QUE LES BOHEMIENNES SE SUIVENT ET NE SE RESSEMBLENT PAS
Christine avait affronté d'un regard calme et dédaigneux cette tempête, plus hideuse que celle des flots soulevés en montagnes et creusés en abîmes. François la voyait souffrir son agonie; sa douleur s'exaltait jusqu'à l'héroïsme avec cette volupté secrète qui transforme les souffrances partagées par l'être aimé. Ainsi que le condamné à mort, elle revoyait dans un tableau rapide les jeux lumineux ou sombres de sa vie.
Elle sentait confusément qu'elle vivait seulement depuis l'apparition du jeune peintre de cette vie chaude et magique du cœur qui illumine le monde extérieur comme le brillant décor de l'amour. Peut-être était-elle heureuse des tragiques émotions qui brisaient son corps depuis quelques jours, et remerciait-elle Dieu de vouloir la retirer rapidement de la vie, puisque, vivante, elle devait rougir de honte et de confusion en s'avouant à elle-même cet amour impossible qui l'envahissait.
Elle eût voulu éteindre dans son sang cette flamme attisée par des hasards étranges. Était-ce donc le démon qui s'emparait d'elle et qui lui soufflait ses inspirations impures? Fille noble, soumise et pieuse, pouvait-elle aimer un mendiant? Et cependant ne regrettait-elle pas en ce moment même de ne pouvoir se coucher aux pieds de ce mendiant, comme une des filles d'Egypte qui l'entouraient, et ne rêvait-elle pas le vrai bonheur dans la vie libre, insouciante et folle de ces danseuses de grand chemin? Où était donc le bien et le mal? Le bien consistait-il à étouffer son cœur sous le cilice., à meurtrir ses genoux sur la dalle, à psalmodier des prières devant une châsse de saint, et le mal à plonger ses yeux dans les yeux du fantôme vivant de ses rêves, à danser enlacée au bras de son amant, et à chanter, comme l'oiseau des forêts, la ronde entraînante et joyeuse? En vain Lorenzo lui répéta :
— Vous vous perdez, Christine. N'agacez pas ces bêtes féroces, qu'on peut amuser et tromper avec une parole. — Elle le regardait en souriant, comme une créature indifférente à des craintes si chimériques. Alors l'abbé des Pauvres risqua hardiment sa popularité pour se conserver sa belle fiancée : — Allons, tu es folle, Miji, — répondit-il; — je suis ton maître, et je réponds de cette jeune fille.
— Que vaut ta parole, puisque tu l'aimes, — répliqua la vieille bohémienne. — Qu'elle se défende ellemême.
Christine resta muette; elle eût cru souiller sa pensée et ses lèvres en essayant de marchander sa vie à ces êtres flétris, qui lui paraissaient plus immondes que les scorpions et les reptiles des fossés.
Quant à Perrier, ses deux amis le retenaient avec force pour l'empêcher de s'élancer désespérément sur le bandit qui avait trompé les deux femmes en se faisant passer pour un comte florentin. Plus pâle qu'un linceul, il jetait des regards vagues autour de lui comme s'il s'attendait à voir le feu du ciel tomber sur l'abbaye
272 LE GHASSEUK D'HOMMES
et la consumer; il écoutait les bruits du dehors comme s'il eût espéré qu'une troupe d'archers allait accourir et enfoncer les portes du repaire. Tous les espoirs insensés qui font palpiter le cœur d'un condamné à mort traîné au supplice miroitaient dans son cerveau. Il ne pouvait admettre que Dieu permît la flétrissure de cette belle jeune fille, si digne de la plus chaste adoration.
Jacques et Claude sentaient leur profonde impuissance contre une foule perverse, cupide et défiante. Ils ne pouvaient racheter à prix d'argent la vie ni l'honneur de Christine; ils ne pouvaient désarmer par des menaces ou des prières cette haine instinctive dont les êtres vicieux et criminels poursuivent la faiblesse et l'innocence; ils ne pouvaient rassurer l'ombrageuse inquiétude des habitants de l'abbaye que par un gage apparent de dévouement, et, après s'être consultés à voix basse, ils résolurent d'assurer leur sécurité aux dépens de François Perrier.
