CHAPITRE HUITIÈME
Qu'il est dangereux de ne rien jeler dans une aumônière.
Les deux pèlerins n'eurent pas mauvaise chance en route. Partout ils reçurent beaucoup d'aumônes. Les hommes donnaient par pitié pour l'aveugle, les femmes par intérêt pour le jeune et loyal
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visage de son conducteur. D'ailleurs le passage d'un pèlerin de Rome n'était-il pas une bénédiction du ciel !
Perrier était doué d'un vif et charmant esprit; il animait la conversation par de continuelles saillies, par des observations drolatiques , par des descriptions colorées pour sauver l'ennui du voyage.
Le vieil aveugle prenait de plus en plus confiance en lui et reportait sur ce guide jovial et dévoué l'affection qu'il réservait jadis au mélancolique Normand.
François se complaisait souvent à causer avec lui de la fidélité et du courage du pauvre cheval mort. 11 profitait des longs
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récils de Tristan pour s'arrêter sous un berceau de*pamprcs ou sur le bord d'une source fraîche, et là, son crayon esquissait rapidement une ruine majestueuse, quelque vieux donjon féodal brûlé dans les guerres de religion et dont les pierres moussues s'éboulaient sous l'escalade d'une chèvre alerte. Si les arcades mutilées d'un acqueduc romain évoquaient à sa pensée une des légions romaines de Julius César, ce vainqueur de Vercingetorix qui, le lendemain de la bataille, changeait ses soldats en cantonniers et en maçons, il dessinait l'acqueduc triste et sévère en égayant le paysage aride d'un groupe de paysans, de bandits ou d'animaux.
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Un jour, ils s'arrêtèrent sons un gros noyer, au bord du lac de Genève, car on touchait à la fin d'août et la campagne incendiée par le soleil ardait comme une fournaise. Perrier s'installa au pied de l'arbre pour dessiner :
— Que tu es heureux, François, lui dit l'aveugle, de pouvoir admirer et reproduire cette splendide nature. Voir! n'estce pas aimer et savoir. Oh! qu'il est cruel de sentir brûler en vain dans son cœur la soif de la curiosité insatiable et infinie , de vouloir vainement absorber les merveilles de la création depuis la goutte d'eau qui tremble au soleil dans le calice d'un liseron, jusqu'à la cascade écumante
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dont les spirales semblent joindre comme les degrés d'un escalier gigantesque et mouvant, l'éther pourpré du ciel à la terre verdoyante. N'est-ce pas là le supplice du damné? Je ne vois rien que dans mon souvenir et le passé ne se reproduit à ma pensée que terne et décoloré. A quoi sert que Dieu ait émaillé la terre de sites merveilleux, que le génie de l'homme ait entassé sur le sol tant de palais, d'églises et de statues, que les siècles passés nous aient légué leurs armes, leurs costumes et leurs ruines, que le soleil se lève dans un ciel d'opale et se couche dans des nuages d'or et de flamme, — puisque une nuit aussi épaisse que celle de la
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tombe, remplace pour moi cette fête rayonnante et éternelle. Mon âme est éteinte ainsi que mes yeux, car l'âme de l'artiste, c'est le miroir qu'il promène le long du chemin. Comme Ixion, je tourne sur ma roue brûlante. Comme Sisyphe, je roule mon rocher qui retombe et m'écrase. Comme Tantale, je tends des lèvres sèches et altérées vers la source qui s'écoule et se tarit dans le sable. Oh! l'artiste aveugle qui ne peut plus toucher un pinceau que pour créer des formes ridicules, lorsqu'il voit le beau idéal dans son imagination, qui ne peut plus étudier avec amour les lignes chastes et pures des vierges de Raphaël, ou les chairs vivantes
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et rosées des nymphes de Rubens, celuilà est aussi à plaindre que le musicien devenu sourd, qui n'entend plus les symphonies dans sa tète et pour qui les basses et les violons sont des morceaux de bois sans âme et sans voix. Oui, le peintre aveugle et le musicien sourd ne sont plus que deux moribonds qui subissent la vie comme une agonie, deux mutilés, deux impuissants, deux cadavres qui ont le tort de n'être pas couchés sous une dalle du cimetière. C'est un noble métier que le lien, François, mais Dieu veuille que tu n'aies jamais à en souffrir comme j'en ai souffert!
