OU LE VALET D AVEUGLE REFUSE D ETRE LE VALET D'UN COMTE
Le surlendemain du jour où Christine s'était laissé arracher cette promesse contre laquelle son cœur se révoltait, le ciel se noircit dès le matin d'épais nuages. Une pluie fine et continue rida l'atmosphère, et la route qui conduisait de Genève à la petite ville de Meillerie était déserte au moment où Tristan et son guide y arrivaient péniblement à travers les champs et les sentiers détrempés.
Cependant François Perrier avait quitté gaiement son dernier gîte, car il espérait en Dieu, et rêvait à Rome, qu'il voyait resplendir devant lui à tous les horizons. Chaque étape était pour ce courageux jeune homme un anneau de la chaîne qui le rapprochait de l'Italie.
Pour abréger la route, il avait toujours conté à l'aveugle maints récits joyeux; mais, depuis qu'il avait senti les premières morsures de la faim, le Bourguignon semblait avoir complètement perdu l'usage de la parole. Sa gaieté avait chanté en raison inverse de son appétit. Çà et là sur la route, ils n'avaient depuis quelque temps rencontré que des villages pillés par les
maraudeurs, et les malheureux qui osaient s'y abriter étaient trop peu sûrs de leur pain du lendemain pour ne pas être avares de leur maigre pitance.
Personne donc n'avait rempli la sébile ou la besace du pauvre aveugle. En revanche, chacun s'était signé dévotement en le voyant passer et lui avait dit :
— Dieu vous assiste!
Il était trois heures de l'après-midi, et aucun de ces vœux charitables n'avait été exaucé. Nos voyageurs devaient encore se traîner pendant deux mortelles lieues avant d'arriver à Meillerie, et ils étaient à bout de leurs forces.
— Pauvre François! — dit l'aveugle en souriant tristement, — tu n'es plus d'humeur à rire ni à chanter, n'est-ce pas ?
— Je suis aussi destiné à ne plus ouvrir la bouche, même pour manger, à ce qu'il paraît, — répondit le Bourguignon.
— Espérons, mon fils !
— Je ne fais pas autre chose depuis deux jours.
— L'espérance est le pain des malheureux, François.
— Alors c'est un pain bien sec et peu nourrissant, — répartit le Bourguignon avec un profond soupir.
— Depuis vingt ans que je porte la besace, — dit Tristan, — Dieu ne m'a pas encore abandonné. A chaque jour sa tâche, à chaque jour sa récompense.
— La tâche est rude et je la connais ; quant à la récompense, si vous voulez parler de la nourriture qui aide l'homme à supporter vaillamment la fatigue et la douleur, je trouve qu'elle se fait un peu trop attendre. Certes, j'ai eu l'occasion d'acquérir en. votre compagnie la patience et la tempérance, ces vertus essentielles des voyageurs, mais cette fois l'épreuve est presque au-dessus de mon courage. Si nous demandions l'aumône à un boulanger et s'il tardait à nous jeter un pain, je ne sais trop si je pourrais résister à l'envie de le voler.
— Tais-toi, mon fils ! Le jeune homme est-il donc
moins résigné que le vieillard? Peut-être, car il sent qu'il a besoin de se fortifier pour cette grande lutte de la vie,, tandis que le vieux regarde déjà sa place dans la fosse contre laquelle ses pieds trébuchent... — Tristan ne put achever, la voix expira dans son gosier; il venait d'éprouver au cœur une douleur aiguë. C'était la faim qui lui tordait les entrailles. Il sentit un cercle de fer étreindre son front chauve et ses tempes. Il fut obligé de s'arrêter et de s'appuyer sur son bâton tremblant. Perrier s'aperçut de cette défaillance subite, il courut à son compagnon et le soutint dans ses bras, — Ne t' alarme pas, bon François, — murmura l'aveugle d'une voix éteinte, — ce ne sera rien... un peu de fatigue, voilà tout... Tu comprends, la fatigue...
— La fatigue et la faim, — ajouta le jeune Bourguignon, à qui cette secousse venait de rendre toute son énergie.
— Non, c'est plutôt la lassitude, — interrompit le vieillard. — Normand m'a gâté, vois-tu, et je ne suis pas encore accoutumé aux longues marches.
François Perrier se frappa le front du poing avec colère.
