‹ Le chasseur d'hommesChapitre 19 sur 27 · GOMMENT LE BAIN DE MARIE DE MEDICIS FUT INTERROMPU · texte numérisé non relu

GOMMENT LE BAIN DE MARIE DE MEDICIS FUT INTERROMPU

Ce même jour, le prince de Condé, après avoir fait sa paix avec la reine mère, à des conditions léonines, reparaissait à la cour pour y recommencer ses brigues et ses cabales. Il devait rendre visite à Marie deMédicis, au Louvre, et les fidèles serviteurs de cette princesse attendaient avec une mortelle inquiétude le résultat de cette entrevue, qui pouvait cacher un guet-apens.

Tous les capitaines du parti royaliste étaient accourus au Louvre pour mettre leurs bras et leurs épées au service de la mère du jeune roi, et déjà Bestein de Bassompierre, colonel général des Suisses; Lacurée, qui commandait les gendarmes,, et Créqui, les chevaulégers; Thémines, capitaine des gardes françaises; messieurs de Brissac, d'Ornano, de Chevreuse et de Montmorency, réunis dans une salle d'attente, devisaient dans une attitude triste et morne après avoir demandé les ordres de leur souveraine.

Marie de Médicis était au bain.

Tout à coup une grande rumeur éclata dans les escaliers; une troupe de gentilshommes aux couleurs rouge et noire se précipita au milieu de la salle d'attente. A leur tête marchait le marquis d'Ancre, le front haut, le regard fier, mais ne négligeant pas de distribuer aux groupes de courtisans consternés quelques sourires et quelques saluts, avec toute l'obséquiosité italienne.

En VÊiin un hallebardier voulut lui opposer la dé-

fense qui avait arrêté, sur le seuil de la porte de la chambre royale, Bassompierre lui-même. Il sourit d'un air fat, écarta le soldat et ouvrit la porte. Les seigneurs, blessés de cette insolence inouïe, se regardèrent avec une expression d'étonnement chagrin et colère.

Cependant le Florentin avait pénétré si inopinément dans la chambre, que mesdames du Fargis, de ^Guercheville et de Fervaques, obligées par leur charge de veiller à la toilette de la reine, surprises et stupéfaites, poussèrent des cris d'effroi comme si le populaire ameuté violait la retraite royale, et n'eurent que le temps de tirer les grands rideaux de brocart qui, tombant sur une frêle balustrade dorée, cachaient la grande alcôve où la baignoire de la reine s'élevait sur une sorte de tréteau.

Marie de Médicis, malgré son rare courage, avait partagé un instant la frayeur de ses dames d'honneur. Elle avait cru le Louvre envahi par la populace qui servait d'avânt-garde à l'escorte de monsieur le prince de Condé.

— Retirez-vous, monsieur! — dit presque aussitôt madame du Fargis en reconnaissant le favori de la reine.

Et sa voix tremblait encore de la vive agitation qu'elle venait d'éprouver.

— Pas avant que Sa Majesté ne me l'ordonne, — répondit le marquis d'Ancre avec son merveilleux sangfroid.

— Mon Dieu! comment vous a-t-on laissé entrer ici?

— demandait madame de Guercheville en se tordant les mains de désespoir.

— On ne m'a pas laissé entrer, — répliqua Goncini, toujours admirable de flegme, — c'est moi qui ai forcé la porte et brusqué la sentinelle.

— Mais, monsieur l'Italien, avez-vous perdu la tête?

— s'écria madame la maréchale de Fervaques en essayant de le repousser vers l'entrée. — Ne savez-vous pas que Sa Majesté est au bain, et qu'elle vous pardonnera difficilement une telle incartade ?

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— La reine vous a-t-elle donné mission de m'exprimer toute son indignation, ou parlez-vous seulement en votre nom? — lui demanda Concini avec la plus exquise politesse, mais sans reculer d'un pas.

— Ah! le maudit homme! il n'y a pas moyen d'en venir à bout, — dit madame du Fargis.

— Vous verrez qu'il faudra appeler les hallebardiers pour le tirer d'ici, — continua madame de Guercheville.

— A moins qu'il ne nous mette nous-mêmes à la porte, l'odieux marquis ! — ajouta madame de Fervaques.

— C'est ce qui pourrait bien arriver, mes belles dames, — répliqua le Florentin en leur faisant une courtoise et ironique révérence. Cette politesse mit le comble à leur fureur. La reine restait muette derrière ses rideaux. Concini éleva la voix. — Rassurez-vous, mesdames, mais il faut que je parle à Sa Majesté sans retard.

— C'est impossible! — dit lamentablement madame du Fargis.

— Per Dio! ne vous effarouchez pas tant, mesdames. Faisons un arrangement. Vous allez sortir de cette chambre...

— Ah ! bien ! c'est nous qui sortirons, — dit madame de Guercheville. — Continuez.

— Moi, je resterai, bien entendu, mais sans bouger de la place où je suis, et Sa Majesté pourra m'entendre derrière ses rideaux. Est-ce convenu?

— Oui, il est convenu que vous sortirez et que nous resterons, nous, — dit madame de Fervaques. — Telle est la volonté de la reine.

Et elle s'avança vers la porte pour solliciter mainforte.

Concini commençait à être embarrassé de sa contenance, car l'alcôve restait silencieuse, et ce silence ne laissait pas que d'être menaçant.

Il résolut de redoubler d'audace, et donnant à sa

voix un timbre caressant et voilé, il murmura. en italien ces mots :

— Mon désir n'est-il plus le vôtre, madame ? — Un soupir répondit derrière les rideaux à cette question plaintive. Concini reprit: —Croyez-vous, madame, que votre loyal serviteur se serait exposé au danger de vous déplaire en forçant l'entrée de cette enceinte sacrée, s'il n'y eut été contraint par les motifs les plus pressants et les plus graves?