— Bon Tristan ! dit le jeune Bourgui- 1 u
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gnon. Vous avez Je cœur d'un artiste véritable et sans votre infirmité, je suis certain que votre talent eût jeté un grand éclat, car vous êtes encore plus enthou* siaste que moi de notre art sublime. Mais dites-moi, n'avez-vouspas déjà, dans votre jeunesse, visité l'Italie?
— Crois -tu donc, répliqua l'aveugle avec une sorte d'ironie, que hors de l'Italie il n'y ait point de salut pour l'artiste. Tu ressembles à tous tes frères ; à peine nés, ils cherchent d'un regard inquiet les pays lointains. L'Italie les attire la première. Ce doux nom les fait tressaillir. Rome! Rome! leur crie une voix inconnue. L'antique et sainte cité les ap-
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pelle par la magie toule puissante des madones du divin Sanzio, des damnés de Michel-Ange, et d'un ciel lumineux et profond, tableau signé par la main de Dieu. Cependant je sais des peintres et des plus illustres qui n'ont jamais foulé en pleurant ce sol sacré.
— Nommez-en donc un seul? demanda impétueusement François Perrier.
— Hans Holbein, le grand Holbeinî dit en souriant l'aveugle, ne le regardes-tu pas comme un maître, mon ami? et saistu quelle fut l'Italie de ce glorieux peintre? Ce fut la froide Angleterre, la patrie du brouillard, mais il eut pour Mécène le
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noble chancelier Thomas Morus, mais il eut pour ami le terrible Henri Y1H, qui jouta avec François Ier au Camp du drap d'Or, qui fit passer tant de femmes de son lit nuptial à l'échafaud et qui punit le Saint Père d'avoir résisté à un de ses caprices en se sacrant pape d'une nouvelle religion; mais un jour qu'il était enfermé dans son atelier, absorbé par le travail, un pair du royaume voulut forcer sa porte, ivre qu'il était de vin et de colère, et Holbein le saisissant à bras le corps le jeta si rudement en bas de l'escalier que le fier lord roula aux pieds de ses serviteurs tout meurtri !
— Ah ! Holbein avait un vaillant cœur,
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sïma Perrier dont les yeux étincelèrent; il ne ressemblait pas à ces peintres servies qui sont plutôt les bouffons et les domestiques des grands seigneurs que leurs compagnons. Mais que fit le lord, mon bon Tristan ?
— Demande-moi d'abord ce que fit le pauvre Holbein, cher enfant, répondit l'aveugle. 11 était aussi irascible et violent que son ami Henri VIII ; mais il n'était pas fou, et il savait qu'on ne traitait pas impunément un lord d'Angleterre comme un chien enragé. Les gentilshommes du lord avaient déjà tiré leurs épées et s'apprêtaient à le charger. Il se sauva par le toit de sa maison.
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— 11 se sauva ! répéta Perrier avec un accent de dédain.
