COPIENT TRISTAN DEVINT AVEUGLE
» Oh ! ce fut une nuit funeste que celle où mon amour s'ensevelit dans la honte comme dans un sépulcre ! Que j'étais tremblant lorsque j'entrai dans la chambre d'Ulrique ! Je ne ressemblais pas à un juge, mais à un misérable qui va confesser son crime devant tous. J'avais peur de la trouver coupable, comme si c'était moi qu'attendait le châtiment. Et en effet, n'était-ce pas le vrai supplice, n'était-ce pas une torture au-dessus de la mort que la perte de cet amour confiant et radieux qui faisait ma joie en ce monde? Jusqu'alors j'étais resté penché sur l'abîme, les yeux fermés, et cramponné à je ne sais quel vague espoir que je sentais maintenant s'évanouir devant l'odieuse réalité. Ma vie allait donc devenir vide et sans but. Le sangbruissait à mes oreilles et mon gosier se resserrait comme celui du noyé qui avale les dernières gorgées d'eau amère. Enfin mon cœur défaillait de lâcheté, et je priais Dieu avec une ferveur insensée de me cacher la vérité, de préserver Ulrique du scandale et de la confusion, de lui permettre de me tromper. 0 faiblesse inouïe d'une âme pénétrée de tendresse, faiblesse égale à celle des mères ! Je me repentais de ne pas avoir repoussé les avis de Jean le Rebouteur, et de ne pas avoir pardonné a ma bienaimée.
)) J'entrai néanmoins, tout en me disant que c'était une folie à l'homme de vouloir connaître son malheur. Je m'étonnai de ne trouver auprès d'Ulrique aucune de ses femmes. Une lampe de nuit éclairait de sa vacil-
lante lueur la chambre où dormait aussi dans son berceau de satin bleu notre petite fille. J'avais peur de mon pas lourd, qui résonnait à mes oreilles comme celui d'un voleur ou d'un meurtrier, et qui me semblait s'amortir dans une mare de sang quand je voulais le ren dre léger.
» Mes regards allaient de l'enfant à la mère; l'enfant souriait dans son sommeil, et elle tendait son petit bras hors du berceau, comme si elle eût voulu défendre sa mère ; Ulrique gardait sur son visage endormi la pâleur du marbre.
» Je la contemplai longtemps.
» Qu'elle était belle ainsi, François, d'une beauté surhumaine et presque effrayante ! Ses cheveux, longs et soyeux, l'enveloppaient avec l'immobilité d'un suaire; ses paupières aux cils de velours, ses lèvres décolorées si délicates et si fines, l'épaule ronde et blanche que le pli du drap laissait saillir, toute cette beauté jeune, chaste et froide était sans doute prédestinée à la tombe; le temps ne devait pas la rider et la flétrir de son aile grise. Cependant je la regardais toujours avec adoration, en pensant que le frôlement de ses cheveux aurait le pouvoir magique de réveiller un mort, et un spasme de jalousie féroce m'agita à la seule idée qu'il y avait place dans le cœur de cette femme pour un autre homme, qu'à un autre ces lèvres pâles pourraient avouer un mystérieux amour, que ces mains divines aux ongles roses se réchaufferaient peut-être dans une étreinte adultère. Il était impossible de voir un visage plus innocent et plus pur, mais n'allais-je pas être convaincu que cette sérénité n'était qu'une comédie menteuse ! 4
» Jean lé Roux était resté immobile sur le seuil.
» Je commençais à me rassurer. Je saisis la main froide d'Ulrique, mignonne et petite comme celle d'un enfant, et je la baisai.
» Ulrique poussa un cri étouffé et rouvrit des yeux éblouis, effarés, troublés, dont le premier regard se
jeta sur le berceau de sa fille; ce regard de* mère, étincelant comme celui de la lionne à qui le chasseur arrache ses petits, me calma. Quand elle m'aperçut, elle ne surprit qu'un sourire sur mon visage. Une sorte d'inquiétude la saisit.
» — Vous ici, Tristan ! qu'est-il donc arrivé ? quel malheur?...
