LEQUEL DES DEUX
Dame Gertrude monta en se hâtant lentement à la chambre de ses voyageuses, et les trouva en prières.
— Le marquis de Langallerie vous attend, mesdames, — leur dit-elle à voix basse; — mais n'ayez plus tant peur, je crois qu'il nous vient du renfort.
En effet, un galop précipité de chevaux interrompait le silence de la forêt. L'hôtesse regarda à la fenêtre. Elle vit bientôt paraître au détour d'un sentier deux cavaliers enveloppés dans de larges manteaux. Derrière eux caracolait un petit homme maigre, vêtu de noir, ballotté sur sa mule comme un sac de blé et suivi de quatre archers armés de mousquets, d'épées et de lances.
— Dame Gertrude, faut-il que je monte? — criait déjà le Chasseur d'hommes.
— Nous descendons, — répondit-elle joyeusement. — Ah ! je reconnais notre digne bailli Gilbert Vilebrequin. Ayez confiance, nous sommes sauvées.
Les cavaliers mirent pied à terre, éloignèrent les chiens à coups de fouet, et aidèrent le bailli à se hisser dans la salle basse au moment où le gros gentilhomme
se disposait à gravir l'escalier au haut duquel parurent les trois femmes.
— Laissez-moi entrer seul dans l'antre du lion, — dit le maigre magistrat à ses compagnons. — Je veux parlementer avec lui et le prendre par la douceur. Mieux vaut miel que vinaigre.
Il s'avança d'un air à la fois important et doucereux vers le marquis de Langallerie en disant :
— Voilà donc ce Chasseur d'hommes ou plutôt ce Chasseur de femmes, ce sacrilège, ce scélérat qui a jeté la consternation dans le pays et qui a braconné sur mes terres sans vergogne !
— A qui diable croyez-vous parler, sauterelle à deux pattes? — répliqua le marquis daignant à peine se retourner. — Si vous êtes un -voyageur affamé, nettoyez les plats qui sont restés sur la table, mais ne nv importunez pas davantage.
— Oh ! oh ! le l3on seigneur est prodigue du bien d'autrui, — dit le doucereux bailli; — mais je ne suis pas un mendiant, noble batteur d'estrade. J'ai fait mes études à trois universités renommées, Padoue, Bologne et Paris. Je connais à fond la loi romaine, la loi visigothe et la loi franque. Je puis vous apprendre en six langues les peines prescrites par les empereurs, les ducs, les rois et les parlements contre quiconque viole le respect dû au magistrat. Je suis le bailli de ce bailliage, et comme tel...
— Que m'importe que vous soyez bailli, sénéchal ou châtelain? Allez au diable! je n'ai rien à démêler avec vous.
— Ne vous enflammez pas le sang, digne Chasseur. Ne me regardez pas comme un de ces magistrats iniques qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. J'écoute toujours impartialement l'accusateur et l'accusé; je cherche à concilier les haunés, k panser les blessures, à accommoder les querelles. Il est vraiment heureux pour vous d'être tombé entre mes mains.
182 LE CHASSEUR D'ilOMMES
Le marquis impatienté haussa les épaules et, lui montrant la fenêtre :
— Ne me rompez pas davantage les oreilles, — lui dit-il^ — sinon...
— Oh! oh! des menaces au bailli de Saint-Laurent!
— reprit Gilbert Vilebrequin. — Cet homme est donc un diable incarné sur qui la douceur est comme de l'huile jetée sur le feu. 11 pétille à chaque mot. Tout beau, mon ami! voici une jolie fille qui aura peut-être le don de vous rendre plus traitable.
Christine restait debout sur les marches de l'escalier, pâle et glacée, doutant encore d'être à l'abri des tentatives hardies et désespérées du Chasseur, qui, sans s'occuper du nouveau venu, la contemplait avec des yeux brillant d'un feu étrange.
— N'écoutez point cette chenille qui bave ses madrigaux à mes talons, la belle enfant ! — dit le terrible homme. — Ce. n'est pas un bailli si maigre qui m'empêchera de faire route avec vous.
La face du petit magistrat devint verdâtre et ses yeux saillirent de leurs orbites, signes irrécusables de son exaspération. L'insolence du marquis l'avait touché au vif, et il résolut aussitôt d'oublier son système de modération pour peser sur cet orgueilleux de tout le poids de son autorité.
Pendant que monsieur de Langallerie montait l'escalier pour tendre la main à Christine, le bailli poussa un sifflement aigu, et dit ensuite d'une voix ferme à la jeune fille qui hésitait :
— Descendez, mademoiselle, vous n'avez rien à craindre sous ma protection. Je défends à cet homme de toucher même à un de vos cheveux !
— Tu me défends! — s'écria le Chasseur d'hommes en éclatant de rire; — tu me défends!... Rentre clone sous terre, avorton, ou je t'écrase comme une limace!
— Mais au même instant les deux compagnons du magistrat et les quatre archers, hommes vigoureux et alertes, se précipitaient dans la salle. Le marquis poussa un
cri de rage et baissa la tète comme fait le taureau assailli par les chiens qui sautent et s'accrochent à ses oreilles. Il tira son couteau de chasse et s'apprêta à faire une résistance furieuse. Mais pendant cette lutte la jeune fille pouvait fuir. Puis il pensa qu'il y avait sans doute méprise dans cette aventure, et que son nom prononcé à voix haute devait le garantir de tout outrage et de toute agression; tandis que, le sang une fois versé, il était impossible de prévoir comment cela finirait. Il résolut de donner à l'affaire un air plus pacifique et de n'employer la force qu'à la dernière extrémité. Il croyait avoir bon marché du petit bailli et de ses archers, gens essentiellement corruptibles; et, quant aux deux cavaliers drapés dans leurs manteaux, s'ils étaient gentilshommes, ils n'abandonneraient pas certes le marquis de Langallerie à la justice des manants. Il lui semblait vaguement avoir entrevu comme dans un rêve leurs visages cauteleux et sinistres, surtout celui du plus grand, qui était balafré de cicatrices et encadré de cheveux roux sous son chapeau à bords re-« troussés. Il se résigna donc à prendre patience, et, rengainant son couteau dont l'éclair avait fait reculer les archers, il reprit d'une voix calme : — J'ai eu tort en eft'et de m'échaufier si facilement, respectable bailli, mais vous devez me pardonner, car j'ai plus l'habitude' de commander que d'obéir.