— Lâche que je suis! fainéant! sans cœur! — s'écria-t-il. — Allons, Tristan, puisque vous chancelez sur vos pauvres vieilles jambes, puisque vous êtes exténué comme une bête de somme trop chargée, pas de fausse honte ! montez sur mes épaules, et laissez-moi vous porter jusqu'à la première cabane que nous rencontrerons.
L'aveugle prit dans ses deux mains la tête du jeune homme et le baisa au front comme il eût baisé son enfant.
Merci, mon brave François, merci, — lui dit-il; — mais ton courage a ranimé le mien, et maintenant je me sens de force à te suivre. Vois! — continua-t-il en s'avançant d'un pas douteux et hésitant.
François feignit d'être convaincu par cette équivoque expérience; néanmoins il passa son son bras sous ce-
LE CHASSEUR D'flOMMES 209
lui de l'aveugle, et tous deux poursuivirent ainsi leur route.
Ils longeaient la rivière de Meillerie, lorsque, de l'autre côté de l'eau, sur une route parallèle à celle qu'ils suivaient, le jeune peintre aperçut de loin un carrosse attelé de deux chevaux et escorté d'un gentilhomme qui cavalcadait à la portière.
— Bonne nouvelle! — s'écria- 1— il ; — réjouissezvous, Tristan, voici de riches voyageurs.
— Dieu soit louél mon garçon; car par ce temps affreux nous ne pouvions guère espérer une si bonne rencontre. Allons vite au-devant d'eux, François.
Le pauvre homme essaya de presser le pas au risque de tomber lourdement.
— Patience ! mon bon Tristan, — - reprit le Bourguignon,— j'ai oublié de vous avertir d'une petite difficulté..; c'est que nos futurs bienfaiteurs cheminent sur l'autre rive.
Pourquoi m'avoir fait cette fausse joie? murmura l'aveugle d'un ton de doux reproche en s'arrêtant découragé.
François Perrier se mit à rire...
— Est-ce que vous croyez par hasard que cette futile considération va m'arrêter, mon vieux maître?... Ah! je saurai bien les rejoindre, dussé-je traverser la rivière à la nage.
— Mon fils, tu ne tenteras pas ainsi la Providence, — dit Tristan en saisissant le bras de son guide imprudent.
— Soyez sans crainte, — reprit ce dernier, — la rivière n'est ni large ni profonde à cet endroit -ci, et nous parviendrons même à la passer à gué. Et puis, ce qui doit vous rassurer, c'est que la fraîcheur de l'eau ne pourra troubler ma digestion. Le grand Alexandre n'eut pas le même bonheur quand il se baigna si malencontreusement dans le fleuve Cydnus. Allons, maître Tristan, — ajouta-t-il, — cette fois il n'y a pas à reculer, il faut monter sur mon dos.
2i0 LE CHASSEUR D'HOMMES
— Non, — dit l'opiniâtre aveugle, la main d'un côté, François, et mon bâton de l'autre, voilà tout ce qui est nécessaire.
— Oui, si vous tenez à vous engager dans les herbes hautes que je vois flotter à la surface de l'eau et y rester pour servir de pâture aux poissons. — Et, sans laisser le temps à son compagnon de répondre, moitié de gré, moitié de force, François Perrier l'enleva sur ses robustes épaules. — Corne-de-bœuf! s'écria-t-il gaiement en entrant dans l'eau jusqu'à la ceinture, — je savais bien qu'un jour ou l'autre je finirais par remplir les honorables fonctions de ce brave Normand.
Le jeune peintre, qui était obligé de lutter contre le courant, serait certes arrivé trop tard si un léger accident n'eût arrêté le carrosse dans sa marche.
Le cheval de gauche s'était embarrassé la jambe dans l'un des traits.
Il s'arrêta court et se mit à ruer.
Les deux dames qui se trouvaient dans le carrosse, effrayées des violentes secousses que lui imprimait l'animal furieux, poussèrent de grands cris et voulurent absolument descendre. Le cocher et un petit page mirent aussitôt pied à terre, et, tandis que l'un cherchait à dégager le cheval, l'autre ouvrait la portière.
En ce moment, François touchait la rive. Après avoir déposé son compagnon sur une des pierres qui bordaient la berge et secoué l'eau qui ruisselait de ses chausses, il se dirigea vers les deux dames en tenant humblement à la main la sébile du mendiant.
