une noble dame serait flattée de m'apprivoiser comme vous y êtes parvenue sans le vouloir.

Puis, se radoucissant, il ajouta avec une sorte de galante brusquerie.

— Au fait, ma petite, et pas de détours! Pour moi, je serai franc comme un digne chasseur. Vous êtes trop jolie pour devenir la ménagère d'un manant. Vous devez vous ennuyer à périr dans celte hôtellerie maussade. Voulez-vous que je vous tire de ce vasselage de famille et

que je vous emmène dans un beau châleau-fort dont je suis gouverneur?

En même temps il se leva et tenta d'emprisonner la taille souple de la belle servante dans l'étau de ses bras robustes ; mais elle, reculant toujours, répliqua avec une naïveté jouée qui cachait l'oppression d'un mortel effroi :

— ■ Et ma tante que dirait-elle ?

— Dame Gertrude ! reprit le gros marquis, mais je l'enlève avec vous, si vous tenez à sa compagnie. Sinon, je lui ferme la bouche avec un sac de pistoles. C'est le meilleur bâillon du monde.

Et, se croyant déjà assuré de la victoire, il S6 mit à rire bruyammeat

— OIi ! (le grâce, iiionseignour, ne vous moquez pas ainsi d'une pauvre fille. C'est offenser Dieu. Je suis un ver déterre a côté de vous ! Oh ! je n'oublie pas, moi, la dislance qui sépare une petite paysanne, ignorante, habituée à obéir au premier venu, d'un gentilhomme puissant et redouté qui a l'habitude de commander à ses soldats et à ses vassaux.

— Flatteuse ! grommela le marquis , je connais J'envers du compliment. Tu te moques de moi avec ton humilité. ïu veux dire que tu as seize ans, que tu es maligne et alerte comme une chèvre, belle comme une madone, innocente à damner un ermile, — tandis que moi je ne suis

220 l'aveugle.

plus qu'un vieux barbon laid et méchani, bon à défoncer des fulailles et à tracasser mon prochain. Ah! j'avoue que la comparaison n'est pas à mon avantage.

— Oh ! je n'ai pas dit un mot de cela, s'écria-t-elle.

— C'est vrai, mais tu l'as pensé et je l'ai compris, cela suffit. Et bien, sang de loup, c'est parce que je suis vieux et laid que je t'aime tout à coup, toi qui es belle et jeune. Les extrêmes se touchent, dit un proverbe, D'ailleurs, tout en chassant l'homme et la bête fauve, j'ai conservé sous ma rude écorce la sève bouillante de la jeunesse. Les rides du front ne font pas l'âge. Je \\à\ pas brûlé mon sang et

ï/aveit.le. 221

énervé mon cœur clans les salles du Louvre comme tous ces raffinés qui mendient les faveurs royales. Vieux routier endurci par lâchasse et la guerre jen'irais pas ferrailler au Pré aux Clercs pour les beaux yeux d'une dame de la cour, qui se gausserait de mon pourpoint taillé à la mode du bon roi ïbmri, un vert-galant néanmoins. Mais une jolie paysanne, fraîche et innocente comme la fleur piquée à ses cheveux, ne m'inspire ni embarras ni mépris. Je lui demande tout simplement si elle veut mettre sa main dans la mienne et me prendre pour compagnon de route. J'ai un peu honte de cette faiblesse pastorale, mais je ne conseillerais

h personne d'en rire, car j'éven lierais le rieur d'un coup d'épée.

En ce moment la voix de dame Gertrude interrompit fort à propos l'audacieuse déclaration de l'homme aux chiens.

— - Mon Dieu, ma tanle m'appelle ! s'écria Christine, et je ne puis vous écouter plus longtemps.

Le marquis choqua violemment son verre contre la lable et répliqua avec un farouche dédain :

— A boire, petite ! La servante restera, si la nièce a envie de s'en aller.

Christine obéit, mais des larmes d'indignation tremblèrent au bord do ses longs cils veloutés; elle chercha cepen-.

l'avkugle. 223

dant à conlonii' son émoliou cl à poursuivre son rôle :

— Mais je sais bien, seigneur, que toutes ces belles phrases ne sont que menteries. Un gentilhomme ne peut épouser une paysanne.

— Par saint Hubert! ai-je donc parlé de mariago? dit le brutal chasseur d'hommes. Je ne sais pas mentir quand il s'agirait de ma vie, et je ne chercherai pas à vous tromper. Jouons franc jeu, la belle. Si vous voulez me suivi e, je ferai de vous une dame riche et enviée. Qu'importe un vain titre de plus? Si vous étiez une noble demoiselle, fussiez -vous pauvre comme Job sur son fumier, je vous pas-

â24 l'aveugle.

serais au doigt l'anneau des fiançailles sans larder d'une minute; mais la société a établi des lois que je respecte.

— Mais Dieu aussi a donné des lois à ses fidèles, et moi je les respecte, répliqua la belle servante.

— Ah ! vous croyez m'inlimider avec ces momeries, pauvre enfant! dit le gros gentilhomme en se levant. Certes, Dieu est bien puissant, mais je doute qu'à cette heure il trouve moyen de vous tirer de mes griffes, à moins qu'il ne foudroie la maison, l'hôtesse et les hôies.

Christine.-épouvantée de ce blasphème, éleva son âme vers Dieu et pressa la petite croix d'or sur ses lèvres comme pour

l'aveugle. 22r>

exorciser le déiuoii qu'elle croyait entendre parler par la bouche du chasseur d'hommes.

Aussitôt un duo de voix glapissantes sembla répondre du dehors à la menace sacrilège, car ces voix chaulaient un cantique célèbre avec lequel les catholiques ripostaient alors aux psaumes des huguenots.

-— (( Dieu prête sa force aux faibles et aux innocents ; Dieu confondra le puissant s'il n'a pas été humain, secourablc et miséricordieux ! »

L'application de ces paroles était si singulièrement opportune que Christine sentit une confiance nouvelle réconforter son

Page 1