» — Vous croyez donc qu'un malheur seul peut m'amener près de vous? répondis-je avec effort. — Non, Ulrique, c'est une bonne pensée qui m'est venue pendant mon insomnie. — Elle paraissait se demander si je ne raillais pas ; mais je continuai avec la même expression calme et triste : — Ulrique, vous êtes bonne et miséricordieuse; vous m'avez imploré en faveur de Conrad.
» — Hélas ! je l'avais promis à Madeleine mourante, — répliqua-t-elîe en baissant les yeux, afin que cette parole eût l'air d'une excuse et non d'un reproche.
)) Je repris :
» J'ai dû vous paraître dur et inflexible, Ulrique; mais plus Conrad nous tenait de près au cœur, plus c'était un impérieux devoir de lui infliger une leçon salutaire. Cependant une prière tombée de vos lèvres ne pouvait rester vaine. Je suis l'instrument de votre clémence, eft je ne voudrais pas que dans votre pensée mon image fût associée à un tableau de justice cruelle et implacable,
» Elle se souleva et joignit ses mains comme en priant Dieu, tandis que de douces larmes remplissaient ses yeux :
» — Oh ! le ciel en est témoin, je n'ai jamais douté un instant de votre bonté, mon cher seigneur ; je ne vous ai pas accusé un instant au plus profond de ma pensée. Jamais! jamais! Oh! je retrouve mon Tristan tel que je l'aime! — Non, vois-tu, François, il n'est pas un peintre de Venise, de Florence, de Rome ou d'Allemagne, fût-ce le Sanzio, qui eût su représenter la candeur sous des traits plus célestes, sous une forme
plus charmante. Je fus vaincu; la jalousie seteignit dans mon cœur comme un tison rouge plongé dans la neige; je redevins crédule. Je revis tout un avenir de bonheur se dérouler devant moi, mon enfant jouant à mes pieds, couché sur le ventre de Pollux, ma main frémissant dans la main d'Ulrique, et Conrad rôdant comme un dogue au fond.de ce tableau de famille pour nous préserver de tout danger. Oh! qu'il faut peu de chose pour être heureux, et comme ce peu de chose est toujours impossible à trouver ! Tout à coup j'entendis un léger froissement bruire dans le silence ; je me retournai avec une apparente insouciance et je vis la main du Rebouteur tendue vers la fenêtre masquée par un lourd rideau de lampas, dont les plis ondulaient sous un souffle de vent ou sous une imprudente étreinte. Une sueur froide mouilla la racine de mes cheveux; je fis un pas vers la fenêtre; la main d'Ulrique me retenait avec une force douce mais irrésistible. Ce n'était plus une statue, une morte, un ange endormi ; c'était une femme trop belle et trop aimée. Elle vivait; une lueur sereine comme celle des étoiles diamantait ses yeux bleus si tendres, ses cheveux dénoués caressaient ses épaules frémissantes; une teinte rosée épanouissait son visage radieux et ses lèvres entr'ouvertes comme le calice d'une petite fleur rouge semblaient appeler un baiser. — Oui, vous êtes mon Tristan, — dit-elle avec un suave sourire, — mon Tristan comme je disais autrefois, celui dont l'indifférence me refroidit le cœur et me tue. Savez-vous, Tristan, que depuis huit jours vous n'avez pas embrassé votre fille?
» J'essayai de sourire, François, j'eus ce courage au moment où la raison vacillait dans mon cerveau, où le sang martelait mon cœur, où mes yeux voyaient rouge; je souris, je me détachai de l'étreinte d'Ulrique, et j'allai baiser au front, dans son berceau, l'innocente créature qui ne se réveilla pas.
» — Et toi ma bien-aimée, — dis-je alors d'une voix douce, — m'accorderas-tu le pardon de mes sottes
bouderies ? Puis-je embrasser la mère après l'enfant en signe de réconciliation? . *
» — Étais-tu donc irrité contre moi ? répondit-elle d'un ton plaintif; — qu'avais-je fait? Je souffrais, voilà tout. Je souffrais de mon isolement et de ta froideur dédaigneuse; mais j'ignore pourquoi tu t'éloignais de moi.