En effet, ce dernier, voyant la Miji s'avancer vers Christine et toucher sa mante avec un geste de mépris familier, ne put se contenir davantage. Il saisit dans sa main les doigts raidis et parcheminés de la bohémienne, qui craquèrent comme de vieux sarments, et lui cria :
— Tante de Belzébuth, agenouille-toi devant cette sainte que tu as osé profaner de ton souffle infect ! Rampe à ses pieds et demande-lui pardon! — La vieille poussa des grognements lamentables, et plusieurs bohémiens s'élancèrent à son secours; mais Perrier fit tournoyer son bâton ferré avec une si prodigieuse dextérité, qu'il maintint ses adversaires à une respectueuse distance. Les pauvres se mirent à hurler comme des mâtins qui ont bien envie de mordre, mais qui n'osent par crainte des coups suspendus sur leur échine. Miji se débattait comme un démon aspergé d'eau bénite, et ne voulut pas se prosterner. François, avisant alors une grande chaudière qui se balançait sur un tas de broussailles que deux enfants venaient d'allumer, toute remplie d'une eau plus ou moins limpide sur laquelle
surnageaient des canards et des poules, saisit Miji par la nuque et menaça de la tremper dans ce bain succulent. La vieille bohémienne se livra, pour échapper au baptême, à des contorsions extraordinaires qui firent pâmer de rire jusqu'au terrible Gorju lui-même; mais ce dernier, ne se souciant pas d'être bravé plus longtemps par un valet d'aveugle dans l'enceinte de son pouvoir, fronça le sourcil à la façon de Jupiter Olympien, et ordonna sèchement à Perrier de déposer à terre Miji et son bâton ferré. — Viens les prendre? — répliqua intrépidement François, sans se douter qu'il plagiait le héros de Sparte.
A cette insolente réponse, la face de l'abbé des Pauvres devint verte comme l'écume d'une mare stagnante. Il comprit qu'il fallait sauver à tout prix son prestige de coquin adroit et audacieux aux yeux de sa horde, qui ne respectait que la force. Il ne pouvait sans honte appeler à son aide, contre un seul homme, presque un enfant, la foule de ses bandits, aussi fèignait-il de dédaigner un si mince adversaire.
Il s'avança nonchalamment vers lui, sans tirer son épée du fourreau, puis tout à coup il lança un vigoureux coup de pied contre la chaudière, qui culbuta, roula dans les jambes de François Perrier, et le fit trébucher comme un ivrogne.
Déjà le Bourguignon cherchait à se raffermir sur ses jarrets robustes, et ses yeux enflammés promettaient une rude représaille au maître de l'abbaye, lorsque Jacques et Claude, au lieu de se ranger à ses côtés pour le défendre, le saisirent par derrière et lui arrachèrent son bâton. Stupéfait, consterné, abasourdi de cette défection, il ne se sentit plus la force de résister et se laissa traîner aux genoux de Gorju, qui lui dit en souriant :
— Eh bien ! fanfaron, ça ne te réussit pas toujours de te déclarer le champion des belles!
— Oh ! sans la trahison de ces faux frères, tu n'aurais pas eu si bon marché de moi ! — s'écria Perrier. — Tu
n'oserais m'affronter à lutte égale. Tu n'es qu'un lâche voleur, un comédien de visage, de cœur et d'habit. 11 n'y a pas de sang sur ta joue; il n'y a pas de sang dans ton cœur. Mais ne crois pas que cette noble demoiselle s'avilisse jamais jusqu'à mettre sa main pure et blanche dans ta main de proie, maintenant que tu as laissé ton masque. Je suis un honnête garçon, moi, je ne sais ni mentir ni tromper, et je ne crains pas de te le dire, devant ta troupe de larrons, que tu es bien digne de les commander, car de tous tu es le plus lâche !
Gorju haussa les épaules, et, s'adressant aux deux autres peintres :
— Merci, mes chérubins, — dit-il ; — bâillonnez-moi ce bavard. Nous déciderons plus tard de son sort.
Jacques et Claude obéirent.
— Tu vois, maître, ce que tu as gagné à vouloir défendre cette espionne ! — reprit Miji qui, plus exaspérée que jamais, n'abandonnait pas son accusation. Gorju fixa sur Christine des regards presque suppliants, mais elle resta opiniâtrement silencieuse, sans quitter François Perrier des yeux. Une. rumeur sinistre parcourut tous les groupes des pauvres. — Je crois, — ajouta Miji en traînant une longue corde grasse et souillée de boue, — que je pourrais maintenant lui prédire sa bonne aventure à cette princesse.
La vieille dame comprit le sens sinistre de ces paroles, et jeta un cri d'épouvante qui fit tressaillir Jacques et Claude.
Le premier se pencha doucement vers Zorah et chuchota quelques mots à son oreille. La jeune bohémienne pâlit; puis, se rapprochant de Christine, elle se coucha pour ainsi dire à ses pieds avec la grâce d'une jeune chatte qui sollicite une caresse :
— Miji, — dit-elle en dénouant sa chevelure par un geste de coquetterie enfantine, — veux-tu que je dise à nos frères pourquoi tu accuses cette pauvre demoiselle d'être une espionne. C'est parce qu'elle est jeune et que tu es vieille,, parce qu'elle est courageuse et que tu es
poltronne, parce qu'elle est riche et que tu es pauvre, parce que le collier brillant qui enlace son cou blanc comme le marbre te fait envie, et que tu voudrais le voir pendre à ton cou noir et ridé. N'est-ce pas la vérité?
