‹ Le chasseur d'hommesChapitre 16 sur 27 · OU LE LECTEUR S'APERÇOIT QU'IL POUSSE DES PEINTRES DANS LES ALPES · texte numérisé non relu

OU LE LECTEUR S'APERÇOIT QU'IL POUSSE DES PEINTRES DANS LES ALPES

La nuit allait couvrir comme une chappe de plomb les Alpes neigeuses ; sur les versants de deux montagnes de granit et de neige, dans les reflets bizarres de leurs anfractuosités, entre les clairs obscurs de leurs gorges étroites cheminaient deux troupes de voyageurs qui contrastaient par leur physionomie, leur allure et leur costume de la façon la plus tranchée.

Un ravin béant comme la gueule d'un loup affamé, noir et profond comme le lit du fleuve infernal, séparait ce#s deux bandes que le hasard seul rapprochait constamment, tandis qu'elles suivaient ces sentiers plus

praticables pour des chèvres que pour des hommes.

La première troupe se composait de pieux pèlerins qui se rendaient pédestrement à Rome pour assister au jubilé; les saints personnages, marchant deux à deux et armés de la coquille, du bourdon et du bâton ferré, défilaient silencieusement en plein ciel, en pleins rochers et en pleine neige, comme s'ils eussent continué une procession sur les dalles et sous les voûtes d'une basilique. Les aspects merveilleux de cette nature abrupte et grandiose, ombres sinistres, miroitements perfides, cascades cristallisées, déchirures sauvages, rien ne pouvait les distraire de leurs patenôtres; ils restaient aveugles devant les tableaux sublimes qu'offraient les Alpes neigeuses, comme ils semblaient sourds aux huées, aux quolibets de la bande folle et joyeuse qui suivait le sentier opposé.

Cette autre troupe ne se dirigeait sans doute pas vers l'Italie dans des intentions aussi orthodoxes que celle des bons pèlerins. C'était une cohue de bohémiens, moitié mendiants, moitié voleurs, brigands de grand chemin moins le coup de couteau, un ramassis de gueux bouffons, tantôt serviles comme des espions, tantôt hardis comme des maraudeurs, mais traînant derrière eux une queue de femmes, de mulets, d'enfants, de chevaux et de bagages indescriptibles.

C'étaient les bohémiens que Jacques Callot devait rendre immortels par ses eaux-fortes, et qu'un de nos amis a ainsi décrits d'après lui :

(( Les chevaux donnent l'idée du cheval de l'Apocalypse ; les hommes sont coiffés de chapeaux hyperboliques, les femmes ne sont guère vêtues que de choses futures; les enfants se drapent dans des lambeaux; ils sont en grand nombre, pas une mère qui n'en ait un à chaque main, un sur le dos et un par devant. La bande est conduite par un jeune gaillard pas trop mal équipé; feutre à larges bords, cheveux retombant en boucles, pourpoint beaucoup trop tailladé, lance sur l'épaule, coutelas d'un côté, carabine dç l'autre, enfin chausses

222 LE CHASSEUll D'HOMMES

qui balayent la poussière, Un singe se promène sur le dos de ce terrible galant. Le jeune bandit est suivi de deux chancelantes hacfuenées portant chacune femme et enfants, l'un à la mamelle, l'autre à peine sevré, mais déjà bravement en croupe. A la qneue du cheval, un saint homme, brigand habillé de la défroque d'un moine, et un enfant coiffé d'une marmite dont l'anse lui sert de collier, armé d'un tourne-broche en guise de bâton, vêtu d'un panier qui lui sert de pourpoint et d'un gril qui lui sert de haut-de-chausse. Vient ensuite la charrette traînée par un cheval poussif. Un bohémien d'un âge mûr, comme il convient pour guider un coursier si fougueux, est gravement assis sur la bête; d'une main il se tient au collier, de l'autre il brandit un fouet redoutable. Il porte sur l'épaule un petit baril de vins ou de liqueurs qu'il a bien raison de ne confier qu'à lui-même. Sur ce baril un coq apprivoisé chante et domine la scène de sa crête et de son panache. Dans la charrette se rencontrent pêle-mêle un homme armé d'un sabre, une femme qui allaite un marmot, des enfants qui soulèvent des ustensiles de cuisine, un chat, un chien, des lapins, des agneaux et des poules égorgées. Sur un âne sont entassés les traînards, qui se montrent avec orgueil des canards volés sur la route. Enfin la caravane est gardée sur les derrières par un bohémien hardiment taillé qui porte un agneau sur son bras, un mouton en bandoulière, et une formidable carabine sur l'épaule. Les hommes sont sauvages, la maternité donne aux femmes un air de mélancolie rêveuse ; les enfants sont insolents et burlesques, l'âne et les chevaux sont chétifs à faire peur; l'âne seul est bridé, car il a de la tête et qui sait s'il voudrait suivre la compagnie? Quand aux chevaux, à quoi bon? peu importe où ils iront! Où vont-ils? d'où viennent-ils? ils ne le savent pas eux-mêmes. »

C'est là un tableau gravé sur nature. Cette troupe déguenillée, au dessus de laquelle s'élevaient çà et là Jes cous étiques des chevaux fourbus et des bâtons

rompus de la charrette surchargée, faisait pour ainsi dire tache sur la neige ; sa misère pittoresque, son désordre, sa gaieté bruyante et grossière insultaient à l'humble et calme attitude des pèlerins.

Les bohémiens s'amusaient surtout à bafouer insolemment de leurs sarcasmes graveleux un adolescent qiïi fermait la marche de ces derniers et qui, embarrassé dans sa robe, le regard constamment fixé sur les splendeurs magiques des montagnes, restait souvent en arrière de ses compagnons, absorbé dansles enivrements de sa rêverie. Cet enfant qui ne savait pas baisser les yeux devant l'œuvre merveilleuse du Créateur, qui ne savait jamais exactement compter les grains de son rosaire, qui estropiait involontairement ses patenôtres, s'attirait aussi assez souvent les réprimandes du chef de sa bande, et alors seulement il se frappait la poitrine avec humilité, comme honteux et surpris de ses singulières distractions ; mais lorsqu'à la vue de cet acte , de contrition les vagabonds de Bohême se mirent à le provoquer plus directement de leurs railleries, une rougeur soudaine empourpra le visage du jeune pèlerin. Sans doute il n'était pas suffisamment pénétré de cette mortification chrétienne, qui rendait la pieuse théorie plus froide et plus insensible que le marbre aux injures, car il semblait maudire le gouffres qui le séparait des insulteurs en guenilles, et sans cet obstacle il se fût certaiuement élancé, en dépit de sa robe pacifique, sur le plus hardi de la bande. Il était donc resté en arrière de ses compagnons, tout frémissant d'indignation et de colère, lorsque son attention fut attirée par la vue d'un traînard de la troupe bohème qui s'était arrêté, lui aussi, et un genou en terre paraissait crayonner sur un rouleau de papier quelque image grotesque; une jeune fille debout devant lui riait aux éclats en le regardant terminer en hâte son ébauche.

Le pèlerin surpris ne pouvait détacher ses regards de ce singulier garçon, dont le visage ouvert et naïf, animé par des yeux brillants et encadré par des cheveux

longs et crépus, tranchait vivement avec le caractère sinistre et déluré des autres vagabonds. Quant à la petite bohémienne, enfant de quinze à seize ans, d'une beauté miraculeuse, elle ne pouvait démentir sa race ; ses sourcils fins et déliés barraient d'une tempe à l'autre son front poli et bistré ; ses lèvres rouges comme une cerise mûre semblaient appeler un baiser; à son col charmant brimballaient des colliers de perles et de grappes de sorbiers ; de ses petites mains mignonnes elle nouait, tressait, dénouait et éparpillait de cent façons sa longue chevelure d'ébène étoilée de médaillons de cuivre; le vent .faisait flotter sa jupe brodée de paillettes, de dentelles trouées et de plumes d'oiseaux aux couleurs violentes. La sébile à la main elle tourbillonnait en dansant autour du jeune homme tandis que son sourire mutin semblait le défier et le provoquer.

Jamais le pèlerin n'avait aperçu une plus ravissante diseuse de bonne aventure, et il fût longtemps encore resté scellé à la même place si le compagnon de la bohémienne, ayant levé les yeux vers lui, après avoir fini sa besogne, ne lui eût crié amicalement :

— Prenez garde, digne pèlerin, la nuit tombe ; vos amis vont disparaître au tournant de cette gorge, et si vous ne vous hâtez de les rejoindre vous pourriez bien vous égarer dans les neiges !

Ainsi brusquement rappelé à lui-même, le diseur de patenôtres se signa machinalement, fit un geste de remerciement au bohémien et poursuivit sa route en pressant le pas. Les deux troupes, après un pénible trajet de quelques heures, allaient enfin se réunir à la jonction d'un pont de bois jeté sur le ravin. La neige étincelait dans la nuit avec un éclat lugubre. Les pas s'assourdissaient sur les flocons pétris et durcis. Lorsque les bohémiens et les pèlerins se rencontrèrent, les voix enrouées des premiers n'interrompirent pas les psalmodies de ceux qu'ils regardaient comme des ennemis ; les uns arrêtèrent leurs chevaux et leurs ipnulets; les autres laissèrent échapper leurs rosaires de leurs

mains tremblantes. Un craquement terrible venait d'éclater aux oreilles de tous comme les trompettes du jument dernier, et la peur avait couvert d'une sueur froide les visages bronzés et audacieux des mendiants d'Egypte, comme les graves et béates figures des saints voyageurs. La lune commençait à se dégager toute ronde d'une confuse mêlée de nuages et éclairait de ses lueurs blafardes ce formidable tableau. Tout à coup, au milieu du silence, la voix argentine de la jeune bohémienne, s'éleva étourdiment :

— Pourquoi donc nous arrêtes ici, Jacques ! — demanda-t-elle ; — allons-nous camper sur la neige? ou nos frères craignent-ils que ce vieux pont ne croule sous nos pieds !

— Silence, Zorah ! silence, — répondit vivement à voix basse son compagnon en lui serrant le bras et la tirant en arrière.

— Jacques) êtes vous devenu fou ou poltron? — reprit-elle avec un accent de surprise mutine. — Si vous avez tous peur de passser sur ce pont, je veux vous montrer que je suis plus vaillante que vous. On me dit légère comme un oiseau, eh bien ! je vais en trois bonds traverser ses planches vermoulues, et vous oserez peutêtre les franchir après moi.

— Zorah ! je vous en prie, — dit Jacques d'une voix suppliante, tandis que de la main il lui montrait le sommet de la montagne.

Mais l'entêtée jeune fille s'écria :

— Lâchez-moi !

Et se dégageant de son étreinte avec la souplesse d'une couleuvre, elle allait sauter sur le pont lorsqu'un nouveau craquement retentit dans les profondeurs «de la gorge et se répercuta avec une si effroyable persistance que Zorah s'arrêta toute trembante.

— Folle! — lui dit Jacques; — ce n'est pas le pont qui nous fait peur, c'est l'avalanche; mais il n'est plus temps de retourner sur nos pas. II faut aller au-devant du danger et je veux montrer à tous le chemin. — En

effet la masse des neiges amoncelée sur la cime trop étroite de la montagne, ébranlée soit par le vent, soit par la marche des deux troupes ou le bruit imprudent de leurs voix, oscillait déjà sur sa base, menaçant de se détacher des parois de granit et de glace jusqu'au fond des ravins, en engloutissant dans son immensité comme des grains de poussière les bohèmes et les pèlerins. Cependant l'exemple du hardi jeune homme que Zorah avait appelé Jacques décida les plus timides, et le pont fut traversé heureusement par les deux troupes. Chose étrange! Par un instinct égoïste du cœur humain, lorsque les gueux d'Egypte eurent franchi l'abîme sous la menace de l'avalanche, ils échangèrent avec les pèlerins des regards tout à fait bienveillants. Le danger commun avait rapproché leurs cœurs. tDieu leur avait rappelé ainsi, pour un instant, qu'ils étaient tous égament ses créatures; mais ce rayon du cœur, trahi dans tous les yeux, passa comme un éclair. L'avalanche se grossissait toujours des amas de neige qui, en l'augmentant, retardaient sa chute pour la rendre ensuite plus impétueuse et plus terrible; elle roulait avec un bruit sourd ses flocons géants et durs comme des quartiers de roches; elle pétrissait et tassait ces éléments de destruction plus sûrs que les armes forgées par Vulcain dans l'antre des Cyclopes. Les voyageurs, l'âme glacée d'effroi, se regardaient comme perdus, lorsque Jacques, qui marchait en avant, aperçut au-dessous de lui, dans le litdesséché d'un torrent qui formait le fond duravin, un carrosse traîné par des mules et escorté par deux cavaliers. — Pauvres gens! — dit-il à voix basse à Zorah; — ils ne se doutent pas qu'ils sont condamnés à périr, car ils ne peuvent gravir les parois du ravin. Nous du moins, nous avons quelque chance de salut. Si nous pouvons atteindre le versant opposé de la montagne, nous ne serons pas enterrés sous ce linceul, que des Titans ne pourraient soulever. — Mais en ce moment même le jeune homme s'arrêta avec une sorte de stupeur; la neige obstruait le sentier et s'élevait comme

une muraille devant lui, de sorte que toute issue semblait manquer à ces malheureux qui venaient de concevoir l'espérance d'échapper à la mort. Sous leurs pieds s'ouvrait le gouffre: au-dessus de leurs têtes vacillait l'énorme montagne blanche. — Ah ! Dieu seul peut nous sauver maintenant, Zorah! murmura Jacques en serrant dans ses bras la jeune bohémienne qui le regardait avec une sorte de bonheur et d'extase, sans pousser un cri d'angoisse. — La force, le courage et l'adresse sont des armes impuissantes contre un telp éril. A genoux, Zorah ! prie avec moi le Dieu des chrétiens !

