L A V KL' G LE
vieux Rhin s'enveloppe comme d'un manteau, dans l'espoir de surprendre les sabbats mystérieux des lutins chargés d'égarer le voyageur par leurs signaux perfides; je cherchais à démêler dans les clameurs discordantes de la raffale, le bruit monotone, régulier et sinistre des battoirs magiques. Mon imagination s'effarouchait à plaisir; je croyais entendre et voir distinctement les images de mes rêves, jusqu'aux sorciers nains accroupis sur la crinière échevelée des chevaux errants et une sueur glacée perlait à la pointe de mes cheveux hérissés. Enfin, je rentrais au matin, brisé, lassé, fiévreux et le cerveau troublé de ces folles chimères.
254 l'aveugle.
Je ne sais où m'aurait conduit cette existence morne, calme, rigide en apparence et si bizarrement surexcitée de visions et de vagues aspirations en réalité, sans un événement assez simple qui devait décider de ma destinée.
Un soir, dans une de mes lointaines excursions, je fus attiré au bord du fleuve non parleclapottement des vagues, mais par les cris de quelques paysans qui se pressaient avec des torches sur le bac de Zarhneim. Une petite fille de six. ans venait de tomber à l'eau. Les paysans stupides se contentaient de retenir- violemment la mère qui, toute encapuchonnée dans sa mante de voyage, voulait al-
l'avkuglk. 2yi
1er disputer au Rhin cette chère proie. Jamais je n'oublierai l'expression amère et désespérée du visage de cette Niobé abîmée dans sa terreur. Je crus voir une de ces créatures idéales dont étaient peuplés mes songes, et je m'étonnai qu'elle n'eût pas le pouvoir de commander aux flots de s'ouvrir devant un geste de sa main et de lui rendre son enfant. Mais tout d'abord j'avais fait un signe impérieux à Pollux. Le bon et brave chien s'était jeté à l'eau, avait plongé et il rapporta bientôt en la traînant par ses longs cheveux une petite fille blême et glacée.
La mère sauta dessus comme une lionne, la pressa sur son cœur avec un
230 l'aveugle.
rire convulsif, et jeta autour d'elle des regards où rayonnait une joie presque folle.
Au même instant le passeur détacha la corde qui amarrait le bac, les torches cessèrent d'éclairer le groupe des passagers de leurs reflets rougeâtres, tout retomba dans la nuit et je restai seul sur la rive, sans que personne eût songé même a me remercier au milieu du trouble et de la confusion. Le bac en s'éloignant emportait cette tragédie muette comme une vision, de sorte que je me demandai sérieusement si j'avais rêvé.
Je crois encore que cet incident fût la
l'aveugle. 2" 7
source de mon amour pour la peinture.
J'avais été émerveillé du visage sombre de la mère, aux contours purs et sévères comme ceux des impératrices que nous admirons sur les médailles antiques, — mais te dire l'impression qui me remua le cœur, tout enfant que j'étais, en voyant le visage de la petite fille noyée, cela me serait impossible.
Il me sembla qu'un sang plus chaud affluait daus mes veines.
J 'étais frappé d'extase comme si mes yeux se dessillaient à une éclatante lumière, comme si j'avais franchi le seuil de ce monde enchanté que poursuivaient
£58 l'avkugle.
mes rêves; mon cœur se gonflait et je finis par pleurer abondamment.
Je pourrais bien te décrire ses longs cils de velours, ses cheveux magnifiques, sa bouche éclose comme une grenade au soleil, sa peau dorée et diaphane, ses pieds et ses mains de fée, — car tous ces détails s'étaient à l'instant gravés dans mon souvenir; — mais à quoi bon? les mots sont impuissants à faire revivre l'image de la beauté extérieure comme à ressusciter le charme d'une mélodie ou l'arôme d'un parfum.
Le peintre seul, s'il est inspiré, peut rappeler le fantôme de la forme créée par
Dieu pour éblouir un instant nos yeux et s'évanouir.