— Sotte péronnelle! — interrompit Miji furieuse, — tête écervelée ! va chanter comme un oiseau et danser comme une chèvre, mais ne te mêle pas des intérêts de la tribu. Il ne faut pas d'étrangère parmi nous. Une étrangère est toujours une ennemie qui guette nos secrets pour nous vendre. Voilà pourquoi je hais cette jeune fille. Serais-tu donc joyeuse, Zorah, de voir pendre aux arbres de la forêt les corps de tous les frères ?
— Mais tu ne crois pas cela, Miji, — s'écria vivement Zorah, — Toi qui es savante en magie, toi qui sais lire sur les figures le signe le plus secret et le plus fugitif de leur destinée, regarde donc le doux visage de cette blanche fiancée. Elle est belle comme un ange de lumière; son esprit même est absent d'ici. Elle rêve peutêtre à son enfance, peut être à l'avenir caressé dans des songes, mais elle ne pense p%s au présent, mais elle ne
.nous entend pas. Pendant que nous croassons à ses pieds, son âme monte plus haut et prie Dieu.
— Eh bien ! que ne l'envoie-t-on le prier de plus près, — riposta la vieille bohémienne. — D'ailleurs elle n'a pas même voulu prêter le serment de ne point nous trahir.
— Crois-tu donc qu'une véritable espionne ne nous aurait pas juré tous les serments du monde! — dit Zorah. Puis, saisissant une des mains pendantes de Christine, elle l'examina avec une attention profonde : — Par la science même que je tiens de toi, Miji, plus j'examine les lignes de cette main et plus j'affirme que nous ne courons aucun danger de la part de cette enfant. Elle est incapable de souhaiter même la mort de son plus cruel ennemi.
Miji. hideuse de colère et de haine, tordit presque
dans ses doigts crochus l'autre main de Christine, et s'écria :
— Je jure, moi, par cette science dans laquelle je suis la maîtresse et toi l'élève, qui si l'abbé des Pauvres épouse cette étrangère, l'asile de l'abbaye sera violé, et que tous ceux qui ont coutume d'y chercher un refuge feront ployer sous le poids de leurs cadavres les branches de la forêt. — Le silence mêlé de curiosité qui avait régné pendant ce débat, auquel la fiancée était restée seule insensible, fit place à de violentes invectives et à de sanglants reproches adressés à Gorju. Les deux peintres frissonnèrent et relâchèrent insensiblement les liens de François, dans la main duquel Jacques trouva moyen de glisser un couteau. L'influence de Miji semblait l'emporter décidément sur celle de Zorah, et la vieille bohémienne, fière de son triomphe, ajouta pour accabler d'un dernier coup sa rivale : — Écoute un conseil, ma mignonne. Veux-tu que je te dise, moi, pourquoi tu as défendu si vaillamment cette fière demoiselle que tu ne connais pas? C'est que toi aussi tu aimes un étranger. Tu as tort, ma pauvre Zorah, et je te prédis la ruine de ton amour. Nous devons aimer les oiseaux de notre plumage, ceux qui ont été couvés dans notre nid, et qui n'ont pas honte de voler d'une aile aussi courte et aussi faible que la nôtre. L'aiglon ne doit pas nicher avec les fauvettes. — Quelques rires éclatèrent parmi les bohémiens, et Zorah, interdite, n'osa répondre. Miji, victorieuse, s'avança effrontément devant la triste fiancée de Gorju, et lui dit : — N'est-ce pas que tu es une espionne, toi ?
La jeune fille abaissa son regard candide et étonné sur la hideuse vieille; puis elle lui répondit avec une douceur extraordinaire :
— Oui, je suis une espionne ; oui, je dénoncerai vos crimes si vous ne me faites pas mourir. Je ne suis pas de votre race; j'ai horreur de vous comme de l'enfer soulevé hors de ses abîmes et débordant sur la terre; ces murailles me semblent tâchées de sang innocent
qui crie vengeance. L'esprit du mal vous inspire. Vous volez la guenille du misérable comme la bourse du riche, le berceau de l'enfant comme le rosaire du prêtre, le voile de la veuve comme le filet du pêcheur, le bœuf du laboureur comme le cheval du soldat. Je vois sur ce bahut des vases sacrés; je vois des coupes renversées sur un autel à moitié brûlé. Vous volez dans la nuit et vous vous sauvez; vous incendiez les granges et les étables et vous vous sauvez; vous êtes des bandits honteux qui aimez à vivre du travail et de l'épargne d' autrui, comme le frelon, mais qui n'osez même conquérir votre proie comme l'aigle, au prix de votre sang. Ah ! vous pouvez me tuer, étouffer ma voix, éteindre mes yeux, mais vous ne pouvez me rendre votre complice. Etre haïe de vous, être insultée par vous, être tuée par vous, voilà ce qui sera pour moi un honneur insigne. Ah! quand je pense que sous cette friperie de gentilhomme le glorieux abbé des Pauvres avait trompé ma mère, et que j'ai failli devenir la femme de ce larron hypocrite! Merci, vieille Miji, merci à toi qui m'as révélé la fourberie, à toi qui m'as sauvée ! Oh ! la mort me paraîtra heureuse puisqu'elle m'épargne une honte contre laquelle mon cœur se soulevait instinctivement de dégoût.