La jeune fille, obéissante comme une esclave, et les yeux toujours fixés sur son compagnon, s'agenouilla, ainsi que lui, et joignit les mains avec une naïveté touchante.

— Sotte fille ! — dit Yarmasch ou chefs des bohémiens,— meurs, puisqu'il faut mourir, meurs au moins dans la foi de tes pères. Le Dieu de ton galant ne te re-~ tirera pas toute vive de dessous l'avalanche.

Et il lança sur le jeune homme un regard sombre où luisait le feu de la jalousie.

— C'est ce qui te trompe, prince d'Egypte! — répliqua tout à coup une voix qui semblait résonner sous leurs pieds.

Jacques et Zorah se relevèrent vivement, tandis que les bohémiens restaient pétrifiés d'effroi ; mais aussitôt ils virent tomber comme une pluie les flocons de neige* qui chargeaint une haie de broussailles entrelacées, serpentant et grimpant le long des rochers. Puis, le bout d'un bâton ferré ayant écarté les ronces, ils aperçurent l'entrée d'une grotte basse ouverte dans legranit et où deux hommes se réchauffaient à un feu de racines sèches et de sarments. *

C'étaient le vieil aveugle Tristan et son guide François Perrier qui n'avait pu entendre la dévote exclamation du compagnon de Zorah sans se décider aussitôt à lui faire partager son asile.

A cet instant la masse des neiges s'ébranla avec un

fracas horrible et une rapidité épouvantable le long de la montagne, dont quelques blocs se détachèrent, et les deux troupes, gueux et pèlerins, n'eurent que le temps de se précipiter dans la grotte, où ils s'entassèrent au risque d'étouffer. L'avalanche, en tombant, boucha bientôt de nouveau l'issue de cette triste retraite^ qui semblait devoir être écrasée par le poids énorme des neiges ; chacun des fugitifs se demandait si elle n'était pas destinée à devenir leur tombe, et s'ils reverraient jamais ce ciel bleu dans lequel le soleil leur souriait. L'égoïsme honteux qui se réveille si facilement dans le cœur des hommes, aux heures de crainte et de danger, allumait déjà l'éclair de la haine dans les regards qu'échangaient les malheureux resserrés dans cet étroit asile. Les bohémiens avaient repoussé contre les parois de la grotte les timides pèlerins, et s'étaient groupés autour du feu, dont la fumée formait un dôme de brouillard sur leurs têtes. Quant aux saints personnages, ils paraissaient fort humiliés et très-effrayés de se trouver en si étrange compagnie.

Jacques avait d'abord suivi des yeux avec une sorte de sollicitude leur pantomime piteuse et suppliante : mais, quoique bon chrétien, il finit par la trouver si grotesque, qu'il ne put s'empêcher de sourire. Puis, quittant tout à coup la main de Zorah, qu'il réchauffait dans les siennes, il tira de dessous sa cape trouée un carton pendu à sa ceinture, l'ouvrit et, saisissantun crayon, se mit à esquisser avec une merveilleuse ardeur un gros pèlerin qui tâtait d'un air mélancolique sa besace vide.

Zorah, penchée sur son épaule, l'encourageait en riant; mais elle ne devait pas admirer seule le talent de l'artiste nomade. Le jeune pèlerin qui paraissait si embarrasé de sa robe et de son bourdon-s'était avancé à petits pas, et ses yeux brillèrent d'une joie naïve en regardant travailler le brave enfant; puis, à son tour il tira de dessous sa robe brune un carton oublié,, et par une petite vengeance bien légitime, il commença à retracer la physionomie renfrognée et sournoise de

l'armasch, avec le grand fouet à manche de cuir garni de clous d'argent qu'il portait suspendu au cou comme marque de sa dignité. Zorah , fort surprise, se pencha à l'oreille de Jacques et l'avertit qu'il avait un concurrent; le jeune garçon tressaillit, et, tendant aussitôt la main au pèlerin., lui dit :

— Vous êtes donc peintre, vous aussi.

— J'espère du moins le devenir.

— Mais alors pourquoi cette robe, ce bourdon ?

— Pour devenir peintre, il faut aller à Rome, et, pour aller à Rome sans encombre, je n'avais pas le choix du costume; mais, vous mêmes, êtes- vous bien sérieusement un enfant de cette tribu d'Egypte?

Jacques sourit :

— Ces guenilles sont ma sauvegarde^. — murmurat— il 5 — pour aller à Rome étudier les maîtres, j'ai dû fuir,, comme un voleur, la maison paternelle.

— Votre père.était donc injuste et sévère, Jacques. -

— Oui, comme tous ceux dont les enfants ne veulent pas suivre la volonté; mon père est noble, et il croit qu'un bon peintre ferait tache dans sa lignée. Mais quel est donc votre pays, faux pèlerin ?

— La Lorraine, — soupira le jeune artiste, — la verte et riante Lorraine, où les paysages sont aussi beaux que ceux de l'Àrcadie antique, où les plaines, les collines, les bois et les fleuves semblent des tableaux vivants destinés par Dieu à faire l'admiration et le désespoir des peintres! Mais,, à votre tour, dites-moi quelle est votre patrie, faux bohémien !

— La Lorraine ! — s'écria ce dernier en lui tendant la main, — car nous sommes compatriotes, mon frère; la Lorraine, que nous quittons comme des voleurs d'enfants, mais que le ciel de l'Italie ne nous fera pas oublier ! la Lorraine, dont tu peindras les doux et calmes horizons, et dont je veux, moi, peindre les misères, les angoisses, la ruine. La Lorraine est ma mère, et jamais je ne la renierai.

— Bien parlé, mon frère ; et ton nom ?

230 LE CHASSEUR D'iIOMMES

— Jacques Callot. Et toi, mon frère?

■ — Claude Gelée, — répondit le pèlerin ; et., en même temps, les deux compatriotes s'embrassèrent avec effusion, sans se soucier d'exciter les railleries des assistants.

— Vous êtes deux braves garçons et vous serez, j'en suis sûr, deux grands peintres, — dit alors François Perrier, qui s'était doucement rapproché d'eux et qui sentit des larmes mouiller ses cils à l'aspect de cette accolade fraternelle. — Croyez à ma prédiction, mes frères, car moi aussi je veux être peintre, moi aussi je vais à Rome en dépit de tous les obstacles et de tous les dangers. C'est à ce titre, et non comme compatriote, que je vous demande votre amitié, car je suis Bourguignon ; hélas ! il faut aimer son art avec passion pour subir tant de fatigues, d'humiliations et de déboires. Mais je sens au fond de mon cœur que nous ne nous rebuterons pas, et que nous irons jusqu'au bout. Toi, Jacques Callot, tu as déserté, jeune, ardent et joyeux, la noble maison où la vie s'ouvrait facile devant toi, où ta mère t'embrassait chaque jour, pour courir rudement les chemins boueux et dormir sous la tente rapiécée des bohémiens; Claude Gelée, tu t'es astreint aux pieux exercices de ces pèlerins qui veulent gagner par de pénibles épreuves le pardon de leurs péchés, toi qui n'as guère eu le temps d'en commettre ! moi, j'ai quitté mon père ruiné pour aller à Rome en servant de guide à un mendiant aveugle ; mais ce n'est pas par lâcheté de cœur, par crainte du travail, par amour de l'oisiveté et du vagabondage, que nous avons consenti à vivre de la rapine ou de l'aumône! Jacques veut rendre son père plus glorieux de son fds fugitif que de sa vieille noblesse. Claude veut que sa chère Lorraine devienne célèbre, grâce à lui, dans ce paradis de l'art où pénètrent si peu d'élus, et moi, mes chers compagnons, moi qui n'ai pas une ambition si haute, je serai heureux si je rapporte d'Italie à mon pauvre père une escarcelle assez ronde pour qu'il puisse man-

ger pendant le reste de sa vie un pain quotidien qui ne soit pas trempé de la sueur du travail. Alors nous au- . rons chacun atteint notre but, et Dieu bénira notre témérité, n'est-ce pas?

Lee jeunes peintres, touchés de l'allocution franche et chaleureuse de François Perrier, lui serrèrent la main, et tous trois s'écrièrent en même temps :

— Si nous pouvions ne plus nous quitter jusqu'à Rome !

— Par Notre-Dame de Saint-Epvre ! — ajouta Jacques Clallot en souriant, — il pousse des peintres dans les Alpes.

Mais, pendant que les jeunes artistes se félicitaient de cette heureuse rencontre, le son strident et prolongé d'une trompe de cuivre retentit à trois reprises dans la grotte.

L'armasch des bohémiens tressaillit et parut consulter du regard sa troupe hideuse; mais tous restèrent indifférents à ce signal de détresse.

— C'est bien le son de la trompe de Gorju, — dit-il à voix basse à une vieille sorcière qui se chauffait, accroupie sur ses talons. — Mais, par les sept plaies d'Egypte! je ne puis traverser l'avalanche pour courir à son aide. Que Belzébuth le garde ! Souffle le feu, Miji !

— Jacques, — dit Zorah en enlaçant ses bras autour du cou du jeune peintre, — ce sont sans doute les voyageurs du ravin que la chute des neiges a surpris. Prions Dieu pour eux, puisque nous ne pouvons les secourir autrement.

— Pourquoi donc? — s'écria Callot; — s'ils n'ont pas été engloutis, c'est que l'avalanche s'est détournée de leur sentier, par la protection du ciel, et n'a pas comblé le ravin dans toute sa longueur. Nous devons essayer de les sauver, au lieu de rester lâchement enfermés comme des lièvres occupés à trembler dans leur terrier. Rompons les neiges qui obstruent l'entrée de la grotte. Il ne faut pas que nous ayons vainement entendu Tappel de ces malheureux.

— Nous t'accompagnerons, frère, — dirent doucement ses deux nouveaux amis.

— Patience, compagnon Jacques, — reprit l'armasch. — Tu me dois obéissance, à moi qui t'ai nourri comme un de nos enfants, et je t'ordonne de rester, ou je te ferai faire connaissance avec mon fouet d'argent.

— N'ai-je donc plus le droit de risquer ma vie ? — répliqua impétueusement Callot, qui devint pâle comme un linge en entendant cette honteuse menace.

— Si, mais ton imprudence pourrait nous perdre tous, car la moindre trouée, dans ces neiges friables, déterminerait peut-être une nouvelle chute plus formidable que la première.

Et, d'une main vigoureuse , il serra le bras du jeune homme de façon à lui interdire tout espoir de fuir.

— Eh bien ! moi qui ne suis pas le sujet d'un roi d'Egypte, — dit tranquillement Claude, touché de la rage sourde de Callot, — je te remplacerai, frère, je remplirai ta pieuse tâche.

— Vade rétro, Satanas ! Qui t'a inspiré cette malheureuse idée, mon fils, — s'écria le chef des pèlerins-, — je t'ordonne de ne pas bouger d'ici sous peine d'être rejeté de notre sein. Àgenouille-toi plutôt dans un coin et prie Dieu de nous tirer de cette terrible épreuve.

