‹ Le chasseur d'hommesChapitre 13 sur 27 · A BON CHAT BONS RATS · texte numérisé non relu

A BON CHAT BONS RATS

C'était la mère de Christine qui venait arrêter le marquis dans son rapt monstrueux. Cette vieille femme, tout à l'heure si poltronne, était devenue terrible comme une pythie des Highlands, en entendant le cri de sa fille déchirer ses oreilles. La sibylle des temps anciens écumant de ténébreuses prophéties sur son trépied trembl nt n'était plus ni formidable ni plus affolée que cette m ne éperdue et désespérée. Cette créature débile et amaigrie s'était exaltée au point de déployer une force nerveuse invraisemblable; son visage, qui conservait les lignes pures d'une beauté presque surnaturelle, car elle était majestueuse et douce à la fois, ses grands yeux d'un azur limpide, mais cernés d'une ombre bleuâtre qui les creusait et faisait ressortir leur flamme étrange, ses cheveux retenus par un bandeau qui ceignait son front, mais débouclés par derrière,

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tout cela revêtait d'une impériale dignité cette femme frêle et délicate , exaspérée par sa douleur maternelle.

— Rendez-moi ma fille^ misérable ravisseur ! — s'écria-t-elle. — Foulez-moi sous vos pieds, tuez-moi si vous voulez, mais tant qu'il me restera une voix, un souffle, je crierai malédiction sur vous! Tant que je pourrai remuer un de mes membres, je m'attacherai à vous! Oh! vous ne prendrez pas ma fille comme une danseuse de carrefour! Vous marcherez sur sa mère d'abord, et ensuite vous ne l'aurez que morte, elle, ma pauvre enfant !

Le Chasseur d'hommes s'était arrêté surpris et, avouons-le, presque ému. Il répondit donc d'une voix calme :

— Votre fille! Ah çà ! de qui vouJez-vous parler? Ce n'est certes pas, madame, de cette paysanne qui fait la mijaurée, de cette servante qui est coquette peut-être avec des muletiers et qui me tient tête, à moi ; de cette nièce de dame Gertrude que j'ai juré de punir de son insolence?

La vieille dame poussa un éclat de rire convulsif, arracha le bandeau de son front comme s'il lui pesait trop lourdement, et s'écria en mots brisés, incohérents, aux vibrations rauques, stridentes ou sourdes.

— Cette paysanne est ma fille. Vous ne me comprenez donc pas! Vous ne voyez donc pas que je n'ai plus peur de vous ! Tout à l'heure j'étais lâche, je tremblais, je me cachais, car j'entendais votre voix et je vous reconnaissais. J'aurais voulu sauver ma fille de vous à tout prix, j'aurais imploré un mendiant, j'aurais menti et fait un faux serment; mais maintenant que vous la tenez dans vos bras, qu'elle est votre proie et votre butin, je serai franche et hardie. Non, ces vêtements de

Saysanne ne sont pas les siens. Son nom est un nom 'emprunt. Elle n'est pas la nièce de dame Gertrude; elle est ma fille, et je la défendrai contre vous, et je la sauverai ou vous serez un assassin, un tueur de fem-

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mes ; moi vivante, vous ne l'aurez pas, sachez-le bien. Peut-être je vous irrite, mais que peuvent lès prières sur votre cœur de tyran? S'il suffisait de vous supplier, je m'humilierais, je me prosternerais à vos pieds. Àije besoin de garder quelque fierté, moi vieille femme bonne pour la tombe? ma dignité, mon honneur, mon orgueil, je mets tout cela sous vos pieds. Mais l'honneur de ma fille, j'entends que vous le respectiez. Elle n'est pas votre vassale ; vous, n'avez aucun droit sur elle; c'est une fille libre et noble. Et, si vous êtes vraiment gentilhomme, vous aurez pitié de la fille et de la mère.

Le marquis tremblait, non de confusion, mais de colère, en entendant l'aveu de la vieille dame.

— Ainsi tout le monde s'est entendu pour se moquer de moi? — dit-il en mordant ses lèvres. — J'ai failli m'en douter, et cela crie vengeance. Voyons, bonne dame, dois-je être assez niais pour ajouter foi à ce nouveau mensonge?