Gorju resta impassible, malgré ces preuves humiliantes de mépris.
Il regardait avec une sorte d'admiration cynique le visage enflammé de Christine, et murmurait :
— Quelle est belle et que je l'aime ainsi, ardente et passionnée dans sa colère! Qu'il sera plaisant de souffler sur ce tonnerre et de le faire ramper sous mes pieds comme une flamme obéissante et légère. Tu me hais donc bien, rebelle fille? — demanda-t-il soudainement.
— Vous haïr! — reprit-elle. — Non, j'ai pitié de vous comme d'un insensé plus aveugle à la loi de Dieu que les bêtes féroces et inintelligentes qui cherchent leur pâture au hasard dans les bois ou les déserts.
— Vous vous trompez, Christine, — dit Gorju avec une feinte douceur; — j'ai toujours suivi la loi de Dieu.
— Blasphémateur, — s'écria-t-elle, — verse le sang des hommes, mais n'outrage pas le ciel !
— Le ciel ! — répéta l'abbé des Pauvres avec un sourire sardonique ; — mes paroles n'ont pas d'écho si haut : mais regardez autour de vous, Christine, et vous comprendrez que j'ai dit la vérité. Dieu n'a-t-il pas voulu que, à côté de la plante salutaire, on vît éclore des fleurs vénéneuses? Dieu n'est-il pas l'esprit du mal et le génie de la destruction, puisqu'il a fait de ce monde le théâtre d'une lutte effroyable et perpétuelle entre tous les éléments et toutes les forces aveugles de la nature? N'est-ce pas lui qui allume les terribles éruptions des volcans qui engloutissent des villes entières, et sépare-t-il dans ses arrêts les cités innocentes et pieuses des Sodomes et des Gomorrhes maudites ? N'a-t-i! pas peuplé les airs d'oiseaux de proie, les abîmes de l'Océan de poissons de proie, les glaciers et les déserts de sable d'animaux de proie, les ruines même d'insectes de proie? Comment les hommes de proie seraient-ils plus criminels que l'ours, le tigre ou le lion, en obéissant à leur destinée ? Dieu a engendré les êtres animés pour se servir réciproquement de pâture les uns aux autres. Il a proportionné leur force, leurs armes, leurs défenses à leur appétit. Il les a créés pour la lutte; il leur a dit : « Tu ne vivras que par la guerre. La force sera la justice. Malheur aux vaincus!» Jamais il n'a frappé de sa foudre le conquérant qui, pour graver son nom dans la mémoire des hommes, exterminait des peuples, incendiait des capitales et changeait de fertiles empires en steppes arides. Toujours la mouche s'est prise dans la toile de l'araignée.
Christine écoutait avec terreur ces anathèmes contre la divinité qu'elle adorait comme l'émanation du beau et du bien. Jamais sa pensée» n'avait été si violemment
détournée de sa voie pieuse et tendre. Ces moqueries effrontées lui faisaient horreur, et pourtant elles ébranlaient sa raison.
— Blasphémateur, — s'écria-t-elle, — tais-toi !
— Je veux éclairer votre esprit obscurci par les divagations des moines, — reprit Gorju avec l'accent impérieux de l'homme habitué au commandement, — Si Dieu n'était pas un esprit malfaisant, il ne permettrait pas au mal de triompher sur la terre et d'être l'essence même de la création. Pourquoi le faible serait-il impitoyablement opprimé par le fort, et le pauvre par le riche, ce qui est la source de la servilité et de la ruse, de l'hypocrisie et du mensonge? Pourquoi, non content de torturer l'homme en allumant dans son sein tous les tisons des passions, depuis la pâle envie jusqu'à l'orgueil implacable et féroce, en .défigurant son corps par la laideur originelle, par le vice ou par les infirmités., en rendant son cœur dupe de sa confiance, de son amour, de sa vertu, pourquoi a-t-il encore amassé sur lui les misères de la famine, de l'inondation, de la tempête ? Pourquoi, dans la crainte que l'homme échappât à tant de maux, a-t-il inventé les supplices, ces agonies savamment graduées? Et comme il a pensé que les bras des bourreaux pourraient se lasser de ces tâches sanglantes, il a inventé les maladies, qui frappent indifféremment l'enfant dans son berceau et le juge à son tribunal, le père à la charrue qui nourrit une famille, l'oisif voluptueux dans son bain, et le prêtre à l'autel où il priait ce Dieu clément. Et la maladie ne lui a pas suffi ; elle frappait pas à pas, lentement, comme un assassin vulgaire mal payé et méprisé, qui étrangle sa victime à l'écart. Alors, comme ces glorieux conquérants adorés des hommes parce qu'il les écrasent sous le pas de leur cheval et que derrière eux les fleuves charrient des bataillons de cadavres, alors ce Dieu de colère, qui n'a jamais connu la justice et la miséricorde, a soufflé sur les nations l'épidémie et la peste. L'herbe a pu croître dans les
rues de ces Babylones industrieuses et remuantes comme des ruches d'abeilles, dont il ne restait que des murs, des statues et des temples.
