‹ Le chasseur d'hommesChapitre 18 sur 27 · IL NE FAUT PAS TROUBLER UN ROI QUI APPREND A DRESSER DES PIES-GRIÈCHES · texte numérisé non relu

IL NE FAUT PAS TROUBLER UN ROI QUI APPREND A DRESSER DES PIES-GRIÈCHES

Pour bien vous faire démêler les fils mystérieux de ce récit, je suis obligé, mes chers amis, de revenir quelques semaines en arrière et de vous transporter, comme par un coup de baguette magique de cette odieuse abbaye des Pauvres, où nous laisserons la belle Christine, et ses braves compagnons, en plein Louvre, à la cour de la reine 'régente Marie de Médicis.

N'oubliez pas que l'humble et familier épisode d'une obscure biographie d'artiste à laquelle vous prêtez une attention si soutenue, se passait à une époque des moins glorieuses de notre histoire, mais aussi des plus singulières et des plus intéressantes.

La France, que les guerres de la Ligue et de la réforme avaient mise à deux doigts d'un démembrement, au milieu des convulsions d'une anarchie sociale et religieuse soigneusement attisée par le soufflet d'or de l'Espagne, la France avait recousu ses tronçons palpitants et épars avec l'épée huguenote de Henri IV, baptisée et bénie par le pape.

Longtemps l'Espagne n'avait vu dans le Béarnais qu'un joyeux vert-galant, risquant sa peau pour embrasser une jolie meunière sous les arquebusades, vidant son épargne sous les jupes d'une belle duchesse, un insouciant batailleur amoureux du tapage de la guerre, un calviniste opiniâtre et convaincu qui voulait escalader le trône la Bible à la main. Aussi ne craignait-

elle pas ce schismatique qui était obligé d'assiéger sa capitale et de prendre son royaume de force. Mais quand ce faux bonhomme se fut démasqué, et que sous le jovial soudard la maison d'Autriche découvrit le grand roi, le politique gascon, patient, rusé, hardi, populaire, souriant au prêche et à la messe, gardant l'épée levée pour les uns et la bourse ouverte pour les autres, elle eut peur et se sentit perdue.

Elle ne pouvait mépriser le profond gouailleur qui avait fait tomber devant lui les murailles de Paris avec cette phrase, plus victorieuses que les trompettes de Jéricho. « Un royaume vaut bien une messe!» comme ces Valois énervés, voluptueux et bigots qui ressentaient par accès le courage du champ de bataille et de l'assassinat, mais qui se rapetissaient dans l'ombre du palais devant les grands gentilshommes de la maison de Lorraine.

Les Guise n'avaient pas eu l'aud,ace rapide de Pépin; aux états de Blois, par un excès d'orgueilleuse confiance, leur chef trébucha dans un linceul sanglant qui remplaça pour lui le manteau royal; ce sceptre qu'ils avaient volé dans leur pensée, que leur épée avait soutenu vacillant aux mains de Henri III, et qu'ils n'osèrent pas ramasser dans son sang en bénéficiant du crime de Jacques Clément, le Béarnais le revendiqua comme son héritage. Il n'hésita pas à payer d'une apostasie la cou- . ronne catholique, et a acheter à beaux deniers comptants la soumission des gouverneurs de provinces ou des places fortes.

Henri IV reprit l'œuvre de Louis XI, qui devait continuer après lui Richelieu. Voulant concentrer dans l'autorité royale les forces vives et l'unité du pays, il ne pouvait rester le chef de la réforme adoptée avec tant d'empressement par la noblesse féodale, qui y avait trouvé un merveilleux point d'appui et un prétexte spécieux de résistance au pouvoir monarchique. Ce Gascon, patient comme un Flamand, avait senti la pointe des piques égraiigner son pourpoint

et le vent des balles courber les plumes de son chapeau dans la grande tuerie nocturne commandée par Charles ÎX. Il avait compris la cause logique du succès de la Saint-Barthélémy. Le peuple était catholique. Comme Henri voulait être le roi de ce peuple, et non le chef d'une oligarchie remuante et factieuse, il abjura. Il cessa d'être le premier des gentilshommes pour devenir un roi populaire. Le procès et la condamnation de Biron, tel fut le terrible gage que Henri donna aux communes contre la noblesse. De ce jour le roi de France n'eut plus de pairs.

La seule faute que commit ce grand homme, si fin et si délié, ce fat son mariage avec Marie de Médicis, et encore en fut-il averti par son instinct politique, car voici l'observation qu'il fit à son ami monsieur de Rosny, duc de Sully : et Étant de la même race que la » reine mère Catherine, qui a fait tant de maux à la )) France et encore plus à moi en particulier, j'ap- » préhende cette alliance de peur d'y rencontrer aussi » mal pour moi, les miens et l'Etat. » L'Espagne respira ; elle trouvait le défaut de la cuirasse. Autrefois l'Anglais avait brûlé Jeanne d'Arc comme sorcière; sorcière en effet! car elle avait fait ce miracle de sauver la France mutilée, trahie et perdant sa foi en elle-même; l'Espagne paya des docteurs qui , prêchèrent le régicide: elle aiguisa el fit bénir le couteau de Ravaillac.

La reine, impatiente du joug conjugal, jalouse et inquiète des infidélités d'un mari trop nomade en amours, entretenue dans ses ombrages et ses querelles domestiques par des favoris italiens de basse extraction, qui la flattaient dans la langue de son pays, la reine semblait avoir hâte de régner, ou plutôt de faire asseoir ses valets sur les marches du trône. Un odieux soupçon flétrit ses honteuses amitiés, et la veuve du grand Henri fut accusée de s'être réjouie de ce coup de couteau qui saignait la France aux quatre veines.

Sully, ce conseiller hargneux et rigide du roi mort, tomba du pouvoir au fond d'une triste obscurité, en-

traînant dans sa chute tous ses vieux compagnons de guerre. Leonora Galigaï, femme de chambre favorite de la reine, sèche et jaune échappée de Bohême, put infliger au royaume un nouveau maire du palais dans la personne de son mari le beau Concino Concini, un ancien valet de Florence. Ce parvenu gouverna les finances avec l'insolente avidité d'un affranchi de la Rome impériale. Sorti de la poussière, il craignait d'y retomber. Il n'avait ni alliances ni famille qui pussent lui servir de rempart contre la mauvaise fortune. Il n'était empêché par aucun lien d'honneur ou de conscience. La misère d'un pays étranger ne pouvait l'émouvoir. En un mot, la reine de France avait confié les clefs de sa maison à un maraudeur qui gaspillait l'impôt et l'épargne, et qui vendait sous main à l'Espagnol l'armée, les flottes, les forteresses, enfin jusqu'au sol même qu'il était chargé de défendre. Fautil s'étonner si la réforme menacée s'inquiétait et essayait de prendre ses sûretés; si la féodalité encore vivace se remuait de tous côtés, soulevait contre les Florentins une marée montante de mépris et de colères, conjurait et s'armait au nom du jeune héritier de Henri, délaissé à dessein dans un abandon végétatif.

Louis XIII n'était encore qu'un adolescent solitaire, timide, maladif et défiant, dont on prolongeait complaisamment l'enfance livrée à d'indignes et puérils amusements. On ne pouvait compter sur lui pour encourager la haine sourde des Parisiens et la faire éclater en séditions, ni pour couvrir de son nom les brigues et les factions des princes. D'ailleurs il aimait sa mère autant que son cœur incertain et glacé pouvait aimer ; sa soumission pour elle faisait de ce jeune roi l'esclave couronné d'un valet de Florence. Les favoris se plaisaient à dégrader, par la pratique minutieuse des exercices de religion et par l'habitude de plaisirs ridicules, ce frêle rejeton dont le pâle fantôme protégeait leur usurpation.