— • De commander... de commander, — grommela le maigre magistrat. — à votre troupe de bandits, n'estce pas? Il n'y a pas de quoi se vanter. Mais je vois avec plaisir que la vue de mes archers vous rend plus accommodant... Un bailli sans archers est un Jupiter sans foudre, il n'est bon qu'à être bafoué.
Le marquis* surpris du ton railleur de son juge, se mordit les lèvres avec une certaine dignité :
— Je suis prêt à répondre à votre interrogatoire, monsieur. Je me nommé le marquis Gaspard de Langallerie; je suis gouverneur de la ville et de la forteresse de P..., et je ne relève pas de votre juridiction.
I] croyait avoir frappé un grand coup en révélant son nom, et s'apprêtait à recevoir les excuses que le bailli s'empresserait de lui adresser chapeau bas; mais ce dernier se mit à rire en se frottant les mains :
— Ah ! ah ! voilà le vieux conte qui revient sur l'eau ; mais il est usé, vaillant capitaine, tout à fait usé; cherchez quelque tour plus neuf dans votre sac... Et sans doute, — ajouta-t-il malignement, — cette jeune fille est soumise, elle, à votre juridiction? Le Chasseur pâlit et de grosses gouttes de sueur baignèrent son visage, mais il parvint à se contenir et ne répondit pas. — Ma belle enfant, — dit le petit bailli, — rassurez-vous : ce galant seigneur va vous livrer passage; vous êtes libre comme l'air.
Christine fit quelques pas vers le magistrat, mais le marquis ne se détourna pas pour la laisser passer, et elle s'arrêta.
— Ces dames ont besoin d'escorte pour traverser cette forêt, +- reprit-il — et je me suis promis de les accompagner.
— Elles... et leur coffret, — murmura le maigre bailli,
— Vous êtes trop galant... trop galant en vérité... Mais nous perdons notre temps. Nous aussi nous sommes de vieux chasseurs et nous ne perdons pas la piste du gibier si facilement que vous l'espérez. Ce n'est donc pas vous que je vais interroger sur ce qui s'est passé cette nuit dans l'hôtellerie de dame Gertrude Vilebrequin, mon honorée belle-sœur ; ce sont les témoins et les victimes du délit. Approchez, mademoiselle, et répondez sans crainte à toutes mes questions.
* — Sommes-nous une troupe de comédiens, — interrompit avec un sourire contraint le gros gentilhomme,
— et distribuez-vous les rôles d'une tragédie, monsieur ?
Le bailli n'eut pas l'air d'avoir entendu cette observation ironique, et, s'adressant à Christine d'une voix claire et perçante :
— Ce Chasseur, qui se dit gentilhomme, est-il votre
père, votre oncle, votre cousin, votre fiancé, votre mari ou votre parent à quelque degré que ce soit?
— Non, monsieur, — répondit froidement la jeune fille.
— N'est-il pas vrai que ce prétendu marquis vous a insultée et poursuivie, qu'il a voulu vous traiter comme une aventurière, sans avoir égard aux prières de votre mère ici présente !
— Oui, monsieur le bailli, — dit-elle en rougissant et en retenant avec peine les larmes qui voilaient ses yeux au souvenir de cette humiliation.
— Et vous, dame *Gertrude, comme maîtresse de l'hôtellerie, n'avez-vous pas essayé de vous opposer aux extravagances de cet homme?
— Des pieds, des mains et de la langue, mon bon Gilbert, — répliqua vivement l'hôtesse; — mais le maudit a brisé ma fenêtre, escaladé mon logis, il m'a menacée, injuriée, frappée, il m'a traitée comme un chien rebelle.
— Oh ! oh ! tout ceci se complique. Nous tirons de cette aventure une grosse affaire... une intéressante affaire... sans nul doute. Reconnaissez-vous l'exactitude de tous ces petits détails, monsieur le gouverneur? — demanda perfidement le maigre bailli.
Le marquis n'hésita pas un instant.
— Un gentilhomme ne sait pas mentir, monsieur. Bien ou mal, il ne doit rien cacher de ses actions, son sang et son épéeen répondent. Oui, monsieur, entraîné par un de ces caprices inexplicables qui troublent la raison comme les fumées de l'ivresse, j'ai indignement outragé cette pauvre enfant. J'ai eu tort, mais je suis prêt à en rendre raison à quiconque voudra venir ferrailler sur le pré avec moi.
— Tout beau, mon fier gentilhomme! — dit doucement Gilbert Vilebrequin. — Allons, messieurs, il joue admirablement son rôle de capitan, convenez-en.. Eh bien? illustre gouverneur, puisque vous êtes en train d'avouer vos péchés, pourquoi ne pas faire une confes-
486 LE CHASSEUR DHOMMES
sion générale? vous m'épargneriez la douleur de vous dire en face, à vous qui ne savez pas mentir, que vous avez menti tout à l'heure comme un vendeur d'orviétan.
-r- J'ai menti, moi! — s'écria d'une voix terrible le Chasseur d'hommes en foudroyant du regard le ilnirmidon qui lui lançait cette, sanglante insulte au visage.
— Ah ! que tu sois bailli, paysan ou soldat, je te ferai rentrer tes paroles dans la gorge! C'est bon pour les lâches, les espions et les courtisans de mentir; on ment pour obtenir son salut et se raccrocher à la vie ; on ment pour mieux trahir ceux qu'on n'a pas le courage d'attaquer en face; on ment pour mieux flatter celui dont on veut tirer des grâces et des biens; mais moi je n'ai jamais eu peut* d'un ennemi, je n'ai jamais trahi un frère d'armes, je n'ai jamais rampé devant un prince. Et j'aurais menti au bailli de Saint-Laurent! Vous êtes fou, mon pauvre homme, et vous avez besoin d'un médecin.
— La tirade est bien déclamée, — dit l'imperturbable bailli, — mais vous jouez de malheur, mon capitan, car le vrai marquis de Langallerie vient d'assister à votre plaidoirie; car c'est à s£ requête, et à celle de son ami le comte Lorenzo Vitelli, de Florence, que je suis venu vous arrêter, Dieu sait au prix de quelle fatigue et de quels dangers !
Le chasseur éclata de rire.