— C'est la voix du démon que j'entends! — interrompit la jeune fille en regardant avec stupeur l'étrange faiseurs de sermons qui osait s'attaquer à Dieu ; cette éloquence emportée et brutale, dont les éclairs jetaient des doutes dans sa conscience troublée, la remuait involontairement, et elle cherchait en vain un appui autour d'elle pour résister à cet entraînement.
— Embrasse la croix de ton rosaire, Christine, — lui dit tout bas sa mère.
La jeune fille n'eut pas plutôt serré son chapelet dans ses mains et pressé la sainte image sur ses lèvres qu'elle éprouva un soulagement merveilleux.
— Christine, prouvez-moi donc que je me trompe? — poursuivit Gorju. — Est-il juste que ce Dieu permette aux hommes de s'exterminer sous prétexte de lui témoigner leur foi d'une manière qui lui soit plus agréable? Est-il juste qu'il y ait sur terre des tribus proscrites, comme les bohémiens, des nations dévouées à l'oppression et au mépris, comme les juifs, des serfs attachés à la glèbe, des esclaves vendus comme une marchandise ou un bétail au plus offrant? Et, si Dieu veille sur les créatures qui lui sont fidèles en vivant dans la pratique de la charité et de l'amour du prochain, pourquoi donc êtes-vous tombée au pouvoir de l'abbé des Pauvres, qui n'a pitié, lui, ni des pleurs ni des supplications de l'innocent? Reniez ce Dieu lâche, débile et inerte, croyez-moi, Christine, et prenez part avec moi aux récompenses dont nous comble le Dieu vengeur que nous servons de notre mieux.
— Arrière ! tentateur de grand chemin ! — s'écria Christine avec l'accent de la plus vive indignation, — Crois-tu donc m'éblouir par tes mensonges? Oui, le mal existe sur la terre; oui, souvent il semble triompher sous la couronne des rois et sous la toque des juges; oui, la guerre, ce souille infernal, soulève sans
cesse le monde et en fait un champ de bataille où le sang des faibles engraisse les forts ; mais ne sais-tu pas que ce monde n'est qu'un exil ou un passage,, et cette vie une épreuve?
— Maxime commode pour les riches et les puissants, — objecta Gorju. — Pauvres, grelottez sous vos guenilles effrangées par le vent d'hiver; pauvres, aiguisez vos dents sur les os dédaignés parles chiens, mais ne murmurez pas et ne volez pas ! Priez Dieu pour les riches qui boivent le vin vieux dans des coupes d'or, qui chassent le gibier dans leurs forêts et dans les blés du paysan, qui dorment sous des baldaquins de damas, et qui font l'aumône à vos plus jolies filles.
Les pauvres applaudirent leur abbé en riant; mais la jeune fille, serrant toujours dans sa main la petite croix qui semblait lui communiquer une force extraordinaire, l'interrompit :
— Tes blasphèmes ne pourront souiller l'éternelle vérité, seigneur de contrebande! Tes railleries n'obscurciront pas la lumière qui brille aux yeux de tous les vraischrétiens. Lemalest de source divine, puisque Dieu lui a permis de s'insinuer en nous comme le ver au cœur du fruit. Mais il nous a donné en même temps une âme libre pour résister au mal sur cette terre, une âme immortelle pour recevoir le châtiment de son péché dans l'abîme ou la palme de sa victoire dans le ciel.
— Ce sont là des contes à dormir debout, ma jolie prêcheuse, — reprit Gorju; — Dieu est-il descendu à ton chevet pour te prédire cette vie future, et t'a-t-il donné des arrhes?
— Oui, misérable ! — s'écria Christine emportée par une sainte indignation, — il a donné à tous les hommes un gage précieux de son amour et une merveilleuse caution de ses promesses.
— Et quel est ce gage! — demanda en ricanant l'abbé des Pauvres.