Cependant, plus la puissance de Concino Concini sem-

blait s'affermir, plus la conjuration de la noblesse contre cet avide et insolent étranger recrutait de partisans. Le prince de Condé était l'âme de ce complot formidable auquel s'étaient déjà associés messieurs de Vendôme du Maine et de Bouillon. Seul, le duc d'Epernon, gouverneur de Guyenne, celui qui s'était rendu aussi puissant et aussi indépendant qu'un prince souverain, celui dont l'épaule touchait l'épaule de Henri IV lorsque le couteau de Ravaillac ouvrit la poitrine du roi, celui que la rumeur publique accusa d'avoir été le complaisant du crime, dont il resta le témoin impassible, le duc d'Epernon hésitait entre la fortune ascendante de Goncini et la rébellion altière de Condé, qui voulait renouveler Guise.

C'était un bon temps pour les aventuriers de cape et d'épée, comme vous voyez. La France était pauvre, mais Concini était riche de trois millions d'or. Malgré les édits impuissants, la vie était gaiement occupée par les orgies aux cabarets, les duels au pré aux Clercs, les sermons burlesques aux chaires des églises, les rendezvous galants chez les baigneurs-étuvistes, les jeux effrontés au tripot et les voleries en pleine rue. Paris était un immense coupe-gorge très-habité, où jour et nuit la meute affamée des seigneurs, c'est-à-dire les pages et les laquais, confraternisant avec les tire-laine et les coupe-bourses, tenaient le haut du pavé, enlevaient les femmes, rossaient ou volaient les maris, et faisaient la chasse à la justice, représentée par le guet au pas lourd. Le Louvre môme était infesté de gentilshommes de contrebande qui vivaient de rapine, mais qui ne manquaient pas de venir faire la haie, chaque jour, sur le passage de la reine régente et de son favori.

Par un de ces tristes matins où la brume de la Seine enveloppe comme d'un blanc linceul ce palais aux souvenirs tragiques, le jeune roi venait de se réveiller harassé et fiévreux des songes de sa nuit. Neuf heures sonnaient à l'horloge du Louvre. Il détira ses bras en bâillant, et promena autour de lui des regards ternes et

indécis. Ses grands yeux, toujours voilés, et ses paupières rougies par l'insomnie jetaient une ombre mélancolique et sérieuse sur son pâle visage, un peu long, mais fièrement rehaussé par un nez aquilin et un front élevé qui donnaient à son profil un caractère de beauté antique.

Il parut surpris de ne pas apercevoir penché à son chevet le jeune Albert de Luynes, son ordinaire, qui avait l'habiude d'attendre son réveil, et il ne put s'empêcher d'en témoigner aussitôt son mécontentement à Pluvinel, son maître d'équitation et le plus habile écuyer de France, qui se tenait debout et découvert, dans une attitude respectueuse, à l'autre bout de la chambre.

— Ah ! j'ai trop dormi, — dit-il d'une voix dolente. J'en suis las. Allons! le brouillard se fond en pluie ce matin ; je ne pourrai pas monter à cheval, mon bon Pluvinel, et nous n'irons pas chasser. Mais sais-tu où s'est fourré cet étourdi d'Albert? Ah! le maudit paresseux ! Je gage qu'il dort encore. Cependant il est fort, lui, — ajouta-t-il avec un soupir de regret, — il n'a pas d'insomnies, il est heureux. Groirais-tu, Pluvinel, qu'il m'est arrivé de le regarder dormir pendant des heures entières, en récitant mes prières! Oh! il n'est pas roi^ le pauvre ami !

-— Sire, je ne crois pas que M. Albert de Luynes repose en ce moment, — répondit gravement F écuyer, — car son lit est vide.

— Son lit est vide ! — répéta Louis XIII avec stupeur. — Ah ! voilà donc comme je suis servi par les gentilshommes ordinaires de ma chambre. On me néglige, on m'abandonne, bientôt on m'oubliera tout à fait.

Et, sa colère montant comme celle de tous les gens faibles tant qu'ils ne trouvent pas de résistance, il frappa de son poing fermé la colonne torse de son lit à baldaquin.

— Il est constant, — reprit avec un flegme impertu-

bable i'ëcuyer, qui crut devoir s'associer à la mauvaise humeur de son maître, — que M. Albert de Luynes manque à son devoir.

— Dis donc à tous ses devoirs, mon bon Pluvinel !

— s'écria le jeune roi enchanté de cet encouragement.

— Il mériterait certes que je me plaignisse immédiatement à ma mère de ses dérèglements. Sur un mot de moi. Concini le chasserait, car il ne l'aime pas. Peutêtre est-ce là le motif de mon amitié pour lui. Garde donc le silence sur tout ceci, Pluvinel, car on m'ôterait Albert, et c'est le seul de mes ordinaires qui m'amuse. Les autres me flattent, mais ils s'ennuient avec moi. Je ne suis pas dupe de leurs simagrées. Mont-Pouillant, le fils du duc de la Force, ne rêve que politique ;• un. autre ne songe qu'aux dames, Albert s'amuse à m'amuser.

Pluvinel essaya de détendre ses traits sérieux dans un. sourire complaisant.

— Sire, tous ceux qui vous aiment, — répliquaitil avec dignité, — aiment M. de Luynes. Et tenez, quand on parle du loup...

Au même instant la porte s'ouvrit, et.un beau grand jeune homme s'élança dans la chambre du roi en décriant : »

— Je gage, sire, que vous disiez du mal de moi à ce pauvre Pluvinel, et que vous l'embarrassiez fort. J'arrive à temps pour le délivrer.

Un sourire fugitif dérida la physionomie triste de Louis XIII lorsqu'il vit bondir jusqu'à son lit son joyeux ordinaire.

Albert de Luynes était un charmant gentilhomme, aux cheveux très-blonds, -à la taille élancée, au port de tête fier et hardi; pour se dissimuler à lui-même l'absence d'une barbe retardataire, il avait pris l'habitude de caresser son menton stérile avec une petite baguette d'ivoire. Son costume était riche, élégant et sévère, car il portait sous son manteau de velours noir un pourpoint de satin de la même couleur, et son cou

était emprisonné dans une fraise ou rotonde à double rang de dentelles. Des plumes blanches flottaient gracieusement sur son feutre noir, et des éperons sonores brillaient à ses longues bottes jaunes.

Cependant le roi avait bientôt repris sa physionomie moitié boudeuse, moitié sévère :

— D'où venez-vous donc, monsieur, — lui demandat— il ; — pourquoi n'étiez-vous pas à votre poste ce matin? Comptez-vous prendre à notre service les habitudes de ces méchants écoliers, de ces pages effrontés, de ces laquais qui vont escalader la nuit les balcons de nos bourgeois et mettre leurs maisons à sac? Voyons, répondez, vagabond? — L'ordinaire ne parut pas s'effrayer beaucoup de la mercuriale qui saluait son retour, et un rire goguenard crispa les coins de ses lèvres. Le roi, s'impatientant de ce silence irrespectueux : — Ah ça ! daignerez-vous me répondre, monsieur le bohémien? En vérité, si vous étiez encore page, vous mériteriez les verges.

— Vous êtes un ingrat, sire, — dit enfin Albert, — et, si je ne me défends pas, c'est que vous vous repentirez tout à l'heure des paroles trop dures dont vous venez de me eorpbler.

