‹ Le chasseur d'hommes (volume 2)Chapitre 9 sur 11 · CHAPITRE DlX-HUlTlÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DlX-HUlTlÈME

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D'une servante qui a la main trop blanche et le langage trop précieux.

Le marquis sentit cependant son rude cœur s'amollir et frissonner d'une sensation inconnue en admirant le courage héroïque avec lequel une enfant timide et faible osait braver sa formidable meute.

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C'était là un de ces dangers ignoblement prosaïques que n'embellissait aux yeux aucune apparence poétique. Le brutal gentilhomme fut donc bien plus ému de ce dévouement simple et réel qu'il ne l'eût été d'un bruyant étalage de menaces ou d'une explosion de prières et de larmes. Il rappela ses chiens de cette voix brève à laquelle ils n'eussent pas impunément désobéi, et abandonnant leurs adversaires, ils revinrent soumis et tremblants lécher les mains du maître.

Puis, non content de cette première concession, il s'avança près de la fenêtre et dit avec une nuance d'embarras et d'hésitation ;

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— Rendez grâce à celle jeune fille, chanteurs de patenôtres, et tachez de grimper jusqu'ici. Mes chiens vous feront place au feu.

Christine rentra dans la salle basse, suivant les gueux qui se traînaient pe'ni-» blement sur leurs membres disloqués, écorchës, sanglants. Ils étaient affublés de loques hideuses dont les trous laissaient frissonner une peau rougeâtre et terreuse.

Le paralytique, dans lequel le lecteur a déjà reconnu le fourbe Gervais, se mouvait tout d'une pièce comme s'il eût été monté à ressort ; il affectait d'avoir l'épaule droite et tout un côté du corps des-

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sèches; quant àGorjii le cul-d e-jalte, dont le nez crochu et les sourcils étroitement accolés rendaient le visage sinistre , il rampait en sautelant sur ses mains calleuses comme un faucheux ; une autre différence notable permsttait de ne pas confondre ces deux amis. Gervais jouissait d'un embompoint satisHiisant, etGorju paraissait aussi anguleux qu'une scie ébréchée.

Le chasseur d'hommes ne fit pas grande attention à ces vils personnages et leur indiqua dédaigneusement du doigt le coin de la cheminée où se rnpetissait le plus possible le chevrier Pierrot. Ils se tapirent voluptueusement dans cette niche,

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la tête et les yeux modestement baissés et ils délirèrent doucement leurs membres raidis et glacés. Pour le marquis, ces mendiants n'étaient pas même des fâcheux dont Toei! et l'oreille pouvaient le gêner par leur espionnage ; ils n'avaient pas plus d'importance que ses chiens.

Christine, qui n'était pas, elle, douée d'un si suprême et si profond mépris pour celle partie de la race humaine qui manque de titres généalogiques, bénissait Dieu en pensant qu'elle n'aurait à redouter aucune entreprise téméraire devant ces nouveaux venus ; mais elle sentait sa pilié fort refroidie par l'aspect

ignoble et repoussant de ces mendiants n 16

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donl les regards fauves, mobiles, inquiets, semblaient phuôt guetter une proie qu'exprimer une résignation douloureuse et fervente.

Les chiens obéissants ne bougeaient pas, mais, couchés sur la cendre et grondants d'une voix sourde, ils ne quittaient pas des yeux les faux inûimes qui feignaient vainement de paraître indifférents à cette surveillance instinctive, contenue et menaçante à la fois.

Gorju et Gervais psalmodiaient aussi à voix basse des litanies.

Cependant dame Gertrude , tout en s'occupant des apprêts du souper, gourmandail sa prétendue nièce :

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— Allons , paresseuse, tu perds ton temps à le niôlcr de ce qui ne te regarde pas et à nous encombrer de bouches inutiles, au lieu de faire ton service. Ah ! quand j'avais ton âge , j'étais plus vive qu'une anguille et je ne laissais pas mes bras moisir le long de mon corps. Aidemoi donc, fainéante !

Christine baissa la tôle d'un air humilié sous la réprimande et se mit h partager la besogne de l'hôtesse avec une aisance et une grâce charmantes. Elle essuya les bouteilles, elle rinça les verres, elle apporta les plats sur la table, enfin elle déploya tout l'empressement d'une servante qui veut plaire aux voyageurs,

et elle n'y réussit que trop, car le marquis de Langallerie, qui regardait avec admiration courir ses petits pieds sous sa jupe rouge bouffante, s'écria involontairement :

— Non, je n'aurais jamais cru qu'il existât une créature si parfaite. Dame Gertrude , ajoula-t-il brusquement, je veux que vous me serviez seule. Je veux que cette jolie fille me tienne compagnie, qu'elle goûte de ma chasse et qu'elle boive dans mon verre!

— Ce serait trop d'honneur, en vérité, pour cette petite niaise, répliqua Thotesse avec humeur.

— Eh bien, moi , je la trouve digne de

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cet excès d'honneur cl de plus encore.