— Son fils, — répondit la jeune fille avec une touchante exaltation. Gorju resta silencieux, car beaucoup
de ces bandits, qui ne se faisaient aucun scrupule de blasphémer Dieu, n'en étaient pas moins dévots au Christ et à la Madone. La jeune fille continua d'une voix douce et calme : — Jésus ne s'est-il pas soumis aux misères .et aux angoisses de l'homme? N'a-t-il pas dépouillé sa divinité pour souffrir dans son corps, dans son esprit et dans son âme? n'a-t-il pas accepté toutes les humiliations, toutes les ignominies, tous les faux jugements? l'ignorance, l'injustice et l'envie Font-elles épargné? n'a-t-il pas connu la faim et les coups de verges? a-t-il repoussé l'éponge imprégnée de vinaigre et de fiel? Et cependant nul ne l'a entendu maudire César et les pharisiens. Le martyre terrestre et la résignation sont des mérites dont la récompense n'est pas de ce monde; tu vois bien, — ajouta-t-elle en s'adressant à Gorju, — que tu n'obtiendras aucun empire sur moi, et que l'obstination d'une pauvre fille saura lasser tes ruses hypocrites comme ta cruauté.
— Peut-être ! — répliqua l'abbé des Pauvres en souriant.—-Je t'aime bien ainsi, belle Christine, déclamant ton sermon avec l'éloquence d'un docteur. Vraiment ce serait nuire aux âmes vaillantes dans leur foi que de te garder avec nous et de les priver d'une si féconde moisson de bonnes paroles. D'ailleurs, tu n'aurais qu'à convertir nos chers et amés vassaux et à leur persuader que leur misère est une grâce de Dieu. Tout bien considéré, ma noble fiancée, vous êtes libre. — A cette conclusion inattendue, Christine tressaillit; une rumeur de surprise et de colère agita les groupes des pauvres. Gorju promena un regard impérieux sur la foule, et cria : Silence! avec l'autorité d'un huissier au tribunal. — Vous êtes libre, — reprit-il froidement, — de sortir de l'abbaye et de poursuivre votre voyage, ou même d'aller nous dénoncer, si tel est votre bon plaisir. Après tout, les bariguels ont de trop gros ventres, et les archers de dame Justice sont trop poussifs pour que nous ne soyons pas dénichés quand ils jetteront le filet sur notre refuge.
— Libre ! — répéta Christine toute tremblante d'émomotion, quoiqu'elle gardât au fond du cœur une vague incrédulité. — Libre ! — Elle ressentait cette sorte d'étonnement qui trouble l'oiseau dont la cage s'est ouverte et qui n'ose essayer ses ailes; elle était prête pour la lutte et pour le supplice, mais non pour la liberté. Elle regardait avec anxiété le rire sardonique de Gorju. — Quoi ! — dit-elle encore, — vous me délivrez vous-même, vous lâchez votre proie, vous avez honte de vos violences! vous n'êtes donc pas si méchant que je le croyais; mon mépris ne vous a pas irrité; vous faites grâce à l'humble fille qui vous a bravé, lorsque d'un mot, d'un signe, d'un regard, vous pouvez vous venger de sa hardiesse et de ses dédains ! Ah ! s'il est bien vrai que vous me rendiez la liberté,, si cette clémence ne cache pas un piège, je vous ai mal jugé, monsieur.
L'abbé des Pauvres sourit bénignement.
— Ma pauvre enfant, je n'aime pas à contraindre les cœurs, — répondit-il avec une douceur sournoise; — le beau mérite de baiser une main qui tremble sous vos lèvres ou qui vous repousse, d'emporter dans ses bras une belle qui se débat; dont les yeux vous insultent, dont la bouche vous menace ! Ce sont là des victoires dignes d'un soldat ivre au sac d'une ville. Autant vaut se glorifier d'avoir tué un ennemi désarmé ou un moribond. Vous êtes libre, Christine. Faites place, mes enfants! — La jeune fille stupéfaite fit quelques pas en avant. Miji recula devant elle, et les groupes s'ouvrirent, — Combien il est plus doux, — reprit Gorju toujours souriant, — de voir celle qu'on aime consentir à vous tendre loyalement la main, à se rapprocher de vous, à implorer de votre générosité quelque grâce des yeux ou des lèvres , à ne pas craindre de s'humilier devant l'homme qui peut décider de la vie ou de la mort de tous les êtres auxquels l'attachent les liens du sang et du cœur.
Christine, surprise par ces paroles obscures et équi-
voques, s'arrêta soudainement comme saisie d'une défaillance.
Elle tourna la tête et ne vit pas sa mère.
La vieille dame avait voulu la suivre; mais, sur un signe de Gorju, Miji s'était empressée de la repousser.
— Viens donc, ma mère ! — s'écria la jeune fille troublée.