— Un autre marquis de Langallerie ici ! ah ! par saint Hubert, je serai curieux de le connaître!
— Regarde-le donc, misérable coupeur de bourse !
— dit brusquement un des gentilhommes qui étaient restés dans l'ombre.
Et, s'avançant vers le marquis Gaspard, ilrejeta son manteau en arrière, et celui-ci s'aperçut avec stupeur que son sosie portait en effet son plus splendide pourpoint, taillé à la mode du feu roi.
Sa surprise fut si grande qu'il eut la maladresse de s'écrier :
— Ventre-saint-gris ! je ne saurais le nier, je reconnais bien le pourpoint du marquis, mais du diable si je reconnais le ribaud qui s'est logé dedans !
— Ainsi i! reconnaît le pourpoint, — observa le bailli, — c'est déjà quelque chose. Maintenant, à votre tour, terrible matamore, comment nous prouverez-vous que vous êtes le vrai marquis de Langallerie? — Le Chasseur haussa les épaules. — Ce n'est pas là une preuve! ajouta judicieusement maître Gilbert.
— Les preuves sont dans ma valise, — répondit l'accusé.
Mais le gentilhomme au manteau s'approcha du bailli et répliqua vivement :
— Cette valise m'appartient ; elle m'a été volée par ce hardi capitaine des bandes de bohémiens qui désolent la frontière comme une pluie de sauterelles. C'est lui qui m'a volé aussi mon nom et mon titre, sans doute pour commettre impunément quelques nouveaux crimes.
Le marquis trouvait le coup si hardi et si bien joué qu'il se sentait fort disposé à l'admirer, s'il n'eût été la victime.
— Croiriez-vous ce rusé compère sur parole? — demanda-t-il au bailli.
— Je ne crois qu'aux preuves, — répondit ce dernier.
— Eh bien! que l'effronté coquin nous dise donc à l'instant combien j'emporte de pistoles dans sa valise!
— Cinq cent cinquante, si tu n'en as pas détourné, — répliqua le faux marquis.
— Vérifions, — fit l'impassible maître Gilbert.
— C'est inutile! — murmura le vrai marquis confondu, — le compte est juste.
— Ainsi le faussaire porte vos habits et connaît le nombre de vos pistoles, monsieur le gouverneur? — observa le bailli d'un air sardonique. — Passons à d'autres preuves. Lequel de vous peut me montrer des
papiers attestant qu'il est le vrai marquis de Langallerie?
— Moi! moi! — dirent en même temps les deux hommes !
— Dans la valise! — ajouta le Chasseur.
— Dans ma poche! — ajouta le gentilhomme au manteau.
Et en même temps il présenta respectueusement au bailli un paquet de lettres et de parchemins que celuici parcourut en souriant.
Le marquis Gaspard restait abasourdi, terrifié, stupéfié. Il soupçonna son sosie de sorcellerie, car il ne pouvait s'expliquer ce mystère d'une façon naturelle.
Cependant il pensa que ce serait une chose honteuse et ridicule d'être dupe de cette jonglerie effrontée, et comme son regard en errant au hasard dans la salle rencontra celui des deux femmes témoins immobiles et muets de cette scène, il se raidit dans son désespoir et voulut risquer une tentative suprême :
— Écoutez, honorable bailli, s'écria-t-il, ne me poussez pas à bout. Ne croyez pas à ces fausses appa-
' rences qui m'accusent. Ce sont des toiles d'araignées que je déchirerai d'un souffle. J'atteste que je ne vous ai pas trompé. Je ne me laisserai pas enchaîner comme un galérien et traîner dans vos cachots de village. Vous demandez une preuve. Eh bien ! vous voyez cette femme dont j'ai insulté la fille, vous croirez à sa parole. C'est une pieuse créature, une bonne mère, un cœur loyal et honnête. Elle ne mentirait pas pour me sauver d'un soupçon injuste, elle ne mentira pas non plus pour me nuire. J'accepte comme vraie sa réponse. Demandez-lui si elle ne m'a pas rencontré dans la ville même dont je suis gouverneur.
— Oui, monsieur le bailli, — dit la mère indignée, — j'ai rencontré deux fois ce démon à face humaine, gentilhomme ou vilain, je l'ignore.. La première fois, aux portes de la forteresse de P..., il s'est lâchement
musé à effrayer deux femmes inconnues et sans pro-
LE CHASSEUR D'flOMMES 189
tection. La seconde fois, il les a outragées sans pitié, et, si vous n'étiez venu à notre aide, ma fille serait morte sans doute afin d'échapper à cette chasse honteuse et cruelle. Oui, je reconnais ce routier sans cœur, et je vous supplie de nous sauver de lui.
— Et vous, mademoiselle, — continua le magistrat, — ajoutez-vous foi aux serments de cet homme et témoignerez-vous en sa faveur ?
— Je le méprise et il me fait peur, — répondit-elle en tressaillant.
Le marquis resta d'abord écrasé par ces aveux qu'il n'avait que trop mérités ; mais il surprit tout à coup les regards soupçonneux que dame Gertrude lançait à son sosie, qui cherchait à les éviter, et il conçut l'espoir de tirer parti des doutes qui tourmentaient sans doute l'esprit de l'hôtesse.
— Ma commère, — lui dit-il à voix basse, — soyez généreuse et bonne chrétienne. Rendez le bien pour le mal. Je suis sûr que vous ne me prenez pas, vous, pour un faux marquis. Je suis riche ; et, si vous me tirez d'affaire, vous pourrez remplir votre étable de vaches et de moutons qui ne vous auront coûté que la peine de leur ouvrir votre porte. Gommuniquez à maître Gilbert les soupçons qui vous trottent en tête, et vous verrez que je ne suis pas ingrat.
L'hôtesse hésita, car la tentation était forte, et elle seule avait conservé assez de sang-froid pour rapprocher dans son esprit la fuite des deux mendiants de la soudaine intervention des deux gentilshommes inconnus. Mais le désir de se venger l'emporta sur la cupidité ; elle regarda la pelle du foyer, elle regarda le fouet de chasse du marquis, elle regarda ses poignets meurtris et la fenêtre brisée, puis, reculant loin de son hôte forcé, comme si elle eût redouté encore sa violence, elle répondit à voix haute :
— Je suis une honnête femme, brave enfonceur de fenêtres, et c'est en vain que vous essayerez de me
tenter et de me corrompre pour me faire mentir à la justice.