Voyons! obéissez, la belle, comme je vous ai obéi quand vous avez implore ma pitié pour ces gueux do grand chemin ! Asseyez-vous là, sur cet escabeau, près de moi. J'espère que vous ne me craignez plus maintenant et que vous me reconnaissez pour un serviteur soumis.

Christine s'avança timidement et n'osa refuser de s'asseoir sur cet escabeau si voisin de celui du gros gentilhomme.

— Je veux être moi-même votre échanson et votre écuyer tranchant, continuat-il. A vous, ma belle, les meilleures portions.

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El, joignant le geste aux paroles, il remplissait la croûte de pàtc, qui servait ordinairement d'assiette à cette époque, des itius délicats morceaux de venaison. Mais Christine, triste, honteuse, embarrassée, n'y touchait que du bout des dents.

. — Vous n'avez donc ni faim ni soif en ma compagnie ! demanda le marquis. Que regardez-vous dans le fond de la salle ? Avez-vous un amoureux caché derrière la porte? Sang de loup! J'irais le percer de mon couteau de chasse comme un rat dans son trou.

Et il se mit tout h coup à rire aux éclats en jetant h ses chiens affamés des os res-

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pectablemciit garnis de viande. La jeune fille leva les yeux pour connaître la cause de celte hilarité, et vit un tableau rejouissant et grotesque se dérouler devant la cheminée ardente.

Le paralytique avait étendu son bras gauche pour s'emparer d'une cuisse de lièvre destinée h Roland , mais le grand chien, furieux de cette audacieuse escroquerie, avait happé le morceau au vol, et chacun tirait de son côté avec une énergie et une obstination dignes de récompense. Malgré son inquiétude, Christine ne put s'empêcher de sourire, tant les deux adversaires dé[)loyaient de gravité dans cette lutte.

' — Lâche cet os, ribaiid ! dit enfin le chasseur à Gervais lorsqu'il eut repris haleine. Es-tu fou de disputer à ce chien sa pitance?

— Monseigneur, ayez pitié d'un pauvre chrétien affamé ! glapit effrontément le paralytique en roulant de gros yeux larmoyants. Le mauvais riche a été puni d'avoir refusé les miettes de sa table au mendiant qui gémissait à sa porte.

— Mais le pauvre chrétien affamé me paraît assez dodu, observa le marquis, et je trouve qu'une cuisse de lièvre est une miette de table assez grosse.

— Soyez tout à fait miséricordieux, seigneur, dit la jeune fille, et traitez au

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moins ces pauvres gens à rci;.'il de vos chiens,

— Ah ! vous m'accusez encore d'élrc impitoyable, tandis que je ne suis que juste, repartit le chasseur. En cfîet, ces faméliques rôdeurs ne sont bons à rien qu'à vivre du travail des autres, à incendier la ferme où on leur a refusé asiie, et à voler le paysan qui les a laissés coucher dans sa grange. Ils ne s'essouffleront pas cà courir après un lièvre, mais ils tordront le cou aux poulets de leur hôte ; ils n'abattront pas le loup malfaisant qui pille les moutons du berger, mais ils luent volontiers le mouton qui bêle au lieu de se défendre. Ce sont des Kàches.

Mes chiens, au contraire, sont vaillants. Roland a mérité et gagné sa part de butin, car il a dépisté, il a chassé, il m'a rapporté ce lièvre dont je lui jette un os. Cependant, puisque vous le désirez, ma belle enfant, ces gueux poltrons seront traités à l'égal de mes braves chiens. Oui, mes drôles! je vous permets de disputer à mes compagnons de fatigue et de péril leur pâture. Au plus fort et au plus adroit!

En même temps, il lança sur les briques tièdes plusieurs morceaux de viande auxquels les mendiants et les chiens se cramponnèrent avidement.

Le cul-de-jatte, adroit et robuste mal-

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gré sa njaigreur, saisit deux des vaillan- Ics bêles par la peau du cou et les serri^ si fort qu'il leur fit tendre la langue, tan» dis que le paralytique, chaussé de souliers ferrés, détachait à Roland une ruade de sa jambe valide qui l'envoya rouler à six pas.

Dame Gertrude levait les mains au plafond à la vue d'une scène si horrible.

Quand au chasseur d'hommes, il profila de la distraction forcée des assistants pour embrasser la taille fine de la jeune servante et lui dire, pendant qu'elle se débattait dans ses bras :

— Ne sois pas si farouche, belle enfant! montre-moi un visage plus riant et

plus doux ! Ne vois-lu pas que l'amour m'a transformé et que tu as fait du sanglier sauvage un agneau docile qui se laisserait mener avec un ruban ?

Mais Christine, qui lavait déjà repoussé et qui s'était réfugiée instinctivement au fond de la salle pour être plus près de sa mère, répliqua d'une voix vibrante d'émotion :

— Vous parlez d'amour, monseigneur.

Pourquoi profaner ce mot? L'amour qui ne respecte pas une fille inuocente et sans protection, n'est plus qu'un caprice honteux et grossier. L'amour naît de l'union de deux volontés, de deux âmes qui se cherclîent; mais la violence ivranni^

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que d'une passion n'a jamais été el ne peu l pas être de l'amour.