Elles le regardaient s'avancer avec une attention et une curiosité singulières. -
Quant au jeune homme, plus il se rapprochait des voyageuses, les yeux baissés et le dos courbé, plus son cœur battait avec force. Pourquoi rougissait-il tout à coup de remplir cette corvée de chaque jour? Pourquoi etail-il honteux de son misérable costume? Pourquoi ressentait il une vague envie de ralentir sa marche, de reculer et de fuir comité s'il eût commis un crime ?
Sans doute parce qu'il souffrait, lui jeune et vigoureux, de passer pour un fainéant sans orgueil et sans cœur aux yeux de ces belles dames à qui l'aveugle pouvait inspirer de la pitié, mais dont il ne devait attendre, lui, que du mépris. Mais pourquoi donc s'occupait-il de ce que ces femmes penseraient sur son compte , si toutefois elles daignaient jeter les yeux sur un valet d'aveugle?
Pour arriver jusqu'à elles, il devait passer devant le gentilhomme qui les escortait et qui faisait en ce moment de vains efforts pour mettre pied à terre. Son cheval se cabrait par instinct d'imitation, et le cavalier avait beau lui serrer la bride, lui ensanglanter le flanc de l'éperon et lui rayer le poil de coups de houssine, l'animal entêté ne s'en démenait que plus furieusement.
— Hé ! l'homme à l'écuelle ! — cria alors ce seigneur au jeune Bourguignon, — viens me tenir l'étrier! Fran-. çois Perrier leva les yeux, regarda fixement celui qui l'interpellait si familièrement, tressaillit comme s'il apercevait un visage qui avait laissé une trace dans son souvenir, et passa sans répondre.*— Çà, mon jeune drôle, si tu es muet, dis-le, — continua le cavalier, qui s'épuisait en contorsions sur sa monture, — sinon je vais descendre et te délier la langue. — Perrier se con* tenta de hausser les épaules et s'avança vers les deux dames. Alors le gentilhomme irrité lança son cheval en avant et leva sa houssine sur le jeune Bourguignon en s'écriant : — Ah ! insolent valet de mendiant, je veux l'apprendre à obéir ! — A cette menace, Perrier se retourna d'un seul bond, et, levant son bâton de pèlerin, il prit une attitude qui imposa un respect soudain à son agresseur. Celui-ci arrêta son cheval et laissa retomber lentement sa houssine, tandis qu'un éclair de haine brillait dans ses yeux en reconnaissant le jeune peintre, qui n'était pas caché comme lui sous un déguisement menteur. Il résolut aussitôt de se venger à coup sûr du valet de l'aveugle en appelant à son aide le co-
cher et le petit page des dames qu'il escortait : — A moi, bons garçons! — s'écria-t-il d'une voix stridente,
— à moi ! et rouez de coups cet effronté coquin qui ose menacer votre maître !
Les deux serviteurs s'élancèrent aussitôt à son secours, et la lutte allait s'engager lorsque l'aveugle dit à François :
— Es-tu fou, mon fils? Comment ! tu refuses de tenir l'étrier à ce digne seigneur dont tu devais implorer la charité? Tu oublies que j'ai faim et que je suis mort de fatigue ; ton orgueil se révolte quand il devrait s'humilier I Souviens-toi de Jésus, mon fils! Soumets-toi à la risée, aux crachats et aux soufflets, si tu veux obtenir grâce devant Dieu.
Perrier baissa son bâton avec un mélange de confusion et de colère. Ses trois adversaires, enhardis par ce premier symptôme de faiblesse, le bafouèrent à plaisir :
— Va rejoindre ton maître, valet de mendiant! — dit le gentilhomme, — et par pitié pour lui je te jetterai deux écus si tu me les demandes à genoux.
— Je ne me suis jamais agenouillé que devant Dieu,
— répondit le Bourguignon avec calme.
— Oh ! si notre maître l'ordonnait, nous t'aurions bientôt forcé à te prosterner devant lui! — s'écria le cocher en lui posant la main sur l'épaule.
Perrier tressaillit, mais l'aveugle reprit d'une voix altérée :
— Mon fils! tends ta sébile à ce bon seigneur, dis-lui que nous avons faim; dis-lui que nous prierons Dieu pour son âme ; dis-lui que tu te repens de ne pas avoir obéi à son ordre, et laisse-toi frapper sans te plaindre, si le démon de la colère trouble son sang. Jette ton bâton à terre, François, je te l'ordonne !