— La révolte aurait-elle éclaté dans la ville? — demanda vivement alors Marie de Médieis. — Auriezvous, monsieur le marquis, découvert une nouvelle conjuration des princes ?

Madame de Fervaques rouvrait la porte.

— Je ne puis rien dire avant que vos dames d'honneur ne soient parties de cette chambre, — répondit-il .

La reine hésita, puis, après un instant de silence, elle dit d'une voix émue :

— Laissez-moi seule un instant, mesdames : M. le marquis d'Ancre doit me communiquer quelque dépêche secrète.

Madame de Fervaques rougit "de dépit.

— La porte est ouverte, profitez-en, vous n'aurez pas perdu votre peine, madame, lui dit Concini en 3a saluant gracieusement jusqu'à terre. Puis il donna galamment la main aux deux autres jolies dépitées pour les conduire jusqu'au seuil, et là il leur dit: — Gardez l'entrée contre d'autres fâcheux, mesdames, avec plus de bonheur que le pauvre hallebardier ne l'a gardée contre moi.

Puis, refermant à moitié la porte, il resta seul dans la chambre de la reine.

Une tiède atmosphère y régnait. Des parfums pénétrants brûlaient dans des cassolettes d'argent ingénieusement ciselées. Des tapis magnifiques, étoiles de fleurs aux vives nuances, cachaient le plancher. Une brise caressante soufflait à travers les blancs rideaux encadrant les fenêtres entrouvertes. Une clarté mystérieuse s'éie-

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vait des vases d'albâtre. Au-dessus des cassolettes étaient suspendus de longs voiles imprégnés d'une moite chaleur. Sur une petite table d'ébène, les femmes de chambre avaient préparé les pâtes destinées aux onctions qui assouplissent et fortifient les membres. Le bain de la reine était embaumé d'eau de senteur. L'eau gloussait en ruisselant sur le marbre de la baignoire du bec d'un cygne d'argent aux ailes étendues et au col allongé. Une vapeur parfumée flottait dans la chambre comme un brouillard au milieu duquel tous les objets prenaient des proportions vagues, indécises et lointaines. Marie de Médicis interrompit la première le silence : — Je n'ai pas voulu vous faire chasser comme un laquais en goguette, Goncini, — lui dit-elle, — mais, veramente! vous devenez fou, et vous me forcerez à vous donner la Bastille pour logemenL Avez-vous donc gagé de me perdre et de me bafouer aux yeux du monde entier. Je suis entourée d'ennemis qui guettent une parole, un geste, un regard imprudents; le huguenot se défie de moi comme d'une autre Catherine, il me maudit dans ses prêches, le catholique me brave et me menace de déchirer de son épée le manteau royal sous lequel j'abrite mes enfants. Avec les sacs d'or que je leur jette je n'achète pas leur fidélité, mais je paye les armées qu'ils lèvent pour m'attaquer. Tous ces princes orgueilleux, braves et puissants, affamé:; d'honneurs, affamés d'argent, se liguent contre moi, mère ambitieuse, qui ose défendre le trône de mon fils. Nonseulement ils traînent à leurs gages une noblesse remuante et rebelle qui pense accroître son indépendance en abaissant ses rois, mais ils pervertissent même le bon sens et l'instinct de ce peuple, auquel je donne la paix, cette mine d'or, tandis que les princes ruinent en turbulences et en échauffburées son commerce dans les villes, ses récoltes dans les campagnes. Vous joignez-vous donc à ces traîtres, Goncini, vous que j'ai comblé de biens et de faveurs jusqu'à l'impossible? Ah! coro mio, vous me traitez comme une hour-

geoise à qui un hobereau de la vache à Colas aurait donné rendez-vous chez un baigneur-étuviste.

Le marquis d'Ancre avait écouté cette tirade avec le plus flegmatique sourire :

— Moi ambitieux, per Diof moi orgueilleux! — reprit-il en se rapprochant du rideau et de la balustrade qui le séparait de la grande alcôve où se cachait la reine, — mais vous vous trompez singulièrement, madame, car je viens vous faire mes adieux et vous demander la permission de quitter la cour.

— Toi partir! — s'écria aussitôt Marie de Médicis en étendant brusquement son bras nu hors de la baignoire et écartant un peu le rideau pour jeter un regard étincelant sur le visage du Florentin, — Tu voudrais m'abandonner au milieu de toutes ces intrigues qui se croisent comme les fils d'une toile d'araignée, Tu ne sais donc pas que ces nobles chevaliers veulent se venger sur moi de la peur qui leur a fait courber le front aux genoux de Henri le Grand. Ah ! ils ne craignent , plus la hache du bourreau qui a tranché le cou du loyal Biron ; ils ne craignent plus ce grand amour du peuple et des soldats pour le feu roi, amour si grand qu'il fondait les armées rebelles comme neige au vent d'avril. Ils amèneront rémeute sous mes fenêtres; ils mettront le feu aux portes du Louvre; ils enlèveront mes enfants et en feront des moines. IS'était-ce pas sous un froc que les lorrains voulaient enterrer vivant Henri III, lorsque le roi des mignons fit éventrer dans le couloir de son cabinet le duc hautain qui allait lui voler de force sa couronne? Et c'est au moment où j'ai besoin comme lui du bras et de la dague de mes fidèles que tu as peur toi, Goncino Goncini, et que tu parles de me quitter? Ah ! c'est lâche, car tu sais bien qu'aujourd'hui même monsieur le prince de Gondé, ce Guise de rechange, va me venir rendre visite à la tête de sa meute de gentilshommes ?

