DE L UTILITE DES ORAGES
Pendant que l'aveugle devise et chemine avec son guide, nous pouvons les laisser continuer tranquillement leur route, et nous occuper de quelques autres personnages non moins intéressants de ce récit scrupuleusement véridique.
Jamais vous n'avez connu hôtesse plus réjouie quer dame Gertrude Vilbrequin, maîtresse de l'auberge de Y Agneau rôti, dans la sinistre forêt d'Estérel. Elle était grasse comme deux cordeliers, joufflue, pansue et barbue au possible ; ses gros bras courts ressemblaient à des boudins, ses pieds et ses mains à des battoirs rouges, ses oreilles à des feuilles de chou. Les lèvres lippues de la digne femme, son front étroit, débordé par des mèches de cheveux gris hérissés, son triple menton ballottant, tout en elle dénonçait des instincts matériels supérieurs à l'envergure de son intelligence, mais elle était vaillante au travail et douée d'un excellent cœur.
Pourquoi donc, puisque dame Gertrude était si bonne, se réjouissait-elle un vendredi soir, tandis que les bois de l'Estérel se lamentaient sous les rafales d'un vent de tempête qui secouait les branches, éparpillait les feuillages et tordait les jeunes arbres jusqu'à terre? Les oiseaux voletaient tout effarés. La pluie tombait par larges ondées et remplissait les sentiers.
Dame Gertrude, son nez bourgeonné et fleuri collé aux barreaux de fer de la fenêtre de la salle basse, souriait à ce sabbat des éléments.
Ça et là, du haut des collines dénudées, elle voyait dégringoler des bergers piquant de la houlette les moutons hébétés et les chèvres rebelles ; les chiens s'ébattaient dans la boue et secouaient leurs oreilles mouillées; les hirondelles rasaient le sol; les loups hurlaient sinistrement dans les profondeurs de la forêt.
Dame Gertrude se frottait les mains à s'arracher la peau si elle eût été moins rude.
Le ciel charriait ctes nuages noirs gonflés de grêlons et qui crevaient avec un fracas effroyable; ont eût dit que ces torrents allaient déraciner et balayer la forêt. Les tanières des bêtes fauves devaient être submergées sous ces cataractes diluviennes.
Dame Gertrude souriait d'un air béat, et regardait ce tableau désolé comme le plus riant spectacle du monde.
— Ça va bien, — disait-elle; — un peu de tonnerre ne fera pas de mal maintenant. — Dame Gertrude était-elle une sorcière émérite disposant des quatre éléments? On eût juré que le diable l'entendait et s'empressait de l'exaucer. Un éclair éblouissant balafra l'énorme morceau de charbon qui représentait le ciel en ce moment: puis l'explosion terrible de la foudre fit sauter la vaisselle d'étain, mais ne fit pas chanceler la bonne dame, sur sa large base. — Ça va bien, ça va bien! — s'écria t-elle gaîment. — Allons, nous ne manquerons pas de pratiques ce soir, ou il faut désespérer du métier. Il n'y a pas d'autre hôtellerie à six lieues à la ronde, et il est impossible que quelque voyageur ne soit pas attardé, perdu ou égaré, dans notre belle forêt de I'Estérel. — La nuit était venue; la coupole céleste, quoique dégagée des plus gros nuages, restait noire comme la bouche d'un four éteint. — Oh! il est impossible, même à un habitant du pays, de retrouver son chemin dans ces ténèbres. D'ailleurs les sentiers sont
défoncés. 0 la belle soirée! comme le vent rugit bien! comme la pluie tombe dru ! Oh ! il y a de quoi être glacé jusqu'au os. — Tout à coup un cri perçant résonna aux oreilles de madame Gertrude à travers le fracas de la tempête. — Ah! voici du nouveau! — s'écria-t-elle avec une inquiète curiosité. — C'est un cri de femme, bien sûr. Qu'est-ce qui se passe donc dans la forêt du diable? elle est habitée par une légion de loups et de voleurs, sans me compter, et, s'ils me mangeaient ânes voyageurs, ça ne ferait pas mon affaire. Après tout, — ajouta-t-elle,
— que Dieu les protège et les conserve ! cela ne me regarde pas. — Mais un cri plus perçant et plus déchirant que le premier troubla la prudence de la bonne hôtesse et la changea en compassion. — Peut-être, — réfléchit-elle, — n'est ce qu'un accident? 0 les pauvres gens ! que je les plains s'il ont roulé dans quelque ravin inondé! il se sont rompus les côtes, qui sait? et s'ils allaient se noyer, tandis que moi je suis bien tranquille ici, entre mes quatre murs? Ce bon feu qui flambe dans l'âtre m'en semble meilleur. Mais quel vent! il chasse toute la fumée dans la salle. Pouah! — Et dame Gertrude éternua et toussa avec la majesté joviale qui présidait à ses moindres mouvements. Elle entendit alors distinctement une voix d'homme qui semblait gourmander des chevaux et les accabler de malédictions propres à chatouiller leur amour-propre, avec accompagnement de coups de fouet. — Décidément, — reprit-elle, ce sont des voyageurs embourbés. — Elle se retourna, et dit à un petit chevrier, affligé d'un goitre énorme, qui se tenait tapi dans un coin de la chaumière:
— Pierrot, va donc au-devant de ces malheureux, et conduis-les ici !
Pierrot répondit à cet ordre par une moue qui pouvait passer pour une horrible grimace, et murmura sans bouger de place :
— Le vent souffle à décorner un bœuf, et je ne pourrais faire deux pas hors de la porte sans être renversé.
— Poltron ! — répliqua dame Gertrude en haussant les épaules.
— Jésus ! — dit Pierrot d'un air rechigné, — vous êtes grosse comme une tour, et le vent ne peut pas vous enlever; que n'allez-vous au-devant de ces voyageurs vous-même, s'ils vous font si fort pitié?
— Poltron et insolent, — reprit l'hôtesse, — j'ai là un fameux serviteur. Tu mériterais bien d'être mis à la porte sur l'heure. Mais bah ! je ne te donne pas de gages pour être brave. Ainsi je suivrai ton conseil. Au moins garde bien la porte, tandis que je vais à la découverte. — Et dame Gertrude, dont il était difficile de déconcerter la bonne humeur, sortit courageusement de l'hôtellerie, des sabots aux pieds et la tête abritée par une couverture de laine qui servait aussi de carapace à sa respectable rotondité. Heureusement elle n'eut pas besoin de s'aventurer fort loin. A quelques centaines de pas de son hôtellerie, elle aperçut un coche embourbé au bord d'un ravin ; dans l'intérieur du coche deux femmes se, lamentaient toutes tremblantes et n'osant en sortir; le cocher avait glissé dans la fondrière, et, n'ayant pu s'en dépêtrer, était probablement mort, tandis qu'un petit page se démenait comme un diable dans un bénitier pour forcer les chevaux à se relever, mais sans obtenir le moindre succès dans son entreprise. — Ah I très-sainte Vierge Marie, quel malheur ! — s'écria l'hôtesse affectant une consternation tout à fait absente de son cœur. — 0 mon brave jeune homme! je puis vousassurer que vous harcèleriez ces pauvres bêtes pendant vingt-quatre heures sans réussir à rien. Elles sont plus mortes que vives.
