D UNE SERVANTE QUI A LA MAIN TROP BLANCHE ET LE LANGAGE TROP PRÉCIEUX
Le marquis sentit cependant son rude cœur s'amollir et frissonner d'une sensation inconnue en admirant le courage héroïque avec lequel une enfant timide et faible osait braver sa formidable meute. C'était là un de ces dangers ignoblement prosaïques que n'embellissait aucune apparence poétique. Le brutal gentilhomme fut donc bien plus ému de ce dévouement simple et réel qu'il ne l'eût été d'un bruyant étalage de menaces ou d'une explosion de prières et des larmes. Il rappela ses chiens de cette voix brève à laquelle ils n'eussent pas impunément désobéi, et, abandonnant leurs adversaires, ils revinrent soumis et tremblants lécher les mains du maître,
Puis, non content de cette première concession, il s'avança près de la fenêtre et dit avec une nuance d'embarras et d'hésitation :
— Rendez grâce à cette jeune fille, chanteurs de patenôtres, et tâchez de grimper jusqu'ici. Mes chiens vous feront place au feu.
Christine rentra dans la salle, suivant les gueux qui se traînaient péniblement sur leurs membres disloqués, écorchés, sanglants. Ils étaient affublés de loques hideuses, dont les trous laissaient entrevoir une peau rougeâtre et terreuse.
Le paralytique, dans lequel le lecteur a déjà reconnu le fourbe Gervais, se mouvait tout d'une pièce comme
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s'il eût été monté à ressort ; il affectait d'avoir l'épaule droite et tout un côté du corps desséchés ; quant à Gorju le cul-de-jatte, dont le nez crochu et les sourcils étroitement accolés rendaient le visage sinistre, il rampait en sautillant sur ses mains calleuses comme un faucheux ; une autre différence notable permettait de ne pas confondre ces deux amis. Gervais jouissait d'un embonpoint satisfaisant, et Gorju paraissait aussi anguleux qu'une scie ébréchée.
Le Chasseur d'hommes ne fit pas grande attention à ces vils personnages, et leur indiqua dédaigneusement du doigt le coin de la cheminée, où se rapetissait le plus possible le chevrier Pierrot. Ils se tapirent voluptueusement dans cette niche, la tête et les yeux modestement baissés, et ils détirèrent doucement leurs membres raidis et glacés. Pour le marquis, ces mendiants n'étaient pas même des fâcheux dont l'œil pouvait le gêner par leur espionnage; ils n'avaient pas plus d'importance que ses chiens.
Christine, qui n'était pas, elle, douée d'un si suprême et si profond mépris pour cette partie de la race humaine qui manque de titres généalogiques, bénissait Dieu en pensant qu'elle n'aurait à redouter aucune entreprise téméraire devant ces nouveaux venus ; mais elle sentait sa pitié fort refroidie par l'aspect ignoble et repoussant de ces mendiants, dont les regards fauves, mobiles, inquiets, semblaient plutôt guetter une proie qu'exprimer une résignation douloureuse et fervente.
Les chiens obéissants ne bougeaient pas, mais, couchés sur la cendre et grondant d'une voix sourde, ils ne quittaient pas des yeux les faux infirmes, qui feignaient vainement de paraître indifférents à cette surveillance instinctive, contenue et menaçante à la fois.
Gorju et Gervais psalmodiaient aussi à voix basse des litanies.
Cependant dame Gertrude, tout en s'occupant des apprêts du souper, gourmandait sa prétendue nièce :
— Allons, paresseuse, tu perds ton temps à te mêler
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de ce qui ne te regarde pas et à nous encombrer de bouches inutiles, au lieu de faire ton service. Ah ! quand j'avais ton âge, j'étais plus vive qu'une anguille et je ne laissais pas mes bras moisir le long de mon corps. Aide-moi donc, fainéante !
Christine baissa la tête d'un air humilié sous la réprimande, et se mit à partager la besogne de l'hôtesse avec une aisance et une grâce charmantes. Elle essuya les bouteilles^ elle rinça les verres, elle apporta les plats sur la table, enfin elle déploya tout l'empressement d'une servante qui veut plaire aux voyageurs, et elle n'y réussit que trop, car le marquis de Langallerie, qui regardait avec admiration courir ses petits pieds sous sa jupe rouge bouffante, s'écria involontairement :
— Non, je n'aurais jamais cru qu'il existât une créature si parfaite. Dame Gertrude, — ajouta-t-il brusquement, — je veux que vous me serviez seule. Je veux que cette jolie fille me tienne compagnie, qu'elle goûte de ma chasse et qu'elle boive dans mon verre !
— Ce serait trop d'honneur, en vérité, pour cette petite niaise, — répliqua l'hôtesse avec humeur.