— 0 tête brûlée! dit le vieux Tristan; devait-il donc se faire éventrer par ces bons gentilshommes, si dévoués à leur maître. Oui, il se sauva par le toit et parvint ainsi jusqu'au cabinet de son ami Henri VI II. Il se jeta à ses pieds et le supplia de lui octroyer sa grâce sans lui avouer son crime. Le roi fort surpris le releva; mais quand il sut que cet excellent peintre avait fait rouler un lord du parlement en bas de son escalier, il parut très embarrassé. 11 ménageait beaucoup son parlement, ce grand roi, car sans ce parlement il n'eut pu ni faire couper le
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cou a ses femmes, ni remplacer le pape dans le royaume d'Angleterre. Tout d'abord il tança vertement son peintre favori ; puis il l'enferma dans le cabinet et lui défendit d'en sortir sans son ordre. Quinze jours après le lord se faisait transporter plus emmailloté de bandages qu'une momie d'Egypte, chez le roi Henri VIII, et comme ce dernier restait calme et indifférent à l'écouter crier:
— Sire, justice ! justice !
Le noble pair ne se contint plus et dit :
— 11 s'agit d'un lord et non d'un chien,
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sire, et puisque Votre Majesté me refuse justice, je me ferai justice à moi-même.
Le roi sourit dédaigneusement, et le lord hardi dut trembler en entendant celte réponse que tout artiste doit garder gravée dans son cœur et dans sa mémoire.
— Vous allez déchirer vos bandages, cher lord, et vous venez de manquer de respect à votre souverain. C'est maintenant à vous de crier grâce et de demander merci au lieu de crier justice! quant à Holbein
11 fit un signe et Kolbein sortit du cabinet où il était resté pi isonnier.
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— Quant à Holbein, reprit-il, cet artiste est un des plus précieux joyaux de notre couronne. Il faut donc me le conserver, messieurs, et non lui chercher querelle. A cette heure même je puis envoyer quérir sept paysans sur le grand chemin et en faire sept comtes comme vous, my lord; mais de sept comtes comme vous je ne ferais pas un peintre tel que lui. Donc, insulter Holbein , c'est s'attaquer à moi. Rentrez dans votre atelier sans crainte , mon ami; vous êtes sous le manteau du roi.
Holbein obéit et depuis ce jour, nul autre que Henri VIII n'osa venir le déranger dans son atelier, sans sa permission.
— Brave Holbein et noble Henri! s'écria François; mais, hélas! où sont les souverains qui ressemblent à cet hérétique royal?
— Mon fils, répliqua Tristan, l'empereur Maximilien proclama, au milieu de de sa cour, que maître Albrecht Durer valait un duc; et l'empereur Charles- Quint ramassa le pinceau du Titien. Pour en revenir h Holbein, je te le répète, ce grand peintre n'alla point en Italie; il travailla tout seul, il n'étudia que sa propre inspiration, il ne chercha de modèles que dans sa pensée et son cœur.
— N'importe! dit François, l'Italie est
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la terre promise de l'artiste, car elle est couverte des chefs-d'œuvre anciens et modernes. Rome est notre école, Rome la ville éternelle que les barbares ont souvent prise d'assaut, mais qui a toujours
vaincu les barbares, ses vainqueurs. C'est
r au soleil éclatant de l'Italie et non aux
brumes du Nord que nous devons demander le feu sacré.
— Mais , insensé , reprit l'aveugle , ce feu sacré que tu veux en vain demander au soleil de l'Italie, Dieu l'a caché au fond de ton cœur; ne cherche pas ailleurs.
C'estlà que couve cette flamme qui échauffe et vivifie la pensée, cet ardent foyer qui illumine pour nous la nature et qui nous
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inspire. Depuis que mes yeux se sont éteints sous Jeurs paupières allourdies, que de fois je l'ai senti se réveiller sous sa cendre. Horrible tourment! concevoir et être impuissant à produire !
Le pauvre Tristan laissa tomber sa tète entre ses deux mains crispées :
— Pourquoi ne m'a-t-il pas tué, mon Dieu, le misérable qui a fait de ma vie un enfer! murmura-t-il ; et deux grosses larmes coulaient lentement le long de ses joues brunes amaigries par la souffrance.
François posa doucement la main sur l'épaule de son compagnon : — Ami, lui
dit-il , confiez-moi ce secret qui semble ronger votre cœur comme une plaie vive.