» Le rideau trembla de nouveau. Je ne pus me contenir plus longtemps, c'était assez de dissimulation et de contrainte; je rougissais pour elle et pour moi de cette honteuse comédie.
» — Fille d'Eve, — m'écriai-je d'une voix tonnante en la regardant, — tu ne mens point, n'est-ce pas? Tu n'aimes que ton mari et tu attends son baiser de réconciliation. Qu'il en soit fait ainsi, mais tu ne seras pas surprise si je veux t'embrasser sans témoins. — Et, le cœur brisé, éperdu d'indignation et de colère, à moitié fou de douleur, je m'élançai vers la fenêtre.» dont je tirai brusquement le rideau. Derrière ce rideau un jeune homme était caché; c'était bien Conrad, le banni, le voleur, mon frère de lait. Jean le Roux ne m'avait pas trompé. Ulrique poussa un cri qui me remua les entrailles ; quant à moi, je ne dis pas un mot. Le monde avait disparu tout entier. L'homme qui se noie cherche une planche ou le bout d'une corde à laquelle s'accrocher; moi, j'avais soif de sang, soif bestiale et instinctive. Je n'étais plus un homme, mais une bête féroce abandonnée à ses appétits cruels et aveugles. Chose étrange ! Conrad était calme en face de cette démence sanguinaire qui faisait bégayer l'injure sur mes lèvres : ses yeux clairs me regardaient sans trouble; il ne tombait pas agenouillé devant moi; il ne tremblait pas, il ne demandait pas grâce, et, sans me résister, il avait cet air soumis et indulgent du chien vigoureux qui se laisse maltraiter par un enfant capricieux. En vain mes mains frêles et nerveuses secouaient ce robuste garçon, elles ne le faisaient pas plier et il semblait prendre ma fureur en pitié. Ce
calme m'exaspéra. — Misérable ! — lui criai-je, mais humilie-toi donc, mais demande donc grâce, mais essaye donc de mordre la main qui va te châtier !
» — Demander grâce! et pourquoi? — dit-il avec une insultante naïveté.
h — Ah ! ton effronterie mérite une peine honteuse; sois donc châtié comme un valet rebelle.
» Et je le souffletai au visage, ce colosse qui eût pu m'écraser comme une mouche entre ses deux larges mains.
» Il devint blême, et ses bras m'enlaçant aussitôt me soulevèrent; mais il me laissa doucement retomber :
» — Mon frère de lait! mon maître! murmura-t-il ;
— qu'allais-je faire ?
» — Pourquoi es-tu ici, ribaud? Pourquoi es-tu ici?
— répétai-je dans mon transport furieux; — ah! tu oses porter la main sur moi, au lieu d'avouer ton crime et de te coucher à mes pieds comme un chien !
» — Quel crime? — demanda- t-il encore avec la même expression naïve.
» J'éclatai de rire :
» — Quel crime? Ah ! tu veux savoir quel est ton crime ! En effet, ma colère est étrange. Je t'accuse au hasard; je te condamne sur un vague soupçon sans doute. Tu vas me prouver que j'ai tort. Eh bien! j'attends. Mais parle donc, misérable, parle donc! je t'ai dit que j'attendais. Pourquoi me regardes-tu avec ces . yeux stupides? Suis-je un fou? Est-ce le délire ou la rage qui me brûle le sang? N'es-tu pas Conrad, le fils de Madeleine, le voleur que j'ai chassé de mon château? Dis-moi donc que je mens, dis-moi donc que je ne viens pas de te surprendre là, collé à cette fenêtre, trahi par l'ondulation de ce rideau; et n'est-ce pas la fenêtre et le rideau de la chambre de ma femme ? Ai-je fait un rêve? réponds! Pourquoi es-tu entré dans la ch ambre d'Ulrique, de la noble dame qui te protégeait? Pour veiller sur son sommeil, n'est-ce pas ? car elle dormait ou elle feignait de dormir. Le nieras-tu,
voyons! Est-ce faux cela aussi, faux comme le vol de la bague ?