— Vous vous méprenez sur mes intentions, madame, — reprit Concini d'un ton doux et insinuant; —

navez-vous pas autour de vous assez de bons conseillers dévoués, comme les présidents Jeannin, de Thou, Châteauneuf et le bonhomme Jacques Sanguin, prévôt des marchands; assez de braves capitaines comme Lesdiguières, Ghevreuse, Thémines, Brissac, Bassompierre , Créqui , Marillac et Ornano , tous aimés du peuple et craints des princes rebelles? Je vous sers, madame, en disparaissant du théâtre. Je suis le prétexte de ces haines, le brandon de cette discorde. Moi absent, aucun d'eux n'osera attaquer la reine à découvert.

— Toi absent, — reprit Marie en frémissant, — ils croiront que j'ai eu peur, que je t'ai renvoyé, et plus je leur paraîtrai faible et { indécise, plus ils deviendront hardis. Mon indulgence fera leur force. Non, je ne- te laisserai pas partir, car j'ai peur, et, avec toi il me semble que ma fortune m'abandonne, que mon étoile sombre dans la nuit. Cet audacieux prince de Condé a soudoyé parmi le peuple une armée de flatteurs, en guenilles, de courtisans à piques et à hallebardes ; il aura pour lui cet enthousiasme ivrogne qui pille et incendie les maisons, qui noie les gens sans défense. Il veut ôter la couronne de la tête de mon fils et se l'enfoncer sur son front à lui. Il le dit hautement à ses confidents. En effet, qui pourrait l'en empêcher? Une femme que son dernier serviteur déserte! D'ailleurs, n'ai-je pas dû, ô honte i lui mettre la plume en main, lui promettre la présidence du conseil, à cette conférence de Soissons.

— Ajoutez que vous avez à peu près promis, madame, d'abandonner au duc de Longueville mes gouvernements de Picardie et de Normandie, — observa sèchement le favori.

— Est-ce pour me punir de cette concession que vous me menacez de partir, Goncino mio? — dit la reine. — N'ai-je pas dû assouvir la cupidité extravagante de tous ces seigneurs pour les détacher peu à peu de la rébellion et les faire revenir au bercail ?

N'ai-je pas dû accorder à monsieur le prince le domaine et le gouvernement de la Provence, ainsi que toutes mes bonnes places du Berri, autant de ga^es contre moi ? Celui-ci a été gorgé d'un million d'éeus, celui-là a exigé le taillon. Longueville, d'Epernon et Vendôme m'ont coûté dix-huit cent mille livres. Le comte de Soissons a été payé le même prix. Gondé a eu la part du lion, neuf cent mille livres. Veramente! cet accommodement s'est traité comme une vente de bestiaux.

— Je vous répète, madame, que mon absence vous servira, car elle amortira bien des haines, et vous pourrez plus facilement partager mes dépouilles entre tous les aiglons de la couvée lorraine : Joinville, Guise, Elbeuf, Mayenne et Montpensier.

— Tu ne parles pas sérieusement, Goncino ?

— Très-sérieusement, sang de Diane I

— Tu as donc bien hâte de me quitter ?

— Bon ! encore des plaintes, des reproches ! toujours la même litanie !

Marie de Médicis laissa échapper une sorte de gémissement, puis elle tira avec violence les rideaux de brocart, et glissa entre l'ouverture sa tête éplorée, qu'un poëte du temps n'eût pas manqué de comparer' à celle d'une Ariane abandonnée.

Le visage de la reine n'étincelait pas de beauté comme celui de la princesse de Gondé, ce dernier et malencontreux amour de Henri le Vert-Galant; il était blanc de teint, mais un peu bouffi; des joues rondes et colorées accusaient cette fraîcheur luxuriante et cet embonpoint robuste des Flamandes qui réjouissait le pinceau de Rubens, le peintre de ses noces. Le soleil de Florence n'avait pas hâlé et desséché cette rose carnation. Dans ses vêtements royaux, Marie ne manquait pas absolument de majesté ; mais, dans la familiarité des affaires ou des heures oisives, elle ressemblait peutêtre plus à une riche bourgeoise, susceptible, inquiète et défiante, qu'à la première princesse du monde. Si

son menton potelé et son bon sourire prévenaient en faveur de son caractère, ses lèvres pincées donnaient en même temps un avertissement contraire. . La réponse de l'Italien l'avait frappée au cœur.

— Mais tu sais bien, ingrat, que je ne puis me passer de te voir ! — murmura-t-elle douloureusement,

Concini se mit à marcher avec agitation dans la chambre.

— Je suis donc un serf, attaché à la chaîne ; je sers de chien de garde ; un tire-laine est plus heureux que moi. Votre jalousie me poursuit sans trêve. Je ne puis saluer courtoisement une dame sans que vous m'accusiez d'être son .galant. Les neiges et les brumes de Paris n'ont pas refroidi l'inquiétude fébrile de votre sang florentin. Je crois, per Dio! que vous seriez jalouse de Leonora Dori, ma pauvre femme, toute sèche, toute jaune, toute anguleuse qu'elle soit. Que ne tirez-vous les cartes, — ajouta-t-il avec un rire forcé, — pour savoir si je vous suis fidèle?

Humiliée de ces sarcasmes, Marie courbait la tête ; mais elle était Médicis et ne put s'empêcher de répliquer d'une voix amère :

— Tu envies le sort d'un tire-laine, Concino mio, alors tu dois bien me haïr, car je suis en effet coupable envers toi. C'est moi qui t'ai tiré de l'ombre pour te faire épanouir au soleil. Je t'ai élevé si haut que tu oses devenir ingrat.