Le page cessa de crier et de s'agiter; puis, se croisant les bras d'un. air tragique;
— Nous ne pouvons cependant pas rester là éternellement.
— Ah! Jésus! mon beau jeune homme, vous ne devez pas penser à continuer votre route... 11 n'y a pas moyen... — dit dame Gertrude avec une expression de
commisération profonde. Et, s'approchant du coche : — Mes belles dames, si j'osais vous donner un conseil... Les deux voyageuses regardaient avec une surprise médiocrement flatteuse la face large et rubiconde de l'hôtesse, et semblaient se demander si ce n'était pas quelque chef de brigands maladroitement déguisé en femme. Le doute était permis.
— Où sommes nous? — demanda enfin la plus âgée.
— Dieu vous aide en votre souci, noble dame, ■ — répondit Gertrude avec cette politesse que les hôteliers ne refusent jamais aux voyageurs non pédestres. — Vous êtes en pleine forêt de l'Estérel!
Les deux femmes pâlirent :
— La forêt de l'Estérel ! . . .
— Qui a une si mauvaise réputation... oui, mesdames. C'est un grande chance de ne pas y rencontrer de brigands qui vous dévalisent ou vous rançonnent. Remerciez Dieu delà tempête qu'il vous a envoyée; le tonnerre a licencié les voleurs. Mais songeons au plus pressé. Sortez bien vite de ce maudit coche!
— Par cette pluie épouvantable?
— Aimez-vous mieux attendre d'être noyées dans cette prison. Avant une heure l'eau passera dessus. Suivez-moi sans crainte. Ma maison est à quelques pas d'ici.
— Ah ! vous ne nous refuserez pas l'hospitalité, — dit la plus jeune des voyageuses d'une voix suppliante, dont le timbre sonore charma l'oreille de dame Gertrude.
— Non, ma belle demoiselle, je ne suis pas une ogresse, quoique j'habite dans la forêt de l'Estérel; d'ailleurs ma maison est une pauvre hôtellerie au service de tous les voyageurs, et je tâcherai que vous ne soyez pas mécontentes. Couvrez-vous de vos capes et de vos mantes; nous les ferons sécher au feu de la cheminée, et demain vous pourrez vous remettre en route sans avoir gagné même un rhume de cerveau dans nos bois. — La figure épanouie de l'hôtesse rassura un peu
les voyageuses, et après s'être consultées par une pression de main rapide, elles se décidèrent à quitter leur coche et à suivre la bonne femme. La jeune fille soutenait sa pauvre mère chancelante avec l'aide du petit page, tandis que Gertrude marchait devant, chargée d'un lourd coffret qui devait contenir des bijoux et de l'argent. Les pieds mignons des deux dames s'enfonçaient et glissaient dans la boue; des frissons glacés passaient sur leurs visages contractés. Par instants elles s'arrêtaient épuisées. Enfin elles atteignirent l'hôtellerie et entrèrent dans la salle basse, éclairée par une lampe de fer accrochée au mur et par les fagots qui pétillaient joyeusement dans l'âtre. La mère jetait des regards inquiets autour d'elle, tandis que l'hôtesse lui ôtait sa cape et la secouait énergiquement devant le feu. On eût dit que la voyageuse, terrifiée par les propos peu rassurants qui couraient sur le compte de la forêt de l'Estérel, voulait examiner les murs pour y chercher des taches de sang, ou le plancher pour y découvrir des trappes mystérieusement dissimulées. Dame Gertrude se doutait de ce qui se passait dans l'esprit de ses nouvelles clientes : — Oh ! ne craignez rien, madame, — dit-elle avec une volubilité toute cordiale. Ghez moi vous êtes en sûreté. Mon hôtellerie est un terrain neutre, respecté même par les brigands moyennant une redevance que je leur paye de bon gré. Quiconque violerait cet asile ne tarderait pas à s'en repentir. Du reste je suis une femme à me défendre, toute pauvre veuve que vous me voyez. Allons, Pierrot, fais place à ces dames, et va pousser les verrous à la porte d'entrée. Maintenant à la besogne, car je bavarde et je reste les bras fainéants. Vous devez avoir faim, mes belles dames, faim et froid. Eh bien! je puis vous offrir bon feu et bon vin, de la crème, des œufs, des olives, des châtaignes cuites sous la cendre, des galettes de maïs. Choisissez tout, ce ne sera pas trop. Quand à la viande, je pourrais tordre le cou à un poulet, mais je ne le ferai pas, parce que je suis bonne catholique et c'est aujour-
d'hui vendredi, jour de maigre. A moins cependant que vous ne soyez malades et que vous n'ayez une dispense. Je vous croirai sur parole, du reste, car je n'aime pas à tracasser les voyageurs. J'attends vos ordres.
Ce flux intarissable de paroles eut le privilège de donner au deux dames le loisir de se rassurer; elles se regardèrent avec une expression de sollicitude touchante.
— Christine, — dit la plus âgée, — tu es bien pâle; tu frissonnes, pauvre enfant. Mon Dieu! que j'ai été imprudente de partir malgré la menace de l'orage.
— Oh 1 ne pensez pas à moi, chère mère, je suis jeune et forte; mais, pour vous, dont la santé est si frêle, c'est une épreuve dangereuse que ce long voyage pendant lequel nous n'avons d'autre défenseur que ce pauvre Pehrson, qui est plus timide que ses maîtresses.
Pierrot tira dame Gertrude par la manche :
— Regardez donc, — dit-il tous bas, — comme elles sont belles vos voyageuses, plus belles que les saintes dont j'ai vu les images à l'église.
L'hôtesse admira en effet l'étrange beauté de ces deux femmes, Tune fanée et flétrie, l'autre fraîche et rayonnante, mais également remarquables par la pureté séraphique des lignes et des contours.
— Approchez-vous davantage du feu, mesdames, — leur dit-elle en observant qu'elles restaient debout. — Asseyez-vous sur. ces escabeaux, et chauffez-vous de façon à ne pas garder un fil mouillé sur tout votre corps. Pour moi, je vais m'occuper de votre souper, sans attendre plus longtemps votre réponse.
— Oh! pardon, brave hôtesse : nous sommes tellement étourdies de cet accident que c'est à peine si nous avons entendu, — dit la mère; — mais, à vrai dire, je n'ai guère d'appétit.
— Ni moi, — ajouta la jeune fille. — je ne sais pour quoi je suis tourmentée d'une peur horrible qu'il m'est impossible de chasser. Nous sommes bien seules dans cette hôtellerie, n'est-ce pas, bonne femme?
140 LE CHASSEUR p'HOMMES
— Foi de Gertrude! jusqu'à ce moment je n'ai pas encore pêche d'autres voyageurs.
La belle Christine respira.