Le marquis devint cramoisi et reprit avec colère : — Mais enfin vous ne pouvez nier que votre hôtellerie n'ait abrité cette nuit deux mendiants qui ont disparu tout à coup ! — 11 se fit un grand silence. Les gentilshommes abaissèrent machinalement sur leurs fronts les rebords de leurs chapeaux. Le bailli et les archers écoutèrent avec cette attention profonde des chasseurs dont les chiens viennent de faire lever un lièvre. En ce moment décisif, le marquis Gaspard s'approcha brusquement du gentilhomme qui réclamait son nom et jeta son chapeau par terre. Dame Gertrude reconnut parfaitement le visage de Gervais le paralytique, qui se couvrit d'une mortelle pâleur. — Doutez-vous encore ?
— s'écria monsieur de Langallerie avec un sourire de triomphe.
Il croyait maintenant sortir vainqueur de ce singulier débat.
Mais l'hôtesse, s'avançant alors vers lui, toucha du doigt son fouet de chasse et répliqua :
— De quels mendiants venez-vous me parler, beau sire? En fait de mendiants et de vagabonds, je n'ai reçu que vous cette nuit. — Les deux gentilshommes respirèrent : Gervais ramassa son chapeau et l'enfonça fièrement sur sa tête en narguant le marquis du regard.
— D'ailleurs, — ajouta dame Gertrude, — ne m'aviezvous pas interdit d'ouvrir la porte de l'hôtellerie sous peine d'être fouettée comme un de vos chiens ? Une telle menace à une femme! En vérité, vous ne vous contentiez pas de voler le nom de ce digne seigneur, vous vouliez le déshonorer !
Le marquis Gaspard resta atterré.
Un instant il conçut la pensée de résister à la troupe qui l'entourait, dût-il laisser ses os à la bataille, et il siffla ses chiens pour engager une lutte désespérée, car il était d'une bravoure égale à la férocité dont il s'était fait une habitude dans la vie des camps.
Tous les Mémoires du temps l'attestent et citent à sa décharge plusieurs traits héroïques.
L'humiliation de la défaite lui était plus douloureuse que le vol et la méprise , dont il eût ri lui-même dans toute autre circonstance.
Mais cette ressource extrême allait encore lui échapper, et il allait être frappé et vaincu dans la seule fai blesse de son cœur de fer.
Ses chiens étaient accourus à son signal se grouper autour de lui.
Le prétendu comte Lorenzo Vitelli n'était autre que le cul-de-jatte Gorju, et ce rusé drôle avait étudié son homme tout en rongeant les os que le marquis lui avait prodigués.
Il se pencha à l'oreille du bailli dès qu'il vit le Chasseur d'hommes se mettre sur la défensive, et maître Gilbert s'écria aussitôt de son ton le plus rogne :
— Ne faites pas inutilement trouer votre peau , mon . capitaine. Le courage ne peut rien contre le nombre. Ah ! vous comptez sur vos chiens pour égaliser les chances?
— Un chien vaut bien un archer, — dit dédaigneusement le marquis.
— C'est ce que nous allons voir. Archers, ajustez les chiens avec vos mousquets, et, au premier geste du brigand, abattez-les comme s'ils étaient enragés. Une fois ses compagnons tués, il faut espérer qu'à sept nous viendrons bier) à bout d'un seul homme, tel audacieux soit-il !
Les archers obéirent avec le plus vif empressement, et le marquis Gaspard pâlit en voyant si près d'une mort obscure et vaine ses braves chiens, ses seuls amis, les seuls que ses coups ne rebutaient pas, et que ses moindres caresses faisaient bondir de joie. Il les aimait. Pour eux il eut peur, lui cet homme insouciant du danger et de la mort; pour eux il frisonna et il demanda grâce, car où retrouverait^ jamais des compagnons si dévoués? Et, sans eux, comment pour-
suivre son voyage? On ne dresse pas une meute chemin faisant.
— Arrêtez ! — dit-il avec un geste impérieux. Les archers abaissèrent leurs mousquets. Il lui sembla qu'un poids de cent livres cessait d'oppresser sa poitrine. — Je me rends, monsieur le bailli, — ajouta-t-il ; — qu'on me laisse seulement mon couteau de chasse. Je jure sur mon honneur de gentilhomme de ne pas m'en servir et de ne pas chercher à m'échapper.
— Il revient à sa gentilhommerie, — dit maître Gilbert en hochant la tête. — Oh ! ce cerveau est un peu fêlé. Je croirai davantage à ta parole, mon ami, quand je te verai solidement garrotté.
— Garrotté! jamais I — répliqua violemment le marquis.
— Voyez-vous, ça le reprend! Veillez sur. lui ou il vous fera quelque tour de Jarnac.
Et sur un signe du petit bailli, les mousquets s'abaissèrent de nouveau, tandis que les chiens se tenaient en arrêt, aiguisant leurs crocs pointus.
Le Chasseur d'hommes laissa retomber ses bras le long de son corps d'un air découragé :
— Faites donc, — dit-il froidement; — mais que vos hommes ne me touchent pas. Dame Gertrude consentira bien à me lier elle-même les mains. Cela complétera sa vengeance. Mais je demande que mes chiens puissent me suivre, tenus en laisse par vos archers. Si vous ne m'accordez pas cette grâce, je me fais tuer sur place et je ne mourrai peut-être pas seul.
Le petit bailli réfléchit combien la prise d'un si redoutable scélérat lui acquerrait de gloire, et il résolut de montrer quelque condescendance pour ne pas l'exaspérer.
— Je ne refuse jamais de concilier les pénibles devoirs de ma charge avec mes devoirs de chrétien et mes sentiments de commisération pour les malheureux,— répondit maître Gilbert Vilbrequin d'une voix solennelle,
LE CHASSEUR D'flOMMES 193
Dame Gertrude s'empressa de garrotter le marquis avec une satisfaction qu'elle ne chercha pas à dissimuler.
Les deux voyageuses avaient assisté comme des statues au dénouement de cette scène inattendue.
Lorsque le bailli, après avoir embrassé sabelle-sœur, eut donné le signal du départ, M. de Langallerie se tourna vers ces femmes pâles, muettes, impassibles, et leur dit :
— Adieu, belles dames , vous êtes vengées à souhait et le ciel vous devait cette aubaine; mais à cette heure nous sommes quittes, et vous connaissez le vieil adage : Il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas.