— Oui, voilà le triomphe que j'envie, — ajouta l'abbé des Pauvres. — Je serais heureux d'entendre des prières et des supplications sortir d'une bouche charmante qui n'a su trouver pour moi que des menaces ou des injures. Je serais heureux de voir l'audacieuse enfant qui m'a traité comme un laquais, et qui eût voulu faire crouler le ciel sur moi, se traîner suppliante à mes genoux et me demander comme un bienfait ce qu'elle a repoussé comme un outrage. Mais pourquoi donc ne partez-vous pas, Christine? Faut-il vous répéter que vous êtes libre, que personne ne fera obstacle à votre fuite, et n'avez-vous plus hâte de sortir de ce repaire immonde ! Place, mes enfants, place !
— J'attends ma mère, — répliqua Christine épouvantée de voir la bohémienne retenir la vieille dame qui tentait vainement d'avancer.
— Votre mère! — dit Gorju en feignant la plus profonde surprise; — mais il n'a pas été question de votre mère, la belle ! Je la garde comme otage de votre discrétion; n'abusez pas de ma faiblesse.
— Avez-vous donc cru que j'abandonnerais ainsi celle pour qui je donnerais cent fois ma vie ? — répliqua la jeune fille d'une voix altérée, tandis que des larmes ruiselaient sur ses joues ; — mais je n'ai jamais quitté ma mère, mais j'aime mieux une prison avec elle que la liberté, si cette liberté doit me coûter une séparation impossible.
— Il ne m'est pas permis d'être prodigue de grâces à ce point, — dit froidement l'abbé des Pauvres. — Les portes de l'abbaye vous sont ouvertes, Christine. Le mi-
racle est assez rare pour que vous en profitiez sans plus d'hésitation.
— Je ne quitterai pas ma mère ! — reprit-elle en écartant Miji d'un geste rapide et en saisissant la main de la vieille dame.
— Vous faites bon marché de votre liberté et de votre honneur, madame, — dit ironiquement Gorju. — Il faut avouer que les femmes sont plus mobiles et plus capricieuses que les vagues de la mer. Tout à l'heure j'étais un monstre parce que je vous retenais prisonnière maintenant je me montre bonhomme aupossible; j'abaisse la grille de la cage, et le gentil oiseau ne veut plus s'envoler. Faites donc à votre guise ; mais vous ne pouvez rester à l'abbaye, sachez-le bien, qu'aux conditions rejetées par vous avec tant de dédain.
La pauvre Christine se sentit vaincue; la torture morale ingénieusement appliquée par l'abbé des Pauvres était au-dessus des forces d'une jeune fille aimante et sans expérience de la vie.
— Sauve-toi, sauve-toi! — dit sa mère d'une voix sourde et brisée.
— Partez, mademoiselle, partez! — disait le regard du Bourguignon, qui essayait vainement de rompre ses liens.
— Quant à vos amis, — poursuivit tranquillement l'abbé des Pauvres, ils vont s'enrôler dans notre bande de bonne grâce, ou ils seront immédiatoment pendus, à commencer par ce gaillard auquel je portais quelque intérêt par reconnaissance des services qu'il a eu la chance de vous rendre.
— Pendu! — s'écria Christine atterée, en fixant un regard troublé sur François Perrier.
— Oh ! il ne souflrira pas beaucoup, madame, — re prit Gorju, — nous avons des corbeaux de potence qui n'ont pas leurs pareils pour tresser un nœud coulant et lancer le patient en un tour de main dans l'éternité, Votre compagnon n'aura pas le temps d'éternuer qu'il aura déjà comparu devant Dieu le Père.
Christine tomba agenouillée:
— Oh! j'ai péché par orgueil, Seigneur, mon Dieu ! vous m'avez punie; j'ai cru être assez forte pour défier les bourreaux, et vous m'avez rendue plus faible et plus peureuse qu'un enfant ! Je n'ai pensé qu'à mes souffrances, et vous me punissez «en me faisant souffrir dans Tagonie de ceux qui m'ont aimée et servie ! Seigneur, mon Dieu, pardonnez-moi! — Puis regardant l'abbé des Pauvres avec des yeux pleins de larmes : — Est-ce bien vrai ce que vous me dites là? n'est-ce pas une vaine menace pour m'éprouver? oserez-vous bien, si je pars, garder dans cette sacrilège abbaye ma mère, qui ne pourra vivre privée de son enfant? Ne savez-vous pas que ce serait la tuer par le plus cruel des supplices? Oserez-vous bien condamner à une mort infâme ce jeune homme dont le crime est d'avoir été bon, généreux, charitable envers ceux que vous voliez et que vous trompiez? Oh! ma tête s'égare! ayez pitié de moi! ne prolongez pas cette torture !
— Miji, apprête ta corde ! — dit froidement Gorju; — prépare ton âme, intrépide François !