— Eh bien ! alors, dame Gertrude, j'ai un grand service, une grande grâce, une grande preuve de bon cœur à vous demander; et, si vous ne me la refusiez pas, vous me rendriez heureuse, et je crois vraiment qu'alors je pourrais souper de bon appétit.
— Et il dépend de moi de faire ce miracle? — dit l'hôtesse en riant et en montrant une formidable rangée de dents un peu jaunes. — Parlez, mademoiselle; il est difficile de refuser ce qui vous est demandé si gentiment.
Christine se leva et prit une des grosses mains de dame Gertrude dans les siennes :
— Vous allez me trouver bien exigeante et bien bizarre, mais j'ai confiance en vous. Nous sommes seules dans cette hôtellerie, n'est-ce pas! Eh bien! je vous en prie, promettez-moi que nous y resterons seules, que vous n'ouvrirez votre porte à aucun voyageur jusqu'au moment où nous serons parties.
L'hôtesse fronça le sourcil.
— Fermer ma porte à ceux qui y frapperont par un temps si affreux et qui risqueront d'être victimes de l'orage ou des brigands; savez-vous, ma belle demoiselle, quecette prière-là n'est pas celle d'une âme chrétienne?
— Vous avez raison, dame Gertrude, et la peur me rend égoïste et cruelle; mais j'ai eu si peur dans cette maudite forêt! Faut-il vous le dire, nous y avons fait une mauvaise rencontre. Un homme, un chasseur, un bandit peut-être, a voulu arrêter nos chevaux et ouvrir la portière de notre coche. Cachées derrière les rideaux, nous étions déjà glacées d'épouvante, redoutant l'insolence de ce manant, lorsqu'un loup bondissant hors d'un taillis a effrayé nos chevaux qui se sont emportés. Sans doute c'était un braconnier, car, au lieu de nous poursuivre, il a poursuivi le loup; mais si cet homme venait ici chercher asile contre l'orage, nous
serions exposées à ses outrages sans autres défenseurs que notre page et votre chevrier... Oh ! pensez-y, dame Gertrude, nous serions perdues.
Et la pauvre enfant tressaillit de tous ses membres à cette pensée.
— La, la, calmez-vous, mon petit cœur! répondit l'hôtesse, — on n'ouvrira pas la porte à ce terrible curieux.
— Mais s'il l'exige? — demanda Christine.
— On est de force à lui résister, ma mie, — dit Gertrude en appuyant ses poings robustes sur ses hanches énormes.
— Et s'il vous offre beaucoup d'argent? — ajouta la vieille dame.
L'hôtesse parut embarrassée et la réponse se fit attendre sur ses lèvres.
— Oh! — s'écria vivement Christine, — nous vous offrirons toujours davantage.
— Alors vous êtes aussi en sûreté que sur la place d'Avignon, — répliqua dame Gertrude. — Cette générosité lève tous les obstacles. Le braconnier n'a qu'à venir; il sera bien reçu, c'est-à-dire qu'il ne sera pas reçu du tout. Je lui chanterai l'air du clairon qui sonne la retraite. A propos, son portrait?
— Il est horrible! — s'écria vivement Christine. — Il est gros, il a de gros pieds, de grosses mains, une grosse figure bourgeonnée et trouée de petits yeux...
— Tiens! — interrompit l'hôtesse en riant aux éclats; — c'est tout mon portrait; je le reconnaîtrai sans peine.
La jeune fille rougit.
— Oh! ne vous offensez pas de mes paroles, dame Gertrude; d'ailleurs cet homme a L'air si méchant! et vous, votre bon cœur luit sur votre figure.
— Ah! ma belle demoiselle, vous voulez me faire céder à toutes vos volontés ; j'y consens, mais commencez, pour me faire plaisir, à ne plus trembler si fort. Vos petites mains sont toutes froides. Il faut quitter votre
robe qui est toute mouillée. Venez avec moi, je vous donnerai les vêtements d'une servante qui est allée depuis huit jours à la fêle de son pays, et qui ne vous enlaidiront pas trop, car elle est de votre âge et de votre taille. — La jeune fille suivit l'hôtesse avec joie, et, pendant qu'elle se déguisait en paysanne, Gertrude s'empressa de mettre l'hôtellerie sur un pied de défense respectable. La porte, fermée aux verrous, fut barricadée de solides barres de fer. L'orage ne cessait. Les zigzags des éclairs empourpraient la forêt, qui semblait vaciller et onduler sous le vent comme une mer furieuse. Les mamelons dansaient des rondes étranges à la lueur de cette illumination rapide, et les ravins ressemblaient à des cuves de sang où se seraient baignées des sorcières. Tout à coup des aboiements furieux retentirent mêlés aux sifflements de la tempête, et le son joyeux d'un cor de chasse fit tressaillir tous ceux qui étaient réfugiés dans l'hôtellerie. — Le diable n'oserait chasser gaîment par ce tte effroyable tempête, — dit dame Gertrude en se signant.
Au. même instant, Christine reparut toute tremblante dans la salle basse,, et s'éîança vers sa mère qu'elle tint étroitement embrassée.
— Oh! c'est lui, c'est ce braconnier, ce chasseur maudit! — s'écria- 1- elle: — sauvez-nous, bonne Gertrude, sauvez-nous.
L'hôtesse ne put s'empêcher d'être émue en voyant la terreur empreinte sur le visage de cette ravissante fille, que son corsage noir, sa jupe rouge et son petit chaperon de velours faisaient ressembler à une bergère des idylles bien plus qu'à une vraie paysanne des frontières.
OU L'HOMME AUX CHIENS REPARAIT ET MONTE A l' ASSAUT D'UNE HOTELLERIE INHOSPITALIÈRE
La mère, quoique très-effrayée, cherchait à rassurer de son mieux la belle Christine.
— Ma pauvre enfant, mon cher cœur, — disait-elle, — tu deviens folle. Cet homme n'entrera pas ici, dame Gertrude te l'a promis. Il est seul d'ailleurs. Crains-tu donc qu'il n'escalade la maison?
— Oh! ma bonne mère, — reprit la jeune fille toute palpitante, — vous ne l'avez pas vu comme moi, vous * ne l'avez pas reconnu; vous croyez avoir affaire à un braconnier de rencontre, grossier et brutal, qui veut s'amuser à nous faire peur et voilà tout, mais moi je l'ai reconnu; ce n'est pas un braconnier, ce n'est pas un voleur, ce n'est pas un manant ivre; c'est un gentilhomme orgueilleux, féroce et débauché, qui nous poursuit, j'en suis sûre, car il veut se venger de nous..,
— Se venger de nous, — répéta la vieille dame, — de deux femmes qui voyagent tranquillement sans autre compagnie qu'un petit page? Allons, tu rêves Christine!
— Oh! non, ma mère, et vous me croirez quand je vous dirai que ce gentilhomme est ce Chasseur qui, avait lancé ses chiens sur nous quand nous nous promenions le long du canal de la forteresse de P... Je voulais vous le cacher pour ne pas vous alarmer, mais maintenant. . .
— Et tues bien certaine de ne pas te tromper? — dit
i44 LE CHASSEUR D'HOMMES
la mère partageant tout à fait alors l'épouvante de sa fille.