Claude Gelée frémit de colère et fut tenté de déchirer cette robe de pèlerin qui lui imposait une obéissance si terrible ; mais, hélas! cette robe ne couvrait pas le moindre pourpoint, et il voulait aller à Rome

— Allons ! — dit alors François Perrier, — c'est décidément à moi que reviendra l'honneur de l'entreprise, puisque je ne fais partie ni d'une troupe de bohèmes, ni d'une compagnie de pèlerins.

Mais alors la voix du vieil aveugle s'éleva lente et triste :

— As-tu donc oublié, François, que tu m'as juré

d'être mon guide, et que tu ne joues pas seulement ta vie, mais la mienne, en allant au secours de ces inconnus, de ces étrangers. Je ne t'empêche pas d'obéir à la voix de ton cœur, mon enfant. Tu es courageux et bon, va tendre la main à ces malheureux qui se débattent dans le gouffre ; mais si tu meurs, François, sache bien que tu auras trahi ton serment, que tu auras abandonné ton vieux maître Tristan au froid et à la faim,, et qu'on ne retrouvera ici que son cadavre. Va maintenant où t'appelle ton devoir de chrétien.

Perrier, embarrassé par ces timides reproches, hésitait à poursuivre son projet, lorsque la grotte subit une violente secousse et qu'un nouvel éboulement de roches ou de quartiers de neige durcie arrachant les broussailles chargées de flocons blancs qui masquaient l'entrée de la grotte, tous les fugitifs purent apercevoir le paysage ravagé par l'avalanche et splendidement éclairé par la lune dans toute son horreur.

— Ah ! il n'y a plus de motif pour reculer mainte-* nant ! — s'écria Jacques Callot. — Que tous les hommes de bonne volonté me suivent !

— Bien, — répliqua l'armasch, — mais c'est aux pieux chrétiens qu'il appartient de secourir les premiers leurs frères. Nous n'aurons pas l'insolence de leur enlever un si grand honneur. A vous de courir les premiers au danger, dignes pèlerins. Place, compagnons, place à ces saints dont nous ne sommes pas dignes de baiser les pieds.

Le chef des pèlerins essaya de cacher son dépit sous un sourire béat :

— Enfant du démon) pourquoi nous tenter par l'appât d'une action charitable? Nous allons à Rome recevoir la bénédiction de notre saint père, et nous ne devons nous laisser détourner de notre pieux pèlerinage sous, aucun prétexte. A vous, bohèmes, qui faites trafic de vos bras, à vous de sauver ces pauvres corps en péril. Ce sont sans doute de riches voyageurs, et vous en obtiendrez d'abondantes récompenses.

L'armasch sourit et continua d'un ton railleur :

— Mais il ne s'agit pas seulement de sauver des corps; il s'agit peut-être de sauver des âmes en peine. Nous autres mécréants, nous n'y pouvons rien. D'ailleurs, ne savez-vous chanter que des prières aux agonisants? ne pouvez-vous jamais venir en aide aux vivants?

— Insultez-nous, humiliez-nous, fils de Bélial! Dieu veut cfue nous tendions le dos et la joue à nos ennemis, — répondit le pèlerin.

— Oh! les saints hommes, — reprit le bohème, — qui n'ont de charité que pour leur besace et qui prêchent le martyre sans jamais l'endurer.

— Prions, mes frères, — poursuivit le pèlerin sans s'émouvoir. — Entonnons à la face de Dieu des chœurs d'intercession pour le salut de ces pauvres âmes chrétiennes.

— Cornes du diables! — s'écria l'armasch; — voilà un excellent moyen de sauver ces gens perdus dans la neige! Chanter des cantiques à des noyés qui vont trépasser! Et on nous traite de bandits, nous qui allons peut-être laisser nos os dans le ravin pour sauver du naufrage les coffres, les ballots et les bijoux de ces pauvres diables !

Les vagabonds éclatèrent de rire, et les pèlerins levèrent les mains au ciel, à l'exemple de leur chef, comme pour le prendre à témoin de tant d'iniquités et le charger d'en tirer vengeance.

Cependant l'armasch cherchait autour de lui le hardi Lorrain pour le lancer en éclaireur sur les bords escarpés du ravin, mais Zorah se cramponnait à son ami avec une intrépidité désespérée, et celui-ci ne pouvait se détacher de son étreinte. Du fond du gouffre s'éleva alors un cri suppliant et lamentable qui fit frissonner jusqu'aux bohémiens les plus endurcis.

— C'est une voix de femme ! — dit la petite bohémienne.

— Raison de plus pour ne pas perdre un instant, —

répliqua Callot.

François Perrier avait tressailli en entendant ce cri, comme s'il eût senti son âme rompre ses liens de chair et abandonner le corps qu'elle échauffait de sa flamme. Il lui sembla que le monde croulait et qu'il restait seul dans le vide. Puis un ruisseau de feu coula dans ses veines; une force et une agilité prodigieuse dilatèrent ses membres; une idée fixe incendia son cerveau': Elle est là et j'irai ! Dût-il ramper sur les rochers comme un serpent, dût-il courir sur des charbons enflammés, dûtil fendre l'air comme la flèche, il comprit que Dieu lui permettrait d'arriver jusqu'à cette femme dont il avait connu la voix. Il ne s'agissait plus pour lui de sangfroid et de raison. N'était-il pas d'ailleurs imprégné de cette singulière lucidité qui exalte les facultés des somnambules et qui leur fait accomplir des prodiges impossibles à l'état de veille?

— C'est elle, — dit-il à Tristan en saisissant son bâton ferré. — Je ne vous abandonne pas, mon père, car je reviendrai. A moi, Jacques! à moi, Claude! à moi, mes frères. Je marche en avant, suivez-moi seulement. Ne craignez rien. Oh! merci, mon Dieu! vous qui me permettez de revoir Christine et qui voulez qu'elle m'aime, car je sauverai sa mère !

— Va, mon fils, — répliqua Tristan; — moi aussi j'ai reconnu cette voix, qui m'a déjà remué le cœur comme un souvenir de ma jeunesse et de mes heureux jours.

Certes il fallait être fou pour tenter de descendre dans cet abîme, où le pied le plus léger et le plus hardi ne pouvait s'appuyer que sur des roches brisées ou des neiges mouvantes; mais quand a-t-on jamais vu la folie de l'amour compter avec le danger?

François tâta du bout ferré de son bâton les blocs neigeux qui surplombaient le ravin, et ne put se dissimuler qu'il était impossible de se fier à ces fragiles appuis sans être presque aussitôt enterré sous la blanche draperie; alors sa décision fut bientôt prise. Ne vou-

lant pas perdre de temps à chercher au loin, dans la montagne, un détour qui le ramenât au ravin, il résolut de se laisser glisser rapidement jusqu'au fond, au risque de se briser les membres contre les saillies des rochers ou de s'enfoncer sous la neige pour y dormir de l'éternel sommeil.

DE QUELLE BOUCHE LA BELLE CHRISTINE APPRIT CE QUE FRANÇOIS PERRIER N'OSAIT LUI DIRE.

Il y a un dieu pour les téméraires comme pour les ivrognes et les amoureux. Certes le valet de Tristan venait de tenter une entreprise insensée. Quoique l'avalanche ne fût pas tombée rigoureusement dans la direction de cette partie du ravin où se trouvaient les voyageurs, cette chute énorme avait occasionné un ébranlement général; non-seulement des neiges, mais des rochers, des eaux, des arbustes déracinés, les infiltrations souterraines découvertes par le sol remué, déchiré, broyé, les neiges soulevées par le vent et éparpillées dans l'espace, le choc des pierres qui se rencontraient en roulant dans le ravin, tout devenait obstacle pour le malhereux Perrier; et ses compagnons pensaient que, à moins d'un miracle, il ne réussirait pas à atteindre le fond du ravin.

Jacques Gallot et Claude Gelée s'étaient échelonnés sur le penchant de l'abîme ; à l'aide de longues perches et de cordages, ils étaient parvenus à le descendre sain et sauf jusqu'au tiers de son chemin; mais là il resta abandonné à ses seules ressources, et les regards des deux bandes le suivirent avec cet intérêt anxieux que les natures les plus ehdurcies et les plus perverses ne

sauraient refuser aux actes d'héroïsme extraordinaire. Souvent on le vit glisser dans un trou caché sous une couché légère de flocons blancs et où il devait rester englouti, mais chaque fois il reparut comme le nageur qui a plongé sous la vague; tantôt il s'était cramponné à la chevelure entrelacée de ces herbes dures qui restent vertes sous la neige des Alpes, tantôt son bâton, solidement fiché dans une entaille du roc, l'avait retenu. Par moment il se couchait sur la croûte durcie et lisse de la neige, et se laissait glisser au hasard. D'autres fois il rampait comme une couleuvre, et les arêtes du rocher écorchaient ses membres, mais il ne sentait pas la douleur, et il remercia Dieu lorsqu'il arriva sanglant et brisé au fond du ravin. La vieille dame gisait évanouie; sa fille pleurait couchée sur une roue du carrosse; quant au comte Lorenzo, il geignait comme un damné, une jambe engagée sous le ventre de son cheval.

Un faible sourire illumina le pâle visage de Christine en reconnaissant Perrier,

— C'est vous! — murmura-t-elle; — est-ce donc un rêve ou une réalité? ne croyais-je pas tout à l'heure, ^jand mes yeux se sont fermés de lassitude, de froid et de peur, que nous allions mourir abandonnés! Oh! mais vous êtes donc notre ange gardien. Chose singulière ! en me sentant tomber dans la nuit profonde qui n'a point de réveil terrestre, je croyais me rapprocher de vous. C'est la vie qui nous sépare, et non la mort, ô ami loyal et dévoué. Pour moi la mort commençait ainsi qu'un rêve confus dans lequel je voyais flotter votre image, et ma pensée vague se reportait à ce jour heureux où vous nous défendiez contre le féroce marquis de Langallerie. Aussi n'était-ce pas l'effroi de mourir jeune d'une agonie solitaire et lente qui me brisait le cœur, c'était la douleur de voir ma mère se débattre anxieusement sous mes yeux dans les affres de la mort, en essayant de me tromper par un faux sourire. Mais vous êtes là, bon François, elle est sauvée.

238 LE CIÏASSËUR D'HOMMES

— Sauvée ! — répéta-t-il. — Hélas ! je voudrais pouvoir vous donner cette certitude, mademoiselle. Dieu sait que je dévouerais ma vie pour elle comme pour vous. Pauvre femme ! elle est encore assoupie dans sa torpeur. Ne la réveillez pas, je vous en supplie, pour lui inspirer une menteuse espérance.

La jeune fille l'écoutait avec une surprise croissante ; elle reprenait peu à peu toute sa présence d'esprit; les ombres du rêve fuyaient de son cerveau aux accents de la voix triste et grave du jeune peintre; déjà Christine se repentait de l'élan sincère et presque passionné qui avait dicté ses premières paroles ; elle avait saisi la main de sa mère pour faire passer dans son cœur une joyeuse confiance au salut inespéré, et pour avoir un témoin de ce dangereux entretien, mais, obéissant à la prière de François, elle la laissa retomber.

— Comment ! — s'écria-t-elle, — vous n'osez pas essayer de l'emporter hors de ce ravin ; vous l'abandonnez aussi lâchement que le comte Lorenzo ? Mais pourquoi donc alors êtes-vous descendu jusqu'au fond du gouffre. Répondez, François, répondez, car vraiment ma pauvre tête s'y perd, et je ne comprends rien à tout ceci.

— Mademoiselle, — reprit Perrier d'une voix sourde, — je ne puis sauver qu'une seule victime de ce désastre...

— Une seule ! — dit Christine en frissonnant, mais en fixant sur lui un regard fier et serein.

— Si je tentais de vous sauver toutes deux, — poursuivit-il, — la neige s'effondrerait à coup sûr sous nos pas, et nous serions engloutis ensemble.

— Eh bien ! monsieur, ne perdez pas de temps, — murmura la jeune fille, — prenez ma mère dans vos bras. Je saurai mourir seule, mais je ne saurais pas mettre ma vie au prix de l'abandon de ma mère. Quelle opinion. avez-vous donc conçue de moi, François, pour croire que j'accepterais ce honteux marché? Vous qui restez fidèle à votre serment de servir un vieil aveugle, comment osez-vous me proposer un abandon plus vil et

plus infâme que la trahison de Judas ! Ma mère aurait été dure et cruelle pour moi que ce serait un crime de ma part de déserter son dernier souffle, et cette sainte femme a été plus douce, plus tendre, plus faible pour sa fille que Je plus doux ange du paradis.