» — Pourquoi le nierais-je? — répliqua-t-il avec une tranquillité que devait rendre incompréhensible l'incohérence de mes paroles, les tressaillements de mes membres et les larmes involontaires qui ruisselaient sur mon visage.
)> Je me retournai vers Ulrique :
» — Il avoue ! il avoue madame! Eh bien ! justifiezvous, si vous le pouvez, si vous l'osez, si vous ne craignez pas la colère de Dieu qui vous entend... car votre complice vous abandonne!...
» — Mon complice! — s'écria Ulrique frissonnant comme une feuille sèche et tordue par le vent, — mais je ne vous comprends pas, Tristan; j'ignorais que ce malheureux fût caché ici. Oh! malheur à vous, Conrad! Avez-vous donc voulu me perdre? Oh ! me punir ainsi d'avoir pris votre défense !
» L'épaisse intelligence de mon frère de lait parut , alors se détendre; il commençait à se rendre compte de notre situation réciproque ; il tourna vers ma femme un regard attendri qui lui promettait un dévouement exalté jusqu'au martyre de soi-même; il ne pensait plus qu'à elle. Préoccupé seulement du danger qui la menaçait, il voulut la sauver au prix de sa vie.
> — A quoi bon mentir? — dis-je à Ulrique avec un froid mépris. — Dernièrement la bague, aujourd'hui la clef; demain un poignard pour se débarrasser d'un mari i/nportun : n'est-ce pas ainsi que les femmes adultères vont à leur but ?
» Conrad se jeta à mes pieds :
» — Mon frère et seigneur, — s'écria-t-il, — faites de moi ce que vous voudrez, punissez-moi comme un voleur, comme un traître, comme un assassin, mais, sur l'âme de ma vieille mère! je vous le jure, notre bonne dame Ulrique ignorait ma présence... » Je repris un peu de sang-froid.
» — Pourquoi donc ctes-vous venu ici pendant la
nuit, et, si madame est innocente, quel a été votre complice ?
)) — G'est Jean le Rebouteur, — répondit Conrad.
» — Tu mens ! — répliqua le sorcier aux cheveux roux, toujours immobile sur le seuil.
» Conrad haussa les épaules.
» — Jean m'a engagé à venir au château, — continua-t-il, — il m'a promis votre pardon, il m'a dit que l'intercession de ma chère maîtresse serait toute puissante; enfin c'est lui qui m'a introduit dans cette chambre en me disant d'attendre le réveil de la châtelaine.
» — Tu mens! répéta le Rebouteur.
» Ulrique, épouvantée de l'expression d'incrédulité railleuse et menaçante que conservait mon visage, n'osait plus hasarder un mot de prière ou de justification au milieu de ce terrible débat. Elle sentait qu'il lui était impossible de convaincre son juge, et elle ressemblait au patient qui attend le coup de grâce.
» — Cette comédie a assez duré, — m'écriai-je enfin d'une voix folle. — Je ne veux plus être dupe. Mes oreilles sont sourdes à toutes ces explications astucieuses. J'ai honte d'avoir aimé une femme qui s'est avilie si bas; je la méprise trop pour user contre elle de la moindre violence. Pour moi elle n'existe plus. Mais cette femme est indigne d'être mère. Jean, emporte son enfant !
)> — Mon enfant ! — cria Ulrique. Mais alors cette créature, terrassée et paralysée par le scandale de sa faute, se redressa plus souple qu'un tigre, et courut au berceau, plus prompte que le sorcier, avec une sublime impudeur. Elle saisit sa petite fille, la serra à l'étouffer sur son cœur, et, les yeux étincelants, dit à cet homme : — Viens la prendre 1 — Le Rebouteur, qui avait reculé tout d'abord, sourit de son effroi puéril et s'avança vers la pauvre mère demi-nue. Elle eut peur à son tour, elle jeta des regards éperdus autour d'elle, puis elle saisit tout à coup la saie bleue de Conrad, et lui cria
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d'une voix étouffée en berçant toujours l'enfant sur son sein : — Au secours ! au secours ne laissez pas prendre l'enfant
» La petite fille, réveillée si brusquement, sanglotait et nouait ses bras autour du cou de sa mère. Des tisons ardents me brûlaient le cœur. J'avais presque envie de pardonner en ce moment.