Les deux gentilhommes qui avaient provoqué cette péripétie déclarèrent au bailli qu'ils resteraient à l'hôtellerie pour veiller sur les deux nobles voyageuses, car elles n'étaient pas encore en état de se remettre en route.
— Ne t'avais-je pas promis, — dit alors à voix basse le prétendu Lorenzo Vitelli à Gervais, — que nous retrouverions la valise de ce fier-à-bras?
— Et, ce qui vaut peut-être mieux, le coffret de nos belles protégées, — ajouta le paralytique en se frottant les mains. — Pourvu que dame Gertrude ne nous trahisse pas, car elle nous a reconnus !
— Oh! je veillerai au grain, — répliqua Gorju avec un sourire féroce.
COMMENT UNE MERE PEUT DECIDER SA FILLE A ACCEPTER UN MARI QUI NE LUI PLAÎT PAS.
Une heure après le départ du bailli et de son prisonnier, les trois femmes, épuisées par les angoisses de la nuit, dormaient profondément, et l'hôtellerie était silencieuse comme une maison déserte. Les deux faux gentilshommes se consultaient avec aigreur sur le parti qu'ils devaient tirer de cette aventure.
Tout à coup Gorju froissa sous ses pieds une feuille de parchemin carrée qui traînait toute maculée de boue et à moitié couverte par les cendres que les chiens en se secouant avaient éparpillées au milieu de la salle. Il la ramassa et vit avec surprise que c'était une dépêche scellée du sceau royal. Il l'ouvrit précipitamment, la parcourut d'un regard avide, et sa figure sombre s'illumina aussitôt d'un rayon de joie.
— Eh bien! — )ui dit Gervais, — je crois qu'il est temps de mettre la main sur le coffret. Les femmes dorment. Nous n'aurons pas besoin de leur faire cligner de l'œil ; mais hâtons-nous et décampons, car cet imbécile de bailli pourrait bien se raviser...
— Maladroit! — répliqua majestueusement Gorju. — Le soldat en maraude plume la poule du paysan et il fait crier la poule et le paysan; mais le général d'armée confisque des millions et personne ne souffle mot. J'ai de plus hautes visées que toi. Regarde cette dépêches secrète que le bailli Gilbert a eu la sottise de laisser tomber de sa poche avant même d'en connaître le contenu. Ce sera la source de notre fortune.
— Comment cela ?
— Je vais réveiller la vieille dame et quand elle aura lu ce grimoire, je te réponds qu'elle nous suppliera de lui servir de guides et de partir au plus vite sans avertir dame Gertrude de la direction que nous suivrons.
Et, sans perdre de temps à prodiguer de plus amples explications à son complice, le faux Lorenzo monta à la chambre où reposaient la mère et la fille, et gratta doucement à la porte.
La mère se réveilla en sursaut et courut ouvrir, croyant que l'hôtesse voulait lui parler. Elle recula de surprise en voyant le comte Lorenzo Yitelli ; mais ce dernier posa un doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence: puis il lui tendit la dépêche royale.
La vieille dame saisit le parchemin d'une main tremblante, et ne l'eût pas plus tôt lue que son visage trahît l'agitation et la terreur la plus violente.
— Nous sommes perdues, — murmura-t-elle, — perdues au moment où nous allions franchir la frontière. 0 ma pauvre Christine ! devais-je t'entrainer dans ma destinée fatale ! Ainsi, monsieur^ vous croyez de votre devoir de nous dénoncer?
— Je voudrais pouvoir vous sauver, madame, — répondit-il à vorx basse. — Je suis Florentin ; rien ne me force à servir d'espion et de sbire au roi de France ; mais mon compagnon se compromettrait gravement en favorisant votre fuite.
— Agissez donc suivant votre conscience, monsieur le comte, — di* la pauvre femme accablée.
— Écoutez, madame : j'ai pitié de votre infortune et de la douleur qu'éprouvera votre fille quand on la séparera de vous ; je ne puis supplier mon ami de risquer sa vie et sa liberté pour le salut de deux femmes inconnues, mais j'obtiendrais ou j'exigerais son silence s'il s'agissait de la comtesse Lorenzo Vitelli et de sa mère !
— Que voulez-vous dire, monsieur? — répliqua la vieille dame en le regardant avec des yeux égarés.
— Pardonnez-moi si je vous impose une condition trop dure, madame, mais les instants sont précieux et je ne saurais trouver mieux. Je suis noble et riche ; j'aime votre fille et elle peut accepter mon nom sans se mésallier. — La mère frissonna eu contemplant la charmante enfant qui, brisée de fatigue, dormait la tête à moitié cachée sous son bras comme l'oiseau sous son aile. — Madame, — reprit Lorenzo, — je ne vous demande que la promesse de m'agréer comme le fiancé de la belle Christine, et d'employer toute votre autorité maternelle pour la décider à ce mariage. Aimeriezvous mieux la voir s'étioler et se flétrir pendant de longues années au fond de quelque ténébreuse bastille ?
— Sauvez-la d'abord, monsieur le comte ! — s'écria la mère brisée par l'évocation de ce sombre avenir, — et je fais le serment d'obtenir de sa tendresse, de sasoumission ou de sa pitié pour mes larmes, le consentement que vous exigez. Allez ! je vais réveiller ma fille!
Le faux gentilhomme s'inclina en essayant de sourire le plus gracieusement possible, et courut tout disposer pour un prompt départ.
Quand clame Gertrude et le chevrier Pierrot secouèrent leur lourd sommeil, la maison était abandonnée et il ne restait d'autre trace du passage de tant d'hôtes que quatre pistoles déposées par la vieille dame sur la table de la salle basse.
— Ah ! les pauvres créatures ! — s'écria dame Gertrude, qui soupçonna aussitôt les deux mendiants d'avoir joué un nouveau tour de leur façon. v
Le lendemain les fugitives avaient gagné le joli village de Roquairol, à quatre lieues de la frontière, et elles étaient heureuses d'accepter l'hospitalité d'un pauvre pêcheur dont l'humble cabane s'élevait sur la berge d'un petit lac.