— Pourquoi attrister ton souvenir d'une histoire aussi désolée que la mienne? A ton âge, il faut marcher avec confiance dans les sentiers verts et fleuris; il ne faut pas laisser tes espérances se faner le long des routes poudreuses qui ont lassé mes pieds.
— Joie ou misère, vous le savez, tout doit être commun entre nous, dit vivement Perrier.
— Eh bien, soit ! repartit Taveugle. Qui sait! Le récit de ma vie sera peut-être
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pour toi une salutaire leçon. Si mon mat* heur te sert de bouelier et d'expérience, je bénirai Dieu de notre rencontre.
— Je vous écoute , bon Tristan, comme j'écouterais la voix démon père lui-même.
L'aveugle sourit doucement à cette réponse pleine d'effusion et commença son histoire douloureuse :
— Tel que tu me vois, mon fils, courbé et tremblotant sous ces haillons sordides, la lèvre lasse de marmotter des psaumes et de demander l'aumône, les pieds poudreux et durcis par les calus comme le sabot d'un cheval, la barbe argentée par
L AVKOGLR. E£ft
le souci de chaque joui', les yeux couverts d'une ombre que mil rayon n'effacera, — je suis le fils d'un fier gentilhomme, d'un haut et puissant seigneur, d'un de ces grands barons que l'on encense à 1 église comme des dieux. Je descends d'une de ces furies races féodales qui dentelaient de donjons et de tourelles les bords verdoyants du llhin, ce ileuve facile à s'irriter capricieusement comme la mer. Je ne te dirai pas le nom de mon père, car ses os tressailleraient dans sa tombe si j'osais accoler son écusson à ma besace de mendiant.
Je n'étais pas destiné à continuer cette lignée de guerroyeurs aux mœurs rudes.
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Mon premier malheur fut ma naissance, car elle coûta la vie à ma mère. Le baron ne me le pardonna jamais, car il l'aimait comme le lion aime l'écureuil qu'on lui jette pour jouet dans sa cage. C'était d'ailleurs un farouche chasseur, qui passait sa vie monotone le jour à courir la bête fauve dans ses bois et ses plaines, à festoyer gaillardement le soir et à dormir la nuit, quand il n'avait ni procès ni querelles avec ses voisins. J'étais abandonné aux soins de ma nourrice Madeleine et nul autre ne s'inquiétait de moi. Je ne tenais de mon père que ses instincts nomades et aventureux. Je poussais comme l'épi dans le champ.
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Parfois, l'hiver, quand les chemins défoncés se changeaient en canaux, quand la neige poudrait les arbres et voilait le sol de son triste suaire, mon père, assis sous le manteau de la haute cheminée sculptée, m'attirait par mes longs cheveux flottants, essayait de me faire tenir immobile sur îe bout de sa large botte de chasse, et portait à mes lèvres une coupe où pétillait le vin doré du Rhin; mais je criais comme un damné, je me débattais et m'échappais de sa rude étreinte, car son visage couturé, barbu et rougi par la lueur des bûches craquant dans Tàtre me faisait vraiment peur. Alors il me repoussait dans un coin obscur, haus-
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sant les épaules d'avoir créé un si faible, si chétif et si débile rejeton. Il regrettait hautement de ne pouvoir laisser son château et son épée à un robuste garçon, moulé sur son corps gigantesque. Pour moi, je pleurais silencieusement réfugié auprès de mon seul ami. Cet ami me réchauffait et nie consolait en me léchant les mains, — car c'était tout simplement un gros chien, nommé Poïlux, qui remplaçait le père insoucieux auprès de l'enfant abandonné. Cette phrase-là te fait rire, n'est-ce pas, François! Je le devine. C'est que tu as été aimé et que tu ne peux comprendre le froid, l'ombre, le vide qui endolorissent un cœur frois-
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se par l'indifférence des mercenaires.