Le roi remarqua seulement alors que son gentilhomme tenait à la main une sorte de cage grossière soigneusement enveloppée d'un rideau de serge verte.

— Que rn' apportes-tu là, Albert? — demanda-t-il aussitôt avec une expression de curiosité.

— Ma justification, répondit en riant l'ordinaire. Louis XIII souleva précipitamment le rideau, et s'écria en battant des mains :

— Des pies-grièches ! Et c'est pour cela que tu t'es levé de grand matin! merci, Albert. Quand je pense que je t'accusais de négligence et d'oubli! Pauvre ami, qu'elle bonne inspiration t'est venue ! Des piesgrièches ! Il pleut aujourd'hui, et nous pouvons passer notre journée à les dresser dans la fauconnerie.

— Je suis à vos ordres, sire^ et dès que vous aurez pris votre leçon d'équitation...

— Oh ! tu m'en tiens quitte, n'est-ce pas, mon bon Pluvinel, — interrompit le roi entraîné par son caprice du moment; et, sautant au bas du lit avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle : — Albert, tu vas donner l'ordre que personne ne vienne nous déranger dans nos études. Dès que je serai habillé, nous descendrons à la garenne. Je donnerai à manger à mes faucons, et puis tu m'apprendras- à dresser les pies-grièches, car je veux devenir aussi habile que toi dans le noble art de la vénerie.

Pluvinel s'inclina avec une raideur automatique et disparut.

Une demi-heure après, Louis XIII et Albert de Luynes s'étaient enfermés dans leur mystérieux asile, où le silence n'était troublé que par les cris rauques des oiseaux ou les battements de leurs ailes.

Les deux fauconniers de service avaient été chargés de défendre la porte contre les importuns qui voudraient violer la consigne, et les jeunes amis se croyaient à l'abri des fâcheuses visites, lorsqu'un grand bruit éclata au dehors. Le roi rougit d'impatience et tendit l'oreille. Une voix sonore, à laquelle un accent italien très-prononcé enlevait sa rudesse, criait :

— Allons, méchants valets, dites-moi où est Sa Majesté^ corps du Christ !

— Il n'est pas ici, monseigneur, — répondait un fauconnier.

— Tu mens par la gorge, sang de Diane ! — reprenait la voix effrontée. — Voudrais-tu par hasard me cacher le roi, misérable.

— L'insolent! — murmura Albert de Luynes en regardant d'un œil oblique le jeune roi, comme s'il s'attendait à le voir s'irriter de l'outrage; mais il le vit trembler silencieusement comme un écolier pris en faute. Alors il haussa imperceptiblement les épaules et

ajouta : — Au fait, cet étranger a raison, puisqu'il a la force, et l'insolent, c'est celui qui lui résiste.

— Ouvrez cette porte! — poursuivit impérieusement la voix à l'accent italien, — ouvrez, corpo di Bacchof

— Impossible, — répliquèrent fermement les deux fauconniers en s'adossant à la porte. — Le roi nous Fa défendu, monsieur Conchine.

L'Italien éclata de rire.

— Mais il ne me Fa pas défendu à moi, — reprit-il.

— Allons, mes lâches à mille francs, — dit-il en se tournant dédaigneusement vers ses gentilshommes ordinaires, qu'il flétrissait familièrement de cette épithète dans ses accès de jovialité, — arrachez à ces drôles leurs baguettes, et bâtonnez-les de main de maître. — Le roi entendit sonner sur les dalles les éperons des gentilshommes qui s'avançaient. — Oserez-vous bien me résister davantage? — s'écriait la vaix étrangère. — Faut-il que j'enfonce cette porte à coups de pieds ?

Les deux fauconniers restaient inébranlables à leur poste ; le roi entendit le sifflement des baguettes.

— Mais c'est là un crime de lèse-majesté ! • — s'écria Albert de Luynes, dont le visage s'était empourpré de colère. — Sire, oserez-vous regarder Concini en face lorsque vous aurez laissé bâtonner vos serviteurs par ses laquais? Sire, — ajouta t il en fléchissant le genou,

— s'il en est ainsi, permettez-moi de prendre congé de votre service, car je ne suis pas d'humeur à recevoir les verges par l'ordre de ce valet de Florence.

— Tais-toi, Albert, — répondit Louis XIII, dont le front s'était mouillé d'une sueur froide. — Relevezvous, monsieur, et sachez qu'un roi de France n'a de leçons à prendre de personne. — En même temps il s'élança vers la porte, poussa les verrous, l'ouvrit luimême et resta sur le seuil, pâle et chancelant ; son œil terne s'était ranimé en un instant, mais déjà le débile jeune prince semblait surpris et repentant de son au-

dace. Cependant il eut encore la force de dire d'une voix un peu embarrassée : — Vous voyez que j'obéis de bon gré, monsieur; je vous demande grâce pour ces imbéciles, qui n'ont d'autre tort que d'avoir obéi à mes ordres.

Ce sarcasme mordant par sa naïveté même fut suivi d'un profond silence. L'apparition inattendue du jeune roi avait produit une impression extraordinaire sur la suite du Florentin. On eût dit des rebelles éblouis par la majesté royale. Le prestige du pouvoir suprême et légitime avilissait en une seconde le beau Concini, le dépouillait de son auréole empruntée et le faisait retomber, nu, pauvre, abandonné, dans la fange. Il parut comprendre lui-même un instant la fragilité de son destin et les chances de se chute. Il sentit la tête lui tourner de surprise ou d'effroi à l'aspect foudroyant de cet adolescent bègue, maigre et chétif, qui était le roi de France. Il crut voir un fantôme vengeur lui demandant compte du sang versé par Ravaiilac. Il sentit que sur un mot, sur un signe, sur un regard de ce prince débile, ses lâches à mille francs le garroteraient de leurs propres mains ou le perceraient des épées qu'il leur avait données. Mais ce mot, ce signe, ce regard furent vainement attendus, L'éclair s'évanouit, la virion s'éteignit, et le favori de la reine mère se rassura au point de rire lui-même de sa terreur insensée.

Le jeune roi faisait en effet piteuse figure en face du superbe italien.

Concino Concini avait tout à fait la tournure d'un de ces spadas-ins altiers qui, sous le nom de bravi, trafiquaient de la vie et de la mort avec impunité. Ce type de capitan Matamore, de Fier-à-bras, de Tranche- Montagne, de Fracasse, commençait alors à être parodié sur les tréteaux des parades en plein vent, tant il avait été poussé à l'exagération la plus hyperbolique. Mais le beau Florentin n'était pas ridicule; son teint basané aux tons de cuivre, ses grands yeux brillants à

1? expression un peu hagarde, ses dents blanches comme du lait, sa moustache férocement retroussée et sa grande taille un peu raide, attiraient involontairement l'attention sur lui; quant à son «costume, il écrasait par sa splendide galanterie les vêtements étroits et mesquins du prince, Sur son pourpoint de soie orange et blanc s'étalait une profusion de rubans, de glands et d'aiguillettes à bouts dorés; un formidable panache de plumes bariolées ombrageait son feutre gris perle ; des broderies et des galons d'or couraient sur les coutures du pourpoint et du haut-de-chausses jaune, étoile de diamants; un collier de pierres précieuses s'enroulait sous sa fraise de dentelle, et de longues manchettes de dentelle couvraient ses poignets. Un court manteau de soie se balançait légèrement sur ses épaules, et la garde de son épée valait quatre-vingt mille livres, somme énorme à cette époque.

Cependant le magnifique parvenu restait encore un peu interdit malgré son impudence ordinaire, et il balbutia avec une sorte d'embarras :

— Si j'avais su... pardon, sire, mais mon inquiétude seule pour Votre Majesté...