Jamais coin de terre ne réalisa mieux l'image de l'Eden. Le soleil inondait de ses rayons éblouissants l'eau, la terre rougeâtre et les rochers festonnés de mousse. L'onde unie et miroitante berçait à peine les
barques amarrées des pêcheurs. Les filets traînaient ça et là sur le sable, séchant leurs mailles lâches et rompues. Des charrettes enguirlandées de pampres et criant sous le poids des grappes de raisins dorés descendaient des coteaux et traversaient la plage aux cris joyeux des vendangeurs.
Les deux femmes admiraient silencieusement cette scène riante. La jeune fille paraissait rêveuse, et l'inquiète cujiosité de son visage semblait attendre et chercher l'objet d'une mystérieuse espérance. La mère soucieuse regardait de temps à autre avec un tressaillement involontaire la porte de la chambre voisine, et semblait faire d'impuissants efforts pour ramener la conversation sur un terrain où sa fille refusait capricieusement de la suivre. Après un long silence, elle renoua cependant l'entretien cl! une voix triste et grave.
— Une femme isolée qui ne s'appuie pas sur une famille puissante, qui n'a d'autre protection que sa vertu* et sa beauté, est une créature perdue, ma pauvre enfant.
— Vous m'effrayez, ma mère. N'avons-nous pas jusqu'à ce jour vécu heureuses et tranquilles, heureuses parce que nous nous aimions; tranquilles, parce que nous n'éprouvions aucun désir de quitter le coin de terre où notre vie modeste et cachée s'écoulait comme les heures tièdes et parfumées d'un soir de printemps?
— Christine, c'est toi qui m'effrayes en parlant de la vie comme d'une soirée calme et sereine. Tu vois les étoiles dans le ciel, tu t'enivres des parfums des fleurs, tu écoutes le murmure du ruisseau, mais tu oublies de regarder le point noir qui grandit à l'horizon. Ce point noir va s'étendre comme l'aile d'un oiseau de nuit, il va souiller les étoiles d'une tache obscure, il va faner et briser sous la grêle ces fleurs parfurmées, il va changer ce limpide ruisseau en torrent boueux.
— Ah ! — dit la jeune fille en souriant, — l'orage est un accident et on peut se mettre à couvert.
— C'est ce que je voulais te faire comprendre, mon enfant; mais, dans ces temps rudes et terribles, la vie se compose d'orages, ne l'oublie pas, Christine. C'est la soirée tiède et douce qui est un accident. Aujourd'hui, regarde partout autour de toi. Le faible est impunément opprimé s'il fléchit la tête> et écrasé s'il résiste. Le roi lui-même ne peut se débarrasser d'un favori que par un guet-apens. Chacun s'incline devant le spadassin heureux. Je te le répète, une femme ne compte que par le nom et la puissance de son mari.
— Il est cependant un lieu de refuge sacré où elle peut trouver un abri contre les ambitions, les injustices et les tyrannies, ma mère?
— Tu veux parler du couvent, Christine, — dit la vieille dame d'une voix mélancolique. — Oui, le couvent est un asile sain et propice aux femmes dont le cœur est vide ou blessé mortellement ou guéri de tout autre amour que l'amour céleste. Mais malheur à celle qui essaye de tromper Dieul malheur à celle qui lui consacre une âme vide dépassions humaines! Dieu se venge alors en attisant dans cette âme un feu stérile et une -agitation sans fin. La prière brûle les lèvres de la malheureuse : ce monde qu'elle a renié trouble ses rêves. Elle a horreur de cette solitude monotone et pesante, chaîne rivée à ses pieds et à ses mains jusqu'à la tombe. Elle se demande pourquoi Dieu l'a faite belle et jeune, si elle doit se flétrir entre les murs inexorables derrière lesquels elle entend résonner les rires, les musiques et les chansons des vivants. Elle a cru trouver au couvent la paix du paradis et elle n'a trouvé que la fièvre haineuse de l'enfer.
— Quel tableau terrible me faites-vous là, ma mère? Cependant mieux vaut se vouer à Dieu que d'épouser un homme parce qu'il est riche, noble et puissant. Êtesvous donc pressée de me marier, dites-moi?
— J'aimerais à te voir entrer au port avant d'avoir
essuyé la tempête, ma chère enfanf! Aurais-tu donc une grande répugnance à épouser le comte Lorenzo Vitelli, qui nous a si courtoisement accompagnées?
— Le comte Lorenzo Vitelli! — s'écria Christine avec un sourire forcé.— Pourquoi vous moquer de moi, ma mère?... puis-je aimer un homme si laid et si vieux? Son visage est balafré de cicatrices, son nez plus crochu que le bec d'un aigie, et il joint à tous ces agréments une chevelure d'un roux odieux. Vraiment, je croyais que vous auriez meilleur goût.
— Folle enfant ! — reprit la mère ; — mais tu ne songes pas que ce seigneur te sera plus reconnaissant de ton choix qu'un jeune raffiné d'honneur qui ne pensera qu'à friser sa moustache en croc, à coudoyer les passants,- à tirer l'épée sur le pré au-x Clercs. à manger ton bien aux académies de jeux ou à danser des sarabandes. Les flammes de la jeunesse sont capricieuses et mobiles : si tu te maries par amour; tu connaîtras les douleurs qui ont gâté ma vie et que je voulais te faire éviter. ,-
En ce moment Christine, qui toute rêveuse se penchait^ la fenêtre encadrée de vigne, entendit les sons criards de quelques violons. Une noce joyeuse traversait la plage. En avant marchaient les ménétriers enrubanés, qui de temps à autre pressaient amoureusement sur leurs bouches des outres gonflées de vin doux. La mariée, ronde et fraîche paysanne vêtue de blanc et entourée de ses compagnes, souriait, toute hère et toute glorieuse, à un garçon bien découplé qui lui donnait le bras.
Christine montra ce groupe à sa mère en disant :
— Comme ils paraissent heureux ! comme ils se regardent avec amour!
— Que de mariages j'ai vus commencer aussi joyeusement et finir dans les larmes ! •— murmura la vieille dame.
Cependant la noce passait sous la fenêtre. Le marié s'arrêta pour prendre sa jeune femme dans ses bras et
l'embrasser toute rouge de bonheur et de confusion.