— Hélas! — reprit celle-ci, — nous ne pouvons compter aujourd'hui sur aucun secours. Ce jeune Bourguignon si loyal et si généreux qui nous a défendues avec tant de hardiesse ne sortira pas de terre pour nous servir de champion une seconde fois. Qui sait même si ce méchant homme ne l'a pas tué, car nous nous sommes sauvées sans nous inquiéter de son sort. Ohl j'ai peur pour toi, ma mère, car il n'y a pas de pitié à attendre de ce démon à face humaine quand il verra qu'il n'a que des femmes à craindre, et je ne puis compter Pehrson pour un défenseur.
— Pardon, ma jolie servante, — interrompit dame Gertrude ; — mais je vaux bien un homme à la bataille. Oh! je n'ai pas peur et je saurai rester maîtresse du logis.
Puis elle saisit une broche, qu'elle brandit en guise de lance, et prit une pose belliqueuse qui ne manquait pas d'un certain charme grotesque.
Au même instant les abois des chiens redoublèrent et une voix enrouée cria :
— Ouvrez, de par tous les diables! On ne laisserait pas faire le pied de grue à un loup par un déluge si abominable. Allons, alerte! alerte!
Et, impatienté de ne pas recevoir de réponse immédiate, le nouveau venu commença à ébranler la porte de l'hôtellerie à grands coups d'épieu.
— C'est un maître poignet et il tape dur, — observa dame Gertrude après avoir écouté attentivement les vibrations produites par ce début d'assaut; — nous allons avoir à soutenir un siège en règle.
— A la porte donc! à la porte! — hurla le terrible assiégeant. — N'y a-t-il personne dans ce chenil? Est-ce une maison abandonnée, ou tous les habitants dormentils? Ah! je ferai assez de tapage pour les réveiller ou j'entrerai par la. brèche.
Dame Gertrude se décida alors à parlementer, et,
après avoir consulté à voix basse les voyageuses, elle hasarda sa respectable tête à la lucarne qui ouvrait son œil rond au-dessus de la grande porte :
— Jésus Maria! — dit-elle d'une voix glapissante,
— qui donc frappe si tarda la porte d'une maison honnête et isolée au millieu d'une forêt? Si vous êtes des coupeurs de bourses sans ouvrage, nous vous prévenons que nous ne sommes riches qu'en fourches, broches, faux, marmites et autres armes défensives. Si vous êtes des voyageurs égarés, passez votre chemin k la garde de Dieu, bonnes gens ! ou nous vous coifferons d'une cuvette d'eau de vaisselle.
— Damnée sorcière, — répliqua le Chasseur irrité;
— tu ne sais pas qui tu oses faire attendre; un gentilhomme qui n'attendrait pas à la porte de madame Marie de Médicis, la reine mère. D'ailleurs, avant de mentir à l'enseigne qui orne ton donjon, tu jurais dû l'arracher pour qu'elle ne te trahît pas.
— L'enseigne ne fait pas l'hôtellerie, dit aigrement dame Gertrude.
— Je m'en aperçois, — repartit le Chasseur de plus en plus furieux: — mais elle t'oblige du moins à ouvrir ta porte à tout venant qui offre de te payer son gîte.
— Mais non aux vagabonds qui veulent l'obtenir par violence, mon maître.
— Insolente créature ! oublies-tu donc que tu es la servante et la vassale des voyageurs, et que tu n'as pas le droit de les laisser se morfondre sous le vent et la pluie? Obéis dans le plus court délai ou je brûle ton enseigne et la maison en même temps pour me réchauffer les pieds.
Gertrude, qui voulait gagner du temps et lasser l'impatience de son adversaire, joignit les mains en poussant des cris d'indignation.
— Mais vous êtes donc un brigand, un assassin, un incendiaire, beau sire? Alors j'ai bien fait de vous refuser cette hospitalité que vous voulez prendre de force. Si voifs êtes au contraire un gentilhomme, ainsi que
vous le juriez tout à l'heure/ je dois vous déclarer que ma maison est indigne de recevoir un si noble seigneur, car elle ne tient ni provisions de bouche ni provisions de chauffage. Le cellier est vide comme le bûcher, et la paille remplace les lits.
— Trêve de bavardage, folle! — imterrompit le Chasseur exaspéré, — ou, par saint Hubert! je te fouetterai avec le fouet qui sert à corriger mes chiens quand ils tardent à m' obéir.
— Ah! vous menacez une faible femme à qui vous demandez asile! — s'écria dame Gertrude d'une voix éplorée tout en retroussant ses manches pour s'apprêter au combat, — est-ce là votre façon d'encourager les gens à être hospitaliers?
Le gros Chasseur écumait de rage.
— Mais je ne te demande rien, j'exige, entends-tu, hôtesse de truands! et je te payerai moitié en argent, moitié en coups de bâton. Ah! tu pérores à couvert, et tu t'amuses à me voir grelotter sous ta lucarne; prends garde que tout à l'heure nous ne changions de rôle !
En effet, jamais dieu aquatique ne fut si complètement imbibé que l'était l'infortuné gentilhomme; ses chiens, la queue basse, hurlaient lamentablement, trèssurpris du peu de succès de cette conférence et regardant d'un air piteux cette porte inflexiblement close.
Dame Gertrude, sans s'émouvoir, étendit solennellement sa main hors de la lucarne au-dessus de ce groupe désastreux, au risque de la mouiller, et prononça ces mémorable paroles :
— Je jure, par l'âme de feu mon mari Albert Vilebrequin! que celui qui m'a insultée ne dormira pas sous mon toit.
Le Chasseur répondit à ce serment par un éclat de rire plein de menace :
— Je ne sais pas si j'y dormirai; mais, par saint Hubert! j'y entrerai. — Les deux voyageuses se regardèrent en tremblant, car, à l'accent bref du gentilhomme, elles comprirent que sa résolution était inébranlable et
qu'il ne reculerait pas. — A la rescousse! à l'assaut | Allons, mes braves chiens! Tayaut! tayaut ! Ici, Roland, — eria-t-il d'une voix tonnante: — s'il n'y a rien à souper dans cette tanière, je vous promets de vous découper en guise de gibier,, les oreilles de cette braillarde hôtesse.
Dame Gertrude voulut user d'un stratagème qui a souvent produit d'heureux effets dans des circonstances analogues :
— A moi! Jean, Jérôme, Paul, Pierrot, Urbain! à moi! — cria t-elle de toutes ses forces.
— Appelle à ton aide tous les saints du calendrier ils n'empêcheront pas Gaspard de Langallerie d'exécuter sa volonté. C'est une infamie de refuser asile à un pauvre homme trempé jusqu'aux os et crotté jusqu'à l'échiné; mais tu comprendras mieux ta faute quand je te rendrai la monnaie de ta pièce.
— 0 brigand! — répliqua Gertrude, — tes chiens ont beau allonger leurs crocs affamés, il les ébrècheront aux " murs de mon hôtellerie, et il ne se sécheront pas à mon feu.