— Oui, vous vous inquiétez beaucoup de moi, — dit amèrement Louis XIII. — Entrez donc dans ma fauconnerie, monsieur, mais vous seul, car je ne tiens pas ce matin à recevoir trop nombreuse compagnie. — Et il regarda fixement la troupe considérable de gentilshommes qui accompagnait Goncini, et qui s'éloigna sur un signe du maître. Le Florentin entra sans hésiter, suivi d'un seul page, et la porte fut refermée par les deux fauconniers, que l'intervention du roi avait heureusement préservés de la bastonnade. Le roi reprit le premier la parole comme s'il sentait la nécessité d'expliquer au favori de sa mère la cause de sa retraite capricieuse. — J'avais défendu qu'on nous interrompît, monsieur, parce qu'Albert devait me montrer la bonne façon de dresser les pies-grièches. C'est un art qui demande de la méditation et de la pratique. Personne ne

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se connaît aux oiseaux comme ce garçon. Je ne voulais pas être distrait et je comptais que ma garenne du Louvre me serait un asile inviolable.

— Sire, — répliqua Goncini d'un ton mielleux en s'inclinant profondément, — je tenais à devoir de venir vous faire ma révérence, et madame la reine mère m'avait chargé de prendre des nouvelles de votre nuit.

— Oh! vous êtes bien cérémonieux ce matin, — dit Louis XIII d'un air de mauvaise humeur et en agaçant du doigt un faucon qui perchait sur le poing de son ordinaire, immobile comme un terme. — Je crois plutôt que vous me traitez en petit garçon qui regimbe sous la férule du maître d'école. Vous ne m'avez pas trouvé au lit, et vous me pourchassez jusqu'au milieu de mes oiseaux pour vous assurer que je ne fais pas l'école buissonnière.

— Votre Majesté est mal disposée aujourd'hui envers son plus fidèle serviteur, — dit avec une fausse humilité le Florentin, qui fixa sur le jeune ordinaire un regard pénétrant.

Celui-ci, sans paraître s'en inquiéter, lissait doucement le plumage du faucon et sifflotait un de ces airs monotones destinés à cajoler l'oiseau encapuchonné pour lui faire prendre patience.

— Vous voulez porter de mes nouvelles à ma mère, monsieur, — reprit froidement le roi. — J'ai mal dormi; il pleut, et je ne puis chasser. Sourdis m'a envoyé hier des cormorans d'Espagne, et nous n'avons pas au Louvre un bassin d'eau pour pêcher; il faudra penser à cela. Je voulais essayer de dresser des alètes à la chasse aux perdrix; c'est partie remise. Enfin Albert m'a apporté des pies:grièches. Vous êtes venu. Voilà toutes les nouvelles.

— Je demande de rechef grâce pour mon indiscrétion à Votre Majesté, — dit Concini. — J'espère que je n'ai pas autrement démérité de sa faveur. Elle sait que, pour obéir à ses ordres, je me suis accommodé avec le prince

de Condé, qui m'avait insulté en brisant mon carrosse parce qu'il barrait le sien.

— Je vous en ai su bon gré, monsieur, mais il ne s'agit pas de cela.

— De quoi s'agit-il donc? — demanda le Florentin, qui devenait inquiet. — Aurais-je eu le malheur de vous déplaire, sire, en acquérant de mes deniers Je marquisat d'Ancre, une pauvre petite ville de Picardie? Voilà tout. Mes ennemis en auront fait grand bruit, sans doute.

— Ah ! vous êtes marquis d'Ancre, monsieur, — reprit le roi avec une expression d'étonnement. — Je vous en félicite, mais, en vérité, je l'ignorais.

Goncini se mordit les lèvres. Il se repentait de sa gaucherie, et, pour se la faire pardonner, il appela son page et lui dit :

— Olivier, donne-moi ces sonnettes de faucon que j'ai achetées hier à un marchand génois pour les offrir à Sa Majesté.

Le p^ge obéit.

— Attachez-les vous-même aux pattes du faucon qu'Albert porte sur son poing, — dit le roi avec un sourire équivoque. Le nouveau marquis d'Ancre essaya de satisfaire le désir du prince , mais le faucon se débattit et le mordit cruellement. Goncini était violemment tenté de lui tordre le cou, lorsque Louis XIII lui cria : Laissez Nemrod tranquille, marquis; il ne connaît que ses maîtres. Que voulez-vous ! quoique habitant du Louvre, il n'est pas comme tant d'autres qui ne savent flatter que l'étranger.

Goncini, de plus en plus convaincu que les plaisanteries du roi cachaient un mécontentement sérieux, résolut d'en avoir le cœur net, et poursuivit :

— Peut-être, sire, n'approuverez-vous pas le choix de la reine mère, qui m'a nommé gouverneur de Roye, Péronne et Montdidier?

— Ma foi, monsieur, c'est vous qui me l'apprenez,— dit sèchement Louis XIII,

Le Florentin, furieux de sa maladresse, la- couvrit aussitôt en habile courtisan :

— Ah ! sire, c'est là que vous trouveriez de merveilleuses chasses, si jamais vous me faisiez l'honneur de rendre visite à mon gouvernement. A la dernière Saint- Hubert, j'ai gagne le prix, un cor de chasse en argent. Olivier, remettez-le à Sa Majesté, qui daignera peut-être l'accepter.

Le jeune prince sonna aussitôt du cor avec un plaisir enfantin, sans apercevoir le sourire sardonique qui passa rapidement sur le visage insouciant d'Albert de Luynes. Puis il dit avec une émotion qui colora ses joues pâles.

— Si je vais à Péronne, monsieur le marquis,, ce sera pour voir les Espagnols de plus près.

— Oui. mon gouvernement confine aux possessions espagnoles et à celles d'un ennemi tout aussi redoutable, — répliqua le favori,

— De qui voulez-vous parler, monsieur?

— De monsieur le duc de Bouillon, sire !

— Maïs vous oubliez, monsieur, que le duc de Bouillon est le premier gentilhomme de ma chambre.

— Il ne l'est plus, sire.

— Impossible! ■

— Il s'est démis de sa charge et s'est retiré dans sa grande et bonne ville de Sedan.

— Démis! et je ne le savais pas! s'écria le roi^ rouge de confusion.

— Oh ! la charge n'est point restée vacante, — reprit vivement Concini, qui ne voulait pas laisser au jeune prince le temps de réfléchir.

— Il est déjà remplacé !

— Oui, sire, et le remplaçant, qui a acheté au poids de l'or cette charge si enviée, vient vous demander votre agrément.

— Le roi, de plus en plus étourdi, paraissait ne pas comprendre la signification de ces paroles hautaines. Il demanda naïvement :

— Quel est donc ce nouveau premier gentilhomme de ma chambre?

— C'est moi, sire, — répondit arrogamment Goncini en fléchissant à moitié le genou.

Louis XIII et son ordinaire ne purent s'empêcher de tressaillir.

— Vous ! — dit enfin le royal adolescent. — En vérité, tous nos serviteurs se retirent peu à peu, mais vous êtes là pour les remplacer. Bientôt le trône de France ne sera plus entouré que d'un Italien.

— Un Italien fidèle vaut mieux pour vous que cent Français félons, sire, — répliqua le favori sans se troubler, — Votre mère est Italienne. Mais où voulez-vous en venir? Votre Majesté compte-t-elle me refuser son agrément? — Au même instant, par un hasard peut-être prévu, le page Olivier laissa rouler à terre un tambour qu'il cachait sous son manteau : — Ah ! sire, pardonnez-moi un oubli involontaire, ajouta Concini, — madame Marie, qui connaît votre humeur guerrière, vous envoyait ce tambour pour remplacer celui que M. de Luynes a crevé avant-hier.