François Perrier, pâle comme la neige qui tourbillonnait sur leurs têtes, répliqua doucement :

— Vous me jugez mal, mademoiselle ; je vous l'ai déjà dit, ma vie est à votre mère comme à vous. Lorsque vous serez en sûreté, je reviendrai la chercher, et, si je succombe à la tâche, eh bien ! je mourrai près d'elle.

— Pourquoi donc ne pas la sauver tout d'abord, monsieur? — demanda Christine avec un accent d'insistance. — Je suis jeune et forte, je puis résister plus longtemps qu'elle au froid et à la tourmente. François, je vous en prie, notre sauveur, notre ami, emportez -la sans tarder plus longtemps.

Cependant Lorenzo Vitelli avait attentivement écouté l'entretion des jeunes gens ; en entendant cette supplication déchirante, il laissa échapper un ricanement moqueur :

— Je parie deviner pourquoi ce généreux champion des dames hésite à vous obéir, belle Christine ! 11 a peine à croire que vous ne ressembliez pas à toutes ces charmantes donzelles qui profitent du sommeil de leurs mères pour se laisser tomber du haut de leurs balcons dans les bras de leurs amoureux. Heureuses celles qui trouvent une petite porte ouverte, comme Bianca Capello, et qui se cognent le front contre une porte fermée lorsqu'elles veulent rentrer. A quoi servent d'ailleurs les vieux parents si ce n'est à contrarier les penchants de leurs enfants. Quand ils vous ont aimé, veillé, bercé sur leurs genoux, quand vous n'avez plus rien à en attendre qu'une affection gênante et stérile, ne devezvous pas les regarder comme des créatures inutiles? Ne cite-t-on pas certains pays où on a coutume de les pendre en cérémonie pour leur bien? Allons, Christine.

cessez cette belle résistance, faites semblant de croire, pour l'acquit de votre conscience, que l'intrépide François reviendra chercher votre mère, et laissez-vous complaisamment sauver par lui.

La stupeur de Perrier, en écoutant ces insolentes railleries, avait été si profonde qu'il n'avait pas eu la force d'interrompre le faux gentilhomme ; mais quand il vit l'indignation et l'angoisse allumer une sorte de fièvre dans les yeux de la jeune fille, quand il eut bien compris la portée cynique de cette provocation, il marcha droit à Lorenzo et lui dit :

— Taisez-vous, seigneur comte ; je défends à votre langue de vipère de siffler plus longtemps cette chanson. Du d'un seul coup de mon bâton ferré je vous rends muet pour toujours.

Le comte lui lança un regard fourbe et méchant ; puis il répond à voix basse :

— Je croyais vous rendre service en expliquant votre pensée, habile joueur de bâton ; mais vous voulez vous débarrasser d'un rival qui ne peut se défendre ; c'est de bonne guerre. Quant à essayer de lutter contre vous, je n'en ferais rien, quand je n'aurais pas la jambe brisée sous le ventre de mon cheval, car, si je vous cassais les os, le salut de ma bien-aimée Christine elle-même serait fort compromis.

— Assez de blasphèmes, comte ! — interrompit le jeune peintre, contraint de refouler sa colère, car il n'était pas homme à frapper un ennemi blessé. — Je souhaite de vous retrouver plus tard, bien campé sur vos deux jambes et l'épée haute devant moi. Alors nous reprendrons cet entretien. Et Dieu veuille vous tirer aujourd'hui de péril ! — il revint à pas lents vers Christine, et, lui tendant la main : — Eh bien ! êtes-vous prête à me suivre, mademoiselle, — demanda-t-il, — ' ou me permettez-vous de vous emporter sur mes épaules, comme le pieux Enée fit de son père Anchise?

La pauvre enfant le regarda avec une expression de surprise navrante,

LE CHASSEUR d'.HOMMES Mï

— Mon Dieu ! mon Dieu ! — soupira-t-elle ; — ne m'avez-vous pas entendue? ne m'avez-vous pas comprise ? c'est ma mère qu'il faut emmener., monsieur, c'est ma mère qu'il faut entraîner, fût-ce de force, loin d'ici. Voyez, elle est immobile, glacée^ sans voix, sans regard. Si vous tardez, ce dernier souffle qui s'exhale de ses lèvres froides se figera sous mes baisers, son cœur se refroidira sous ma main, qui ne sera plus assez tiède. Pourquoi donc hésitez- vous ? .

François Perrier n'osait répondre, mais ses dents s'entre-choquaient, et une sueur froide glaçait sa poitrine.

— Innocente ! — dit alors l'excellent Lorenzo Vitelli en grimaçant un sourire, ne comprenez-vous pas vraiment le motif de son embarras. Certes il ne vous le dira pas, lui ; mais je prendrai la liberté de lui servir d'interprète

— Taisez-vous, misérable, taisez-vous ! — s'écria le Bourguignon, — ou malheur au bourreau qui n'a pas' pitié de cette enfant !

— Parlez, comte Lorenzo, — reprit gravement Christine, — François est un garçon loyal dont vous n'avez rien à craindre si vous dites la vérité.

— Certes je ne dirai que l'exacte vérité, ma belle; vous ne comprenez pas dans votre âme candide pourquoi ce hardi jeune homme tient à vous sauver la première et à laisser votre mère attendre paisiblement son tour.

— Il m'a juré qu'il reviendrait la chercher, et je le crois ; mais cela ne suffit pas, — répondit-elle.

— J'ose vous assurer, moi, qu'il n'espère pas la retrouver vivante, qu'il n'espère pas même pouvoir revenir au fond du ravin une seconde fois, car le ravin sera comblé par la neige. Il ne croit pas à son propre serment, Christine, tandis que vous y avez foi, vous, pauvre fille. S'il en est autrement, qu'il le jure donc sur l'âme de sa mère. — Christine regarda vivement François comme si elle attendait de lui un prompt démenti

à cette accusation, mais il resta immobile et les yeux baissés comme un homme pris en faute. — Vous voyez,

— reprit Lorenzo d'un air de triomphe; — notre valet d'aveugle est bien certain qu'il ne pourra sauver plus d'une victime. Or il a fait son choix, et ce n'est pas votre mère qu'il a choisie, ce n'est pas pour elle qu'il a risqué sa vie. Comprenez-vous maintenant pourquoi il résiste avec cette opiniâtreté cruelle à vos ordres, à vos prières, à vos supplications ?

— Hélas, non, comte Lorenzo ! — dit douloureusement la pauvre fille en laissant tomber ses bras inertes le long de son corps.

— Tais-toi I tais-toi, maudit ! — s'écria encore Perrier en serrant son bâton dans ses mains à le briser.

— Pourquoi donc? pourquoi abandonne-t-il ma mère? — répéta Christine d'une voix désespérée.

— Parce qu'il t'aime, ce vagabond, qui est moins qu'un mendiant, qui est le valet d'un mendiant. — Christine et François restèrent étourdis de cette terrible parole comme d'un coup de massue. Tous deux rougirent de honte et de confusion en se voyant arracher le secret inavoué de leur cœur, profané par une bouche audacieuse et hostile, sali comme un lambeau de pourpre tombé par mégarde dans la fange et la boue. La neige tourbillonnait de plus en plus épaisse et froide. Lorsque le jeune Bourguignon osa lever les yeux sur Christine, qu'il redoutait de trouver hautaine et irritée contre lui, il la vit grelotter comme si elle eût été saisie de fièvre. Il regretta un instant de n'avoir pas brisé le crâne de l'implacable Lorenzo, mais ce dernier, qui savourait ses tortures, lui dit avec la gravité d'un juge :

— Nieras-tu mon accusation, chevalier du bâton ? oserastu jurer que tu n'aimes pas ma fiancée ?

— Gentilhomme pervers et hypocrite, — répliqua le peintre exaspéré, — comment as-tu la bassesse de souiller de pareils reproches l'âme de cette chaste et pure demoiselle, qui est en danger de mort et qui implore le salut de sa mère. Et quand même je l'aimerais,

ne pourrais-je avouer cet amour à la face du ciel ? Quel serait mon crime, si je respecte celle que j'aime à l'égal d'une sainte, si cet amour silencieux ne l'offense jamais par un regard, par une parole, par un soupir, si je l'exile au fond de mon cœur et ne m'en souviens que pour lui donner mon sang au besoinc Ah ! vous voulez rire de cette passion d'enfant de gueux, n'est-ce pas, monsieur ? vous avez voulu m'en tirer l'aveu de force pour me rendre ridicule et méprisable peut-être aux yeux de votre belle fiancée ? Sachez donc que je ne suis pas si facile à berner et que je relève le gant. Oui, j'aime cette charmante demoiselle, non pas seulement à cause de sa beauté de madone, qui peut bien tourner la tête à un peintre, non pas à'cause de sa fortune, qui ne m'importe guère à moi qui ne saurais devenir son mari, mais parce qu'elle a un de ces cœurs rares et élevés dont la Providence n'est pas prodigue en ce monde, seigneur comte. Elle est courageuse et bonne, car elle aime sa* mère au point de la préférer à elle-même. Elle est modeste et pieuse, car elle ne méprise pas le pauvre. Elle pardonne les injures, car sans elle je ne vous aurais pas fait grâce. Voilà pourquoi je l'aime et pourquoi je la sauverai.

La neige en ce moment redoubla de violence, et le Bourguignon, craignant déjà d'avoir trop tardé, s'avança vers Christine, et essaya de la séparer de sa mère, à laquelle la pauvre enfant s'attachait obstinément.

— Laissez-moi mourir avec elle, François, puisque vous l'avez condamnée !

— Moi ! — s'écria douloureusement Perrier.

— Oui, vous! c'est vous seul, vous seul qui la tuez, François, mais vous nous tuerez ensemble. Oh ! je suis forte, allez, et je ne vous suivrai pas.

Le jeune peintre, fou de désespoir, voulut la détacher violemment de ce lien sacré, et meurtrit le bras de Christine dans ses efforts, en s'écriant :

— Oh ! je vous sauverai malgré vous. Votre résistance

sera vaine. Je ne verrai pas vos larmes ; je n'entendrai pas vos cris; je suis sourd, muet, inexorable, Christine. Que je vous arrache de cet abîme, et vous me haïrez après : mais laissez-moi vous sauver. Je voudrais vainement vous obéir, voyez-vous. Je ne puis lâcher votre main. Si j'emportais votre mère, en vous laissant sous cette trombe de neige, mes genoux fléchiraient, mes pieds trébucheraient, ma vue se troublerait ; je me sentirais entraîné invinciblement à retourner vous chercher, car votre vue seule peut doubler ma force et exalter mon courage.

Cette lutte horrible faisait sourire Lorenzo.

— Malheureux f — dit la jeune fille brisée par tant d'émotions, — je vous avais pourtant rêvé si généreux et si bon. Vous voulez me rendre votre souvenir odieux. Ah ! vous avez encore du sang de votre oncle dans les veines, car vous abusez comme lui de votre force contre moi... Aurais-je jamais cru qu'un jour viendrait où je pourrais vous haïr !

— Me haïr t — dit Perrier en cessant de l'entraîner. Être abhorré de vous, mon Dieu ! Oh ! mais c'est impossible ! Le voyageur surpris par le froid maudit aussi le compagnon fidèle qui l'arrache violemment au sommeil, mais plus tard, quand son sang réchauffé circule dans tout son corps, quand il atteint l'asile où il trouve le sel et le feu, sa colère se change en sourire et ses menaces en bénédictions. Venez, mademoiselle, venez.

Mais Christine avait senti sa puissance. Elle savait que sa voix vibrait dans le cœur du pauvre Bourguignon comme celle des sirènes aux oreilles des nautoniers de Grèce et de Sicile. François ne s'appartenait plus. Sa volonté la plus tenace devait se briser devant la volonté de cette enfant.

— Oui, je vous haïrai. — reprit-elle, — car je vous croyais soumis à mes désirs, je croyais qu'avant tout vous teniez à m'épargner l'ombre d'une inquiétude ou d'un chagrin ; pouvais-je deviner que vous voudriez

me causer une douleur sans nom et m'aviiir à mes propres yeux en sacrifiant ma mère ?

François recula de quelques pas, les yeux hagards, et ses mains pressèrent son front, dont les veines enflammées se gonflaient.