» — Madame, dis-je avec effort, — votre fille ne doit pas vivre sous l'exemple d'une mère deshonorée. Vousl'aimez,jn'est-ce pas ? Eh bien ! pour elle-même abandonez-la.
)> — Jamais! jamais! — répondit-elle. — Je ne suis pas coupable et je ne veux pas perdre mon enfant. Qui l'aimera comme moi ? qui la veillera, qui la gardera et qui la défendra comme moi? Une fille appartient à sa mère !
— Obéis, dis-je impérieusement à Jean le Roux.
» Conrad voulut arrêter ce dernier, mais je le frappai du pommeau de mon épée et je le repoussai.
» — Prenez garde! — s'écria-t-il. — Pour moi je souffrirai tout, les coups et les insultes; mais pour le salut de notre bonne dame j'oublierai que vous êtes mon seigneur et mon frère...
» — Tu me menaces, je crois ?
» — Non! — réprit-il humblement, — mais je veux vous épargner le repentir d'un crime inutile.
» Et il m'étreignait dans ses bras vigoureux.
» — Lâche-moi, traître! — lui criai-je en froissant son front du pommeau de mon épée.
» Le sang rougit la peau meurtrie et déchirée. Conrad sourit.
)> — Oh! j'ai déjà là une cicatrice qui date du jour où je vous empêchai de rouler au fond du ravin. — Je le frappai à la main droite pour me dégager de cet étau vivant. 11 sourit encore. — C'est cette main qui fut brûlée lorsque je vous retirai du brasier des charbonniers; vous le croyiez éteint, et vous vous amusiez à y
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sauter bravement. Vous aviez dix ans. Vous en souvenez-vous, mon frère?
)) —Tenez bon, monseigneur! occupez cet homme! — me cria le Rebouteur.
— À moi ! à moi, Conrad ! ma force s'épuise; il va m'arracher mon enfant ! — murmura Ulrique d'une voix éteinte.
» Le fils de Madeleine me quitta pour courir à elle; mais, enragé par la lutte, ivre de colère et de fièvre, je le poursuivis l'épée à la main ; il se retourna pour me repousser et s'enferra. Je le vis tomber comme un chêne déraciné, et je restai stupéfié, foudroyé, devant ce cadavre.
)) Cependant Jean le Roux avait enlevé l'enfant, qui se débattait convulsivement, mais, lorsqu'il vit que j'avais tué son ennemi, il rendit la petite fille à Ulrique, qui restait accroupie à terre, répétant comme une folle :
)) — Mon enfant ! ma pauvre petite ! elle va prendre froid. Oh ! les assassins! les assassins !
)) Je ne bougeais pas. Je croyars continuer un rêve affreux. Ce corps sanglant qui- gisait à mes pieds devait être un fantôme. Àvais-je tué Conrad ? Ulrique étaitelle coupable? Songe ou réalité, tout se brouillait dans mon cerveau où bouillonnait le délire. Je ne me soutenais que par une force factice, et je ressentais une faiblesse dans tout mon corps. Je me laissai donc entraîner comme un enfant par le Rebouteur, qui me répétait sans trêve :
» — Fuyons, seigneur Tristan, fuyons, il ne faut pas rester plus longtemps au château. La justice pourrait se mêler de cette affaire, et votre nom ne sortirait que souillé de ses griffes crochues. Avec le temps tout s'oublie. Venez !