L'ordinaire rougit de dépit, mais le roi sentit s'éteindre sa colère fugitive et reprit -d'un ton plus doux :

— C'est bien, monsieur le marquis, c'est bien. Je ne vous refuse pas mon agrément, puisque tel est le désir de ma mère; mais, à parler franc, j'ai à me plaindre de vous, et vous avez des torts graves à vous faire pardonner.

A cette attaque directe, sérieuse et digne, le favori ressentit cet éblouissement qui étourdit l'homme penché sur les abîmes. Son expérience lui faisait aisément comprendre que, dans le cœur froid et mobile du prince, une haine secrète s'amassait et s'aigrissait contre lui; que la volonté seule de Marie de Médicis paralysait cette haine et dominait cette volonté douteuse dont lui, Concini, ne serait jamais le maître, mais qu'il fallait à tout prix faire éclater la mine au grand jour,

pour prévenir une explosion préparée par des mains ennemies.

— Je vous écoute, sire. — dit le Florentin avec un geste de soumission et de respect qui pouvait passer pour de l'humilité chez un si superbe personnage ; mais évidemment il ne pouvait deviner quelle bombe allait crever sur sa tête. Tantôt il pensait à ses sourdes menées avec l'Espagne, tantôt à ses scandaleuses exactions : ou bien il craignait que ses ennemis n'eussent révolté l'esprit candide et ombrageux du roi par le récit de ses familiarités avec la reine régente, et presque aussitôt il frémissait en croyant voir la pensée de son maître s'arrêter sur un souvenir sinistre qu'on allait peut-être évoquer contre lui comme la plus ignominieuses des accusations. La borne de Ravaillac se dressait entre le jeune roi et lui, toute tachetée de sang, et il voyait étinceler le couteau. Les deux minutes pendant lesquelles Louis XIII garda un pénible silence durèrent comme les heures d'un supplice pour Concini.

Enfin le roi se laissa tomber sur un pliant, et dit avec une brusquerie qui cachait mal son trouble :

— J'ai à vous parler, monsieur, de mademoiselle Christine de Thornstein.

Le beau Florentin respira.

OU CONCINO CONCINI, MARQUIS D ANCRE, PROMET DE RETROUVER UNE BELLE FUGITIVE

Le roi parut surpris de voir le nouveau marquis d'Ancre devenir beaucoup moins inquiet lorsqu'il eut

précisé le sujet de ses reproches. Il prit donc un air encore plus grave, et continua d'une voix assez ferme :

— Monsieur, je vous laisse diriger le royaume à votre gré; vous- réglez les désirs, les affections et les haines de ma mère. Moi, je suis trop jeune et trop maladif pour conduire les grosses affaires que nous avons sur les bras, je ne me mêle de rien : mais, de mon côté, je tiens à ne pas être dérangé dans mes affections.

— Sire, qui donc oserait?...

— Vous le saurez tout à l'heure. Ne m'interrompez pas. J'ai peu d'amis autour de moi; ce sont ceux qui m'ont été donnés par vous. Quand j'aurai nommé Albert, qui est aussi enfant que son maître, ce pauvre Pluvinel , qui m'apprend à monter à cheval , et de Préaux, qui m'enseigne les belles-lettres, la liste sera close. Ah! j'oubliais ce brave Vitry, mon capitaine des gardes...

— Un brutal, sire !...

— Peut-être, mais un fidèle compagnon de mon père. Et puis il fait des armes avec moi; il est très-adroit...

— Au pistolet surtout, sire, car on m'a rapporté qu'il s'exerçait souvent sur des poupées de plâtre à ma ressemblance.

— Bah! vous lui en voulez, monsieur Gonchine, comme disent nos bourgeois de Paris, parce qu'il avait conseillé à mon père de vous renvoyer en Italie. Eh bien ! ma mère n'a pas voulu se séparer de vous, marquis, et moi je ne voudrais pas me séparer de Vitry. Mais laissons Vitry tranquille, et revenons à mes griefs.

— J'en suis encore à deviner ce que Votre Majesté peut avoir à me reprocher au sujet de mademoiselle de Thornstein, — dit Concini en secouant sa chevelure parfumée avec une parfaite sérénité.

— Ainsi vous ne voulez pas vous confesser? — reprit le roi un peu dépité, regardant tour à tour avec des yeux vagues le page Olivier et son ordinaire, comme s'il cherchait une préface à ses plaintes. — Vous ne

m'aiderez pas, Il faut que je vous arrache les aveux du gosier comme un questionnaire.

— Mais, sire, que voulez-vous me faire avouer? — s'écria le Florentin avec un geste d'impatience, car son orgueil était froissé de subir une sorte d'interrogatoire devant des témoins qui, malgré leur masque impassible, jouissaient peut-être en secret de son humiliation. Jusqu'alors il avait été habitué à voir le jeune roi trembler pour ainsi dire devant lui,

— Vous avez une voix très-sonore, monsieur, — observa Louis XIII sans s'émouvoir. Concini ne répondit rien. Après une pause, le roi poursuivit : — Madame de Thornstein était une des lectrices de la reine ma mère, monsieur. Ses vertus et sa piété commandaient le respect. Cette pauvre dame était d'une santé chétive, et, quand elle ne pouvait faire son service, sa fille la remplaçait. C'est une douce et innocente enfant que mademoiselle Christine de Thornstein, monsieur. Elle est belle comme les anges, et comme eux, elle ignore sa beauté. Elle est simple et pieuse. Elle ne ressemble pas à ces femmes effrontées qui font scandale à la cour par leur toilette galante et leurs mœurs équivoques. Quand ses yeux se sont baissés sur son livres d'Heures, ils ne se relèvent pas pour chercher les œillades de nos jeunes seigneurs en quête d'intrigues nouvelles. Aussi, moi qui ai horreur de toutes ces belles dames si hardies, j'étais heureux de causer avec mademoiselle de Thornstein ; elle ne m'embarrassait pas, elle ne m'intimidait pas; je restais près d'elle sans trouble, à l'eiïtendre lire les prières des saints livres ou quelques vers de Ronsard, qui semblaient devenir plus harmonieux et plus doux en passant par ses lèvres; je croyais alors ne les avoir jamais lus. J'oubliais mes ennuis, mes souffrances, mes insommies pendant ces heures de félicité. Eh bien ! monsieur, un loisir si pur m'a été envié et ravi par vous.

— Par moi, sire! — s'écria Concini, feignant la plus*

profonde surprise ; — mais on vous aura trompé. Quelque infâme délateur aura abusé de votre crédulité.

Le roi l'interrompit, le feu de l'indignation dans les yeux.

— N'est-ce pas vous, monsieur le marquis d'Ancre, qui un jour, pendant qu'elle attendait dans le cabinet de la reine, son livre & Heures à la main, l'avez surprise et épouvantée par votre brusque apparition? Ne lui avez-vous pas alors fait étalage de l'amour soudain qui vous enflammait? et, comme elle restait muette à vos aveux brûlants, comme elle continuait à pencher son candide visage sur le livre d'Heures, pour cacher sa rougeur et sa confusion, n'avez-vous pas arraché sans pitié de ses mains ce livre qui était sa seule arme, sa seule défense, ce livre devant lequel un huguenot même se serait arrêté avec respect? Et qui sait jusqu'à quelle violence vous auriez poussé l'outrage si l'arrivée de madame Marie n'avait paralysé votre audace!