Voilà ce que je compris instinctivement, François, lorsque je me surpris a la suite de cette aventure esquissant, crayonnant, charbonnant au besoin sur les murs l'épisode dont j'avais été le héros inconnu. Je recherchais avec une ardeur fébrile dans ma mémoire le moindre linéament du visage de l'enfant, le pli de ses lèvres contractées , îe dessin charmant de ses petites mains pales et fines ; mais j'éprouvais un mortel regret de n'avoir pu connaître la couleur de ses yeux, restés fermés, de n'avoir pu entendre le son de sa voix, restée muette.
Je lassais mon esprit à rouvrir ces beaux yeux sous leurs franges veloutées, à les animer de cet azur inaltérable, profond et brillant d'étoiles qui semble, dans les nuits d'été, être la frontière du Paradis.
Les basses et les violes les plus mélodieuses me paraissaient grincer des sons faux et criards, quand je songeais au timbre argentin, caressant et sonore, qui devait s'exhaler de cette bouche vermeille. Enfin je n'éprouvais un peu de trêve à mes tortures, qu'en matérialisant mon souvenir et mon rêve sur le papier; le crayon à la main, j'étais presque heureux.
C'est ainsi que je devins peintre.
l'aveugle. 241
J'avais quinze ans lorsque mon père mourut en chasse d'un coup de boutoir de sanglier traqué dans sa bauge. Livré à moi-même, les instincts de mon enfance, qu'il avait inutilement tenté de comprimer, en me faisant fréquenter les Académies, se réveillèrent avec une impétuosité inouïe. Je jetai l'épée aux orties.
J'avais pour tuteur le chanoine de Saint- Maxence, mon oncle maternel, qui, plus occupé du soin de son salut que de mon avenir, me laissa vivre à ma guise.
L'indépendance, les voyages, la gloire
étaient nécessaires h ma vie ; je seni 16
lais mon cœur agile d'une curiosité inquiète et vague que je n'osais plus m'expliquer par la poursuite chimérique et puérile de l'apparition qui avait troublé mon enfance. Je voulus étudier sérieusement la peinture et je commençai mon noviciat sous un maître renommé de la ville impériale de Francfort. J'appris tout d'abord à reconnaître mon ignorance. Pendant longtemps mon existence fut mêlée d'espoir et de dégoût, de larmes amères et de folles joies. Un jour, j'admirais en moi un nouveau Raphaël; le lendemain je n'étais plus qu'un misérable barbouilleur, indigne d'enluminer un missel. C'est notre histoire à tous. Sous la couronne
i/ayeuau:. 2iTj
de lleurssc cache la couronne depincs.
Enfin après dix ans de persévérance et de travail, jetais peintre.
Un jour, le hasard, ou plutôt le désir d'admirer un tableau de Martin Schœn m'attira dans une église de la bonne ville. C'était pendant l'office divin. J'aspirais le suave parfum de l'encens qui brûlait au pied de l'autel; j'écoutais la voix harmonieuse des enfants qui chantaient en chœur ; le scintillement des étoles, l'éclat des tentures, l'illumination des cires odorantes, le silence religieux des fidèles agenouillés, tout me plongeait dans une sorte d'extase, lorque je vis une jeune fille vêtue de blanc s'avancer lentement
244 L'A VI- UG LE.
à travers les groupes. Elle tenait à la main une aumônière de velours frangée d'or, qu'elle tendait à chacun avec une grâce chaste et divine, — et chacun, en échange d'un gracieux sourire de la belle quêteuse, s'empressait d'y déposer son offrande.
Quanta moi, j'étais resté ébloui; mon regard éperdu ne pouvait la quitter. Je ne priais plus. Je n'ornais plus les murs nus de l'église de tous les tableaux capricieux que je venais de rêver. Je n'admirais plus le soleil embrasant la rosace des couleurs caméléonniennes du prisme. Je ne m'occupais qu'à regarder cette merveilleuse beauté que je croyais reconnaître pour la
l'aveugle. 245
compagne familière de toutes mes heures, — et pourtant où donc l'avais-je vue? Je me creusais la cervelle à touiller dans mon souvenir stérile.