)) Chose singulière ! un cheval tout harnaché m'attendait dans la cour. Quelques lumières brillaient déjà aux fenêtres. On s'éveillait aux cris de l'enfant et d'UTrique. Jean le Roux me jeta mon manteau sur les
épaules, et, après m' avoir aidé à me mettre en selle, il m'ouvrit une poterne secrète qui donnait sur la campagne, en disant :
y> — Dois-je vous accompagner, mon cher seigneur, ou ne serait-il pas plus prudent que je restasse au château pour observer ce qui se passera et vous le faire savoir? — Sa voix me tira de cette lourde stupeur qui suit les actions violentes, et, le crois-tu, François, j'éprouvai tout à coup pour cet homme qui m'avait si fidèlement servi une répulsion invicible. Il me faisait horreur. Je croyais le voir pour la première fois avec son sourire de démon, son visage d'oiseau de proie et ses mains avides de se laver dans le sang. Je ne répondis pas. Alarmé de mon silence, car dans l'ombre il ne pouvait distinguer sur mes traits l'expression de mon dégoût, il ajouta : — Fuyez sans tarder davantage, seigneur Tristan, avant que nul ne se doute du malheur qui vient de frapper votre maison.
)) Certes je subissais l'hallucination de mes nerfs surexcités ou d'un de ces pressentiments étranges qui illuminent l'âme aux heures de crise, car je lui répondis avec une rage froide :
» — Fuir en laissant derrière moi l'unique témoin de ma honte et de ma vengeance! Fuir et te laisser vivant, pour qu'après mon départ tu révèles à tout venant mon déshonneur! Non pas, Jean le Roux!
)) — Que comptez-vous faire? — me demanda-t-il alors en reculant terrifié, malgré son audace.
)) — > Il faut que Fun de nous tue l'autre, — m'écriaije; et, sans descendre de cheval, je saisis l'un des pistolets qui se trouvaient dans mes fontes, et je jetai l'autre au Rebouteur, en ajoutant; — aussi bien je suis las de la vie !
» Presque au môme instant, soit trahison, soit châtiment du ciel, avant que mon pistolet fut armé, une détonation éclata, et mon cheval épouvanté partit au galop, m'emportant à travers la campagne étincelante de neige.
» Le misérable avait tiré sur moi à bout portant. Je n'avais pas été atteint par la balle; mais la flamme m'avait brûlé les yeux.
)) J'étais aveugle.
» J'ai depuis traîné ma vie comme une longue et pesante chaîne d'expiation, de désespoir, de misère; mais, eussé-je gardé ma fortune et mon nom, je n'aurais pas moins souffert, car j'ai perdu tout ce qui m'attachait à la vie. »
Le vieil aveugle s'arrêta, accablé par le navrant souvenir de ses malheurs. Après quelques moments de silence, François Perrier lui demanda d'une voix émue :
— Et ne vous êtes-vous jamais informé du sort de votre fille, bon Tristan?
— Certes, — répondit le pauvre homme ; mais quand, au bout de ma première année d'épreuves, sortant, maigre, décharné et couvert de haillons, d'un hospice de la ville impériale de Trêves, j'allai rôder sur les terres de mon patrimoine, je sus que le château avait été vendu et abandonné par la baronne Ulrique; mais nul ne put m'apprendre ce qu'elle était devenue. Je n'élevai du reste aucune réclamation; je ne cherchai pas à me faire reconnaître de mes anciens vassaux : je voulais subir jusqu'au bout la condamnation que j'avais prononcée coiîtremoi-même .
— Pauvre Tristan, — murmura le Bourguignon, — c'est en effet une lamentable histoire que la vôtre.
— Et depuis lors je n'ai trouvé qu'un ami, — ajouta l'aveugle, — qu'un compagnon, qu'un guide, mon bon cheval, mon fidèle Normand... et maintenant rien... plus rien.
— Gomment rien? Et moi donc, — répliqua François Perrier en essuyant une larme furtive au coin de l'œil. — Nul n'est parfait, mais je vous aimerai à ma manière. Chacun la sienne. Et je vous ferai un serment que le bon Normand ne vous eût jamais fait : si jamais votre excellent Rebouteur me tombe sous la main, foi
de Bourguignon et de bâtonniste! je lui caresserai si bien les reins qu'il sera le plus habile sorcier du monde s'il peut les raccommoder.