Concini se mordit les lèvres, car sa vanité était cruellement froissée par cette vérité crue. Il reprit :

— Vous me reprochez vos bontés, Marie ; eh bien ! ingratitude, soit ! Il est vrai que je regrette parfois d'avoir quitté ma vie obscure pour vous suivre en France. Je suis las de ce ciel gris, de ce brouillard épais, de ces esprits barbares auxquels François Ier n'a pas pu faire aimer les arts, de ces grossiers ferrailleurs que l'élégant Henri III n'a pu accoutumer aux parfums, aux musiques, et à tous les raffinements de notre vie italienne. J'ai horreur de la populace féroce qui s'ameute sur mon

passage parce que je ne sais pas jurer en français, et qui couvre de boue les manteaux de mes pages parce qu'ils portent la livrée zinzolin; à votre cour je ne vois que des turlupins ou des loups échappés de la ménagerie. Je cherche en vain de bons peintres, de bons statuaires, de bons musiciens et de bons cuisiniers. Quant aux poètes, Pétrarque est remplacé par un petit Malherbe, sec et froid comme glace, quand ce n'est point par un de ces Ronsard dont les vers rocailleux vous écorchent la bouche et les oreilles. Marie de Médicis sourit tristement.

— Voilà donc comme tu m'aimes, Concini ! pas assez pour oublier ta disette de musiciens et de cuisiniers. Tu m'as aimée pour les richesses que ma main facile pouvait prodiguer à mes favoris. On dit que tu as amassé trois millions d'or. T'en faut-il plus encore? Étranger, tu ne peux être connétable de France. Peutêtre aspires-tu à être maréchal en dédommagement de la perte de tes gouvernements ; oui, j'ai deviné. Tii m'en veux de n'avoir pas prévenu ton désir ; j'ai eu tort, je suis ingrate, moi aussi. Écoute, mio caro^ le maréchal de Fervaques vient de mourir; tu auras sa survivance, mais ne pars pas. Vois-tu, j'ai besoin de te voir chaque jour près de moi. Quand je suis seule au milieu d'indifférents ou d'ennemis, je pense trop au passé et j'ai peur de l'avenir. — Le marquis d'Ancre resta silencieux. Elle s'attendait à une explosion de joie et de reconnaissance. Elle fut surprise de le voir accueillir avec une réserve glaciale une si haute faveur. Elle étendit ser bras nus vers lui : — Tu ne m'aimes plus? — ditelle avec terreur. — Je suis laide et vieille pour toi ; une autre t'a paru belle !

Concini haussa les épaules :

— Rêveries de femme, — murmura-t-il, — chimères et songes creux !

Elle le regardait avidement.

Tout à coup deux petits coups résonnèrent à la porte, que madame de Guerrheville entr'ouvrit doucement.

— Monsieur le marquis, — dit-elle au Florentin, — veuillez prévenir Sa Majesté que les guetteurs annoncent l'arrivée de monsieur le prince de Gondé. La poussière des chevaux de son escorte monte au ciel comme une épaisse fumée. La ville tremble du tapage de son cortège, et on dirait que le peuple tout entier déserte ses logis pour marcher sur le Louvre, Nos gentilhommes s'impatientent de ne pas voir paraître la reine, et monsieur de Bassompierre demande instamment des ordres.

— Dois-je me retirer, madame ? — demanda Concini.

— Non, restez ! — dit Marie de Médicis d'une voix brève. — Quant à Bestein, qu'il attende I Je veux lui parler moi-même. Allez, Guercheville !

La porte se referma.

— Si monsieur le prince de Gondé veut entrer de force au Louvre, je mourrai pour vous, madame, — reprit vivement le nouVeau maréchal.

— Oh ! ce n'est pas le rebelle qui me trouble l'esprit maintenant, — dit la reine ; — c'est vous, Concini, qui me faites peur. J'ai des capitaines qui m'aideront à vaincre le traître, mais vous, qui donc m'aidera à vous détrôner dans mon cœur ?

Un profond silence suivit cette plainte déchirante d'une maîtresse humiliée par l'abandon de l'homme à qui elle sacrifiait jusqu'à son honneur.

DE LA VISITE QUE MONSIEUR LE PRINCE DE CONDE FIT A LA REINE, A LA TÊTE DE QUINZE CENTS GENTILHOMMES.

L'esprit de Marie de Médicis, je vous le disais tout à l'heure, était souverainement ombrageux et inquiet.

Elle oubliait Condé pour chercher la cause mystérieuse qui avait si soudainement inspiré à son favori la passion des voyages et l'amour d'une vie cachée.

En vain laissait-elle sa pensée s'égarer en mille soupçons vagues ; l'énigme restait indéchiffrable, et toujours elle en revenait à son premier doute : Il aime une autre femme. Elle résolut donc de le forcer à s'expliquer.

— Si je ne trompe, — dit-elle en le regardant fixement, — d'où te vient ce changement subit de goûts et cette aversion philosophique pour les grandeurs ? Pourquoi veux-tu partir? Concini, réponds, je te l'ordonne. Obéis, car en ce moment c'est la reine qui te parle.

Sa voix était altérée. Pauvre femme ! elle était vraiment belle, enveloppée d'une blanche draperie collée à son corps magnifique et robuste comme celui de la Vénus de Milo ; elle laissait pendre hors de la baignoire ses bras superbes et nus, sur lesquels ruisselaient les gouttes d'eau, brillantes comme des diamants liquides; la pâleur inaccoutumée qui ternissait les fraîches couleurs de son teint blanc et pur lui donnait une expression mélancolique et pleine de charmes.

Le Florentin se sentit ému, mais il essaya de cacher son trouble sous une feinte colère.