Qu'elle était belle, ô mon Dieu ! Jamais madone ne me parut plus naïve, plus se-
reine et plus pure. Sa taille svelie, ses cheveux annelés, son col souple, sa démarche légère ne semblaient pas appartenir à une mortelle. Ses longs cils abaissés voilaient modestement son regard que je ne pouvais surprendre. Pourquoi mon cœur battait-il d'une émotion inconnue!
Je n'aurais pu le dire, mais l'homme n'est-il pas armé d'un instinct mysté-
848 l'àVEUGLÈ.
rieux grâce auquel il sent venir à lui le bonheur ou le mal.
Enfin elle s'arrêta devant moi, qui restais immobile comme les statues de marbre de la nef. Confus, rouge, interdit, je ne pensais pas à mettre ma main à mon escarcelle. Elle leva les yeux vers moi, et alors, puissances du ciel! je la reconnus, — je revis ces yeux bleus comme la voûte éthérée, animés de ce regard céleste que j'avais si souvent rêvé et qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Surprise de mon embarras, la jeune quêteuse fit une petite moue, moitié sérieuse, moitié souriante, ets'inclinant avec une grâce singulière, — elle me dit :
LAVliirm.l-. -247
— Pour les pauvres, messire!
Cotait bien sa voix séraphique, le timbre frais et virginal que j'avais entendu vibrer à mes oreilles clans mes hallucinations fiévreuses. Transporté d'une joie étrange, je portai précipitamment la main à mon escarcelle et à mes poches; je les trouvai vides, tout a fait vides. J'avais, la veille, perdu aux dés mon dernier sol avec des peintres qui parlaient pour Rome, et je comptais même payer mon hôtellier en enluminant sa vieille enseigne que le vent et la pluie avaient détériorée. J'aurais voulu m'engloutir à cent pieds sous terre. La rougeur de la honte me monta au visage.
248 l'aviugli:.
En remarquant que tous les yeux se tournaient malicieusement vers moi et que mes voisins commençaient à ricaner tout bas, je sentis redoubler mon trouble.
Cependant la jeune fille eût pitié de moi; touchée de mon embarras, elle allait s'éloigner. Je la retins hardiment par le bras et frissonnai de la tête aux pieds au doux contact de cette peau fraîche et satinée. Jô sentis un ruisseau de feu courir dans mes veines : — « Pardon, lui dis-je d'une voix altérée. Vous n'avez pas compris mon hésitation. Je ne voulais pas salir votre aumônière de quelque
l'aveugle. 2ii)
méchante pièce d'argent rognée. Voilà tout. »
Et je jetai en même temps, dans la bourse sainte, une bague d'or, précieusement ciselée, que j'arrachai violemment de mon doigt; c'était un souvenir sacré que m'avait légué ma mère.
La damoiselle me remercia par un doux sourire et continua sa quête. Un rayon de soleil auréolait sa tête et ses cheveux dorés aux reflets diamantés. 11 me sembla que mon coeur la suivait. Quand elle eut disparu au tournant de la nef, je crus que la nuit emplissait soudainement l'église, que les hautes colonnes s'affaissaient sous
250 l'aveugle.
le poids des voûtes, que les cierges s'éteignaient, que les voix des chœurs expiraient dans le vide. L'agitation de mon sang dans mes artères troublait seule ce silence soudain.
Quand, après la prière du prêtre, les chants recommencèrent, je distinguai une voix entre toutes, claire et vibrante comme le son du cristal; c'était une caresse amoureuse pour l'oreille ; c'était l'harmonie d'une brise courant sur les roseaux.
Mon rêve s'était incarné dans cette jeune fille et je résolus delà revoir à tout risque car je sentais qu'elle était la maîtresse suprême de ma destinée.
l'àveuglh. 251
Je quittai l'église absorbé par mon idée fixe, au point de craindre par instants que la folie ne commençât à secouer ses grelots creux dans mon cerveau.