‹ Le chasseur d'hommesChapitre 20 sur 27 · LE DEMON FAMILIER, LES CARTES ET L ASTROLOGUE · texte numérisé non relu

LE DEMON FAMILIER, LES CARTES ET L ASTROLOGUE

Le lendemain soir, le Louvre était en fête. La reine célébrait par un grand bal masqué sa réconciliation avec monsieur le prince de Condé.

Une heure avant le bal, elle avait mandé le colonel général des Suisses, monsieur de Bassompierre ; le galant Lorrain, qui devait sa fortune à Henri IV, était resté un des plus fidèles courtisans de sa veuve, et il s'était empressé d'obéir à l'ordre qu'il avait reçu.

Un page l'introduisit dans un cabinet meublé d'une/ table et de deux ou trois fauteuils qui formait l'antichambre du logement accordé, dans une tourelle du Louvre, aux divers astrologues, dont les services avaient été si chèrement rétribués par les reines de sang italien.

Bassompierre fit la grimace en entrant dans ce réduit qui sentait le renfermé.

C'était un beau gentilhomme, grand, bien fait, spirituel, jovial et entreprenant, d'une humeur aventureuse; son teint blanc et frais,, ses longs cheveux blonds, l'air un peu étrange de sa physionomie; la splendide galanterie de son costume, tout en lui attirait forcément l'attention.

Sur la table il vit deux bougies, quelques papiers et le sceau royal.

Marie de Médicis se promenait avec agitation dans ce cabinet comme une lionne inquiète dans sa cage. Elle portait une petite couronne d'or sur le chaperon de velours qui descendait eu pointe sur son front. Elle

froissait dans ses mains, qu'emprisonnaient des gants parfumés, un grand éventail en bois d'ébène incrusté d'ivoire. Sous sa fraise haute et droite une triple rangée de perles parait les contours supérieurs de son corsage allongé; des crevés de satin blanc étoiîaient sa robe de velours rouge à plis majestueux.

— Toujours exact, Bestein, — dit-elle au colonel des Suisses.

— Je n'ai jamais fait attendre les dames, — répliqua le Lorrain en s'avançant et lui baisant la main avec une grâce parfaite.

— Ni les hommes, je sais. Bestein. — Elle le regarda fixement et reprit : — As-tu peur de la populace?

— Non,, madame, quand elle n'est pas soutenue par des gentilhommes.

— As-tu peur des gentilhommes ?

— Non, madame, quand ils ne sont pas commandés par des princes du sang.

— As-tu donc peur des princes du sang, Bastein ?

— Ce sont de rudes adversaires, — dit Bassompierre en hésitant, — et, pour s'y frotter, il faut au moins être sûr de deux choses...

— Parle vite ! — dit la reine avec impatience.

— - D'abord de ne pas être abandonné et désavoué...

— Je ne suis pas une Catherine, moi, — réponditelle.

— Et puis....

Il n'osa achever, mais ses regards restèrent attachés sur le sceau royal.

— Je te devine, Bastein ! tu es l'ami du logis et de la table encore plus que l'ami du maître. Avide Lorrain, tu sais que ce sceau magique prodigue les pensions et les dignités. Eh bien! rassure-toi. Si je triomphe, gli konori, i béni, i carichi ne te manqueront pas.

— Mon épée, non plus, ne vous faudra pas, madame! — s'écria impétueusement le Lorrain en fléchissant le genou,

— Relevez-vous, monsieur le grand maître de l'artillerie, — dit la reine, — car vous l'êtes par commission, et surtout soyez discret. Un mot peut tout perdre. A onze heures du matin, vos Suisses entoureront le Louvre. Si je suis forcée par la populace, ils m'escorteront jusqu'à Mantes. J'emporterai mes pierreries dans un coffret et quarante mille écus en oi\ Vous me répondez de la vie et de la liberté de mes enfants. Maintenant allez danser galamment au bal. Qu'on ne se doute de rien. Je verrai Créquy et Lacurée pour les derniers ordres. Si je changeais d'avis, vous serez prévenu par madame de Guercheville.

— Quoi I madame, demanda Bassompierre surpris,

— hésiteriez- vous encore à prendre ce grand parti ?

— J'attends mon démon familier. Quand je l'aurai consulté tout sera dit. — Quel était ce démon familier, voilà ce que se demandait le comte de Bassompierre.

— Le voici., — murmura la reine avec un soupir qui dissipa les nuages amassés sur son front. On venait de, gratter à la porte. Marie de Médicis fit un signe à Bastein qui ouvrit. Une grande femme sèche, jaune, anguleuse, grêle, au nez arqué, au teint luisant et pâle, aux yeux brillants et enfoncés, exactement vêtue comme la reine, à l'exception de la couronne d'or, entra d'un pas léger ; on eut dit qu'elle glissait sur le plancher ; elle ressemblait plutôt à une ombre qu'à une créature vivante. Si Bassompierre l'eût touchée, elle se serait dissoute en poudre comme ces momies effritées par l'action des siècles. A sa vue, la reine laissa échapper une exclamation de joie et murmura: — Buona mia Leonora f

— Madame la maréchale d'Ancre ! — dit Bassompierre en la saluant avec un profond respect.

Cette ombre n'était autre, en effet, que la célèbre Leonora Galigaï, la toute-puissante favorite, dont l'ambition effrénée, l'esprit d'intrigue, l'activité prodigieuse avaient élevé si haut la fortune de son mari, et déjoué jusqu'alors les menées de tous ses ennemis.