— Vous ordonnez, madame. Toujours il me faut obéir à vos ordres; toujours vous me rappelez que nous sommes deux êtres bien éloignés l'un et l'autre, une reine et un sujet. N'est-ce pas suffisant pour glacer l'amour dans le cœur le plus épris? Aime-t-on réellement les gens par force ou par cupidité? Ah ! ces amours-là sont feintes. Malheur à qui croit à leurs comédies, madame ! Qui aime véritablement doit s'anéantir et s'immoler tout entier à son idole. C'est à moi qui ne suis rien, à moi dont la gloire et la vie dépendent de votre caprice, c'est à moi de commander, car ma soumission ne serait pas celle d'un amant, mais celle d'un laquais, et cette basse servilité me déshonorerait. C'est à vous, qui êtes reine, d'obéir et de me supplier f

Le sang des Médicis se révolta dans les veines de

Marie. Un instant l'iritation de l'orgueil brilla sur son visage et soutint sa fermeté. Elle reprit :

— Oh ! j'ai mérité cette humiliation. Tu es bien vengé, Henri, si ton ombre assiste à l'abaissement de ta veuve. Oui, foule-moi aux pieds, Goncini, insulte-moi, menace-moi, puisque j'ai oublié ma couronne et mon devoir, puisque j'ai abandonné à ta merci l'honneur de mes enfants. Sans doute, si les princes ont osé se révolter contre le roi, c'est qu'ils méprisaient sa mère; Mais plus bas ! parle plus bas, de grâce, Concini ! que ma honte ne soit pas publique, qu'elle ne prête pas à rire à mes dames d'honneur !

Le marquis d'Ancre garda son dédaigneux sourire :

— Orgueil étrange des reines, — observa-t-il ; — elles ne peuvent supporter l'idée de devenir femmes avec leur amant ; elles ne veulent qu'un esclave et ne savent pas trouver en lui leur orgueil et leur grandeur f

— Hélas ! cet orgueil est bien brisé, caro mio. Ta destinée n'est-elle pas mêlée à la mienne par un lien que je ne saurais dénouer. Le saint-père lui-même aurait-il le pouvoir d'effacer de mon âme troublée le souvenir qui nous suit comme une tache de sang ineffaçable? Tout à l'heure, j'ai évoqué l'ombre de Henri, et il me semble la voir grandir au milieu de cette chambre avec un visage terrible et menaçant. — Elle frissonna de tout son corps, et, du geste, elle semblait repousser une apparition visible pour elle seule. — Et cependant je ne suis pas coupable, tu le sais, toi Concini ! — murmura-t-elle d'une voix étouffée, qui expira dans un sanglot lamentable.

Le favori ne put s'empêcher dejressaillir ; ses cheveux se hérissaient sur sa tête, et il jetait des yeux hagards sur cette place où Marie de Médicis avaif cru voir s'élever la vision redoutable de son époux courroucé, montrant les plaies béantes ouvertes 'dans sa poitrine par le couteau du meurtrier fanatique.

— Assez, madame, assez sur ce souvenir f — reprit-il d'une voix sourde. — Ne vous ai-je pas donné alors une

preuve assez violente de cet amour dont vous doutez ? 11 fallait vous sauver des soupçons éveillés dans l'esprit du roi ; il fallait que la marquise de Verneuil ne triomphât pas du succès de ses délations ; il fallait que jotre mari n'eût pas le temps de se repentir de vous avoir accordé la déclaration qui vous nommait régente.

Une sueur froide baigna les tempes du Florentin.

Marie de Médicis se rejeta brusquement en arrière, folle de terreur :

— L'ombre ! l'ombre ! — répétait-elle en étendant les bras comme pour la repousser. — Regarde, Concini ! ^approche-toi ! défends-moi ! Il nous voit, il nous entend, il nous juge! — Et puis, cachant sa tête dans ses mains avec désespoir: — Dis la vérité, Concini ! dis à ce fantôme implacable que, si déjà je t'aimais lui vivant, du moins j'avais résisté à ton amour audacieux; malgré la jalousie que tu attisais dans mon cœur, les preuves irrécusables de l'infidélité de mon mari n'avaient pas suffi pour me faire trahir mes serments. Il est vrai qu'au lieu de te chasser, de te punir, de t' imposer silence, moi pauvre reine délaissée, je t'écoutais avec un fol enivrement. Il est vrai que je t'ai même défendu contre mon oncle Jean de Médicis, qui te soupçonnait de troubler le ménage royal. Que n'ai-je pas osé pour toi, Concini? A cause de toi, je suis méprisée par les grands comblés de mes largesses ; indifférente au peuple pour lequel je suis aumônière et charitable, reniée même par mes parents et mes alliés I

Le favori s'était peu à peu rapproché de la reine, afin de calmer ses terreurs. I! releva doucement son bras nu, le baisa et le laissa retomber en murmurant :

— Votre crime, Marie, a été d'aimer un Italien dans cette cour si brillante en jeunes et galants seigneurs. Mais n'ai-je donc rien osé pour vous, per Bio! La borne de la rue de la Ferronnerie où s'est appuyé le pied du feuillant n'est pas encore brisée, madame !

Marie de Médicis posa une main glacée sur les lèvres

du Florentin qui s'était penché vers elle, et sa voix murmura, faible comme un souffle :

— Tais-toi, Concini, tais-toi ! je ne sais rien ! je n'ai rien su ! je n'ai rien voulu savoir. Les murs entendent et gardent des paroles si dangereuses ! Henri était le grand roi, le roi populaire et clément, le roi juste et redouté. Il avait des maîtresses. Qu'ai-je donc à lui reprocher maintenant, malheureuse que je suis? Oh ! tu ne m'as rien avoué, n'est-ce pas? Je n'ai pas permis le crime; loin de pousser le bras de ce forcené, je l'aurais arrêté au risque de ma propre vie !