'■ — Nous sommes pauvres, — lui disait-il, — mais le mariage doublera mes forces et mon courage. Je me lèverai plus matin, et comme je travaillerai de bon cœur en pensant que je travaille pour toi! Vois-tu ces deux bras, de vraies barres de fer ! D'aiHeurs lajoie au cœur fait la santé, et on est plus fier de soi-même quand le bonheur des autres dépend de vous.
— André, — répondit la mariée, — te souviens-tu des vendanges de ton oncle, le riche métayer? Déjà tu faisais la moitié de ma besogne, déjà tu voulais m'embrasser et je te barbouillais la figure de raisin. C'est alors que j'ai commencé à t'aimer. Et aujourd'hui, vois-tu, André, j'aimerais mieux mendier avec toi mon pain que d'être une grosse métayère avec ton oncle le richard pour mari !
André sourit et entraîna gaiement sa femme.
— Ames simples et pures ! — murmura Christine. — Ces braves gens sont contents de peu; ils sont sûrs de l'avenir parce qu'ils sont sûrs d'eux-mêmes. — Les ménétriers se hissèrent sur des tonneaux renversés; les garçons prirent les filles par la main et commencèrent une joyeuse ronde. — 0 ma mère! — reprit la noble enfant,— voilà une vie que je comprends. Suis-je donc une insensée quand je rêve un amour candide et fier, une vie simple, laborieuse et cachée, un loyal partage des travaux et des peines, une sincère communauté d'affection ? Dois-je, pour être regardée comme une sage et honnête femme, devenir la béquille d'un vieillard chagrin, et rester au logis pour écouter la litanie de ses regrets et de ses ennuis? Dois-je abdiquer mon cœur et ma liberté pour l'honneur d'être entourée de valets curieux, fainéants et bavards, ou de me promener en carrosse dans les rues? N'est-ce pas outrager Dieu, ma mère, que d'unir ce qu'il a séparé par les années et de confier la créature jeune et pleine de vie à la protection de l'infirme? Oh! plutôt que d'acheter de ma vie un nom et une fortune, plutôt que de vaincre l'aver-
sion de mon cœur pour satisfaire une stérile vanité, j'aimerais mieux devenir la femme d'un de ces pauvres pêcheurs.
La mère tressaillit d'un légitime orgueil en entendant parler ainsi sa fille : elle retrouvait dans ce cœur naïf les généreuses illusions, les dévouements enthousiastes et le désintéressement qui avaient enchanté sa jeunesse. Mais en ce moment elle vit la porte de la chambre voisine s'entr'ouvrir doucement et le comte Lorenzo lui montrer le parchemin signé par le roi.
Elle frissonna et elle commença cette horrible tâche de détruire dans le cœur de son enfant tous ces sentiments élevés pour les remplacer par les maximes d'un lâche et sordide égoïsme.
— Garde-toi de l'amour, Christine, — reprit-elle avec effort. — Plus tu le rêveras pur, radieux, éthéré, plus tu tomberas facilement du ciel sur la terre. Tu prendras ta chimère pour une réalité, et tu souffriras de la voir s'évanouir comme la neige brillante aux rayons du soleil. Tu croiras à des paroles creuses et gonflées de vent. Tu croiras à des serments ardents comme la flamme et qui ne dureront pas davantage. Moi aussi j'ai eu cette foi passionnée et aveugle à l'amour, et celui que j'aimais, celui dont j'avais été l'épouse chaste, fidèle et soumise, celui que j'avais choisi, m'a punie cruellement de ma folle tendresse. Ah! Christine, mon malheur ne te servira-t-il pas de leçon, et faut-il que tu suives fatalement la trace de mes pas !...
Elle s'arrêta, n'ayant plus la force de continuer en voyant la pénible impression que produisaient ses paroles sur sa fille.
— Ma mère! — reprit Christine, — n'achevez pas. J'éprouve en vous écoutant une sensation étrange, il ne me semble pas que ce soit votre pensée qui parle par votre bouche. Vous ne me convaincrez pas que j'agirais honnêtement en épousant le comte Lorenzo Vitelli; mais, si vous l'ordonniez, ma mère, j'obéirais, car votre volonté est sacrée pour moi. Cependant, permettez-
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moi de vous répéter que le couvent me serait moins odieux que ce mariage. II est doux peut-être de souffrir pour Dieu, qui a tant souffert; il est doux de lui tout sacrifier, à lui qui s'est laissé clouer sur la croix pour racheter nos péchés; mais épouser ce gentilhomme au visage astucieux et méchant, qui malgré toute sa courtoisie m'inspire une aversion et une horreur invincibles, voiià le supplice auquel vous hésiterez sans doute à me condamner.
— Mon enfant, — dit la vieille dame avec douceur, — vous êtes bien sévère pour un homme qui nous a rendu d'importants services.
— Oh ! pardonnez-moi si je vous ai blessée, ma mère! — s'écria Christine., les yeux humides et saisissant avec tendresse les mains de la pauvre femme, — je ne suis pas ingrate, et ma reconnaissance serait bien plus grande envers ce comte Lorenzo s'il n'exigeait pas que je devinsse le prix de ses services.
— Ainsi tu repousses l'alliance de ce seigneur parce que ce n'est pas un de ces jeunes fous qui lancent d'amoureuses œillades à toutes les femmes et qui leur serrent les doigts en leur offrant de l'eau bénite?
— Non, ma mère, mais parce que le comte Lorenzo me semble couvrir sa figure d'un masque hypocrite, parce que sa feinte douceur cache un caractère impérieux, parce que son regard trompe et ment comme son sourire. •
— Chimères de jeunes filles! Est-ce à ces rêves que je dois te laisser sacrifier l'avenir de ta vie? Christine, sois franche, ouvre ton cœur à ta mère; tu tais si je voudrais assurer ton bonheur. Eh bien! je comprendrais ta résistance si tu aimais un autre homme.
Christine rougit.
— Non,— répondit-elle vivement, — si j'aimais, ne le sauriez-vous pas avant moi, ma mère? ne lisez-vous pas dans les mouvements confus de mon âme mieux que moi? Lorsque je suis malade, ne sentez-vous pas la fièvre de mes veines s'allumer dans les vôtres, et vos yeux
ne se troublent-ils pas quand les miens se voilent? 0 chère mère, nous ne nous sommes jamais quittées, nous avons vécu, prié, souffert ensemble, et aujourd'hui seulement, par je ne sais quel hasard étrange, nous avons une pensée différente.