— Un mensonge! — répéta-t-elle; — oh! vous ne le croyez pas. Me soupçonner de mentir, moi, quand vous me voyez me traîner dans la poussière à vos pieds, quand mes. mains s'accrochent à votre sarrau comme le naufragé au cordage de salut, quand je vous prie comme une femme prie Dieu seul. Oh ! c'est là le faux soupçon d'un brigand qui s'amuse à supplicier sa victime.

Le Chasseur sentit une rougeur de honte monter comme une flamme à son front, mais il voulut se conserver la supériorité du sang-froid, et reprit :

— Comment me prouverez-vous que vous êtes la mère de cette fille?

La vieille dame le regarda avec des yeux atones, et ne répliqua que ces mots :

— Ahî le misérable!

Christine s'était évanouie en entendant les vaines supplications de sa mère.

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— C'est un corps inanimé que vous portez dans vos bras! — s'écria dame Gertrude en s'avançant.

Alors la pauvre femme se releva et saisit furieusement sa fille.

— 0 mon enfant ! — s'écria-t-elle ; — réveille-toi, réveille-toi, rouvre les yeux, regarde ta mère! Es-tu morte? Ce démon t'a-t-il tuée? N'entends-tu pas ma voix? Dieu t'a-t-il frappée pour te sauver? Christine, Christine ! réveille-toi !

Et elle pleurait, elle baisait les paupières et le front décolorés de sa fille; elle pressait ses mains pâles, elle collait ses lèvres sur cette bouche froide , tandis que son cœur battait à être entendu de tous dans ce morne silence.

Dire que le gros gentilhomme n'était pas embarrassé de son rôle, ce serait exagérer le côté odieux de la nature humaine; mais il s'était engagé dans cette triste lutte devant témoins, et il voulait aller victorieusement jusqu'au bout.

Aussi, quoiqu'il ne doutât nullement de l'assertion de la vieille dame et qu'il fût secrètement fâché d'avoir ainsi poussé sa brutale galanterie jusqu'à la violence la plus inouïe, poursuivit-il avec l'impassibilité d'un jus-* ticier :

— Je ne suis ni un démon ni un brigand, ma bonne dame. Prouvez-moi, je vous le répète, que cette jeune servante n'est ni la nièce de notre hôtesse ni une danseuse de carrefour, et je la remets aussitôt sous votre protection.

La mère sourit; Christine venait de laisser échapper un faible gémissement.

— Mon Dieu ! soyez loué ! — murmura-t-elle. — Quant à vous, monsieur, si vous avez voulu nous effrayer, si vous êtes un de ces tire-laine qui coupent la tête aux gens quand ils ne peuvent leur couper la bourse, réjouissez-vous, nous sommes riches. Voyez ce coffret, il ne contient pas seulement quelques robes sans valeur, mais tous nos bijoux; plongez-y hardiment la main;

vous trouverez mieux encore, de bons ducats sonnants. Prenez tout , je vous offre ce coffret comme rançon ; mais faites grâce à ma fille. Oubliez-la comme si jamais vous ne l'aviez vue ! oubliez-la comme si elle était morte tout à l'heure dans vos bras.

Et de la main elle lui montrait le coffre qui devait tenter, croyait-elle, la cupidité de cet homme.

Jamais le marquis n'avait été si profondément humilié. Il eût préféré un soufflet à la naïve proposition de cette femme. Plaintes ou menaces, peu lui importait, il y était accoutumé. Qu'on lui trouvât l'encolure d'un brigand, cela rétonnait peu. Mais être traité de tirelaine, de pillard de bas étage, la méprise chatouillait le plus vif de son orgueil féodal, quoique cette époque pullulât de gentilhommes qui ne pouvaient plus s'abriter dans leurs donjons ruinés pour rançonner les marchands et les voyageurs, mais qui volaient les man- . teaux, les bourses et les femmes des bourgeois avec une hardiesse et une dextérité dignes des gens du métier.