Les yeux du marquis d'Ancre étincelèrent d'une sombre rage en écoutant ce désaveu qui l'abandonnait comme le seul coupable d'un forfait énorme. La reine en répudiait la complicité avec une horreur si franche qu'elle eût pu faire illusion à tout autre qu'un Italien; mais Concini possédait la pénétration profonde de ces rusés Florentins dont Machiavel avait été le maître d'école ; il écartait les apparences pour sonder le fond des cœurs avec cette froideur inexorable particulière aux hommes politiques du Midi, habiles à se défier des comédies extérieures.

Il redressa sa haute taille, et, se tenant debout devant la baignoire :

— L'ingratitude est le dernier mot des princes, — dit-il fièrement. — Vous n'avez rien permis, madame, mais vous avez renvoyé MaximiliendeBéthune, duc de Sully, pour me mettre le pouvoir en main. Si le feuillant m'avait dénoncé et reconnu, m'auriez-vous donc abandonné, Marie? Aujourd'hui seulement je commence à le croire. Grâce à vous, j'ai pu lui laiser, pendant quarante-huit heures, toute facilité pour s'échapper de sa prison. Mais ce fou de jeûnes et de visions n'a pas compris son bonheur et il s'est fait gloire de son martyre. Ah ! il faut avouer que notre feuillant avait été bien choisi par le duc d'Epernon. L'ancien mignon de Henri III se connaît à merveille en assassins.

— Pardonnez-moi. mon Dieu ! — dit Marie de Mé~

dicis; — mais si j'ai été coupable par amour, est-ce à toi de m'en punir, Concini, en m' abandonnant à mes frayeurs, à mes défaillances et à mes rêves sinistres?

Le favori crut devoir ne pas continuer plus longtemps son rôle hautain et sévère ; il regarda la reine avec une expression de tendresse, et lui répondit d'une voix caresante :

— Faites-moi grâce, Marie, si je vous ai parlé trop durement. D'ailleurs, je ne pars point pour un voyage sans fin ; rassurez-vous. Il s'agit d'une mission secrète. Je vous apportais aussi une dépêche à signer, — ajouta t-il d'un ton léger en tirant de sa poche un parchemin roulé.

La reine parut inquiète de ce changement singulier :

— Quelle est cette dépêche, — demanda-t-elle, — voyons.

— Quelle bizarre idée ? — dit le Florentin. — Ai- je perdu votre confiance? Comptez-vous lire maintenant tous les papiers que l'on vous donnera à signer?

Gela n'en vaudrait peut-être que mieux pour mon peuple, Concini, — répliqua tristement la reine. — Que d'iniquités se commettent peut-être en mon nom!

— Mais vos jours et vos nuits n'y suffiraient pas, Marie. — dit le marquis d'Ancre avec un rire forcé. — Tenez, voici la plume. Mettez votre nom au bas de ce parchemin, et je vous laisse libre, car il est temps de quitter votre bain.

La reine saisit la dépêche, mais sans prendre la plume.

— Je veux la lire, — répéta-t-elle opiniâtrement.

— Caprice de femme! — grommela Concini. — Une dépêche insignifiante, un ordre aux gouverneurs des frontières. Craignez-vous donc que je vous fasse signer l'arrestation de monsieur le prince de Condé?

— A peine si l'on voit clair dans cette chambre, — dit la reine en froissant la dépêche dans ses mains et se penchant hors de la baignoire.

— Per Dio ! Marie, vous êtes belle ainsi à ravir tous

les cœurs, — murmura le favori." — Je vous aime. Sous vos i vêtements royaux la majesté fait disparaître la femme; ici la femme disparaît sous la déesse. Et si le prince félon entrait dans cette chambre, je jure bien qu'il déposerait les armes à vos pieds. Il ose faire la guerre à une reine, il n'oserait la faire à Vénus !

Mais Marie de Médicis, poursuivie par un de ces soupçons entêtés qui ne se déracinent pas facilement du cœur des femmes jalouses, lui répondit d'un ton bref:

— Trêve de fadeurs et de flatteries, Concino; elles doivent cacher un piège. N'essayez pas de me distraire de ma pensée. J'ai l'âme tout oppressée.

— Per Diot Satisfaites votre caprice et lisez! — dit le favori en affectant un air insouciant. — Il s'agit tout simplement de vous ramener des fugitives qui ont déserté votre service.

— Des fugitives? — répéta la reine avec émotion. Au même instant un grand bruit éclata dans l'autre

salle, et la porte fut timidement ouverte par madame du Fargis, qui, tout effarée, jeta ces mots :

— Monsieur le marquis, prévenez Sa Majesté que monsieur le prince vient de descendre de cheval dans la cour, et qu'il monte le grand escalier à la tête de quinze cents gentilshommes pour lui faire sa révérence.

— Corpo di Baccot — dit le favori, — voilà un escalier qui sera un peu gêné, ou des gentilshommes qui devront se faire bien minces. Allons, il est temps que je m'éclipse.

— Monsieur le marquis d'Ancre, — dit Marie de Médicis avec dignité, — restez. Monsieur le prince de Gondé et ses quinze cents gentilshommes attendront le bon plaisir de leur reine, Je ne suis pas encore prisonnière dans mon Louvre, et j'ai le droit d'y donner des ordres, non d'en recevoir. Fargis, fermez la porte! — La comtesse obéit, et le Florentin ne put cacher la surprise mêlée d'admiration que venait de lui faire éprouver la

LE CHASSEUE D'HOMMES 337

réponse virile de cette reine si fière sur son trône chancelant, et qui traitait comme un vassal vulgaire l'ennemi puissant en qui elle pouvait déjà redouter un geôlier futur. Cependant la veuve de Henri lisait avidement la dépêche : — Ah ! il est question des dames de Thornstein. Très-bien. Elles ont disparu de la cour; et pourquoi? c'est étrange. Mais quel rapport entre leur fuite et votre départ, Goncini? Pourquoi portez-vous tout à coup à mes lectrices un intérêt si pressant?