La vieille dame soupira. Sa force faiblissait; elle se reprochait de torturer son enfant. Mais Lorenzo avait laissé la porte entre-bâillée et gardait toujours entre ses mains la fatale dépêche.
— Christine, — reprit-elle,— si tu me trouves pour la première fois opposée à ton désir, c'est que je vois l'avenir avec cette lucidité que le ciel accorde à ceux qui doivent bientôt mourir.
Une pâleur affreuse couvrit aussitôt le visage de la jeune fille, qui tressaillit et fondit en larmes :
— Qu'ayez-vous, ma mère? vous, mourir! Vous parlez de mourir, froidement, simplement, comme si votre mort n'importait à personne, comme si vous ne de viez rien regretter sur la terre, comme si vous étiez isolée de toute affection. Mais croyez-vous donc que je pourrais vivre si vous mouriez, vous la meilleure moitié de moi-même? Qui donc m'aimera? qui donc me consolera, qui donc pensera tout haut avec moi si vous mourez, vous qui m'avez bercée sur votre cœur, tout enfant, vous qui m'avez veillée malade, vous qui viviez en moi toujours et jamais en vous? 0 ma mère! vous voyez bien que ma douleur est égoïste et que j'ai peur de vous perdre, car votre mort serait ma nuit et ma mort. Ah ! vous avez voulu me punir de ma résistance d'enfant gâtée en me menaçant de cette absence terrible. Laissez-moi donc vous embrasser, ma mère, et vous regarder, et m'assurer que vous êtes assez vaillante et assez aimée pour vivre de longs jours ! Oh ! je ne vous laisserais pas mourir, moi 1 je vous garderais dans mes bras, je vous donnerais la chaleur de mon souffle et de ma jeunesse, et puis je prierais tarit notre divin Sauveur de ne pas me prendre ma mère qu'il aurait pitié de moi!
La vieille dame fut effrayée de l'égarement qui se révélait dans les paroles et les regards de Christine. Elle regarda l'impitoyable Lorenzo comme pour lui demander grâce, mais il sourit avec une infernale expression de joie, et lui fit signe de profiter de ce ce délire de douleur pour arracher le consentement de la malheureuse fille.
. — Christine, — reprit-elle d'une voix éteinte, — j'ai dû t' avertir. Tu n'avais plus assez de confiance en moi pour céder à mon désir lorsqu'il ne s'accordait pas avec tes secrètes espérances. Il m'a fallu t'avouer, quoique à regret, la triste vérité. Jusqu'à ce jour mon amour et ma protection t'ont suffi; mais je suis lassée de souffrir, mon enfant; je suis vieille par la douleur plus que par l'âge, épuisée par les jeûnes et les macérations, le cœur brûlé par un souvenir cruel qui a été Je compagnon douloureux de toutes mes heures. J'ai craint de te laisser seule, si jeune, si belle, si naïve, livrée à la foi douteuse du premier galant qui te dira : Je vous aime! Et j'ai voulu alors mettre ta main dans celle d'un homme qui sera ton protecteur et ta sauvegarde.
Muette., oppressée, le visage reluisant de larmes, la jeune fille regardait sa mère avec une fixité étrange, comme si elle eût craint de la voir disparaître à ses yeux. Elle comprenait la mort. Elle se disait que bientôt elle chercherait en vain peut-être les baisers de cette bouche qui lui dictait une volonté suprême, et elle ne songeait plus h résister à celte volonté, quelle qu'elle fût. Souffrir pour sa mère n'était-ce pas encore une joie mystérieuse?
— Je vous obéirai, ma mère ! — répondit-elle avec un vague sourire qu'elle adressait comme une caresse à la pauvre femme exténuée par la contrainte de celte lutte odieuse.
La vieille dame faillit saisir sa fille dans ses bras, l'embrasser pour essuyer ses larmes et lui crier :
— Ne m'écoute pas, mon enfant. J'abuse de ta tendresse pour te tromper; je te rends ton serment !
Mais le sinistre Lorenzo attachait toujours sur elle ses yeux fauves, mais la dépêche secrète flamboyait toujours à ses yeux, et tout son courage s'éteignit dans une crise de sanglots et de larmes. Au même instant, le bruit des violons cessa. Les danseurs reculèrent avec des signes d'épouvante. Quatre hommes traversaient la place portant une civière sur laquelle était étendu le corps d'une jeune femme dont les cheveux noirs pendaient jusqu'à terre, dont les mains raidies étaient violettes comme son visage, et dont la bouche ouverte laissait étinceler des dent blanches contractées par la morl.
— Quelle est cette femme? — demanda la mariée, qui s'était enfuie jusque sous la fenêtre de Christine.
— C'est Jeanne, la femme à Antoine Ledoux, le riche maître maçon, — répondit André qui venait de rejoindre la fugitive. — La pauvre créature! Elle aimait un des bergers de son père, mais on l'avait forcée d'épouser le vieil Antoine... C'est un homme dur, tracassier " et jaloux. Il n'a jamais su rire, et il n'aime pas à entendre rire autour de lui. Il ne pense qu'à ses murs, à ses moellons et à ses briques. Jeanne ne pouvait plus venir à la danse. Le jour, c'étaient des gronderies sans fin : la nuit, des cris, des jurements et quelquefois des coups. Le berger qui l'avait aimée rôdait souvent autour du logis. Jeanne l'évitait. Pour ne pas le rencontrer, elle n'allait pas même à l'église. Avant-hier, dans la nuit, elle a entendu un coup de fusil. Antoine est rentré en riant et a dit qu'il avait tué un méchant rôdeur sur son mur. Elle n'a rien répondu, la pauvre femme. Ce matin, elle s'est jetée dans la citerne. Et puis elle n'avait pas d'enfants, la Jeanne. Nous avons bien fait de nous marier, femme. On ne quitte pas son premier amour comme une vieille robe.
La civière avait disparu; mais la ronde joyeuse ne recommença pas.
— Vous avez entendu, ma mère? — dit doucement Christine.
— Mais tu m'as juré que ton cœur est libre, n'est-ce pas? — demanda avec inquiétude la vieille dame.
— Ma mère, — répondit la jeune fille après un instant d'hésitation, — je ne vous ai pas promis d'être heureuse ni d'aimer le comte Lorenzo Viteîli. Je vous ai promis d'être sa femme, et je tiendrai ma promesse.