— Ainsi, vous me prenez pour un voleur, chère dame,

— reprit-il fièrement. — L'injure est violente, mais peut-être l'ai-je méritée. — Il détourna les yeux du coffret, sur lequel les gueux jetèrent aussitôt à la dérobée des regards avides comme s'ils eussent voulu le soupeser et en estimer la valeur dans leur esprit. — Piassurez-vous, — continua le Chasseur, — vos bijoux ne courent aucun danger. Le marquis Gaspard de Langallerie est assez riche, Dieu merci ! et il aurait pu payer à beaux deniers comptants l'honneur d'une servante d'hôtellerie. Cette valise, — et il la souleva avec effort, — est plus lourde que votre coffret, et a dans le ventre une cargaison de pis! oies suffisante pour me faire mener joyeuse vie jusqu'à Constantinople. — Les gueux quittèrent le coffret des yeux pour regarder la valise avec une religieuse attention. Christine revenait à la vie.

— Certes, — ajouta le marquis, — vous avez pu vous tromper à ma mauvaise mine; mais, si je ressemble

plutôt à un braconnier qu'à un honnête gentilhomme, c'est que je cours tout en chassant, depuis plusieurs jours, à la poursuite d'un mien neveu avec qui j'ai eu maille à partir. — La vieille dame tressaillit, et de fugitives couleurs teignirent de rose les joues de la belle Christine. — Ah! vous comprenez de qui je veux parler? Vous vous rappelez ce joli champion des dames?

— Ce brave jeune homme était votre neveu ! — s'écria la mère, qui ajouta certainement dans sa pensée : — Quel malheur!

La pauvre fille devint écarlate.

— Ai-je donc deviné juste? — poursuivit grossièrement le Chasseur. — Est-ce là où le bât nous blesse? En effet, c'est pour vous que François a joué si adroitement du bâton. Il a encore un autre mérite à vos yeux, n'est-ce pas? C'est qu'il ne ressemble pas à son oncle. Allons ! je vois que son souvenir a encouragé votre fille à m'opposer une résistance qui honorerait une citadelle assiégée.

Et il partit d'un grand éclat de rire, tandis que Christine encore inquiète murmurait tout bas :

— Vous ne me quittez pas, ma mère ! ûhl que je me sens faible et abattue! J'entends, je vois et je parle comme dans un rêve !

— Dame Gertrude, — dit le marquis, — chargezvous du coffret, et montrez-nous le chemin des chambres destinées à vos hôtes. Il faut installer ces dames dans la meilleure; elles pourront se reposer de tout ce tapage.

11 soutint respectueusement la jeune fille, qui chancelait et s'arrêtait pour respirer en montant l'escalier, et l'hôtesse ne put s'empêcher de se signer à l'aspect de cette transformation du loup qui se couvrait d'une peau d'agneau.

Ils eurent à peine disparu que les deux mendiants se redressèrent de toute leur hauteur, à l'extrême surprise du ( hevrier Pierrot, qui n'osa souffler.

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Le paralytique étendit ses bras avec la grâce et la souplesse d'un jongleur.

Le cul-de-jatte bondit sur ses jambes agiles, qui paraissaient se traîner auparavant comme les tronçons d'un serpent.

Une grimace hideuse élargit leurs bouches jusqu'aux coins, dilata les mus.cles mobiles de leurs visages, allongea leurs yeux effrontés, et y alluma l'éclair subtil de l'astuce.

Puis ils secouèrent leurs sales haillons avec la majesté des Césars, et, s'avançant vers les chiens qui commençaient à gronder, ils fixèrent sur eux un regard glauque qui engourdit leur colère. On eût dit de ces Psilles égyptiens qui, tout nus, saisissaient d'une main les reptiles frétillant sur le sable en fusion, les tordaient en souriant autour de leur cou et les aplatissaient contre leur bouche sans jamais être piqués du venin de la bête irritée.

— Il est amusant, le vieux! — dit Gervais le paralytique. — Il est raide et dur comme du fer, mais il n'est pas plus rusé qu'un agneau de deux jours. Ces orgueilleux seigneurs, ça ne sait que mordre tant que ça se sent des dents pointues comme leurs chiens. Mais ça ne sait pas leurrer et endormir son gibier.

— Ce bon marquis ! — dit Gorju le cul-de-jatte, — il nous méprise comme des lézards qui ne savent que ramper, se chauffer le dos au soleil et se cacher dans les trous des murs. Nous avons failli servir de souper à ses chiens. Quel honneur! Attends, monseigneur, tu nous verras à l'œuvre.

— Ouvrons vite sa valise , et emportons l'argent sans perdre le temps à bavarder, — reprit le cupide Gervais.