— 11 faut donc que je vous laisse mourir ! Il faut donc que je vous abandonne, mademoiselle! s'écria-t-il d'une voix brisée.

Christine lui adressa un triste et doux sourire.

— Oh ! si vous sauviez ma mère, — reprit-elle avec exaltation, — vous ne seriez plus pour moi un jeune homme bon et vaillant, mais un dieu digne de mes prières suprêmes. Vivante, je ne vous oublierais jamais un jour, jamais une heure. Votre pensée habiterait mon âme. Toujours je vous verrais obéissant comme un es clave à mon vœu sacré, et gravissant les pentes affreuses de ce ravin avec ce cher fardeau. Et quand je devrais mourir ici, votre nom du moins errerait confondu avec* celui de ma mère sur mes lèvres agitées par le dernier souffle. — Le peintre la regardait avec une morne extase, il se croyait transporté dans les sphères idéales , la félicité souveraine d'un amour sans borne inondait tout son être, il ne sentait plus le froid ni la neige ni le vent; l'incandescence morale allumait en lui d'étranges vertiges, et il avait peur seulement de cette flamme qui chassait les révoltes expirantes de son égoïsme d'amoureux. Il s'avança en chancelant vers la vieille dame. — Bien, mon ami ( — dit Christine heureuse de son triomphe.— Ah ! si nous ne nous retrouvons que sur le seuil du paradis, là du moins la première parole que je vous adresserai c'est celle qu'il m'est défendu de prononcer ici. Mais regardez-moi bien François, regardez-moi avec vos yeux de peintre inspiré. Si je meurs, vous ferez mon portrait, n'est-ce pas; vous me peindrez telle que je suis à cette heure ; toute pâle et toute froide sur cette neige, sous cette lune blafarde, et vous penserez à moi, en vous disant que je suis morte heureuse et mieux obéie qu'une reine.

De grosses larmes ruisselaient sur les joues du jeune Bourguignon pendant qu'il repaissait ses yeux de ce spectacle déchirant :

— Plus un mot ! Plus un mot, mademoiselle, — s'écria-t-il enfin, — ou je ne répondrais plus de mon courage ! Ne demandons pas à notre cœur plus qu'il ne peut supporter. — Puis, saisissant dans ses bras, par un mouvement brusque et désespéré, le corps défaillant, inerte et froid de la bonne dame, il ajouta, comme si elle eût pu l'entendre : — Ah! vous me reprocherez, madame, d'avoir brisé dans sa fleur la vie de votre fille pour vous conserver quelques jours sans prix pour vous. Pardon! pardon, pauvre mère! mais je ne suis qu'un garçon sans volonté; je n'ai pas eu le courage d'être haï et maudit de votre fille; je ne puis lui résister davantage. — Et sans oser retourner la tête, sans jeter une parole d'adieu à Christine, il commença résolument sa périlleuse ascension, sondant le terrain de son bâton avec la sagacité prudente d'un guide des montagnes. Vingt fois ses pieds glissèrent au bord d'une crevasse perfidement recouverte par la neige; vingt fois il dut reculer devant des blocs qui lui fermaient le passage ou s'éboulaient sous ses pieds, sous le fer de son bâton; mais rien ne lassait son ardeur et sa constance; en vain le vertige éblouissait ses yeux rougis par le miroitement de la neige, en vain ses mains se raidissaïent-elles au point de lui faire craindre que son fardeau ne lui échappât, en vain même son bâton finit-il par se briser dans une entaille de rocher : il ne désespéra pas encore. Heureusement que, arrivé à cette hauteur il put atteindre les cordages et les longues perches que lui tendaient ses deux amis échelonnés sur le versant du ravin. Grâce à ce secours, Perrier put se hisser jusqu'au bord du sentier que les bohémiens venaient de déblayer, et déposer enfin la mourante dans la grotte près du feu qu'entretenaient quelques pèlerins. Il était lui-même épuisé et défaillant. Jacques fit signe à Zorah, qui s'empressa de porter

aux lèrres du Bourguignon un petit flacon rempli d'un cordial aromatique ; mais à peine en eut-il avalé quelques gouttes qu'un sourire de bonheur dilata tous ses traits et il murmura : — Ah! je puis donc maintenant aller rejoindre Christine.

— François, — s'écria Claude Gelée, — tu veux redescendre dans le ravin, c'est impossible! Tes jambes vacillent comme celles d'un fiévreux, tes joues brûlent, mais ton visage est pâle comme un masque de craie. Reste ici !

— Non, non ! — reprit Perrier avec un sourire extatique, — j'ai sauvé la mère, il faut que j'aille sauver la fille ! — Il essaya de faire quelques pas en avant, mais il retomba aussitôt plus faible qu'un enfant: — 0 lâche que je suis! lâche! cria-t-il, — mais lève-toi donc! marche donc ! 0 mon Dieu ! donnez-moi un peu de force, faites que je la sauve, et ensuite prenez ma vie!

Claude, touché de ce violent désespoir, lui prit la* main.

— Console-toi,, mon frère! J'ai conservé toute ma vigueur, et là où tu ne peux aller, j'irai, moi!

François ne lui répondit pas ; la voix s'éteignit dans son gosier; mais une grosse larme tomba de ses yeux sur la main du peintre lorrain.

Au même instant Yarmasch des bohémiens venait de se pencher curieusement sur la figure de la vieille dame :

— Je ne m'étais pas trompé, — dit-il â voix basse, — je l'ai bien reconnue; c'est l'étrangère au coffret, et la trompe qui a sonné ce signal de détresse, c'est la trompe de mon digne maître Gorju. Allons fil faut le tirer de malencontre, si c'est possible, sans y risquer un doigt de ma main. — Il s'approcha de Jacques Callot. — Eh! mon petit compagnon, — lui dit-il, — laisseras-tu ton nouvel ami faire seule cette grosse besogne. Il y a plus d'un voyageur abandonné sur la neige au fond du ravin. Nous t'avons prêté joyeuse assistance

et franche hospitalité dans ton dénûment; rends service à ces braves gens, et nous serons quittes !

Jacques sourit et, malgré la moue de Zorah, suivit sans autre exhortation son ami Claude, qui glissait déjà dans le ravin en se cramponnant aux perches et aux cordages. Le vent roulait alors au fond de la gorge avec des rauquements lamentables et balayait des masses de neige qui s'arrondissaient autour d'eux dans des proportions monstrueuses. Certes quand ils arrivèrent à l'ornière profonde où Christine évanouie était couchée sur une roue du carrosse brisé, et où Lorenzo hurlait, la jambe toujours engagée sous le flanc de son cheval mort, ils purent se féliciter de se retrouver vivants. Ils profitèrent d'un court répit que leur laissa la tempête pour se charger Claude de Christine et Jacques du comte Lorenzo, puis ils se hâtèrent de remonter vers le sentier où les attendaient tous leurs compagnons, mais leur retour fut plus pénible encore que la descente; les neiges que le vent avait chassées des hauteurs ruisselaient comme des cascades le long des pentes en creusant des sillons bizarres; sous ces courants de neige glacée, les mains avaient peine à s'accrocher aux saillies des roches ou aux rares touffes d'herbes alpestres qui s'étiolaient ça et là; les pieds battaient souvent le vide, pesant comme des boulets au lieu de servir de point d'appui; plus d'une fois Lorenzo redouta d'être rejeté par son sauveur comme un fruit empoisonné, et si les deux hardis Lorrains vinrent à bout de leur rude entreprise, ce* ne fut que par des prodiges de force et d'adresse, et sans doute par une protection visible de la Providence, qui s'intéressait à leurs héroïques efforts.

Deux heures après, tous nos personnages réchauffaient dans la grotte leurs membres engourdis.

Sur l'ordre de l'armasch, la mignonne Zorah avait pansé la jambe du comte Lorenzo, qui n'était pas brisée, mais simplement meurtrie et contusionnée par la chute de son cheval. Quand elle se fut éloignée, le

bohémien s'accroupit à côté du gentilhomme., et lui dit d'une voix presque inintelligible :

— Tu Tas échappé belle, Gorju!

— Dois-je te remercier de tes bons offices, Gervais?

— répondit l'autre en fixant sur lui un regard perçant.

— Tu me savais enfoui dans la neige et tu restais sourd à mon appel. Sans ce jeune loup lorrain, qui n'est pas d'Egypte, tu m'aurais laissé crever comme mon cheval, n'est-il pas vrai ?

— Peut-être ! — répliqua humblement l'armasch. — Par les tripes du diable! que veux-tu? Les quatre fils Aymon et moi n'avons jamais monté la même haquenée. Chacun son lot. Moi j'ai les doigts crochus comme ceux d'un juif, toi tu as la patte large et épaisse d'un boucher. Tu es né pour tuer comme moi pour voler, Gorju. Ainsi, ne soyons pas jaloux l'un de l'autre et partageons-nous la besogne en bons amis.

— Soit ! — dit le faux Lorenzo d'un ton bref. — Tu m'accompagneras avec tes bohémiens à Yabbaye des* Pauvres. C'est là que je veux conduire mes compagnes de voyage. Quand le poisson est pris dans le filet, on peut s'amuser à le voir se débattre.

— A l'abbaye des Pauvres ! — murmura Gervais avec surprise. — Ne crains- tu pas de dévoiler ainsi tous nos secrets à ces oreilles curieuses et à ces langues bavardes ?

— Bah ! crois-tu donc facile de s'échapper de l'abbaye des Pauvres? Elles n'en sortiront que mes complices, à moins qu'elles ne nagent dans le lac comme des anguilles ou qu'elles ne s'envolent comme des hirondelles. D'ailleurs je veux que notre vieux nid leur paraisse aussi brillant qu'un château de duc ou de baron. N'avons-nous pas une chapelle et un aumônier? Tes bohémiennes ont-elles oublié le métier de page? Mes écuries ne seront-elles pas garnies de chevaux, mes étables de bœufs, de vaches et de moutons? Et les tentures de cuir de Cordoue, les tapis d'Orient, les glaces de Venise, les bahuts sculptés ne cachent-ils pas la nudité

des murailles? L'abbaye des Pauvres n'est-elle pas l'asile de tous les contrebandiers et maraudeurs de la frontière, des bohémiens et des alchimistes, des moines défroqués et des échansons de ciguë, des joueurs qui corrigent la fortune et des étudiants tirelaine, des chanteurs de carrefour et des montreurs d'ours, des ballerines aux jambes nues et des sorcières à mèches grises qui dansent sur des manches à balai, des débiteurs insolvables et des" espions dont la corde n'a pas voulu, enfin de la meilleure, de la plus débonnaire, de la plus gaillarde, de la plus folâtre compagnie qui soit au monde? Ce sont là mes serviteurs, mes sujets, mes esclaves, mon peuple, et je te prouverai qu'à de pareils gueux aucun prodige n'est impossible. Ils auront les mains propres et deviseront plus décemment que des cardinaux, mes joyeux moines de l'abbaye des Pauvres.

— Je ne demande pas mieux, — reprit piteusement Gervais, étourdi de l'éloquence narquoise de maître Gorju. — Je sais que les plus enragés tremblent devant toi. Mais si ces têtus de peintres veulent nous suivre, il ne sera pas si facile de les tromper que ces femmes à cervelle légère. Il est vrai que nous pouvons les oublier en route, dans quelque crevasse de la montagne.

— A quoi bon! — dit nonchalamment le faux Lorenzo, — ce sont des souris avec lesquelles il me plaît de jouer un peu dans mon abbaye. Cela me distraira. Et puis le petit vagabond lorrain m'a évité des frais d'enterrement, et je veux lui accorder en revanche l'hospitalité que peut lui offrir un pauvre gueux qui reste dans sa niche. Maintenant laisse-moi dormir, Gervais. Nous partirons au point du jour.

— Ta volonté sera faite, Gorju. Bonne nuit!

Puis l'armasch, après avoir accompli sa ronde et mis l'ordre à grands coups de fouet parmi quelques enfants braillards qui réclamaient à souper, se coucha aux pieds du comte Lorenzo, sur une peau de chèvre, et s'endormit de ce sommeil calme, profond et souriant.

que doit procurer une bonne conscience accompagnée de beaucoup de fatigue.

OU LA FIANCEE DU COMTE LORENZO YITELLI REFUSE DE PORTER LA CAGOULE ET LA BESACE DES PAUVRES

Dix-huit heures après, nos nomades personnages avaient atteint le pied des montagnes et les pèlerins quittaient avec un plaisir évident leurs équivoques compagnons de route, en leur laissant toutefois un otage de bonne volonté.