— Elles peuvent être dans la confidence de quelques secrets d'État importants. Le mystère de leur absence en aggrave- le danger. Nous avons cru devoir expédier l'ordre de les arrêter partout où on les reconnaîtra, et de les ramener de force à Paris.

Marie de Médicis ne quittait pas son favori des yeux.

— Oh! ce n'est pas là votre vraie vérité, caro mio. Ta bouche ment, Concini. Je Qonnais ce pli ironique, familier à tes lèvres quand tu veux tromper. Pourquoi pars-tu toi-même comme un simple courrier de dépêches? Il suffisait d'envoyer les ordres aux gouverneurs. Il y a autre chose.

— Per Dio! on ne peut donc rien vous cacher, madame, — reprit Concini embarrassé. — Excusez-moi ! j'obéissais à la volonté du roi. Il m'avait défendu de vous révéler...

— Le roi ! — reprit-elle; — la volonté du roi! le roi t'avait défendu ! Quelles sont ces nouvelles hypocrisies? Me croirais-tu tombée en enfance? Depuis quand le roi a-t-il une volonté que je ne lui aie pas imposée ou que je ne connaisse pas?

— Depuis ce matin, madame. — Marie de Médicis se sentit troublée. Quelle était donc l'influence mystérieuse qui s'élevait dans l'ombre pour contre -balancer la sienne. Elle fit signe au marquis d'Ancre de continuer. Il poursuivit : — Votre fils avait remarqué la belle Christine de Thornstein, madame, et il veut la revoir.

— Louis veut la revoir... Louis faire attention à une femme!... Et vous êtes sincère, Concini? Pourtant il

n'a pu exiger que vous-même... ou bien ceci cache quelque piège de nos ennemis. Enfin, sous quel prétexte vous a-t-il donné cet ordre?

— Voici, — reprit le marquis d'Ancre en riant d'un air dégagé. — Il m'accuse d'une monstruosité sans exemple; il m'accuse d'être son rival. Une folie! Il paraît que moi aussi j'ai fait attention aux charmes de mademoiselle de Thornstein. Ah! le nom barbare pour des oreilles italiennes! Enfin le roi se défie de moi, que voulez-vous? Je lui ai promis de lui rendre sa huitième merveille du monde. A ce prix seulement, j'obtiendrai son agrément pour mes nouvelles charges. Est-ce assez bouffon?

La reine était devenue sérieuse et triste en écoutant ce babillage dont la frivolité ne lui semblait pas naturelle. Elle murmura avec accablement :

— Et moi qui n'ai rien vu!

— Prenez-vous cette plaisanterie au sérieux, Marie?

— demanda le favori avec une tendre inquiétude.

— Concini, — répliqua-t-elle sévèrement, — si le roi ombrageux, défiant et craintif comme nous le connaissons, a osé vous accuser ouvertement, c'est que ses soupçons s'appuient sur des preuves.

Mais je vous jure, madame... — . balbutia le marquis.

— Je ne veux rien savoir, — reprit-elle avec dignité,

— Mon fils vous a demandé le secret, je le respecterai. N'ajoutez pas un mot. Mais je vous donnerai, moi, une autre mission. — Elle était frappée au cœur; son cerveau bouillonnait comme une fournaise; ses yeux brillaient plus clairs que des étoiles. Elle poursuivit : — Et si le roi a deviné juste; si vous aimiez cette enfant, Concini; Oh! je comprends tout maintenant, votre froideur, vos reproches insolents, votre départ!

Le marquis d'Ancre sentit la nécessité d'apaiser la femme jalouse par des flatteries basses et serviles. 11 avait peur de la reine fulgurante qui se réveillait soudainement, et dont le visage ne conservait plus rien de

bourgeois ni de vulgaire. Il attacha sur elle ce long retard velouté qui jusqu'alors avait exercé sur Marie de Médicis un irrésistible pouvoir.

— Comment pouvez-vous me supposer coupable d'un tel enfantillage? — dit-il rapidement. — Une petite fille de noblesse rhénane ou thuringienne, qui ne sait que sourire, prier ou rêver; une fille pauvre, sans esprit, sans grâce, une froide et langoureuse Allemande l'emporter sur vous, la fille des Médicis, la spirituelle Italienne qui rayonne comme un soleil ai?-dessus de toutes les femmes de votre cour! Mais c'est vraiment de la déraison!

— Vos paroles sont tendres comme des caresses, Concini, — repartit la reine, — mais elles ne me tromperont et ne m'enivreront plus. Une langoureuse Allemande, dites-vous. Hélas ! je sais le charme de ces plaintives tourterelles pour vous autres vautours. C'est une douce proie. Mon amour vous pèse parfois et vous' fait peur, avouez-le !

— Vous êtes bien aveugle ou bien injuste, Marie, — soupira le Florentin avec un geste théâtral.

— Le cœur de l'homme est inexplicable, — continua la reine; — cependant,, au milieu de tant de seigneurs braves, galants, utiles ou nécessaires à ma fortune par leur force, leurs alliances ou leur crédit sur le peuple, qui donc ai-je été choisir pour mon favori, moi la reine régente de France? Est-ce le plus beau, le plus noble ou le plus redoutable? Non, c'est un obscur Italien que j'ai élevé jusqu'à moi. N'avez-vous pas été quelque chose comme clerc de tabellion à Florence, signor Concino Concini? et ne vous ai-je pas soutenu de ma faveur contre des hostilités sans nombre? N'est-ce pas vous qui pour moi avez été le plus beau, le plus noble et le plus cher de mes courtisans? — Le marquis d'Ancre, terrifié par cette foudroyante apostrophe, garda le silence. — Vous n'osez plus répondre, monsieur. Vous avouez votre trahison. Moi qui vous ai tout donné et

tout sacrifié, jusqu'à l'honneur du trône, vous m'avez trahie; c'est bien vil!