J étais le fils du maître, le louveteau avec lequel nul n'osait jouer de crainte d'être mordu, l'héritier que le vassal n'osait aimer de peur d'être châtié de cette affection comme d'une familiarité criminelle.
Le baron avait l'humeur sauvage et n'était jovial qu'à table, avec ses égaux. Pollux, lui, ne connaissait pas mes armoiries; il ne craignait pas mon fouet d'enfant et il laissait mes petites mains saccager son épaisse fourrure. Souvent même je me cachais dans son chenil et je m'endormais couché sur le bon chien,
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dont j'entourais le cou de mes bras et qui n'osait ni aboyer, ni remuer. Comment ne l'aurais-je pas préféré à mon père?
Il faut être juste cependant. Je me souviens d'une journée brumeuse — anniversaire de la mort de ma mère — où le baron me fit agenouiller au prie dieu de la défunte et m'ordonna de prier pour son âme. J'obéis ému et effrayé à la fois. Quand je me relevai, je le vis me regarder avec une attention triste et profonde; il cherchait à surprendre dans mes traits une ressemblance prodigieuse en effet avec ceux de ma mère. J'étais pour lui le portrait vivant de cet ange gardien envolé. Ses paupières devinrent humides. Il
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s'attendrissait involontairement. Enfin il m'embrassa avee une sorte d'emportement étrange, puis son visage se crispa d'une expression d'égarement et se détournant pour me cacher le frisson soudain qui agitait tous ses membres, il s'éloigna sans prononcer une parole. Je l'entendis marcher pendant longtemps avec agitation sur les dalles sonores de la grande salle peuplée des Images de nos aïeux.
J'allai à petits pas regarder curieusement à la porte. Je vis le baron s'arrêter en soupirant devant plusieurs de ces portraits et murmurer : — Jamais le pauvre Tristan ne pourra porter comme vous, mes bons seigneurs, la cuirasse, le casque et
l'épée, mais il ressemble tant à sa mère ! Ou bien, il s'arrêtait devant les hautes et étroites fenêtres d'où il contemplait les coteaux dépouillés , endormis sous le brouillard et le Rhin furieux qui grondait sa menace éternelle; puis il disait: — Ce n'est pas Tristan qui saurait échapper à ses ennemis comme notre ancêtre Maximiiien, sur une méchante barque en ramant d'une seule main pour couper le courant, l'autre ayant été percée par la flèche d'un archer Suisse ! Mais il ressemble tant à sa mère !
Au fond du cœur, il m'aimait, mais il était honteux et humilié de ma chélive apparence. Il ne s'inquiétait pas de savoir
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si le cœur était vaillant quand le bras était débile. Plein d'une confiance orgueilleuse dans la force physique et visible, il ne se doutait même pas qu'un corps frêle et délicat pût s'endurcir par l'habitude des travaux, des fatigues et des dangers-
D'ailleurs la solitude même à laquelle j'avais été abandonné -me prédisposait plutôt à la rêverie habituelle aux bergers qu'aux exercices violents du chasseur.
J'aimais à errer le long des bois, des haies et des rives du fleuve sans autre compagnon que Polîux. La voix sévère et mélancolique du Rhin et les chœurs étranges du vent se lamentant au fond des ra-
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vins, aux cimes des forêts, aux guettes des donjons m'apportaient des sensations enivrantes. Souvent je me réveillais la nuit en sursaut, saisi d'une soif singulière d'espace, d'air et de liberté; je m'habillais rapidement, j'ouvrais ma fenêtre pour admirer le clair de lune ruisselant comme une gaze d'argent sur toute la campagne, et je finissais par me laisser glisser dans les fossés du château au risque de me rompre le cou. Alors j allais rôder avec une curiosité inquiète et crédule aux sites redoutés dont la tradition faisait le domaine des assembleurs de nuées ou des Lavandières nocturnes.
J'affrontais ces épaisses brumes, dont le