Le marquis Gaspard s'était arrêté pour écouter la réponse de la belle servante ; il hocha alors la tète avec une expression de défiance singulière, et, regardant attentivement Christine :

— Ce langage est bien précieux pour la nièce d une hôtesse de la forêt de l'Es- Irelle, mon enfant; il me })araît aussi étrange que la blancheur de tes mains mignonnes. Je ne sais pourquoi de bizarres soupçons me viennent à l'esprit, Pourquoi donc tes regards inquiets ne cherchentils pas ton excellente tante dame Gertrude, mais la porte de cet escalier d'où tu l'es

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élancée tout à l'heure couime une fée évoquée par une baguette magique! Ah! il est temps que je découvre le mot de ce beau mystère. Et si Ton m'a trompé, malheur à ceux qui ont cru pouvoir se moquer impunément du marquis de Langallerie !

Christine tressaillit; mais ne désespérant pas encore d endormii- les soupçons de cet orgueilleux gentilhomme, elle répliqua vivement avec un sourire forcé qui devait adoucir l'amertume de ses paroles :

— Arrêtez^ monseigneur. N'est-ce pas vous qui essayez de vous jouer de ma crédulité? Vous m'avez vue tout à l'heure

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pour la preniii^re fois, et cl('jà vous in'aiiiicricz? Vous m'aimeriez, lorsque vous connaissez à peine de moi le son de ma voix, la couleur de mes cheveux, la forme de mes yeux ? Vous m'aimeriez lorsque vous ignorez si je suis douce ou acariâtre, légère ou fidèle, modeste ou fière, ambitieuse ou indifTc'rcule? Ah! qu'importe en effet tout cela pour le caprice d'un jour ou d'une heure ? Que mes yeux brillent quand vous me tiendrez dans vos bras, que ma main soit blanche et fine quand elle frémira dans la vôtre, cela vous suffit. Que ma vie entière paye cet instant de folie, que vous importe, noble chasseur? Les biches ne pleurent-elles

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pas quand vous les évcnlfez, et prenezvous souci de leurs* larmes? Si votre caprice me tue, viendrai-je tourmenter vos songes avec mon sourire funèbre? Non, le gentilhomme qui a bien chassé, bien soupe et bien bu, dort d'un sommeil que ne trouble aucun rêve. Ah! vous ne connaissez guère ce véritable amour qui naît d'un attrait inslinclif et réciproque, mon seigneur !

— Ah ça, suis je ici au prêche ou au sermon? s'écria le gros genii!homme tout abasourdi et irrité de ce discours plaintif qui reculait sa victoire. Je t'aime, fille rebelle, entends-tu bien, et tu m'appar-

Tiendras du droit de conquête, je le jure par le feu roi Henri !

— Non, vous ne m'aimez pas, dit Cliristine éperdue.Tout ce que vous voulez, c'est me ravir l'honneur qui est mon seul bien et ma vie. Tout ce que vous voulez, c'est ma honte, et je dois me défendre.

— Défends-toi donc créature opiniâtre, reprit le chasseur. J'aime la lutte et le combat. Défends-toi donc, c'est ce que je désire, Mieux vaut triompher du loup que de l'agneau. Défends-toi donc ! ta résistance aveugle et entêtée doublera la joie de mon triomphe.

Et la saisissant aussitôt dans ses bras robustes, il l'emporta sans se soucier de

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ses efforts convulsifs et de ses cris dëchiranls. Il jeta contre le mur dame Gertrude qui se cramponnait à sou sarrau en invoquant le nom de tous les saints du paradis, et alla droit à l'escalier qui montait à l'étage supérieur.

— A l'aide, bonnes gens, ne m'abandonnez pas! cria encore Christine aux mendiants qu'elle avait si généi^eusepit^ïU

secourus. .i.a.,i.,a Jiunno-) ^'

,., Les gueux échangèrent un regard d'intelligence, mais ils resicrent impassibles, savourant leur pitance, rongeant les os négligés par les chiens, comme s'ils étaient sourds, muets ou aveugles; et cependant, la jeune fille avait tout à coup cru

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Yoii', n'élait-ce pas un rêve? luire sous leurs haillons ternes et sordides la lame étincolanle de deux longs couteaux.

Alors, n'espérant plus rien des hommes, se croyant même abandonnée de Dieu, (Christine poussa ce cri suprême, ce cri lamentable et désolé que l'instinct met aux lèvres des enfants, fussent-ils à l'agonie, fussent-ils sur le bûcher ou sur l'échafimd, — car de celte dernière sainte ils attendent leur grâce et leur résurrection :

— A l'aide, ma mère! au secours, ma mère! ta fille va mourir!

Aumême instant un gémissement désespéré s'éleva du fond du cellier, une

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sorte de fantôme franchit sans bruit l'escalier et vint tomber agenouille', les bras étendus, devant la porte qu'essayait d'ouvrir le féroce chasseur d'hommes.

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