Claude Gelée avait résolu de continuer le voyage avec ses nouveaux amis, Jacques et François, transfuges de la terre natale invinciblement attirés comme lui vers Rome par cette passion abstraite de Fart, qui est aussi féconde en sacrifices que la dévotion et l'amour.

Les trois peintres avaient accepté l'hospitalité que leur offrait le comte Lorenzo dans un de ses domaines de Lombardie. Christine et sa mère étaient traînées par le meilleur chariot des bohémiens, et y restaient plongées dans une sorte de sommeil léthargique.

La pluie tombait en larges nappes denses sur les plaines italiennes, égayées par les vignes qui se tordaient en festons le long d'arbres décimés, et qui enguirlandaient leurs branches de pampres joyeux comme des danseurs de farandoles.

Les dernières clartés du crépuscule sombraient dans des nuages si bas qu'ils rampaient presque sur le sol et se mêlaient aux vapeurs de la terre échauffée.

La caravane dut traverser sur un bac un torrent gon-

fié par la fonte des neiges et qui allait se dégorger dans un lac aux eaux vertes, huileuses et dormantes, tout encadré de bois sombres.

— Quel site étrange ! — observa Claude Gelée attristé par ce mélancolique paysage.

— Regardez, mon pèlerin traînard, — lui dit Zorah en sautant comme une chèvre capricieuse, — et réjouissez-vous^ nous approchons de F abbaye des Pauvres. C'est notre palais, à nous, et vous pourrez y dormir tout à votre aise!

— L'abbaye des Pauvres! — reprit Jacques Callot ; — voilà un singulier nom : mais les nuages se confondent si bien avec les brumes de ce lac stagnant qu'ils me cachent tout à fait cet édifice hospitalier.

— Je n'aperçois qu'une masse noire au milieu de l'eau, — ajouta Perrier. — Est-ce là notre gîte, bonne Zorah? Il est digne d'un dieu aquatique; mais, à moins de nous transformer en cygnes ou en sarcelles, changement de costume qui offre quelques difficultés, je ne vois pas trop comment nous pourrons l'atteindre.

— Ah ! l'eau recouvre en ce moment la chaussée étroite qui conduit à l'abbaye, mais notre armasch est un bon guide que nous pouvons suivre sans crainte.

Les trois jeunes gens se consultèrent du regard, car la taciturnité de leurs compagnons leur inspirait une vague inquiétude.

L'aveugle avait tressailli en entendant parler de l'abbaye des Pauvres; il avait saisi le bras de François Perrier, puis l'avait engagé tout bas à quitter furtivement les bohémiens et à se détourner le plus promptement possible de la route qu'ils suivaient; mais le Bourguignon lui répondit simplement :

— Si nous courons quelque danger, ces dames en courent un plus grand; là où elles iront, j'irai.

Et le vieux Tristan, après avoir étouffé un soupir, avait poursuivi sa marche.

Un dernier rayon de soleil troua soudainement les nuages grisâtres, et cette balafre lumineuse du ciel fit

resplendir à tous les yeux le monument qui avait paru si hypothétique aux jeunes peintres.

Cette abbaye était campée au milieu du lac, sur une île de granit et de basalte, comme un burg des bords du Rhin, avec ses bottes de tours romanes, ses murailles crénelées de briques rouges, son donjon et ses guérites en poivrière. L'aspect en était imposant à distance. Mais plus nos voyageurs s'avançaient vers cette enceinte titanique, plus leurs cœurs se serraient, comme à l'approche de toute ruine.

La formidable abbaye s'effrondrait entre le ciel et l'eau; les rats et les cloportes grouillaient dans les fentes de ses assises. L'humidité gangrenait de plaques vertes et rongeait de moisissure ses remparts lézardés. Les briques s'effritaient sous le vent humide et tombaient, écaille par écaille, dans Tonde opaque. Les fenêtres s'ouvraient béantes et noires comme des meurtrières, laissant trembler à l'air non des lances ornées de pennons et de bannières, mais des bâtons vermoulus auxquels pendaient de sordides guenilles.

La flèche de l'église gothique était brisée: des colonnettes fuselées gisaient renversées sur les rochers; des marteaux barbares avaient broyé les délicates nervures et (es trèfles découpés, ornement précieux de l'architecture du moyen âge, et déjà les herbes parasites pullulaient comme si elles eussent voulu dévorer le vieux bâtiment.

Quand toute la caravane, après avoir traversé l'étroite chaussée du lac, fut entrée sous la voûte basse de l'abbaye et eut pénétré dans les cours, les peintres remarquèrent en passant sous les arcades humides et verdies du cloître que cette végétation malsaine s'accrochait à tous les piliers et grimpait à tous les fenêtres.

Pourtant une population bizarre fourmillait dans cette retraite désolée ; des femmes à peine vêtues d'une chemise et d'une jupe sous leur cagoule rapiécée, glissaient comme des larves en frôlant les murs ; quant aux hommes, grotesquement accoutrés de lambeaux

disparates, armés pour la plupart de coutelas et de rapières, coiffes de feutres écornés, les uns vidaient des brocs d'étain bosselés sur des tables boiteuses, les autres jouaient aux dés ou à la mourre. Quelques bravi ferraillaient dans l'encoignure des préaux. Ceux-ci entassaient des ballots tachés de sang, ceux-là ronflaient allongés dans leurs manteaux* mouchetés de trous. Enfin, des joueurs de cornemuse faisaient gravement danser sous le porche de l'église des ours muselés, qu'une ronde de singes malicieux ne pouvait distraire de leurs exercices.

Jacques Gallot observait ce tableau tumultueux avec la curiosité pénétrante d'un artiste amoureux des contrastes. Il ne ressentait aucune répulsion pour ces parasites de la vie sociale qui posaient complaisamment devant lui comme des modèles.

Claude, plus religieux, le suivait d'un air chagrin en faisant à la dérobée quelques signes de croix, car il craignait par moment d'être tombé au milieu dune troupe de sorciers pratiquant leurs maléfices.

Quant à François Perrier, préoccupé surtout du sort de Christine, il demanda à l'aveugle s'il avait déjà pénétré à l'abbaye des Pauvres.

— Ne m'interroge pas davantage à ce sujet, — reprit Tristan. — Des oreilles sont ouvertes autour de nous. Hélas! pourquoi ne m'as-tu pas écouté? nous aurions fui cette dangereuse compagnie. Mieux vaudrait cent fois coucher en plein champ que sous ces voûtes lézardées.

— Croyez-vous donc que nous soyons en danger?

— Il est plus facile d'entrer à l'abbaye des Pauvres que d'en sortir, mon fils, — dit sentencieusement l'aveugle. — Et si le comte Lorenzo en est le seigneur, nous pouvons prier pour l'âme de sa fiancée.

— Expliquez -vous, mon père ! — s'écria le jeune Bourguignon sérieusement alarmé.

— Je ne puis te donner d'autre explication, mon fils, — répondit Tristan. — Veille et méfie-toi î on

LE CHASSEUR D'iiOMMES 255

m'observe, et si j'avais l'imprudence de satisfaire à tes questions, ce n'est pas la vie du vieil aveugle qui répondrait seule de son indiscrétion.

— Mais ne pouvez-vous, du moins, — insista François, — me raconter la légende de cette abbaye mystérieuse?

— J'ignore l'époque de sa fondation, — répondit l'aveugle à voix basse. — Pendant les guerres sanglantes du Milanais, sous Louis XII, à la suite d'un long siège, elle fut saccagée et pillée. Les moines se dispersèrent. Il ne resta au milieu de ces ruines que deux ou trois vieillards, qui convertirent l'abbaye en hospice pour les pauvres. Des dotations pieuses leur vinrent en aide. On accorda à l'enceinte profanée le droit d'asile. Quand les derniers moines furent morts, l'hospice devint l'hôtellerie banale, le caravansérail nu et froid des vagabonds et des bohémiens. Les barighels et leurs sbires n'osaient rôder même dans les environs du lac. La fausse monnaie qui inondait l'Italie sortait des souterrains de l'abbaye des Pauvres. Les légions du vice et du crime s'y recrutaient et s'y réfugiaient. Par une dérision sacrilège, tous les ans, ces hordes de pauvres choisissaient, à l'élection, un abbé et douze prieurs. L'abbé avait droit de vie et de mort sur ses turbulents sujets. Il était obéi au moindre signe, comme le Vieux de la Montagne, et les prince^ briguaeint les services discrets de ses bravi.

— Et l'abbaye des Pauvres a-t-elle conservé cet infâme privilège d'impunité pour le meurtre et le vol ? — demanda brusquement Perrier, frappé d'horreur.

— Puisqu'elle est maintenant le domaine du comte Lorenzo Yiteili, gentilhomme florentin, — répondit l'aveugle avec un sourire équivoque, — cette légende n'est sans doute plus qu'une tradition du temps passé. Du reste, écoute et regarde, François,

. En ce moment, nos voyageurs se trouvaient sur le seuil d'une salle où le maître du lieu venait de faire

transporter la vieille dame, que suivaient Christine et et Zorah .

La petite bohémienne cherchait à rendre à la noble demoiselle tous les humbles services que lui inspirait son cœur ingénu et tendre. L'innocence souriait dans ses yeux noirs, qui étincelaient sur son charmant visage couleur d'ambre. Légère et bondissante, elle se multipliait autour de la pauvre fiancée, qui se laissait entraîner comme une victime dévouée au couteau, mais qui conservait une vague espérance en reposant ses regards sur cette physionomie mutine et gracieuse Zorah semblait devenir son égide vivante.

A la vue de la mignonne bohémienne, les figures louches et hostiles des habitants de l'abbaye se déridaient involontairement, et cette créature frêle, alerte et nerveuse répandait la joie autour d'elle; sa voix devait être écoutée comme le babil sonore d'un oiseau, et le poing le plus brutal ne pouvait écraser une mouche si brillante.

Tout à coup l'armasch toucha brusquement Zorah du manche de son grand fouet à clous d'argent.

— Allons, chevrette, — lui dit-il d'une voix rude, — quitte cette péronnelle et viens dormir sous la tente de tes frères.

La petite hésita un instant, puis elle répliqua avec un air de résolution superbe :

— Je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous ! Qui donc soignerait ces pauvres femmes, si je les quittais?

Gervais resta impassible, mais leva lentement son fouet.

— Tu es bien décidée, ma mignonne, à me désobéir, n'est-ce pas? Vraiment, je ne te reconnais plus. La compagnie de ce jeune drôle que nous avons recueilli en route t'a mise en goût de révolte et d'indépendance. Tu oublies que je suis ton armasch, que je puis te chasser de la tribu et t' abandonner à la folie ! Mais je

serai indulgent aujourd'hui, et je me contenterai de te rappeler paternellement ton devoir.

Les larmes vinrent aux yeux de Zorah, mais elle brava son maître et répéta opiniâtrement :

— Je ne veux pas abandonner ces bonnes dames. Le fouet de l'armasch s'abaissa rapidement sur les

épaules de l'enfant, mais plus rapidement encore Jacques Gallot s'était jeté sur Gervais et lui avait arraché son arme. Le bohémien grinça des dents de rage,, mais plia le dos comme un lâche, tout en hurlant :

— Oseras-tu me frapper, barbouilleur d'images ?

— J'oserai, — s'écria Jacques pâle de colère, — si tu touches à un cheveu de Zorah !

, Gervais courut vers Lorenzo.

— Maître, — dit-il, tu ne laisseras pas insulter un des prieurs de l'abbaye. Tu as droit de haute et basse justice sur nous tous. Juge donc sans délai cet ingratvagabond, ce serpent que j'ai réchauffé dans mon mam teau, ce traître insolent et rebelle! Juge-le! condamne-le ! frappe-le !

Lorenzo sourit avec la dignité magistrale d'un doge.»