Le jeune homme devint pâle comme la mort, mais il jeta son bâton et tendit sa sébile au gentilhomme d'une main tremblante ; celui-ci la heurta du pommeau de sa houssine et la fit tomber dans la boue.
LE CHASSEUR D^IIOMMES 213
Cette fois, les yeux de Perrier flamboyèrent d'indignation. En vain Tristan lui cria :
— Mon fils! tu m'as promis d'être humble et soumis à ma volonté. Si tu rencontres de mauvais chrétiens qui nous refusent l'aumône, il faut les plaindre et non les maudire.
— Ils avaient le droit de me refuser l'aumône, mais non de m'insulter, — répliqua Perrier avec colère. — L'homme qui jette dans la boue la sébile vide d'un aveugle est un lâche, et ce serait une action vile au yeux de Dieu que de supporter servilement une si méprisable insolence.
Cependant, malgré tout son courage, le jeune peintre se trouvait alors dans uns position périlleuse, car le petit page avait adroitement ramassé son bâton et le brandissait d'un air belliqueux. Le cocher était armé de son fouet et le gentilhomme avait tiré son épée hors du fourreau. Qoique désarmé, Perrier les bravait du regard, et il allait être atteint par l'un des trois adversaires qui se rapprochaient de lui, lorsque la plus jeune des dames poussa un cri perçant et s'élança au milieu des combattans.
— Grâce, comte Lorenzo! — s'écria-t-elle, — grâce pour ce pauvre garçon!
— Y pensez-vons! — répliqua le comte; laissez-moi châtier ce mendiant qui est habitué à ramasser dans la fange le pain noir qu'on lui jette et qui a osé me narguer avec impudence. C'est un de ces drôles qui implorent la charité les yeux baissés en public, mais qui l'exigent le bâton à la main au coin d'un bois.
Mais François ne l'écoutait pas; il ne pensait plus à se défendre; il n'avait pas senti le fouet du cocher sillonner ses épaules; il regardait tout ébloui, tout ému de surprise ej de joie, cette belle jeune fille qui avait rempli ses rêves depuis qu'il l'avait si bravement défendue contre les molosses de son oncle le marquis de Langallerie.
Quant à Christine, elle avait répondu avec hauteur au comte Lorenzo :
— Vous vous trompez, monsieur. Ce brave garçon ne se sert pas de son bâton pour voler des aumônes, mais il s'en est servi assez à propos, il y a peu de temps, pour nous sauver, ma mère et moi, là où plus d'un vaillant raffiné n'aurait peut-être pas cru se déshonorer en prenant la fuite.
— Quoi ! c'est là ce hardi Bourguignon dont vous m'aviez vanté avec tant d'enthousiasme les vertus héroïques ! — reprit le comte Lorenzo d'une voix goguenarde. — A franchement parler, je ne croyais pas qu'il voyageât en si étrange compagnie et qu'il pratiquât un métier si humble.
Cette réflexion ironique attira l'attention de la jeune fille sur le costume délabré de François, et, en regardant son pourpoint troué, ses hauts-de-chausses souillés de vase et ruisselants d'eau, Christine sentit les larmes envahir ses yeux et son cœur se serrer.
Cependant il ne paraissait pas avoir conscience de sa misère. Il était beau et fier sous ces vêtements en guenilles, comme au jour où elle l'avait vu pour la première fois.
— Devais-je donc vous retrouver réduit à un pareil état de détresse et de souffrance? — murmura-t-elle en lui tendant sa petite main blanche qu'il baisa respectueusement.
Tous deux rougirent comme des enfants surpris en faute, car la mère de Christine venait de s'approcher d'eux, et elle dit avec affectation à François :
— N'est-ce pas, vous, mon ami, qui traversiez tout à l'heure la rivière en portant ce vieillard sur vos épaules ?
— Entre amis il faut bien s'aider, madame, — répondit vivement le jeune Bourguignon. ,
— Entre amis ? — répéta la vieille dame avec étonnement. — Comment! cet aveugle...
— Est à cette heure mon meilleur ami, — dit Fran-
ç.ois avec gravité, — plus qu'un ami peut-être ♦; c'est un père qui m'apprend à servir Dieu et à pratiquer le bien. Les yeux de Christine et de sa mère se dirigèrent involontairement sur le mendiant, et elles ne purent se défendre d'une douloureuse compassion à l'aspect de ce pauvre aveugle qui restait immobile et pâle comme une statue sur son bloc de pierre.