— Oh ! vous ne commettrez pes ce crime inutile et lâche ! — s'écria Christine en se traînant aux pieds de Gorju. — - Voyez ! je vous supplie de faire grâce, je m'humilie devant vous ; n'est-ce pas là ce que vous désiriez, ce que vous demandiez, ce que vous exigiez de moi?
— Vous savez que je ne puis accorder cette grâce qu'à ma fiancée, lorsqu'elle aura prête le serment de ne pas trahir les secrets de l'abbaye? — dit Gorju avec une sorte de dignité.
— Je le sais, — répondit Christine dont le corps frisonnait, et qui n'osait lever les yeux sur le Bourguignon, bâillonné et garrotté. — Je jure de ne jamais vous dénoncer, je jure de n'appartenir jamais à un autre homme !
Le visage de François Perrier se couvrit d'une si effrayante pâleur que ses deux amis se penchèrent sur
lui, croyant que son cœur s'était brisé clans -une contraction violente et qu'il allait mourir.
— C'est bien ! — dit l'abbé des Pauvres, qui ne put dissimuler son orgueilleuse satisfaction. — Vous pouvez vous retirer, Christine, Zorah, accompagnez ces dames dans la cellule du prieur, et veillez à ce que rien ne leur manque. Eh bien'! bonne Miji, es-tu contente? demanda-t-il à la hideuse bohémienne.
— Contente de voir notre abbé épouser une mijaurée qui ne saurait pas tuer un poulet sans tomber en pâmoison, non certes ! — répliqua Miji. — La femme du chef doit savoir courir aussi vite qu'un cheval pour donner l'alarme, déguiser sa voix, son visage et son regard, de façon à dépister le plus défiant geôlier, traverser une rivière à la nage, vider trois bouteilles sans s'enivrer, parler notre langue de Bohême, cracher sur la croix au besoin, et voir les archers dans les ténèbres.
— Diable, voilà un catalogue de vertus qu'il n'est pas facile de trouver réunies, — dit Gorju en hochant la tète, — et je ne sais trop si tes filles à elles trois possèdent toutes ces qualités, Miji. Je doute que la bossue sache suffisamment se déguiser, et que la boiteuse puisse devancer même un cheval normand à la course. Quand à la borgne, il serait dangereux de se fier à sa vigilance, si les archers tentaient de nous surprendre de deux cotés a la fois.
Une hilarité générale accueillit la réponse de l'abbé des Pauvres aux hargneuses observations de la bohémienne. Alors celle-ci, écumant de rage, s'écria en montrant Christine :
— Croyez-vous donc que cette nonne manquée saurait supporter la torture si on serrait ses pieds mignons dans des brodequins de fer?
La jeune fille la regarda avec une expression de mépris et de dégoût indicible ; puis, lui tendant ses mains blanches :
— Serrez donc mes poignets avec cette corde que vous destiniez au cou du valet de l'aveugle, dit-elle
fièrement, — et vous verrez si la douleur m'arrache une parole ou un cri.
Mîji, prise au mot et emportée par sa haine envieuse, s'avança précipitamment et enroula la corde luisante autour des poignets délicats de la jeune fille, mais ce trait de courage naïf et spontané avait désarmé les pauvres les plus hostiles, leur colère était tombée et leurs visages exprimaient une sorte d'admiration dont Gorju profita habilement pour mettre fin à cette scèn,e odieuse.
— Bien, Miji ! — dit-il à la vieille. — Tu te connais en épreuves, serre la corde de toute ta force; mais je te préviens, que si le sang jaillit, tu recevras pour ta maladresse cent coups de fouet de l'armasch. La bohémienne s'arrêta et fit une grimace médiocrement joyeuse; cependant elle se remit à la besogne. — De plus, — continua l'abbé des Pauvres, — si ma fiancée tient parole, c'est-à-dire si tu ne peux lui arracher une plainte, tu seras pendue avec cette même corde à la plus haute branche de la forêt.
Cette fois la peur l'emporta sur la haine.
Miji lâcha la corde et se sauva de toute la vitesse de ses jambes grêles, en s'ouvrant un passage dans la foule à l'aide de ses coudes pointus.
Zorah se hâta aussitôt d'obéir à l'ordre de Gorju, et disparut avec les pauvres femmes, tandis que Jacques et Claude transportaient dans une salle qui servait d'infirmerie leur compagnon tout grelottant d'une fièvre ardente.
Quand aux habitants de l'abbaye, ils eurent bientôt noyé au fond des bouteilles le souvenir de ces tableaux tragiques. Un joyeux vacarme succéda aux colères qui venaient d'agiter cette population nomade, et toute la nuit les rasades, les défis, les danses, les quolibets, les dés ou les ferraillades amusèrent ces enfants du crime, de l'oisiveté et de la débauche.