— Mais qui dit cela, Marie? — murmura le malheureux; — quels serments faire pour vous désabuser? vous n'y croirez pas. Quelles preuves vous donner? vous les rejeterez.

— 11 en est une que j'accepterai, — reprit gravement la reine. — Je n'ai pas tiré vengeance des conseillers du feuillant, moi. Il faut, à votre tour, que vous me sacrifiez cette fille,, vous, Concini. — Le Florentin laissa échapper un geste d'épouvante. Marie de Médicis poursuivit avec un calme terrible: — Vous partirez pour la retrouver, mais vous ne la ramènerez pas au Louvre. Elle mourra ou du moins elle disparaîtra en chemin. Les routes ne sont pas sûres dans ce temps de guerres civiles. Les hôtelleries sont des coupe-gorge. Bien des sentiers côtoient des précipices ou sont noyés sous des inondations imprévues. Si la belle colombe échappe à ces périls, qu'elle soit tout au moins engloutie dans un de ces couvents lointains et cloîtrés qui gardent inexorablement le secret des vocations subites. Je ne veux pas d'ailleurs que cette jeune fille me vole l'amour de mon fils et me remplace dans son cœur. Elle prendrait une influence mauvaise sur ce faible esprit à qui son souvenir a déjà su inspirer un effort de volonté. Je ne veux pas traiter de puissance à puissance avec mademoiselle Christine de Thornstein. Et puis je suis bonne mère, moi !

Le marquis d'Ancre frissonna, car il crut que l'âme de l'astucieuse et cruelle Catherine ressucitait soudainement dans celle de Marie de Médicis.

— Mais j'ai promis au roi de lui ramener cette jeune fille, madame.

— C'est-à-dire de lui ramener une maîtresse qui nous perdrait tous.

— Mais elle est innocente, Marie!

— Ah ! vous prenez sa défense, monsieur. Vous êtes bien pitoyable, aujourd'hui. Ah! c'est que vous l'aimez,

LE CHASSEUR D'HOMMES 3'd

Ce cri est un aveu, n'est-ce pas. Répétez-le donc hautement. J'ai mal entendu, sans doute. Priez-moi, implorez-moi pojir elle ; il me sera doux de vous voir rampant à mes genoux pour obtenir la grâce de ce miracle de beauté ! — et le regardant avec des yeux étincelants d'éclairs. — Obéirez-vous, oui ou non? Ditesle, Concini. Si vous l'aimez, vous resterez ici, mais abattu de votre grandeur comme le chêne dont la cognée du bûcheron a tranché les racines. Je hais, cette fille, vous dis-je, puisque Louis vous a soupçonné d'être son rival. Je redeviens la reine. Je me suis trop humiliée devant vous. Croyez-vous donc que je sois réduite à votre merci et que j'aie abdiqué le sceptre en vous prenant pour favori? Il y a des hochets de rechange, monsieur. En mettant ma fière noblesse sous le pied du premier venu, je continuais la politique de Henri, qui coupait la tête de l'altier Biron avec la hache rouillée du bourreau. Je tends aussi la main au peuple, et les gentilshommes ne s'y trompent pas. Quand je fais attendre, pour vous donner audience, le prince de Condé à la tête de ses quinze cents amis, croyez, monsieur, que je ne suis pas une pauvre femme folle de jalousie, mais que je suis encore la reine de France.

Consterné, ébloui, stupéfait de la grandeur empreinte dans la réponse énergique d'une souveraine qu'il s'était trop habitué à voir aveuglément soumise à ses conseils et à ses caprices, le favori s'inclina et dit d'une voix respectueuse :

— J'obéirai, madame.

— Vous jurez que mademoiselle de Thornstein ne reparaîtra pas au Louvre?

— Je le jure.

Au même instant, la maréchale de Fervaques entr'ouvrit la porte et dit avec émotion :

— Monsieur le marquis, veuillez prévenir Sa Majesté que monsieur le prince a perdu patience, et qu'il menace de se retirer, car il regarde cette longue attente

comme une insulte dirigée contre lui par les conseillers italiens de la reine.

— Eh bien ! laissez-le partir ! — s'écria Marie de Médicis avec un geste de colère ; mais se ravisant aussitôt : — Non, — reprit-elle, — il faut se garder d'aigrir et de mécontenter aujourd'hui ce traître. Il faut l'endormir dans son triomphe, et pour cela j'ai besoin de vous, signor Concini. Allez présenter mes excuses à monsieur le prince, et, à force de courtoisie, faites lui oublier ce nouveau grief.

— Moi ( — dit le favori au comble de la surprise ; — mais il me tournera le dos ou me crachera au visage.

— Tu t'essuieras, caro mio, — répliqua froidement Marie de Médicis; — à tout prix, il faut flatter son orgueil jusqu'à ce que nous l'ayons mis hors d'état de nuire. Il s'agit de le renverser ou d'être renversé par lui. Fervaques, — ajouta-t-elle à voix haute, — fais entrer mes femmes.

Et elle congédia gracieusement le marquis d'Ancre, qui alla en maugréant essuyer la bourrasque qui l'attendait. En effet, monsieur le prince le reçut avec une hauteur méprisante et ne daigna pas le saluer; ses gentilshommes, groupés autour de lui, firent même entendre de sourdes menaces, mais Concini déploya tant de souplesse insinuante dans les offres de service et de soumission qu'il fit au puissant rebelle, que ce dernier finit par sourire à ses flatteries et par s'amuser de ses bouffonneries italiennes.

Concini rentra en grâce auprès de monsieur le prince avec tout le succès d'un Scaramouche ou d'un Triboulet; mais peu lui importait. Il attendait sa revanche et elle devait être terrible.

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