Le roi s'était animé dans son récit, et une rougeur fébrile colorait ses pommettes maigres.

Cependant Concini, transporté décolère, frappait le sol du pied :

— Quel est mon accusateur, sire? quel est l'espion à langue venimeuse qui m'a si indignement calomnié?

Et ses regards fiers, méprisants, furieux, menaçaient Albert de Luynes, dont la contenance assurée semblait le braver.

— N'est-ce pas vous, monsieur le gouverneur de Péronne, Roye et Montdidier, qui vous êtes tenu un matin debout contre le bénitier de notre chapelle, jusqu'à ce que mademoiselle Christine deThornstein eût paru accompagnant sa mère? Et nierez-vous qu'au moment où elle trempa ses doigts clans l'eau bénite, vous ayez osé les serrer et les retenir dans les vôtres, sans respect pour la sainteté du lieu ? Puis, tandis que ses yeux suppliants vous imploraient, n'eutes-vous pas le courage de lui glisser un billet doux par lequel vous sollicitiez une entrevue secrète?

Le Florentin, de plus en plus irrité, tordait de ses mains tremblantes les rebords de son feutre.

— Celui qui m'accuse de ce sacrilège en a menti par sa gorge, sire. Qu'il prenne garde à lui! je me vengerai, et le poids de ma colère l'écrasera. Son nom? Majesté, son nom ?

— Vous le saurez tout à l'heure, monsieur, et il profitera sans doute de votre conseil, — dit Louis XIII avec une dignité qui fit impression sur le favori , dont les yeux ne quittaient plus Albert de Luynes.

— Je ne suis pas un gibier si facile à prendre pour les dresseurs de pies-grièches, — murmura-t-il sourdement.

— Vous enviez sans doute, monsieur, la terrible renommée de votre ami et dévoué serviteur le marquis de Langallerie., que mon père avait surnommé le Chasseur d'hommes, et auquel vous avez confié le gouvernement d'une forteresse.

— Sire! le calomniateur qui vous a si bien instruit, — s'écria Concini exaspéré, — a-t-il encore inventé quelque autre criminelle folie sur mon compte? Achevez la litanie, pendant que je suis d'humeur à l'écouter.

— Vous persistez, monsieur, à déclarer que ces rapports sont entachés de fausseté? — demanda le roi.

— Je le jure ! — dit le Florentin livide.

— Il est donc faux que mademoiselle Christine de Thornstein se soit rendue à l'entrevue que vous exigiez si impérieusement, et que, en la voyant escortée de sa mère, vous ayez perdu la tête au point de vouloir l'enlever, monsieur le premier gentilhomme de la chambre? En effet, ce rapt serait tout au plus digne du marquis de Langallerie. N'a-t-on pas ajouté cependant qu'elle vous avait menacé de se jeter aux pieds de madame Léonora Galigaï, votre femme, et qu'alors vous avez tenté d'étouffer ses cris en la bâillonnant avec votre écharpe orange. Mais au même instant, un homme qui déguisait sa voix et dont le visage était couvert d'un loup de velours noir accourut à l'aide des dames de

310 LE CHASSEUR D'iîOMMES

Thornstein et vous chargea vigoureusement. Vous essayâtes d'effrayer ce chevalier errant en lui jetant votre nom comme une menace, mais ce fut en vain. Il vous força à dégainer et à rompre jusqu'au pied de la grosse tour de Nesle. Là, voire pied aurait trébuché contre une pierre et vous seriez tombé. Quand vous vous êtes relevé tout meurtri, votre adversaire avait disparu; mais, pour comble de disgrâce, la belle s'était envolée par le même chemin. Vous voyez que je suis instruit des moindres détails.

Goncini essaya de rire.

— En vérité , sire, cette héroïque comédie est des plus amusantes, et le petit Malherbe pourrait décerner une ode à cet invraisemblable champion des dames qui sont affligées d'un persécuteur aussi maladroit que votre premier gentilhomme.

— Péché avoué est à moitié pardonné, monsieur. Vous avez tort de persister à nier le vôtre.

Le florentin sourit dédaigneusement:

— Que le témoin de mes crimes m'accuse en face et je le confondrai, sire! — Le jeune roi, troublé de cet excès d'impudence, baissa les yeux devant le regard audacieux de Goncini. Gelui-ci crut alors avoir remporté la victoire et ne plus devoir garder de ménagement avec l'esclave révolté qui venait de lui causer une si cruelle inquiétude. Votre majesté s'aperçoit enfin qu'elle a été indignement trompée, — reprit-il. Des envieux qui voudraient me renverser pour monter où je suis étaient donc parvenus à éclabousser d'un peu de boue ma bonne réputation de loyauté. Je veille à votre place, sire, et le fardeau des affaires est assez lourd pour ne pas me laisser le temps de m'évaporer en galanteries. Désormais vous ne prêterez plus une oreille si facile à mes ennemis; ils seront moins empressés à inventer de gros mensonges à mon détriment quand ils n'y seront plus encouragés. Un roi doit donner l'exemple du respect envers ses ministres et serviteurs. S'il leur jette lui-même la pierre et les tient en mépris, comment veut-il faire

LE CHASSEUR D'HOMMES 3 i j

honorer en eux ses représentants? Au fond de. tous ces vains bruits qu'avez-vous trouvé? Rien. J'ai touché la calomnie du doigt et elle s'est évanouie. Aujourd'hui on vous dit que j'ai poursuivi de mon amour une fille de la reine; demain on se plaindra que j'ai interdit l'entrée du Louvre à monsieur le prince de Condé, ou l'on vous dira que j'ai signé quelque traité onéreux avec l'Espagne. Je ne puis, sire, me reconnaître justiciable de ces accusations puériles. Dressez des piesgrièches avec monsieur de Luynes; sonnez du cor avec monsieur deLuynes: battez du tambour avec monsieur de Luynes, mais, sang de Diane! ne venez plus me jeter au visage tous les propos saugrenus que les hâbleurs désœuvrés de la cour s'amusent à colporter dans les antichambres du. Louvre.

Après avoir terminé cette superbe allocution, il étendit la main vers Louis XIII avec un geste gracieux comme pour le rassurer sur les suites du mécontentement qu'il avait éprouvé.

Il avait rendu mercuriale pour mercuriale et il daignait pardonner.

Mais le roi adolescent n'était pas un lâche; sa faiblesse de caractère provenait d'une sombre défiance de sa capacité et non de cette poltronnerie instinctive qui fait baisser votre voix au son d'une voix plus rude et qui fait ployer vos genoux sous une main qui menace. 11 poussait le sentiment de la justice jusqu'à la rigidité et à la minutie, et si la fermeté d'un grand caractère le domptait facilement, l'insolence subalterne le révoltait jusqu'à la colère.

Il avait écouté dans une attitude silencieuse et humble l'étrange harangue du favori de sa mère; puis il avait peu à peu relevé la tête et attaché un regard fixe glacé, morne, sur ce visage basané; enfin il prit la parole d'une voix douce, lente et grave :

— Monsieur le marquis, l'espion qui vous a vu arracher le livre d'Heures des mains de mademoiselle de Thornstein, c'est moi.

, — Vous, sire ! — balbutia Concini, frappé de stupeur.

Louis XIII continua:

— Le calomniateur qui a ramassé le billet doux tombé de la main de mademoiselle de Thornstein, c'est moi — Concini recula de quelques pas devant le roi immobile. Enfin l'envieux, qui ose flétrir votre réputation, monsieur le chevalier errant, qui a eu la témérité de croiser son épée avec la votre, c'est encore moi.