Le Chasseur ne répondit point, et l'hôtesse, rassurée par ce silence, commença à espérer que l'assiégeant renonçait à son entreprise; mais Christine, qui regardait avec inquiétude ce qui se passait le visage collé à la fenêtre, lui saisit tout à coup le bras, et lui dit d'une voix altérée :
— Voyez donc, voyez, dame Gertrude! Âh! nous ne pourrons nous débarrasser de cet homme affreux!
En effet, le marquis Gaspard avait bravement déscellé ie banc de pierre de la porte, qui, avouons-le ne tenait pas très-solidement au mur, et, armé de ce bélier improvisé, il se mit à rompre les barreaux de la fenêtre de la salle basse.
Au bout de cinq minutes les barreaux étaient brisés, et la fenêtre n'était plus qu'un trou béant.
Les trois femmes s'étaient réfugiées au fond de la salle avec une terreur facile à comprendre dès le début
de cette attaque, dont elles prévoyaient l'infaillible succès, et elles priaient Dieu de leur inspirer un moyen de salât.
Pierrot restait impassible, chauffant son goitre au feu, et le jeune page Pehrson s'accrochait avec son courage ordinaire à la robe de la vieille dame.
— Où fuir? où nous cacher? — murmuraient les voyageuses qui regardaient les murailles et les solives du plafond comme si elles eussent espéré y découvrir une cache mystérieuse.
Dame Gertrude,.émue de leur frayeur, s'écria résolument :
— Venez avec moi ! je vais essayer de vous mettre à l'abri de ses recherches. Il faut qu'il ne trouve que moi dans cette salle, et, par feu mon mari ! je suis de taille à lui répondre. — Elle entraîna rapidement les deux femmes, suivies du page, et leur fit descendre un escalier étroit qui conduisait à l'entrée d'un petit cellier devin vieux. — Dieu veuille, — dit-elle, — que- cet enragé n'aille pas vous chercher derrière ces barils!
Elle remonta vivement, et elle arrivait tout essoufflée lorsqu'elle vit sauter par la fenêtre quatre énormes chiens qui se seraient élancés sur elle si leur maitre, enjambant à son tour la brèche, ne les eût arrêtés tout court.
C'était bien le gros homme que nous avons vu reculer devant le moulinet de François Perrier au commencement de cette histoire, mais peut-être paraissait-il encore plus laid, plus vulgaire, plus rébarbatif, grâce à son accoutrement digne d'un braconnier, à son sarreau bleu tout trempé et à ses bottes jaunes de fange. Néanmoins dame Gertrude soutint avec une fière assurance son regard menaçant et railleur.
— Ah î je suis vraiment heureux de voir en face l'impitoyable amazone qui m'a condamné à passer la nuit à la belle étoile, sans souper et sans feu, — lui ditil d'un air goguenard. — Vous voyez que votre forteresse est moins solide que vous, grosse commère. Je
devrais, en ma qualité de vainqueur, vous infliger une correction mémorable d.ans l'intérêt des voyageurs à venir; mais je suis fort égoïste. Je tombe de fatigue et de faim, et je crois que votre plus grande punition sera de me servir au doigt et à l'œil. Ah çà ! êtes-vous donc seule ici? — ajouta-t-il en parcourant la salle basse d'un regard soupçonneux, — où donc est ce régiment de valets qui devait me recevoir à coups de fourches, de faux et de marmites ?
— Il est resté là où je l'avais enrôlé, — répondit dame Gertrude en se touchant le front par un geste moqueur.
— Ah! tu es une gaillarde résolue, — reprit le marquis Gaspard, — mais je saurai te faire plier le dos comme à tant d'autres. Du feu, d'abord! il me faut du feu! — L'hôtesse montra le foyer où se consumaient quelques bûches agonisantes. — Ça, du feu! — s'écria le Chasseur, — c'est ce que nous appelons un feu de . veuve; mais je ne me chauffe pas de ces cendres-là! Voyons! apporte au moins ..un tronc de hêtre et quelques brassées de fagots.
— Impossible! repartit dame Gertrude avec humeur. — Tout le bois est empilé sous le hangar et je ne veux pas traverser la cour, au risque de gagner une fluxion, pour vous quérir bûches et fagots.
Le marquis de Langallerie daigna sourire.
— C'est trop juste, ma chère hôtesse : il ne faut pas exposer tes membres frêles et délicats à l'humidité. Bah! contentons-nous de ce que nous avons sous la main.
Il fit un signe à ses chiens, et les robustes bêtes se jetant chacune sur un escabeau, le renversèrent et le traînèrent à l'aide de leurs crocs pointus jusqu'au foyer.
— Qu'allez-vous faire, bon Dieu? — s'écria l'hôtesse.
— Rien que de très-simple, ma commère; jeter ces allumettes dans Je feu pour l'alimenter.
— Mes escabeaux! — reprit-elle avec consternation
en essayant de chasser les chiens, qui grondèrent sourdement sans lâcher leur proie.
— Les escabeaux d'abord, puis le bahut, puis les tables, puis les lits, — dit froidement le gros gentilhomme.
Dame Gertrude se tordit les mains de désespoir»
— Ah! vous me tuerez plutôt! mais je ne laisserai pas brûler les meubles.
— Essaye d'empêcher ces gaillards d'obéir à leur maître, — dit le marquis en riant: — mais tu auras de la peine à les pervertir, je t'en préviens; ils sont capables de ne pas plus respecter la propriétaire que le mobilier. Qu'en dis-tu?
— Je vais quérir les bûches et les fagots, •— répliqua dame Gertrude vaincue par ce sang-froid gouailleur, mais les yeux étincelants de colère.
— Merci, j'aime à être servi de bonne grâce, et si vous étiez plus jeune je vous embrasserais pour la peine. — Il se laissa tomber sur un escabeau, qui craqua sous son poids, étendit sur les cendres ses pieds chaussés de grossières bottes de chasse, et ses chiens se couchèrent sur les briques en humant un morceau de lard fumé accroché sous le manteau de la cheminée. Dame Gertrude revint bientôt et jeta un tas de bûches et de fagots dans le foyer incandescent. — Bon! je vais avoir chaud, — dit le marquis en se frottant les mains;
— mais j'ai toujours faim. Que peux-tu me donner à manger, commère?
— Rien! — répondit sèchement l'hôtesse.
— Tu es vraiment plaisante, vieille : ça se voit tout de suite sur ta bonne face rougeaude. Mais ventre creux n'a point d'oreilles, tu le sais. Je ne m'étonne plus de ton embompoint, si tu dévores à toi seule toutes les provisions. Serais-tu une ogresse, par hasard? — Dame Gertrude ne se dérida pas. Le marquis de Langallerie choqua du bout de son épieu une pile de plats de terre.
— A quoi te sert toute cette vaissselle, — dit-il en souriant, si tu n'as pas de quoi la remplir? J'ai bien envie
de te débarrasser de tes marmites et de tes plats puisqu'il te sont inutiles. Saute sur la table, Roland !
D'un bond le grand chien s'élança sur la table de chêne, qui vacilla.