— Mon bon Gervais, — répondit-il, — lorque j'étais couché sur un lit de neige au fond du ravin, qui donc a joué sa vie comme un dé pour venir me charger sur son clos ? Est-ce le vieil ami de mes nuits hasardeuses, mon vénérable prieur, à qui je n'ai jamais fait tort d'un denier sur sa part d'aubaine dans mes prises, ou bien serait-ce par hasard cet enfant qui ne me connaissait pas et pour qui ma vie n'était pas plus précieuse que celle d'un chien galeux? — L'armasch interdit n'osa répliquer un seul mot. — Ce brave Jacques a raison, — continua Lorenzo; tout ce que je puis t'accorder, c'est de te battre contre lui à armes égales ; ce combat singulier nous égayera : tu es deux fois plus robuste que lui, il a deux fois plus de cœur que toi; vous êtes manche à manche. Zorah obéira aux ordres du vainqueur. J'ai dit. — Callot saisit joyeusement un bâton ferré et s'apprêta à rejouir les yeux de la foule, qui se

258 LE CHASSEUll D'HOMMES

pressait autour d'eux, du régal de ce tournoi improvisé ; mais Gervais, loin d'imiter ce noble exemple, lui tourna les' talons et chercha à se faire jour à travers les spectateurs désappointés. Lorenzo haussa les épaules et dit au jeune Lorrain: — Eh bien! mon garçon, venge Zorah à ton aise sur le dos de ce poltron, afin qu'il connaisse par expérience ce que pèse son fouet d'armasch !

— Bah ! — répondit Jacques, — j'ai bu dans sa gourde et dormi dans son chariot ; puisqu'il refuse de se défendre, je ne le frapperai point.

— Je ne serai pas si généreux, — s'écria Gorju d'une voix tonnante, — car le drôle nous déshonore par sa couardise.

En même temps, il fit signe à deux grands gaillards aux bras nus, qui ressemblaient à des garçons bouchers sans ouvrage.

L'armasch fut aussitôt appréhendé au corps, étendu à plat ventre sur la dalle, et flagellé impitoyablement avec son propre fouet, tandis que Christine et Zorah se hâtaient de rejoindre la vieille dame au fond de la salle.

L'exécution terminée, Gervais fut jeté sur un grabat de paille dans un coin, et se mit à maugréer sourdement, tandis qu'une vieille bohémienne tannée, ridée et noire comme une taupe, chuchotait à ses oreilles ; ce furent des paroles magiques, car un éclair de joie brilla dans les yeux ternes de l'armasch, et il murmura:

— Bien, Miji ! bien ; chacun aura son tour, et le diable sera content.

La salle où le faux Lorenzo venait d'introduire sa belle fiancée offrait un aspect non moins singulier que l'extérieur de l'abbaye ; elle était richement ornée, mais avec un désordre, une confusion et une extravagance inouïs. Les objets les plus hétérogènes encombraient les crédences, les dressoirs et les tables, où les orfèvres de tous les pays semblaient avoir voulu déposer le tribut de leur art merveilleux.

Des vaisselles d'argent, des gobelets d'or aux pieds

fleuronnés s'entassaient pêle-mêle avec des christs, des châsses vides, des bénitiers en métaux précieux, sur les rayons de grands buffets aux écussons divers. Des bagues, des bracelets, des colliers de perles s'accrochaient aux croix ciselées des épées et aux manches sculptés des couteaux de chasse.

On eût cru voir le butin amoncelé par des routiers après le sac d'un château, plutôt que l'opulent mobilier d'un seigneur terrien.

Christine, dont les regards erraient sur ces richesses avec l'expression vague et morne de la lassitude, avait hâte de se retirer, ainsi que sa mère, dans une chambre solitaire, loin du tumulte et de la foule.

— Mes vassaux sont avides de vous voir, ma douce fiancée, — lui dit en souriant Lorenzo ; — mais vous êtes harassée de fatigue, et je vais les engager à prendre patience jusqu'à demain. — Il se tourna aussitôt vers la cohue bruyante de vassaux et de pauvres qui se foulait à l'entrée de la salle basse ; — Mes enfants, — leur ditil, — je n'arrive pas les mains vides au milieu de vous ; mais à demain les partages et les cadeaux; ce soir, je tombe de sommeil. Cassez les bouteilles et défoncez les tonneaux ; chantez et buvez à mes noces prochaines ! J'entends que tout le monde soit aussi heureux que moi. Allez !

Et d'un geste souverain il les congédia.

Mais la vieille Miji s'avança hardiment vers Christine et se prosterna devant elle avec des signes extravagants d'humilité, en disant:

— Je ne m'en vais pas avant d'avoir baisé la robe et les mains de cette belle demoiselle. Miséricorde î que son visage est pâle ! mais je connais les herbes qui peuvent rendre la chaleur à ce sang glacé et faire refleurir les roses sur cette blancheur de neige. — La jeune fille tressaillit à ces mots, croyant voir apparaître une de ces sorcières qui bravaient le bûcher pour obtenir de l'ennemi des hommes des philtres magiques, car elle était imbue des supersitions dont les esprits les plus

260 LE CHASSEUU D'HOMMES

éclairés ne pouvaient s'exempter à cette époque. La bohémienne, qui s'aperçut de son effroi, se releva et se mit à tourbillonner grotesquement autour d'elle comme un derviche tourneur ; puis, au moment où Gorju irrité allait la frapper brutalement, elle imprima ses lèvres froides et visqueuses sur la main pendante de Christine, qui crut sentir la morsure d'une vipère. Christine recula de quelques pas avec uu geste de dégoût. La vieille bohémienne, au nez grimaçant et au menton pointu, saisit alors hardiment sa robe, et lui cria d'une voix fêlée : — Eh ! la belle, il ne faut pas lever si haut les épaules quand on est tombée dans la gueule du loup. Eh ! eh ! moi aussi j'ai été jeune et friande aux yeux, attifée comme une reine, et recherchée des galants qui me pinçaient les doigts au bénitier, et pourtant regardez ce que je suis devenue ; le diable sait abattre notre vanité. Voyons, soyez bonne fille, mademoiselle ; ne faites pas la précieuse et la renchérie, si vous êtes vraiment la fiancée de notre redoutable sire l'abbé des Pauvres.

— Allons, laisse-nous, Miji ! — dit Lorenzo, qui la repoussa brusquement en s'apercevant de l'émotion de

Christine.

Mais la sorcière continua à grommeler :

— Ce n'est pas juste, ce n'est pas juste; et je veux enseigner à notre abbesse son devoir envers les pauvres gens. D'abord elle doit quitter sa robe et ses affiquets de dame, Pendant tout un jour elle doit porter la cagoule et la besace comme une vraie mendiante. Ce sont les coutumes de la confrérie. Elle doit boire dans une tasse non rincée, et embrasser ses frères et ses sœurs en signe d'alliance et d'affection.

— Tais-toi, Miji, — interrompit Lorenzo en colère, — trêve à tes litanies ( Je dispense ma fiancée de ces ridicules cérémonies. Ne faites pas attention à ces vieux usages du pays, — ajouta-t-il en se penchant vers la jeune fille, après avoir promené autour de lui un re-

gard menaçant, — ce sont des bouffonneries naïves et patriarcales dont je désire vous épargner l'ennui.

La vieille Miji s'était tue, mais ses yeux étincelants restaient fixés avec une jalouse rage sur la pauvre Christine, et des murmures couraient dans tous les groupes, présage certain d'une tempête. Tout à coup l'armasch tout sanglant se souleva du grabat de paille sur lequel il gisait, et s'écria d'une voix entrecoupée, mais railleuse:

— Tu n'as pas le droit, comte Lorenzo Vitelli, d'exempter ta fiancée de la coutume de l'abbaye. Nous t'avons juré obéissance absolue, mais tu as juré, toi, de ne pas violer les statuts de la confrérie. Nous ne voulons pas, pour satisfaire à ton caprice, introduire au milieu de nous une étrangère qui nous méprisera comme la poussière de ses pieds, et qui disposera, en nous haïssant, de notre vie, de notre butin et de nos secrets. Ainsi donc, pas de privilège!

— Il a raison! il a raison ! — s'écrièrent plusieurs* voix. — Pas de privilège î

Le terrible Gorju sentit la nécessité de céder à une volonté si formellement exprimée, car sa résistance eût pu avoir des suites dangereuses pour son pouvoir. Il haussa les épaules, et dit avec un sourire forcé à Christine :

— Il faut être indulgent avec les entêtés. Vous êtes bonne chrétienne, mademoiselle, et cet exemple d'humilité évangélique ne coûtera pas beaucoup à votre orgueil. Tenez, voici votre camerera qui vient vous présenter la cagoule et la besace. C'est une véritable investiture du fief des Pauvres.

Mais la jeune fille avait superbement relevé sa tête pâle empreinte d'une dignité suprême, et elle répondit à Lorenzo :

— Jamais ce sale haillon ne me touchera, monsieur le comte. Je crois être agréable à Dieu en secourant les malheureux de ma bourse et même de mon dernier morceau de pain, s'il le faut ; mais revêtir par dérision

262 LE CHASSEUR d'îIOMMES

les guenilles de la misère honteuse et hypocrite, je regarderais cela comme une lâcheté.

Au même instant la vieille Miji voulut jeter sur la belle enfant la cagoule crasseuse, Christine, surprise et indignée, repoussa vivement le sordide costume, qui se déchira entre ses mains, puis elle le laissa tomber à terre.

Un silence mortel succéda à ce mouvement involontaire qui devait paraître une horrible profanation aux habitants de l'abbaye des Pauvres; Gorju, tout endurci qu'il fût, trembla pour Christine en ce moment, car il douta s'il serait assez fort pour dominer les colères qui allaient se déchaîner contre la malheureuse fille. Tous les être pervers, cruels et vicieux, qui grouillaient dans l'enceinte de l'abbaye, venaient d'être affrontés dans le seul orgueil qui couvât encore au fond de leurs âmes impures, l'orgueil fanfaron du crime et de la bassesse, l'honneur de la confrérie. Un mot, un geste avaient condamné Christine, et peut-être son sang ne suffirait-il pas, peut-être la fureur des pauvres rejaillirait-elle jusqu'à lui. Il se demanda s'il ne devait pas tout d'abord, pour conjurer la tempête, abandonner sa fiancée et l'accuser lui-même, Mais il la regarda. Elle était si belle, fière, calme, ne se doutant pas même de son danger, que le courage lui manqna, et qu'il attendit le premier choc de ses adversaires avec une froide assurance,

Miji éclata la première:

— Vous l'avez vue, vous Pavez entendue, mes enfants, — s'écria la mégère de sa voix de crécelle enrouée ; — la donzelle se moque de nous ! Pauvres vers de terre, nous sommes bons pour ramper dans la boue du fossé, le long de son chemin; nous sommes bons pour marmotter des prières à son profit avec la pluie ou le soleil au visage sous le porche de l'église, tandis que, couverte de son voile, elle s'agenouille dans une chapelle devant un prie-Dieu de velours. Elle nous permet de tendre la main pourvu que la sienne ne touche pas notre peau

noire. Son aumône tombe sur nous comme le grêlon ou le ra*yon du soleil, au hasard. Pour elle nous valons à peu près autant qu'un chien malade; Dieu ne nous a pas faits de la même chair ni du même sang. Comment donc se fait-il qu'elle soit tombée dans nos mains? Elle est blanche, elle est belle, elle est mignonne à voir comme un diamant. Nos filles à nous ressemblent, à côté d'elle, à ces grains de verroterie qui leur pendent au cou. Oh ! que je voudrais voir cette belle affublée de notre cagoule, accroupie dans la poussière, l'épaule grelottant sous l'eau des gouttières et guignant de l'œil un morceau de pain noir ou de jambon rance!

Puis elle s'avança en brandissant d'un air de menace la hideuse cagoule.

■ — Mais cette femme est folle, n'est-ce pas! — dit la vieille dame à Lorenzo avec une expression d'inquiétude; — vous qui êtes le maître ici, pourquoi ne faitesvous pas chasser une si méchante bavarde par vos serviteurs?

— Je suis le maître certainement, — répliqua Gorju d'un air contraint, — mais je subis en diverses choses la volonté de mes vassaux. Vous savez quelle est la tyrannie de certains usages, Christine a tort de ne pas s'y soumettre. Sa fierté, un peu exagérée, irrite ces braves gens, et j'aurai peut-être peine à venir à bout de leur révolte.

Cependant le tumulte allait croissant. Des regards allumés par l'envie, la haine, la convoitise, la cupidité, ou par une férocité bestiale, s'attachaient comme des tisons ardents au visage de Christine, plus blanc que celui d'une morte. Chacun jetait son mot dans ce volcan de menaces, de sarcasmes ou d'injures, qu'elle bravait par son indifférence calme et hautaine. Les femmes vieilles ou jeunes, étaient jalouses de sa beauté et attisaient la colère des hommes. Ceux-ci avaient envie de la disputer comme une proie à Gorju, et ne voulaient pas reconnaître pour leur dame et maîtresse cettejeune fille qui les accablait de son froid mépris. Ils ne ressen-

taient à sa vue que le sauvage et brutal instinct de l'avilir, de la souiller, de l'abaisser jusqu'à leur propre dégradation, afin de n'être plus involontairement troublés par ce regard calme, innocent et limpide, qui pouvait les dompter. Ils craignaient d'être charmés comme ces serpents que les Psylles d'Egypte savaient rendre familiers, et ils avaient hâte de goûter au premier sang qui grise le cœur. Il ne fallait plus qu'un mot pour provoquer l'explosion, un de ces mots brefs et sinistres qui mettent le feu à la traînée de poudre. L'armasch seul osa le prononcer.