Concini, effaré, anéanti, éperdu, jeta un regard derrière lui; croyant déjà sentir la main du capitaine de Vitry, s'alourdir sur son épaule, il mit la main sur la garde magnifique de son épee, qui allait peut-être lui être redemandée par le jeune roi qu'il avait outragé.

Mais il ne rencontra que les yeux indifférents d'Albert de Luynes, sur le poing de qui piétinait toujours le faucon Nemrod.

Cet Italien avait un si grand fond d'audace, une foi si superstitieuse en son étoile, une si prestigieuse souplesse de courtisan, qu'il se rassura aussitôt en voyant que son arrestation ne suivait pas immédiatement les terribles paroles du roi. Son heure n'était pas venue. En lui-même il se répéta la confiante bravade du grand duc de Guise: « Ils ri oseront pas f »

Il ne pouvait donner un démenti à son maître; il ne pouvait pas demander grâce non plus, car c'eut été abdiquer sa puissance. 11 résolut d'accuser à son tour -le jeune prince et de l'embarrasser de façon à faire dévier le débat.

Il s'inclina respectueusement, puis, redressant sa haute taille, il reprit d'une voix mordante :

— Pourquoi Votre Majesté a-t-elle cru devoir rester si secrète avec moi au sujet de mademoiselle de Thorns-' tein? Si j'avais su que cette jeune beauté était honorée des attentions du roi, je me serais abstenu de chasser sur des terres réservées au maître. J'ai péché par ignorance, sire. Je vous croyais si indifférent et même si

hostile à toute sorte de distraction galante, que je n'aurais jamais osé supposer...

— Et que supposez-vous donc maintenant, monsieur? — interrompit Louis XIII, pourpre de colère et bégayant sa défense. — Vous permettriez-vous de ternir la réputation de cette pauvre fille parce que j'ai pris quelque intérêt aux malheurs de sa famille, parce que j'ai admiré sa modestie et sa vertu, parce que j'estime sa piété et ses excellents principes de religion. Quel rapport établissez-vous entre l'état que j^ fais de ces précieuses et solides qualités, et cette perversité de l'esprit qui pousse trop de gens à perdre leur âme, sous prétexte de galanterie et d'amour? Je respecte mademoiselle de ïhorsntein, et je regrette hautement qu'elle ait cessé de paraître au Louvre, où elle était l'honneur et le modèle des dames de la cQur. Je ne suis nullement épris de sa beauté. Je désirerais même qu'elle fût laide pour que personne ne pût former les honteux soupçons que vous venez d'exprimer devant moi avec tant de liberté.

Est-il donc interdit à un homme de témoigner quel-* ques sentiments d'estime et d'amitié à une femme, sous peine de donner un exemple de scandale !

— Que voulez-vous, Majesté ! l'homme est si enclin à médire, surtout à la cour, dit en souriant Concini. — Ainsi je ne doute pas que madame la reine mère, lorsque je lui aurai rendu compte de vos reproches, ne s'étonne elle-même du vif intérêt....

— *I1 est inutile de parler de ces frivoles détails à ma mère, — interrompit vivement le jeune roi avec une sorte de confusion.

Le Florentin pensa aussitôt:

— Il veut que notre querelle reste secrète, je le tiens. — Puis il ajouta à voix haute: — Mais enfin quels ordres plaît-il à Votre Majesté de me donner au sujet de ces dames de Thornstein !

Louis XIII, après un instant d'hésitation, baissa de nouveau les yeux et répondit faiblement:

— Ces damesont quitté la cour depuis votre tentative

;il4 LE CHASSEUR b HOMMES

nocturne. Ont-elles voulu se soustraire à vos poursuites, ou êtes-vous l'auteur de cette sîngulère disparition? Je ne veux pas le savoir, mais j'exige qu'elles viennent reprendre leurs fonctions auprès de ma mère. A ce prix, j'oublierai tout ce qui s'est passé, et vous obtiendrez mon agrément pour vos nouvelles charges,

— Votre volonté sera faite, sire; — dit Goncini triomphant. — Je vais faire expédier les ordres nécessaires à tous les gouverneurs de places et de provinces frontières. Je suis heureux de rentrer à de si faciles conditions dans les honnes grâces de Votre Majesté. — Puis, voulant récompenser le jeune ordinaire de son impartiale discrétion dans ce débat, il s'avança vers lui: — Et vous, monsieur de Luynes, n'avez-vous rien à me demander pour vous ou pour vos frères Brantes le pourfen deur et Gadenet le politique? Je saisqu'à vous trois vous n'avez qu'un habit, que vous portez tour à tour pour venir au Louvre, et que vous n'avez aussi qu'un bidet, comme les "quatre fils Aymon.

il n'était pas fâché d'humilier un peu, en passant, l'humble gentilhomme devant*qui il avait été lui-même humilié par le roi.

Albert de Luynes essaya de sourire:

— Ma foi ! monsieur le marquis, que Dieu m'accorde la joie d'endosser un jour ou l'autre vos vieux habits, et je n'en demande pas davantage.

Malgré toute sa finesse italienne, Goncini, au milieu de l'ivresse de son succès, ne saisit pas l'allusion transparente sous cette modeste réponse, et il lui dit courtoisement :

— Je ne veux pas vous faire languir, mon arni. La première charge qui sera à votre convenance , vous l'aurez.

— Et cependant, — ajouta le jeune roi en se frottant les mains, — ces pauvres garçons, qui sont aussi désargentés que beaux et braves, passent parmi le petit peuple pour des favoris.

— A si belles enseignes, — s'éGria Concini, qui voulait

donner le dernier coup de dent, — qu'en entrant au Louvre tout à l'heure j'entendais un mendiant hurler la complainte suivante :

D'enfer le chien à trois tètes Garde l'huis avec effroi, En France trois grosses bêtes Gardent d'approcher du roi.

Et le Florentin éclata de rire. Louis XIII l'imita, et le complaisant Albert s'associa à leur hilarité.

— Décidément, vous êtes un brave compagnon, — lui. dit le marquis d'Ancre, — et pour vous prouver que je ne suis pas jaloux de cette faveur qui court les rues, je vous offre, si Sa Majesté y consent, la place de ce rude et brutal Vitry.

Le roi fronça le sourcil.

— Moi capitaine des gardes! — s'écria l'ordinaire.— Ah ! la bonne plaisanterie ! Mais tous les gentilshommes de la cour sécheraient d'envie et de désespoir si j'acceptais un si grand honneur. Je ne suis pas ambitieux, monsieur le marquis, et tant que mes soins complairont à Sa Majesté, je me contenterai de sonner du cor, de battre du tambour et de dresser des pies-grièches avec elle. Si, plus tard, les ailes me poussent, je mettrai vos bontés à profit.

Concini attacha sur Albert de Luynes un regard perçant, mais il ne lut qu'une insouciance naïve sur son frais visage, et il se contenta de répondre à demi-voix :

— Vous êtes trop modeste, monsieur l'ordinaire. Prenez garde, cela pourrait vous porter malheur. Qui m'aime me suit; qui me nuit périt!

Le favori s'inclina ensuite devant le jeune roi avec une grâce accomplie, mais un peu hautaine, et, après avoir pris congé, se retira, suivi de son page Olivier.

A peine eut-il disparu qu'Albert se rapprocha précipitamment du roi :

316 LE CHASSEUll D'HOMMES

— Si je suis trop modeste, on n'en peut pas dire autant de lui, n'est-ce pas, sire?