— Eh bien! moi, je la trouve digne de cet excès d'honneur et de plus encore. Voyons, obéissez, la belle, comme je vous ai obéi quand vous avez imploré ma pitié pour ces gueux de grand chemin! Asseyez-vous là, sur cet escabeau, près de moi. J'espère que vous ne me craignez plus maintenant et que vous me reconnaissez pour un serviteur soumis. — Christine s'avança timidement et n'osa refuser de s'asseoir sur cet escabeau, si voisin de celui du gros gentilhomme. — Je veux être moi-même votre échanson et votre écuyer tranchant, — continua-t-il. — A vous, ma belle, les meilleures portions. — Et, joignant le geste aux paroles, il remplissait la croûte de pâté, qui servait ordinairement d'assiette à cette époque, des plus délicats morceaux de venaison. Mais Christine, triste, honteuse, embarrassée, n'y touchait que du bout des dents. — Vous n'avez
donc ni faim, ni soif en ma compagnie? — demanda le marquis. —Que regardez-vous dans le fond de la salle? Avez-vous un amoureux caché derrière la porte? Sang de loup ! j'irais le percer de mon couteau de chasse comme un rat dans son trou. — Et il se mit tout à coup à rire aux éclats en jetant à ses chiens affamés des os respectablement garnis de viande. La jeune fille leva les yeux pour connaître la cause de cette hilarité, et vit un tableau réjouissant et grotesque se déroulant devant la cheminée ardente. Le paralytique avait étendu son bras gauche pour s'emparer d'une cuisse de lièyre destinée à Roland, mais le grand chien, furieux de cette audacieuse escroquerie, avait happé le morceau au vol, et chacun tirait de son côté avec une énergie et une obstination dignes de récompense. Malgré son inquiétude, Christine ne put s'empêcher de sourire, tant les deux adversaires déployaient de gravité dans cette lutte. — Lâche cet os, ribaud! — dit enfin le Chasseur à Gervais lorsqu'il eut repris haleine. — Es-tu fou de disputer à ce chien sa pitance?
— Monseigneur, ayez pitié d'un pauvre chrétien affamé,— glapit effrontément le paralytique en roulant de gros yeux larmoyants. — Le mauvais riche a été puni d'avoir refusé les miettes de sa table au mendiant qui gémissait à sa porte.
— Mais le pauvre chrétien affamé me paraît assez dodu, — observa le marquis, — et je trouve qu'une cuisse de lièvre est une miette de table assez grosse.
— Soyez tout à fait miséricordieux, seigneur, — dit la jeune fille, — et traitez au moins ces pauvres gens à l'égal de vos chiens.
— Ahl vous m'accusez encore d'être impitoyable, tandis que je ne suis que juste, — repartit le Chasseur. — En effet, ces faméliques rôdeurs ne sont bons à rien qu'à vivre du travail des autres, à incendier la ferme où on leur a refusé asile, et à voler le paysan qui les a laissés coucher dans sa grange. Ils ne s'essouffleront pas à courir après un lièvre, mais tordront le cou aux
poulets de leur hôte; ils n'abattront pas le loup malfaisant qui pille les moutons du berger, mais ils tuent volontiers le mouton qui bêle au lieu de se défendre. Ce sont des lâches. Mes chiens, au contraire, sont vaillants. Roland a mérité et gagné sa part de butin, car il a dépisté, il a chassé, il m'a rapporté ce lièvre dont je lui jette un os. Cependant, puisque vous le désirez, ma belle enfant^ ces gueux poltrons seront traités à l'égal de mes braves chiens. Oui, mes drôles! je vous permets de disputer à mes compagnons de fatigue et de péril leur pâture. Au plus fort et au plus adroit ! — En même temps, il lança sur les briques tièdes plusieurs morceaux de viande auxquels les mendiants et les chiens se cramponnèrent avidement. Le cul-de-jatte, adroit et robuste malgré sa maigreur, saisit deux des vaillantes bêtes par la peau clu cou et les serra si fort qu'il leur fit tendre la langue, tandis que le paralytique, chaussé de souliers ferrés, détachait à Roland une ruade de sa jambe valide qui l'envoya rouler à six pas. Dame Gertrude levait les mains au plafond à la vue d'une scène si horrible. Quant au Chasseur d'hommes, il profita de la distraction forcée des assistants pour embrasser la taille fine de la jeune servante et lui dire, pendant qu'elle sedébattait dans ses bras : — Ne sois pas si farouche, belle enfant! montre-moi un visage plus riant et plus doux? Ne vois-tu pas que l'amour m'a transformé et que tu as fait du sanglier sauvage un agneau docile qui se laisserait mener avec un ruban?
Mais Christine, qui l'avait déjà repoussé et qui s'était réfugiée instinctivement au fond de la salle pour être plus près de sa mère, répliqua d'une voix vibrante d'émotion :
— Vous parlez d'amour, monseigneur; pourquoi profaner ce mot? L'amour qui ne respecte pas une fille innocente et sans protection n'est plus qu'un caprice honteux et grossier. L'amour nait de l'union de deux volontés, de deux âmes qui se cherchent; mais la vio-
ience tyrarmique d'une passion n'a jamais été et ne peut pas être de l'amour.