— Ah! tu es le compagnon de ce gueux? — dit le comte Lorenzo. — Est-ce là un métier digne d'un robuste garçon comme toi ! Ne vaudrait-il pas mieux porter le mousquet ou conduire un convoi de mulets que de tendre paresseusement la sébile de cet infirme aux passants?
■ — Seigneur, quand il s'agit de servir un homme qui souffre, — répliqua froidement Perrier, — je ne trouve rien de trop vil et de trop honteux pour moi. Dieu a lavé les pieds des pauvres, Tavez-vous oublié?
— Servir pour servir, — - reprit le Florentin, — choisis un meilleur maître. Veux-tu nous accompagner?* Je me souviendrai du service que tu as rendu à ces dames, ton insolence envers moi s'effacera de ma mé-
i moire, et je te confierai une charge vacante dans ma maison.
François Perrier regarda l'étranger avec étonnement. Il ne pouvait se douter du secret intérêt qui engageait le faux Lorenzo à le séparer de l'aveugle, mais il lui semblait vaguement retrouver dans son souvenir ce visage labouré de cicatrices et allumé de deux tisons ardents.
— Vous êtes malheureux, mon ami, — ajouta la vieille dame, — acceptez l'emploi que vous offre ce noble seigneur, ne fût-ce que pour attendre des jours meilleurs.
Christine détourna la tête; elle paraissait blessée de la proposition dont on venait d'humilier son libérateur.
— Àh ça! — dit le jeune peintre en relevant fièrement son front qui s'était coloré d'une vive rougeur, — je
crois, Dieu me pardonne! que vous me prenez pour un valet. Vous auriez bien dû pourtant vous apercevoir que je n'en ai ni l'habit ni le cœur.
Le sourire qui illumina soudainement le gracieux visage de Christine remercia François de cette hautaine réponse.
— Si tu n'es pas un valet, qu'es-tu donc, toi qui refuses de me tenir l'étrier et qui portes un mendiant sur ton dos? — demanda dédaigneusement le Florentin.
— Je suis le guide libre et volontaire de ce vieil aveugle qui va en pèlerinage à Rome. Je puis avouer cela à la face du ciel et m'en glorifier, car jamais je ne. serai aux ordres et aux gages d'un autre homme, fût-il prince ou empereur. Moi aussi je vais à Rome, mais pour y étudier la peinture et non pour damner mon âme à servir les caprices d'un maître.
— Vous êtes peintre, — interrompit Christine; — c'est un noble et glorieux métier. Mon père était peintre, lui aussi.
Et elle tourna vers sa mère ses grands yeux, qui à ce souvenir s'étaient voilés de pleurs.
— Un jour, j'avais faim, — continua Perrier ; — ce . mendiant, qui ne me connaissait pas, qui ne pouvait me voir, qui n'entendait pas une plainte sortir de mes lèvres, ce mendiant partagea en frère avec moi la portion de soupe qu'il venait de recevoir comme aumône à la porte d'un couvent. Depuis ce jour, j'ai juré d'être son guide et son valet jusqu'à la fin de son voyage, et je ne sais pas forfaire à un serment, car, si je ne suis pas noble, je suis chrétien.
— C'est là une sainte et généreuse résolution ( — dit la jeune fille avec enthousiasme.
— Bah ! tu aurais été mieux avisé de faire route avec nous, — reprit le comte Lorenzo, — car j'accompagne ces dames jusqu'à Rome pour assister au jubilé qui doit malheureusement retarder mon mariage avec la belle Christine.
Les regards de François et de la pauvre enfant se
croisèrent comme deux jets cle flamme. Le premier frissonna de tout son corps comme s'il eût senti la pointe froide d'une épée déchirer sa poitrine, et la fiancée de Lorenzo baissa les yeux avec une expression de morne tristesse, comme si un crêpe de deuil avait soudainement voilé tout l'avenir de sa vie.
Deux sentiments divers et puissants luttaient ensemble dans le cœur du jeune peintre : son amitié profonde pour Tristan et cet amour qui avait sourdement couvé à son insu, mais qui éclatait tout à coup du fond de son âme pour Christine.