L'hôtesse poussa un cri de désespoir.
— Oh! le'maudit animal; il va briser tout. Retenezle, je vous en supplie, monseigneur; je vais vous servir, retenez-le.
— A bas, Roland ! à bas! — dit le marquis. Roland obéit et revint se coucher aux pieds de son
maître.
— Mais je vous jure, sur ma patronne! — reprit dame Gertrude, — que je ne puis vous offrir que de la crêm^. des œufs, des olives et des châtaignes...
— Un souper d'ermite! Qu'à cela ne tienne! je t'apporte assez de gibier pour nourrir toi et tous les voyageurs que tu pourrais être forcée d'héberger cette nuit. — Roland releva tout à coup sa tête allongée sur les* briques, gémit doucement, se traîna sans bruit jusqu'à la porte du petit escalier, et se dressa contre cette porte avec une sorte d'obstination inquiète. Cependant le gros gentilhomme, tout en vidant sur la table son carnier gonflé de lièvres, de perdrix et de bécasses, disait à l'hôtesse : — Voilà de quoi souper comme un prieur de bénédictins. Mais j'ai dépisté tantôt dans cette bonne forêt de l'Estérel un plus fin gibier qui malheureusement m'a échappé. Ici, Roland! pourquoi diable vas-tu écorcher ton museau contre cette porte? — L'hôtesse ne put s'empêcher de tressaillir; mais, en voyant Roland revenir piteusement et comme à regret près de son maître, elle laissa échapper un malicieux sourire que le Chasseur feignit de ne pas remarquer. — Choisis les pièces les plus grasses et mets-les à la broche, ma commère, — dit-il. — Je t'invite pour ta peine à partager mon souper. Peux-tu seulement me fournir du vin?
— Oh ! le meilleur vin du pays, — répliqua-t-elle, en
s'empressant de déboucher une jarre qui n'était pas festonnée de toiles d'araignée.
Les quatre chiens aboyèrent sourdement, et Roland, voyant le marquis occupé à goûter le vin que lui recommandait l'hôtesse, courut de nouveau gratter à la porte de l'escalier qui conduisait au cellier.
Dame Gertrude pâlit en pensant aux angoisses des pauvres voyageuses.
— Fi! — s'écria le gentilhomme en faisant claquer sa langue contre son palais, — cette piquette est acide comme vinaigre. Tu dois avoir de meilleur vin caché quelque part, et tu as tort, ma commère, de reconnaître si mal ma générosité. Mais je veux te prouver que je n'ai pas volé ma réputation d'habile chasseur; je vais aller à la découverte. — Les trois autres chiens avaient quitté leur pose paresseuse pour rejoindre leur compagnon Roland, et ils assaillaient la porte avec des hurlements furieux. — Àh ça! auraient-ils flairé des voleurs? — s'écria le marquis en s'avançant vers eux.
— Restez^ monseigneur, je cours au cellier moimême, — dit l'hôtesse, — c'est l'affaire d'un instant.
Mais cet empressement tardif trahit la pauvre femme et parut suspect à monsieur de Langallerie.
— Non, ma chère, vous avez trop de besogne, — reprit-il, — et je ne serais pas assez peu galant pour me venger d'une femme en l'exténuant au delà de ses forces. — Dame Gertrude ne savait plus que répondre; elle essaya bien de le retenir encore, mais il la saisit par sa taille épaisse, et la fit pirouetter à moitié sur elle-même en disant : — Ah! vous craignez la maraude, grosse mère? mais je vous réponds que vous ne*perdrez rien à avoir eu pour hôte un peu forcé le marquis Gaspard de Langallerie.
Cependant Christine et sa mère n'avaient pas perdu un détail de ce terrible débat : elles avaient frissonné aux abois révélateurs des chiens, et, quand elles entendirent les pas lourds du Chasseur s'avancer vers la
LE CHASSEUR D'HOMMES i 53
porte de l'escalier, elles se jetèrent dans les bras l'un de l'autre comme ces martyres chrétiennes que les empereurs romains faisaient livrer aux lions et aux tigres affamés, ces bourreaux plus terribles, mais moins cruels que les hommes.
COMMENT LE CHASSEUR D HOMMES LIVRE AUX BETES LES FACHEUX QUI L'INTERROMPENT DANS SES GALANTERIES
La jeune fille, surexcitée par l'imminence du dan- . ger, reprit courage la première.
— Écoute, — dit-elle à la vieille dame, — si ce Chasseur d'hommes nous découvre cachées toutes deux au fond de ce cellier, il nous reconnaîtra. Si je parais seule devant lui, déguisée sous ce costume de paysanne, il peut s'y tromper et dédaigner une proie trop facile...
— Tu me fais frémir, Christine, car il respectera encore moins une servante qu'une fille noble.
— Je ne crains rien, ma mère, — répliqua la belle enfant avec un sourire caressant. — La croix d'or qui pend à mon cou me protégera, et Dieu sera avec moi en présence de ce féroce gentilhomme comme il était avec Daniel dans la fosse aux lions.
Et elle invoquait du fond de son âme le divin Sauveur, dont l'image se confondait par instants dans sa pensée avec celle du jeune et hardi Bourguignon qui l'avait délivrée si à propos des chiens du marquis de Langallerie.
— Attends, attends encore, ma fille, — dit la vieille dame épi orée en essayant de la retenir.
Mais déjà le Chasseur ouvrait la porte de l'escalier, malgré la résistance de l'hôtesse ; Christine n'eut que le temps de repousser sa mère en lui disant:
— Cache-toi, cache-toi vite ! Je monte.
Et elle s'élança sur les marches, légère comme une biche, en portant bravement un panier de six bouteilles et en chantonnant d'une voix un peu tremblante un vieux cantique.
L'homme aux chiens poussa une exclamation de surprise, et recula avec une sorte d'effroi à la vue de cette apparition inattendue ; puis, riant aussitôt de cette retraite involontaire, il voulut arrêter la jeune servante, mais elle glissa leste et souple comme une anguille sous sa main, bondit, le cœur palpitant, jusqu'en haut de l'escalier, et déposa tout essoufflée le lourd panier sur la table, en disant à dame Gertrude :
— Est-ce assez de six bouteilles, ma tante? Oh! vos hôtes seront contents, car le vin a eu le temps de devenir doux comme miel pendant que les araignées tissaient ces toiles qui couvrent jusqu'aux goulots.
— Sang de loup ! vous avez une jolie nièce, — s'écria le Chasseur, qui s'était doucement approché et qui admirait d'un air défiant la fine taille et la svelte démarche de Christine.
— Oui... ça brille de la beauté du diable, — répondit l'hôtesse ; — mais, ce qui vaut mieux, c'est sage comme une statue dans une niche ; ça n'écoute pas les enjôleurs et ça sait les décourager.
— De quelle façon ? — demanda le marquis.
— A coups de poing, monseigneur.
Le Chasseur sourit dédaigneusement.
— Allez plumer nos perdrix, ma commère.