— Tu vas trop lestement pour un paralytique, — grommela Gorju. — Voler cet honnête homme qui nous a jeté ses os, y penses-tu, Gervais? ne sais-tu pas que l'ingratitude n'est jamais perdue? Désires-tu donc tâter de la hart? Ton idée est vulgaire et très-compromet-

tante, mon bon ami. Le marquis de Langallerie nous poursuivrait avec ses chiens, et ce serait une bataille douteuse, car le vieux gentilhomme est encore vigoureux.

— Que comptes-tu donc faire? — demanda Gervais stupéfait. — Je trouvais mon idée toute naturelle.

— Trop naturelle, Gervais. Défie-toi des idées naturelles. Tout le monde sait riposter à un coup prévu. C'est l'imprévu qui vous fait triompher. Si tu te bats en duel, sache une botte secrète et tu vaincras. A quoi bon voler le marquis s'il faut risquer notre peau pour reperdre peut-être ce que nous aurons gagné ?

— Mais que faire alors? — insista Gervais.

— Vous êtes vraiment trop vif pour un paralytique, mon maître, et de plus singulièrement curieux, — repartit Gorju. — Je n'ai qu'un mot à vous dire. A l'entrée de la forêt de l'Estérel, je connais un gros village nommé Saint-Laurent. Ce village possède un bailli nommé Gilbert Vilebrequin et beau-frère de notre hôtesse dame Gertrude. Ce bailli n'a-t-il pas à sa disposition une escouade d'archers chargés de l'aider à nettoyer la forêt des bohémiens, des braconniers et autres vagabonds qui aiment à nicher sous la verte feuillée? Et à coup sûr le digne Gilbert Vilebrequin serait parvenu à extirper cette mauvaise graine, si ses archers ne servaient pas d'espions et de complices aux libres enfants de la forêt. C'est donc à lui que nous allons demander justice.

— Es-tu fou? — s'écria Gervais au comble de la stupéfaction.

— Je te répondrai plus tard, — dit Gorju en fouillant précipitamment la valise, dont il visita tous les compartiments, mais dont il ne retira qu'un paquet d'habits et quelques parchemins. — Veille aux chiens, Gervais !

— Et le coffret de la vieille dame qu'ils ont emporté î — murmura ce dernier avec un soupir de regret.

— Ça se retrouvera, — dit Gorju. — Tout vient à

point à qui sait attendre. Nous aurons notre part à chaque gâteau.

Il plia dans un lambeau d'étoffe les vêtements dérobés, referma la valise, fit un signe impérieux à son compagnon, et tous deux sautèrent par la fenêtre, malgré les abois des chiens, au moment même où le Chasseur descendait péniblement l'escalier, car il commençait à se sentir alourdi par les fumées du vin.

Dame Gertrude le suivit d'un air morose et renfrogné.

Elle s'aperçut la première de l'absence des mendiants.

— Ah ! les scélérats ! pourvu qu'ils n'aient rien volé ! — s'écria-t-elle.

— Eh bien ! avais-je tort de me défier de ces mauvais rôdeurs et de vouloir leur fermer la porte? — observa le gros gentilhomme.

Il alla en même temps chercher sa valise, et, en la soulevant, fit s'entre-choquer les pistoles dont elle était garnie.

— Les gueux n'ont pas osé y toucher ; les chiens auront fait bonne garde et montré les dents. S'ils se sont sauvés, c'est qu'ils ont eu peur que ma colère ne retombât sur eux.

— Qui sait? — hasarda l'hôtesse qui avait grande envie de se débarrasser de ce voyageur incommode. — Ils auront peut-être eu l'idée d'aller prévenir la justice de ce qui s'était passé ici, et elle ne plaisante pas en ce pays avec les gentilshommes qui font la vie de routier.

— Ah ! ah ! tu voudrais bien me voir déguerpir de ta masure, vieille matrone ! — répliqua le Chasseur en haussant les épaules, — mais je ne m'envolerai pas tant que ta colombe restera au perchoir. Je ne suis pas si sot d'abandonner le champ de bataille pour quelques injures de femmes. Laissons passer l'orage; je veux seulement essayer de dormir tandis que Roland fera le guet. Voyons, ma commère, ôte-moi mes bottes!