En effet, Gorju s'était décidé à défendre Christine au risque sa popularité, tant il l'avait trouvée belle. Ce misérable était poursuivi par un souvenir, et ce souvenir revivait en elle à ses yeux par un prestige étrange. Pour la première fois d'ailleurs, lui qui avait traîné sa vie dans la sentine des amours abjectes, qui n'avait connu que les baisers vulgaires et faciles, ou qui n'avait dû qu'à la violence effrénée la conquête de pauvres femmes pâmées de frayeur, il espérait unir par un lien volontaire sa vie criminelle à la vie sans tache d'une enfant à qui les fées avaient donné la beauté, la fortune et une longue généalogie. Tous les biens terrestres se résumaient sous cette forme séduisante pour sourire à l'abbé des Pauvres; il caressait déjà un vague désir d'abdiquer son dangereux pouvoir pour devenir un honnête homme, riche, heureux, influent dans quelque pays lointain, et il n'était pas débonnaire au point de se laisser enlever cette merveilleuse chimère par les menaces de la bohémienne Miji. Il arracha donc à cette dernière la cagoule et en drapa lestement les épaules de Christine, qui, plongée dans sa rêverie, ne s'en aperçut pas.

Le tapage s'apaisa aussitôt.

— Vous êtes fous, enfants ! —dit alors Gorju triomphant. — Est-ce que Miji seraitjalouse de me voir préférer cette jeune dame, qui est noble, belle et riche, à l'une de ses trois filles, dont la première est bossue,

l'autre borgne, et la troisième boiteuse, mais qui sont toutes également partagées sousle rapport de la misère? Vraiment l'ambition lui a tourné la tête. — Miji grinça des dents, mais elle n'osa répondre, car la troupe entière riait aux éclats de la facétie de son illustre chef.

— Oui, — reprit Gorju, — je vous présente à tous ma fiancée, qui, le jour de notre mariage, jurera comme moi, de ne pas trahir les secrets de l'abbaye des Pauvres.

Mais alors François, qui avait silencieusement observé toute cette scène sans pouvoir se rendre compte de tant d'incidents étranges, tressaillit, frappé d'une idée subite et vague encore, en regardant les physionomies difformes qui entouraient le comte Lorenzo.

Jamais nuit de la Walpurgis n'avait vomi sur les bruyères un si hideux ramassis de figures patibulaires, delaideurs monstrueuses, de corps flétris par l'empreinte des passions ignobles. Les sept péchés capitaux avaient posé leurs griffes sur les visages de ces honnêtes vassaux du diable, eraillé leurs yeux, fendu leurs bouches pendantes, ravagé leurs cheveux, blêmi leurs joues, épaté leurs nez et enroué leurs voix.

Les démons de la tentation de saint Antoine semblaient s'être incarnés sous des formes humaines qui surpassaient, comme une épouvantable exagération de l'horrible, toutes les chauves-souris, tous les serpents ailés, tous les chats-huants, tous les singes et les lézards à tête de femme, colportés par la chronique populaire.

François Perrier se crut en proie à une vision diabolique, et il chercha machinalement un rouleau de papier et un crayon pour reproduire les détails fantastiques de ce mauvais rêve. Mais c'était bien une réalité.

Cette foule s'agitait comme une fourmilière autour de Christine, avec des rires, des chants et des battements de mains. Chacun de ces démons fêtait à sa façon les fiançailles de l'abbé des Pauvres.

266 LE CHASSEUR D'flOMMES

Les jeunes bohémiennes formaient des rondes folles en s'enivrant aii son fiévreux des castagnettes sur les tables qui craquaient.

Des hommes pâles, maigres et presque nus, venaient vider, dans un baril ouvert devant la jeune fille, de larges sébiles où s'entre-choquaient des ducats brillants comme si aucune main ne les eût encore touchés.

D'autres, robustes et trapus apportaient sur leurs épaules des ballots qu'ils éven traient à coups de couteau aux pieds de la fiancée, et d'où s'échappaient des étoffes précieuses, des épices d'Orient, et toutes sortes de denrées ou de marchandises.

Deux bateleurs vinrent à leur tour et firent gambader un singe et un ours savant, l'un portant l'autre; ils excitèrent de grandes risées parmi les spectateurs, mais ils ne parvinrent pas à dérider le front sombre de la jeune fille.

Un vieillard à longue barbe blanche proposa à Christine de tirer son horoscope, mais elle ne daigna ni lui tendre la main pour qu'il en étudiât les lignes, ni lui répondre un seul mot.

Toute cette liesse populaire expirait devant la statue de marbre que l'abbé des Pauvres venait de nommer sa fiancée; mais une voix douce et triste devait la réveiller de sa torpeur. C'était celle de Perrier.

Soudainement effrayé de l'aspect de cette cohue de vassaux sans discipline et sans ordre, qui lui parut ressembler à une troupe de gueux et de bandits, il se glissa derrière Christine, et lui dit:

— Prenez garde, mademoiselle, prenez garde! Ne trouvez-vous pas la cagoule des pauvres pesante sur vos épaules, et consentirez-vous réelllement à jurer de ne pas trahir les secrets de cette abbaye infâme?

Elle se retourna vivement et le regarda, puisant dans les yeux du hardi jeune homme une confiance extraordinaire; puis elle lui répondit en souriant.

— Jamais ! jamais! ma vie est à Dieu!

— Tu parles pour ta fiancée, mon maître, — s'écria

tout à coup l'armasch, — mais elle reste muette comme une tombe, et c'est son serment que nous exigeons.

— Christine, — dit Gorju, — répétez à haute voix la promesse que je viens de donner en votre nom.

La jeune fille pressa son front pesant de ses mains et fixa ses yeux sur l'étrange assemblée ; elle comprit aussitôt et partagea les doutes du Bourguignon.

Un mystère menaçant enveloppait l'abbaye des Pauvres. Gomment ses vassaux, si dévoués et si fidèles, osaient-ils imposer des conditions à leur maître? Comment le chef d'une troupe de bohémiens osait il résister en face au puissant gentilhomme qui venait de le faire si cruellement flageller? Le comte Lorenzo était-il un de ces nobles condottieri qui vendaient aux princes le sang et la fidélité temporaire de leurs bandes de pillards, un de ces héros batailleurs dont le courage mercenaire était tarifé comme un ballot de soiries, un de ces grands spadassins qui assassinaient les républiques • et décapitaient les ducs souverains? mais à part quelques têtes énergiques de contrebandiers, elle ne distinguait dans cette foule braillarde que des physionomies fourbes, serviles et basses. De tels gredins pouvaient empoisonner leurs ennemis ou les poignarder dans le dos, mais à coup sûr ils ne devaient pas les regarder en face.

Christine frissonna de tout son corps. Elle devina vaguement le piège où elle se trouvait prise. Elle s'inclina comme la fleur odorante et fraîche que va souiller la lave luisante du limaçon nocturne. La main de Lorenzo toucha son bras, et cette main lui parut tachée de sang. Elle se leva toute droite; la cagoule se détacha de ses épaules et elle s'écria d'une voix haletante:

— Qui donc trompe-t-on ici? Ces secrets dont vous parlez, comment puis-jurer de les garder? Je ne les connais pas et je ne veux point les connaître. Le comte Lorenzo Yitelli m'a dit que vous étiez ses vassaux, ses serviteurs, ses soldats. S'il m'a menti, si vous êles des proscrits, des criminels mis hors la loi, des hommes

de proie et des vagabonds, je n'ai plus rien de commun avec lui. Faites de moi ce que vous voudrez! J'aime mieux être pendue à votre gibet qu'assise à votre table Vous pouvez me voler et me tuer, mais vous ne pouvez me faire votre complice.

— Qui sait ! — murmura Gorju avec son sourire sardonique.

Les trois peintres se groupèrent autour de la jeune fille.

Cependant la rage des bons apôtres s'était exaltée jusqu'à la frénésie. Les bohémiennes déchiraient déjà de leurs ongles noirs la robe de Chistine, malgré les coups de fouet que leur distribuait libéralement Gorju.

Gervais, de son côté, se traîna jusqu'à ce dernier, et s'écria:

— Maintenant tu n'essayeras plus de garder la donzelle pour toi seul,damp abbé! Part à tous, n'est-ce pas, frères ! Part à tous ! Ah! la mijaurée refuse de porter la cagoule et la besace ! eh bien ! les porteurs de besace seront bons diables, ils embrasseront tous l'orgueilleuse sur les deux joues.

Malheureusement Gorju faisait siffler et tourbillonner le grand fouet à clous d'argent avec une dextérité si merveilleuse, que l'armasch se contentait d'aboyer, et n'osait mettre la main sur la jeune fille.

Pourtant la vieille Miji, irritée des sarcasmes de Gorju, n'entendait pas lâcher prise si facilement. Elle monta sur un tonneau, tout échevelée, et se livra à une gesticulation désespérée pour obtenir un peu de silence La curiosité calma un instant la fureur générale et les cris :

— Ecoutez ! écoutez ! — retentirent de toutes parts. La bohémienne essaya de prendre une attitude solennelle.

— Mes agneaux, — dit-elle au milieu d'un silence terrible, — l'étrangère a confessé la vérité. J'ai bien fait de me méfier et de vous avertir. Elle n'est pas des nôtres; c'est un ange égaré dans l'enfer. Pauvre petite!

elle n'est pas née sur la bruyère ; elle n'a jamais eu besoin de tromper sa faim avec les mûres du buisson; elle n'a pas vu sa mère fouttée par les sergents ; pourquoi donc a-t-elle consenti à entrer à l'abbaye des Pauvres; pourquoi a-t-elle consenti à épouser notre excellent seigneur! parce qu'elle le croyait riche et puissant; mais il est plus riche qu'un cardinal et plus puissant que le doge de Venise, et cependant elle renonce tout à coup à cette brillante union. Ah ! c'est que les vassaux de l'abbé paraissent trop laids et trop familiers à cette mignonne. Nous sommes une engeance bonne à pendre, nous qui ne traînons pas la charrue comme dés bœufs, qui ne gardons pas les moutons comme un chien berger, qui ne frappons pas jour et nuit sur l'enclume comme le forgeron. Nous préférons gagner notre vie à la façon des rois, par ruse ou par force, c'est vrai, battre un peu monnaie à leur exemple, chasser sur toutes terres et prélever notre dîme sur le bateau qui flotte et sur le chariot qui cahote. N'est-ce* pas là une vie noble, une vie de gentilhomme, une vie plus honorable que celle des serfs soumis à la taille et à la corvée. Nous sommes libres comme l'air que nous respirons. Voilà tous nos secrets, petite ! Maintenant tu voudrais bien nous quitter, n'est-ce pas ? cette liberté t'effarouche. Va donc, chère enfant. Laissez-la passer, compagnons! laissez-lui faire son honnête métier à cette sainte fille qui n'est-pas une immonde bohémienne. Savez-vous où elle courra au sortir de l'abbaye? Fautil vous le dire, mes agneaux?

— Elle ira nous vendre, interrompit la voix rauque de l'armasch, — car c'est une espionne.

A cette accusation inattendue, le silence redoubla, et tous les regards se portèrent sur Gorju, dont la réponse devait décider souverainement de la vie de Christine et de sa mère, car les hommes brouillés avecla justice et la société peuvent pardonner tous les crimes excepté la trahison.

L'espionnage ne leur est pas odieux à cause de la

270 LE CHASSEUR u'ilOMMES

bassesse de cœur qu'il implique, mais parce qu'il enlève le seul gage moral de sécurité auquel ils puissent se fier. La fidélité au serment est un de ces liens sacrés que l'homme de proie lui-même est tenu de respecter comme une garantie matérielle de toutes les jouissances auxquelles il aspire. Convaincue ou même soupçonnée d'espionnage, la jeune fille devrait être enterrée vivante dans l'enceinte de l'abbaye.

Page 1