— Viens, petite, — reprit dame Gertrude ; — ne dérangeons pas notre hôte qui a besoin de repos.
— Cette belle enfant ne me dérange pas du tout, — s'empressa d'observer le marquis. — Voyons, ma mie, approchez. Je ne suis pas si diable que j'en ai l'air, et dans ma jeunesse j'ai su tourner quelques madrigaux
aux jolies filles. Àvez-vous donc peur d'un vieux barbon comme moi ? Pourquoi ne pas avancer un peu quand je vous en prie ?
— Voulez- vous boire, seigneur ? — dit précipitamment Christine en lui tendant un verre et en s' apprêtant à déboucher une bouteille.
— Versé par votre main mignonne, le vin me semblera meilleur. Où trouver un plus charmant échanson? Mais je vous demandais si vous aviez peur de moi et vous ne m'avez pas répondu.
La main de la jeune servante tremblait involontairement en versant le vin, jnais le Chasseur feignit de ne pas s'en apercevoir.
— Peur de vous, et pourquoi ? — répondit Christine, les yeux baissés. — Quel mal voudriez-vous faire à une pauvre paysanne que vous ne connaissez pas ? A moins d'être fou, ivre ou lâchement cruel, un homme n'oserait jamais abuser de sa force contre des femmes.
— On peut rencontrer un homme fou, ivre ou lâche,
— interrompit avec une secrète irritation le Chasseur d'hommes.
— Non, je n'ai pas peur de vous, — reprit-elle hardiment. — Dieu, qui lit toutes mes pensées dans mon cœur, me sauverait de tout danger s'il en était besoin.
Le marquis haussa les épaules et saisit la main de la courageuse enfant sans qu'elle pût parvenir à la dégager.
— Vous avez une main blanche et douce comme celle d'une noble demoiselle,, — dit-il en la regardant fixement. — J'ai peine à croire que ces doigts aient manié le hoyau, porté la jarre, battu le linge ou fauché le blé.
— Christine devint pâle comme la mort et le gentilhomme sentit sa main se glacer. — Devisons comme de vieux amis, mon gentil oiseau, puisque je vous tiens en cage, — continua monsieur de Langallerie ; — si votre tante vous a traitée en enfant gâtée, si elle vous a laissée passer votre temps à vous attifer coquettement, à chanter des rondes et à aller danser sous l'orme,
vous devez avoir un amoureux. Ai-je deviné juste, fauvette capricieuse et farouche ? — Christine devint rouge comme une cerise et bondit en arrière, retirant brusquement sa main de l'étreinte du gros gentilhomme.— Par saint Hubert I — s'écria celui-ci, — on dirait une biche qui a entendu une balle ou une flèche siffler à son oreille. La question est-elle donc si incongrue, et ne daignerez-vous pas me répondre, tigresse d'Hyrcanie ?
— Son, seigneur, — dit fièrement Christine. — Je suis ici pour vous servir, mais non pour devenir le jouet de votre bonne humeur et de vos plaisanteries.
Le Chasseur fronça le sourcil.
Je ne plaisante pas, mon enfant. Ventre-saint-gris ! comme jurait le vieux roi, le vieux Gaspard de Langallerie n'a guère l'habitude de rire, et plus d'une noble dame serait flattée de m'apprivoiser comme vous y êtes parvenue sans le vouloir. — Puis, se radoucissant, il ajouta avec une sorte de galante brusquerie : — Au faite, ma petite, et pas de détours ! Pour moi, je serai franc comme un digne chasseur. Vous êtes trop jolie pour devenir la ménagère d'un manant. Vous devez vous ennuyer à périr dans cette hôtellerie maussade. Voulez-vous que je vous tire de ce vasselage de famille et que je vous emmène dans un b'eau château fort dont je suis gouverneur ?
En même temps il se leva et tenta d'emprisonner la taille souple de la belle servante dans l'étau de ses bras robustes; mais elle, reculant toujours, répliqua avec une naïveté jouée qui cachait l'oppression d'un mortel effroi :
— Et ma tante, que dirait-elle ?
— Dame Gertude î — reprit le gros marquis ; — mais je l'enlève avec vous, si vous tenez, à sa compagnie. Sinon, je lui ferme la bouche avec un sac de pistoles. C'est le meilleur bâillon du monde.
Et, se croyant déjà assuré de la victoire, il se mit à rire bruyamment.
— Oh ! de grâce, monseigneur, ne vous moquez pas ainsi d'une pauvre fille. C'est offenser Dieu. Je suis un ver de terre à côté de vous ! Oh ! je n'oublie pas, moi, la distance qui sépare une paysanne ignorante, habituée à obéir au premier venu, d'un gentilhomme puissant et redouté qui a l'habitude de commander à ses soldats et à ses vassaux.
— Flatteuse ! — grommela le marquis, — je connais l'envers du compliment. Tu te moques de moi avec ton humilité. Tu veux dire que tu as seize ans, que tu es maligne et alerte comme une chèvre, belle comme une madone, innocente à damner une ermite, tandis que moi je ne suis plus qu'un vieux barbon laid et méchant, bon à défoncer les futailles et à tracasser mon prochain. Ah ! j'avoue que la comparaison n'est pas à mon avantage.
— Oh î je n'ai pas dit un mot de cela ! — s'écria-t-elle.
— C'est vrai, mais tu Tas pensé et je l'ai compris, cela suffit. Eh bien ! sang de loup ! c'est parce que je* suis vieux et laid que je t'aime tout à coup, toi qui es belle et jeune. Les extrêmes se touchent, dit un proverbe. D'ailleurs, tout en chassant l'homme et la bête fauve, j'ai conservé sous ma rude écorce la sève bouillante de la jeunesse. Les rides du front ne font pas l'âge. Je n'ai pas brûle mon sang et énervé mon cœur dans les salles du Louvve, comme tous ces raffinés qui mendient les faveurs royales. Vieux routier endurci par la chasse et la guerre, je n'irais pas ferrailler au pré aux Clercs pour les beaux yeux d'une dame de la cour, qui se gausserait de mon pourpoint taillé à la mode du bon roi Henri, un vert-galant néanmoins. Mais une jolie paysanne, fraîche et innocente comme la fleur piquée à ses cheveux, ne m'inspire ni embarras ni mépris. Je lui demande tout simplement si elle veut mettre sa main dans la mienne et me prendre pour compagnon de route. J'ai un peu honte de cette faiblesse pastorale, mais je ne conseillerais à personne d'en rire, car j'éventrerais le rieur d'un coup d'épée.
En ce moment la voix de dame Gertrude interrompit fort à propos l'audacieuse déclaration de l'homme aux chiens.
— Mon Dieu, ma tante m'appelle ! — s'écria Christine, — et je ne puis vous écouter plus longtemps.
Le marquis choqua violemment son verre contre la table et répliqua avec un farouche dédain :
— A boire petite! La servante restera si la nièce a envie de s'en aller.
Christine obéit, mais des larmes d'indignation tremblèrent au bord de ses longs cils veloutés; elle chercha cependant à contenir son émotion et à poursuivre son rôle :
— Mais je sais bien, seigneur, que toutes ces belles phrases ne sont que menteries. Un gentilhomme ne peut épouser une paysanne.