Dame Gertrude ne bougea pas; irritée de cet ordre

brutal, elle le regarda d'un air railleur, et lui répondit :

— Je ne suis ni un écuyer ni un page, monsieur le marquis, et je ne saurais comment m'y prendre.

En même temps, elle s'assit sur un escabeau devant le feu; mais le chasseur était à bout de patience, et il étendit brusquement ses bottes crottées sur les genoux de dame Gertrude, en faisant claquer son fouet de chasse et en disant :

— Toutes ces femmes ont donc juré de me faire damner ce soir! Allons, obéis, vieille sorcière, ou je te caresse les épaules. — L'hôtesse tressaillit de tous ses membres,, et, se jetant sans hésiter sur une large pelle qui rougissait dans le feu, elle la leva sur cet homme; mais il saisit son bras avec une force extraordinaire, le tordit comme dans un étau, et, la pelle étant tombée à terre, il répéta avec un accent de colère dédaigneuse : — Tire-moi mes bottes, insolente, ou j'applique cette pelle ardente sur ta face rebondie, et j'en ferai une triste enseigne pour tes pratiques. — Dame Gertrude, tremblante et furieuse, se courba sous cette menace et se mit en devoir, tout en demandant au ciel comment elle pourrait se venger. Le marquis lui dit alors en bâillant et en se détirant les bras : — Veille pendant que je dormirai, bonne femme; surtout, n'essaye pas de t'échapper et ne laisse pas fuir la colombe. Je ne suis point un oiseleur endurant, tu le sais, et, si je te reprenais dans mon filet, je crois que ton sort ne sérail pas à envier! Remercie-moi, car je te donne là un vrai conseil d'ami.

Il bâilla encore et s'endormit enfin aussi paisiblement que s'il eût pu dire comme Titus : « Je n'ai pas perdu ma journée. »

Dame Gertrude ne pensait guère à dormir. Elle regardait le marquis comme une bête féroce dont la lourde patte aurait pesé sur sa poitrine haletante et dont le réveil l'aurait menacée de mort.

Elle tremblait pour cette jeune fille dont le courage l'avait intéressée, et elle avait grand désir d'envoyer le

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petit chevrier quérir son beau-frère, Gilbert Vilebrequin ; mais elle craignait qu'avant l'arrivée du bailli le Chasseur d'hommes ne s'aperçût de la disparition de Pierrot et ne mît ses menaces à exécution.

Plusieurs heures de la nuit s'écoulèrent sans qu'elle osât prendre une décision.

Déjà l'aube blanchissait. L'orage avait cessé. Les senteurs amères des arbres pénétraient dans la salle où le feu mourait ; quelques oiseaux gazouillaient au haut des branches diamantées de gouttes de pluie.

L'hôtesse se demandait par instants si elle n'avait pas fait un mauvais rêve ; mais les ronflements du marquis et de ses chiens lui rendaient bientôt le sentiment de la réalité.

Chaque fois qu'elle essayait discrètement de s'éloigner, le dormeur soupirait avec bruit, comme si ces pas fugitifs l'avaient troublé dans sa quiétude.

Elle se gourmandait de sa lâcheté; mais cette commère résolue avait peur pour la première fois de sa vie.

Tout à coup les chiens levèrent la tête, et, après avoir flairé aux quatre vents, battu l'air de leurs queues, poussé de longs hurlements qui réveillèrent le marquis en sursaut, ils s'élancèrent en éclaireurs par la fenêtre de la salle.

M. de Langallerie se frotta les yeux encore piqués de sable, et sa première parole fut celle-ci :

— Le sommeil m'a altéré comme un templier. A boire, dame Gertrude, et va me chercher c'es femmes! Je veux leur proposer de les escorter pendant leur voyage.

— Et si elles ne veulent pas descendre? — observa l'hôtesse.

Le Chasseur sourit :

— Tu leur diras que je monterai. Dépêche-toi ! Peut-être s'étonnera-t-on de la singulière opiniâtreté

du marquis à persécuter de ses obsession* deux femmes inconnues ; mais, en lisant le récit qui forme la deuxième partie de l'histoire du Chasseur d'hommes^ sous ce titre :

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Le maréchal d'Ancre, et qui1 sera le complément curieux d'une biographie extraordinaire, on connaîtra les ressorts mystérieux qui faisaient agir le terrible gentilhomme, agent occulte d'une puissance déjà souveraine à cette époque.

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