— L'insolent ! — murmura le roi en jetant un regard inquiet vers la porte de la fauconnerie.

— Il s'en va avec les honneurs de la guerre, sire. Avez-vous remarqué avec quelle hardiesse il a mis la main sur la garde de son épée quand vous l'avez regardé en face?... Oh! que ne l'a-t-il tirée, son épée; je le lui aurais arrachée et plongée dans le ventre!

— C'est le favori de ma mère, — observa Louis XIII.

— Oui, je l'oubliais, il a droit à votre soumission, puisqu'il est le favori de la veuve de Henri le Grand, de madame la reine, qui n'a pas eu le temps de pleurer la mort de son mari, mais qui a eu le temps de se faire octroyer la régence par ce roi débonnaire et par un parlement complaisant.

— Pas un mot de plus sur ma mère, je l'aime.

— Vous faites bien, sire; mais vous aime-t-elle cette . mère qui, d'accord avec la bohémienne Leonora Galigaï et son spadassin Goncino Concini, a fait cacher de la poudre sous votre chambre du Louvre? Ne préféreraitelle pas voir monter sur le trône votre frère Gaston, ce prince léger, mobile et crédule , qu'elle manierait comme une cire molle? Et croyez-vous que ces Italiens n'ont pas appris savamment dans les traditions des Médicis l'art d'intervertir l'ordre de succession autrône

— Taisez-vous, Albert. Ge sont là des suggestions impies et qui mériteraient la corde ou la hache.

— Dénoncez-moi, sire, parce que je vous aime mieux que ceux dont le devoir est de vous aimer.

— Tes père et mère honoreras, afin de vivre longuement! répliqua le jeune roi d'un ton sentencieux.

— Vivre longuement! Ah! ce ne serait pas le compte du favori de votre mère, sire. Et dois-je vous l'avouer? Eh bien ! quand, la nuit, je me réveille en sursaut et que j'entends une toux convulsive déchirer votre poitrine, puis-je empêcher que d'odieux soupçons ne harcèlent mon esprit inquiet! Mon Dieu! je n'accuse pas

votre mère, sire.. Elle a beau aimer le pouvoir souverain, elle doit vous aimer aussi, vous, son fils; elle vous aime. Mais enfin prend-elle souci de vos nuits fiévreuses, de votre pâleur, de vos frissons? Non. Ses favoris l'entourent et l'obsèdent. J'ignore de quel charme magique ils l'ont ensorcelée, mais à coup sûr, en les frappant, vous la délivrerez elle-même de cette influence funeste. Pardonnez-moi donc, sire, car ce n'est pas madame Marie de Médicis que j'accuse, ce sont ses deux mauvais anges, ses conseillers damnés, Leonora Galigaï et Goncino Goncini, car ils vous ont volé l'amour de votre mère; v

— Tu as raison, Albert. Ce sont là les vrais coupables, ceux qui font maudire mon nom par mon peuple, ceux qui forcent à la rébellion ma fidèle noblesse. Mais que puis-je contre eux? Je ne veux pas être mauvais fils et faire pleurer ma mère en lui redemandant ce pouvoir dont ses favoris abusent. Elle aime à régner, elle, et moi j'en ai peur, mon ami , — acheva tristement le jeune roi avec une profonde expression de découragement.

Un éclair de dédain et d'indignation passa rapidement sur le visage de l'ordinaire.

. — Sire, — reprit-il comme s'il rompait soudainement avec le sujet de leur conversation, — vous croyez donc que monseigneur le marquis d'Ancre va vous rendre mademoiselle Christine de Thornstein?

— Il l'a promis, — dit Louis XIII surpris de la question.

— Et vous avez foi dans la parole de Concino Goncini comme dans celle d'un homme d'honneur? libre à vous, sire, mais je vous prédis, moi, que, s'il aime cette chaste et pieuse jeune fille, vous ne la reverrez jamais. Les prétextes ne lui manqueront pas pour forfaire à sa promesse. Elle se sera enfuie hors du royaume ; elle se sera enfermée dans quelque couvent étranger; elle sera morte au besoin. Mais la morte vivra pour lui dans un asile mystérieux et discret; la morte vous appellera en

3i8 LE CHASSEUR D'HOMMES

vain à son aide quand ilvoudra lui imposer son amour libertin, et je vous jure qu'il ne s'exposera plus à croiser votre épée avec celle de Votre Majesté.

Albert de Luynes avait frappé juste. Les joues pâles du roi devinrent rouges comme des charbons, et ses yeux hagards.

— Va chercher Vitry! — dit-il si bas que l'ordinaire devina plutôt ces paroles au mouvement de ses lèvres qu'il ne les entendit.

De Luynes obéit et revint quelque temps après, accompagné du capitaine des gardes. Ils trouvèrent le roi adossé contre le mur, grelottant dans son manteau de velours et tremblant sur ses jambes. Vitry s'approcha de lui et dit :

— J'attends les ordres de Sa Majesté.

— Tu es un loyal soldat, Vitry, — murmura Louis XIII sans le regarder en face. — Tu connais ton devoir; tu sais que tu dois obéir sans réflexion à toute volonté de ton roi. Sur un signe de moi, tu arrêterais sans hésiter le plus cher de tes amis ou le plus proche de tes parents, n'est-ce pas?

— - Mon sang et mon honneur sont à vous, sire, — répliqua le baron de Vitry. — Hésiter à vous obéir, ce serait être rebelle.

, — Bien, — dit le jeune roi.— Décidément j'aurais eu tort de consentir à te perdre.

— Me perdre! — répéta le capitaine des gardes stupéfait.

— Oui, on m'a proposé tout à l'heure de t'ôter ta place et de la donner à ce grand garçon, — poursuivit Louis XIII en montrant l'ordinaire. Vitry regarda de Luynes de travers. — Mais Albert s'est empressé de refuser. Tu peux te vanter d'avoir en lui un véritable ami.

Vitry envoya à l'ordinaire un sourire qui valait mieux que la plus cordiale accolade :

— C'est entre nous à la vie et à la mort, monsieur de Luynes. — Pais il 'ajouta: — Et qui donc a eu cette

heureuse idée de remplacer votre capitaine des gardes?

— Le roi de France n'a pas l'habitude de faire métier de délation, — dit froidement Louis XIII.

— Pardonnez-moi cette sotte question, sire. J'ai vu sortir de la fauconnerie monsieur le marquis-d'Ancre, et il a oublié de me rendre mon salut. Si monsieur de Luynes avait accepté ma place, j'aurais obtenu un sourire.

Les yeux de Vitry avaient brillé du feu sombre lorsqu'il avait prononcé le nom du favori.

— C'est bien, tu peux te retirer, — lui dit doucement le roi.

Quand il fut parti, l'ordinaire reprit :

— Vous pouvez compter sur lui, sire. C'est un pistolet vivait. Oh! Concini a le flair d'un bon chien, et il sent ses ennemis de loin. C'est difficile à tromper, ces Italiens!

Le roi jeta son regard vague et distrait sur Albert, et lui dit avec un air d'ennui et de fatigue :

— Oh! ce pauvre Concini n'a rien à craindre de Vitry: je les aime également et je serai content de les voir vivre désormais en bonne intelligence. Il faudra nous occuper de les réconcilier, Albert; mais j'ai fait assez longtemps le roi de France ce matin. Revenons à nos pies-grièches.

L'ordinaire, stupéfait de ce brusque revirement, et ne pouvant s'expliquer cette somnolente méfiance qui poussait son royal compagnon à écarter toutes les décisions énergiques, poussa deux ou trois soupirs, et reprit tristement ses fonctions de fauconnier.

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