— Par saint-Hubert! ai-je donc parlé de mariage?
— dit le brutal Chasseur d'hommes. — Je ne sais pas mentir quand il s'agirait de ma vie, et je ne chercherai pas à vous tromper. Jouons franc jeu, la belle. Si vous voulez me suivre, je ferai de vous une dame riche et enviée. Qu'importe un vain titre de plus? Si vous étiez une noble demoiselle, fussiez-vous pauvre comme Job sur son fumier, je vous passerais au doigt l'anneau des fiançailles sans tarder d'une minute; mais la société a établi des lois que je respecte.
— Mais Dieu aussi a donné des lois à ses fidèles, et moi je les respecte, — répliqua la belle servante.
— Ah! vous croyez m'intimider avec ces momeries, pauvre enfant ! — dit le gros gentilhomme en se levant.
— Certes, Dieu est puissant, mais je doute qu'à cette heure il trouve moyen de vous tirer de mes griffes, à moins qu'il ne foudroie la maison, l'hôtesse et les hôtes.
Christine, épouvantée de ce blasphème, éleva son âme vers Dieu et pressa la petite croix d'or sur ses lèvres, comme pour exorciser le démon qu'elle croyait entendre parler par la bouche du Chasseur d'hommes.
LE CHASSEUR D'iIOMMES 159
Aussitôt un duo de voix glapissantes sembla répondre du dehors à la menace sacrilège, car ces voix chantaient un cantique célèbre avec lesquels les catholiques ripostaient alors aux psaumes des huguenots.
— (( Dieu prête sa force aux faibles et aux innocents; Dieu confondra le puissant s'il n'a pas été humain, secourable et miséricordieux. »
L'application de ces paroles était si singulièrement opportune que Christine sentit une confiance nouvelle réconforter son cœur. Cependant le marquis Gaspard, fâché de cette interruption, s'écria :
— Quels sont les drôles qui osent venir me troubler au moment où je vais m'attabler? Ah! je vais leur donner une iière chasse, s'ils ne se hâtent pas de se taire !
— Oh! vous êtes vraiment un seigneur dur et impitoyable aux pauvres gens, — dit la jeune fille avec un élan d'honnête et sincère indignation . Ce n'est pas avec de telles brutalités qu'on gagne le cœur des femmes. Non, vous n'avez jamais été aimé et vous ne le serez jamais!
Le rouge de la colère monta aux joues hâlées du Chasseur, il serra si fortement son verre qu'il le brisa et il en broya les débris sous le talon de ses bottes en respirant bruyamment. Sa large main s'était levée sur la jeune servante comme pour l'écraser; mais elle, fière, dédaigneuse, les dents serrées, les narines frémissantes, elle le bravait d'un regard calme et superbe. Elle n'était plus inquiète depuis qu'elle savait sa mère à l'abri et qu'elle avait détourné sur elle-même toute l'attention, toute la colère et toute la défiance du féroce gentilhomme.
Ce dernier, déjà honteux de sa violence, imposa silence à ses quatre chiens, qui aboyaient furieusement dressés contre le rebord de la fenêtre brisée., puis, s'armant de son épieu d'une main, et de l'autre agitant un flambeau de résine, il Cria d'une voix impérieuse :
— Qui va là?
Deux voix lamentables et aigres comme des crécelles répondirent en même temps :
— Pitié pour un pauvre paralytique qui meurt de faim!
— Pilié pour un pauvre cul-de-jatte qui meurt de froid !
— Allez glousser et mendier plus loin, — répartit le Chasseur d'hommes; — ne venez pas attrister notre souper de vos gémissements et de vos prières, car nous connaissons vos bons tours, faux souffreteux, ou je vous fais reconduire par mes chiens à une distance où vos cantiques ne nous étourdiront plus les oreilles.
— Vous ne serez pas assez cruel pour traiter des infirmes et des estropiés comme des voleurs ! — s'écria Christine. — Il faudrait être païen pour torturer ces pauvres mendiants qui sont les enfants de Dieu sur la terre.
— Sang de loup ! à ce compte, Dieu doit avoir trop d'enfants ici bas et il me sera reconnaissant d'en diminuer le nombre, — dit le gros gentilhomme en ricanant. -—Du reste, les crocs de Roland ont déjà donné des jambes à plus d'un paralytique et d'un cul-de-jatte. Roland est un merveilleux faiseur de miracles. — Et comme la jeune fille, navrée de ces propos impies, le regardait avec horreur : — Assez de sornettes! — ajouta-t-il. — Sus, Roland! Mordez-moi ces guenilles, mes braves chiens, déchirez-moi ces haillons à beaux coups de dents! Que ces damnés ribauds aillent se faire" plaindre et guérir ailleurs! Ils verront que je suis un bon chasseur d'hommes. — Les chiens s'élancèrent avec furie hors de la fenêtre béante, et on entendit aussitôt un concert de hurlements, de cris et de plaintes; c'était le commencement d'une lutte affreuse pendant laquelle le marquis Gaspard . osait sourire. Il semblait dire à cette servante : — Ne me bravez pas, voilà ce que j'ose et ce que je puis ! — Christine était d'abord restée interdite de doute, de stupeur et de dégoût pour cette froide cruauté qui lui paraissait inexplicable; mais la
noble enfant, élevée dans des sentiments d'expansive charité envers les pauvres et les infirmes, ne put réprimer plus longtemps l'élan de son cœur, car elle croyait être responsable devant Dieu du martyre qu'infligeait le marquis à ces deux misérables. Elle s'avança rapidement vers la fenêtre. — Où allez-vous, ma belle? — ■ lui demanda presque respectueusement le Chasseur d'hommes, ému malgré lui de la dignité soudaine et de l'exaltation suprême dont s'illuminait le divin visage de cette humble fille.
— Je vais tâcher de défendre ces mendiants ou souffrir avec eux pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus, — répondit-elle naïvement.
— Etes-vous folle, — s'écria le vieux routier qui, malgré sa banale vaillance de soldat, ne comprenait pas ce saint enthousiasme brillant dans les yeux inspirés de la jeune servante.
— Moi aussi je me demandais tout à l'heure si vous étiez fou, — reprit Christine d'une voix douce et triste. — C'est l'excuse que je trouvais à votre crime, car il n'y a que la folie qui ait pu égarer votre cœur jusqu'au point de torturer ceux que Dieu nous a ordonné d'aimer et de secourir.
Le Chasseur, exaspéré du mépris absolu dont l'accablait cette réponse, s'élança pour la retenir, mais elle avait déjà franchi légèrement la brèche, et elle courut sans hésiter à l'endroit où les mendiants, déjà déchirés et sanglants, se débattaient contre les chiens enragés en maudissant leur bourreau :
— Que Dieu sèche la moelle de tes os, chasseur de l'enfer ! — criait le paralytique.
— Que Dieu rompe tes bras et tes jambes et te force à ramper sur ta chair saignante! — hurlait le cul-dejatte.
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