Le marquis Gaspard s'était arrêté pour écouter la réponse de la belle servante; il hocha alors la tête avec une expression de défiance singulière, et, regardant attentivement Christine :
— Ce langage est bien précieux pour la nièce d'une hôtesse de la forêt de l'Estérel, mon enfant; il me parait aussi étrange que la blancheur de tes mains mignonnes. Je ne sais pourquoi de bizarres soupçons me viennent à l'esprit. Pourquoi donc tes regards inquiets ne cherchent-ils pas ton excellente tante, dame Gertrude, mais la porte de cet escalier d'où tu t'es élancée tout à l'heure comme une fée évoquée par une baguette magique! Ah! il est temps que je découvre le mot de ce beau mystère. Et si l'on m'a trompé, malheur à ceux qui ont cru se moquer impunément du marquis de Langallerie !
Christine tressaillit ; mais ne désespérant pas encore, d'endormir les soupçons de cet orgueilleux gentilhomme, elle répliqua vivement avec un sourire forcé qui devait adoucir l'amertume de ses paroles :
— Arrêtez, monseigneur. N'est-ce pas vous qui essayez de vous jouer de ma crédulité? Vous m'avez vue tout à l'heure pour la première fois, et déjà vous m'aimeriez? Vous m'aimeriez lorsque vous connaissez à peine de moi le son de ma voix, la couleur de mes cheveux, la forme de mes yeux? Vous m'aimeriez lorsque vous ignorez si je suis douce ou acariâtre, légère ou fidèle, modeste ou fière, ambitieuse ou indifférente! Ah! qu'importe en effet, tout cela pour le caprice d'un jour ou d'une heure ! Que mes yeux brillent quand vous me tiendrez dans vos bras, que ma main soit blanche et fine quand elle frémira dans la votre, cela vous suffit. Que ma vie entière paye cet instant de folie, que vous importe, noble chasseur! Les biches nu pleurentelles pas quand vous les évenlrez, et prenez-vous souci de leurs larmes? Si votre caprice me tue, viendrai-je
tourmenter vos songes avec mon sourire funèbre? Non, le gentilhomme qui a bien chassé, bien soupe et bien bu, dort d'un sommeil que ne trouble aucun rêve. Ah ! vous ne connaissez guère ce véritable amour qui naît d'un attrait instinctif et réciproque, monseigneur.
— Ah ça! suis-ce ici au prêche ou au sermon? — s'écria le gros gentilhomme, tout abasourdi et irrité de ce discours plaintif qui reculait sa victoire. — Je t'aime, fille rebelle, entends-tu bien, et tu m'appartiendras du droit de conquête, je le jure par le feu roi Henri !
— Non, vous ne m'aimez pas, — dit Christine éperdue. — Tout ce que vous voulez, c'est me ravir l'honneur qui est mon seul bien et ma vie. Tout ce que vous voulez, c'est ma honte, et je dois me défendre.
— Défends-toi donc , créature opiniâtre , — reprit le Chasseur, — j'aime la lutte et le combat. Défendstoi donc, c'est ce que je désire; mieux vaut triompher du loup que de l'agneau. Défends -toi donc, ta résistance aveugle et entêtée doublera la joie de mon triomphe.
Et, la saisissant aussitôt dans ses bras robustes, il l'emporta sans se soucier de ses efforts convulsifs et de ses cris déchirants. Il jeta contre le mur dame Gertrude, qui se cramponnait à son sarreau en invoquant le nom de tous les saints du paradis, et alla droit à l'escalier qui montait à l'étage supérieur.
— A l'aide, bonnes gens, ne m'abandonnez pas! — cria encore Christine aux mendiants qu'elle avait si généreusement secourus. Les gueux échangèrent un regard d'intelligence, mais ils restèrent impassibles, savourant leur pitance, rongeant les os négligés par les chiens, comme s'ils étaient sourds, muets ou aveugles; et cependant la jeune fille avait tout à coup cru voir, n'était-ce pas un rêve? luire sous leurs haillons ternes et sordides la lame étincelante de deux longs couteaux. Alors, n'espérant plus rien des hommes, se croyant
même abandonnée de Dieu, Christine poussa ce cri suprême, ce cri lamentable et désolé que l'instinct met aux lèvres des enfants, fussent-ils à l'agonie, fussentils sur le bûcher ou sur l'échafaud, car de cette dernière seule ils attendent leur grâce et leur résurrection : — A l'aide, ma mère! au secours, ma mère ! ta fille va mourir!
Au même instant un gémissement désespéré s'éleva du fond du cellier, une sorte de fantôme franchit sans bruit l'escalier et vint tomber agenouillé, les bras étendus, devant la porte qu'essayait d'ouvrir le féroce Chasseur d'hommes.