<( Oh! ne pas la quitter pendant tout ce voyage, » se disait-il en lui-même, « la voir à tout instant, lui parler, recevoir ses ordres et lui obéir, toucher sa main comme cet étranger pour l'aider à descendre de carrosse, c'est un bonheur que je ne retrouverai jamais si je le laisse échapper. De ce hasard dépend peut-être le sort de toute ma vie. »
Et il attachait sur la jeune tille un regard ardent que le Florentin observait avec une railleuse attention. Mais il entendit alors la voix de Tristan qui l'appelait :
— Je t'attends, mon fils, car sans toi je roulerais au fond de quelque fossé.
Perrier regarda l'aveugle, qui était toujours assis sur sa pierre, calme et confiant dans la fidélité de son guide.
■ — L'abandonner! oh ! non, — murmura-t-il tout bas en pressant de la main son front inondé de sueur, — je ne commettrai pas cette lâcheté. Merci, mon Dieu! vous qui m'avez donné la force de résister.
Il courut rejoindre le bonhomme Tristan, et, le soutenant avec tendresse, il l'amena près du carrosse.
— Voici mon maître, — dit-il avec un sourire, — et je n'en veux pas d'autre.
— Ainsi vous êtes décidé, ami François? — reprit le comte Lorenzo. — Vous ne changerez pas votre pourpoint éraillé et vos chausses percées contre le brillant
costume de mes serviteurs, qui ont le droit de porter Tépée?
— Non, seigneur comte.
— Et vous préférez à leur existence joyeuse, prodigue et sans souci, la vie misérable, affamée et vagabonde que vous subissez avec ce mendiant?
— Oui, car je préfère l'indépendance à la servitude. D.'ailleurs, je vous le répète, j'ai juré de partager avec mon maître ses douleurs et ses fatigues comme j'ai partagé l'eau de sa gourde et le pain de sa besace.
— Continue donc, — dit le Florentin avec un rire moqueur, — à servir de bâton à cet aveugle, puisque tel est ton bon plaisir, II ne nous reste plus qu'à te souhaiter un heureux voyage. Pehrson, — ajouta-t-il en s'adresant au petit page, — aidez ces dames à remonter dans leur carrosse.
Pehrson ouvrit la portière, tandis que le cocher se hissait sur le siège.
— François Perrier, — dit Christine pendant que sa mère l'appelait, — me serait-il donc impossible de vous prouver ma reconnaissance autrement que par des vœux stériles?
Le jeune Bourguignon ramassa la sébile qui gisait dans la boue.
— Mademoiselle, — répondit-il doucement, — ce pauvre aveugle souffre de la faim, et dans ce pays les aumônes sont rares. Jetez quelques deniers dans cette écuelle, et, en voyant mon vieux compagnon manger le morceau de pain qui lui rendra la force de marcher je vous bénirai comme une sainte, et je croirai que nous sommes largement quittes.
C'est en vain que la jeune fille eût essayé de répondre. Les larmes étouffaient sa voix, mais elle tira précipitamment sa bourse, qui était remplie de doublons et de pistoles, et la vida dans la sébile du mendiant.
— Ce n'est pas là une aumône, mais le salaire d'un service, — dit tristement François Perrier,
— C'est au vieil aveugle que je fais la charité, — ré-
LE ClIASSEUK D*HOMMËS 219
pliqua la jeune fille, — et vous n'avez pas le droit de rejeter mon offrande. Pour vous, je prierai Dieu de bénir votre pèlerinage.
— Dieu vous exaucera, car il ne ferme pas l'oreille à la prière des anges, — s'écria vivement le jeune Bourguignon. — Oh ! j'espère bien ou plutôt je suis sûr de vous revoir à Rome.
— Pehrson, fermez la portière! — dit impérieusement le comte Lorenzo.
Le carrosse s'éloigna pendant que Tristan murmurait :
— C'est étrange ! je connais cette voix-là ! je l'ai souvent entendue.
Quant à François Perrier, qui était resté immobile à regarder fuir ce carrosse qui emportait la mystérieuse chimère de sa vie, il s'écria à son tour :
— Si vous avez entendu la voix de cet homme, Tristan, je puis jurer, moi, que j'ai déjà vu son visage et que ses cheveux rouges n'étaient pas alors cachés sous un chapeau de gentilhomme. Pauvre Christine ! — ajouta-t-il, — oh ! j'essayerai d'empêcher cet odieux mariage, car, pour une âme si fière et si noble, mieux vaudrait la mort !