Cette femme était profondément triste clans l'enivrement de son orgueil satisfait. Au fond de son cœur s'était creusé un vide que l'ambition cherchait vainement à combler. Pendant sa jeunesse misérable, un jour elle avait été chassée de l'hôtellerie où elle épuisait ses forces., comme servante, pour un salaire dérisoire; elle avait été punie ainsi du crime d'être devenue mère, elle chètive et laide bohémienne ; elle se croyait abandonnée par Xloncini; elle voyait dépérir sur son sein tari sa petite fille, ce témoignage vivant de sa honte ; dans une heure d'égarement et de désepoir, elle avait vendu son enfant à une vieille sorcière d'Egypte, qui lui promit en échange un avenir de grandeur et de richesse.

La prédiction s'était accomplie ; mais Leonora pleurait et regrettait sa fille. Il lui semblait que Dieu se plaisait à châtier son crime, en amassant tant de richesses et d'honneurs sur la mère dénaturée qui avait livré sa fille pour prolonger une vie sans but et sans amour. Aussi tâchait-elle d'oublier et d'étourdir sa douleur ; mais elle n'y parvenait pas. Elle aimait à se venger sur les autres des tortures secrètes qu'elle endurait; martyre égoïste, elle était indifférente à des souffrances qui lui paraissait inférieures à la sienne.

Son ambition était un jeu, une recherche avide du danger, une passion extravagante de la lutte, un défi à la mort. Aussi une énergie sans exemple animait-elle ce corps frêle; aussi Leonora Galigaï inspirait-elle aux gentilshommes et au peuple une terreur superstitieuse; aussi n'eût-on pas trouvé dans ce Paris, regorgeant de soudards et de coupe-jarrets, un homme assez audacieux pour lui tirer un coup de pistolet.

Elle était redoutée comme un dieu invulnérable. On la haïssait, mais on ne la méprisait pas. De loin, on la traitait de magicienne, d'empoisonneuse; de près, on souriait et on s'inclinait sur son passage. Le seul côté faible de cette femme extraordinaire, c'était son mari,

Je beau Concino Concini, dont l'impudence vulgaire affaiblissait le prestige de cette haute faveur.

Son empire sur l'esprit de la reine était sans bornes, parce que Marie de Médicis, nature essentiellement ombrageuse, voyait en elle sa créature; Léonora lui devait tout; elle l'avait prise dans le ruisseau et l'avait fait asseoir sur les marches du trône : toutes deux Florentines, elles chuchotaient cet idiome harmonieux et familier qui se prête à des confidences tendres comme des caresses; elles étaient dominées par les mêmes passions; elles avaient les mêmes faiblesses et les mêmes superstitions; seulement, Léonora avait appris dans la misère à connaître les hommes, et elle les méprisait avec la haine froide de l'esclave affranchi et du parvenu. Elle aimait réellement la reine, mais elle se regardait comme très-supérieure à elle par la fermeté du caractère et la grandeur des vues politiques.

Elle ne subissait l'ascendant d'aucun homme : son mari n'était que la marionuette sur laquelle devaient, briller les oripeaux de sa richesse; elle n'avait d'autre amour dans le cœur que le souvenir de son enfant perdue. L'ambition seule, creuse, stérile, sans but, se repaissant de sa propre flamme, et par cela même plus vivace et plus ardente, s'élevant aux proportions de la manie et de l'idée fixe, comme l'avarice chez l'usurier juif, l'ambition, tel était le vice suprême auquel Léonora Galigaï devait sa vie.

Sur un signe de la reine, M. de Bassompierre s'était retiré.

— Je t'attendais, Léonora, — dit-elle précipitamment. — La partie est engagée, gagnerai-je? Conseille-moi.

— Ma chère maîtresse, répliqua tranquillement la favorite, — ce n'est pas à de faibles esprits comme celui de votre servante qu'il appartient de prononcer sur de si graves questions. Il faut chercher plus haut vos inspirations.

— Oui, reprit la reine, — les hommes trompent, les cartes ne trompent pas. Essayons le sort. As-tu déjà re-

mué le carton ? La réponse a-t-elle été favorable ? On peut croire à ce conseiller-là, il n'est point vendu à l'ennemi.

— Madame, — dit Leonora, — il s'agit d'un prince du sang qui veut voler l'héritage de votre fils. Pour la noblesse, ce n'est pas un factieux ni un rebelle, mais le roi de demain; tandis que vous, Marie de Médicis, vous n'êtes pas la reine de France, mais une étrangère comme moi, assise par mégarde sur un trône d'où la main de Gondé doit vous renverser. M. le prince a tout pour lui, hors le droit; gens d'épée et dérobe, gens d'Eglise et de corporations, la Ligue et la réforme, tous crieront : Vive Gondé ! Il faut voir clair dans la situation et chasser les brouillards. Chacun a son intérêt particulier dans l'intérêt de M. le Prince...

— Excepté le maréchal d'Ancre toutefois, — interrompit vivement Marie de Médicis.

Leonora haussa légèrement les épaules.

— Est-ce que nous comptons, nous autres Italiens ? Nous sommes vos domestiques, voilà tout. Vous nous donnez de gros gages qui font envie à la noblesse mécontente; si vous perdez la partie, on nous les retiendra et on nous chassera comme des gueux. Puis, la table renversée, ces héros se disputeront les morceaux de la nappe.

— Pauvre peuple! — dit Marie, — il ne gagnera guère à changer de bât. J'essayais d'alléger son fardeau, et il crie; Gondé lui écorchera le dos.

— Vous pouvez cependant résister à la tempête, madame; monsieur le Prince est moins un véritable chef qu'un drapeau banal derrière lequel s'agitent tous les partis mécontents ; il se croit si formidable, qu'il ne daigne pas vous craindre. Maître de Paris, il vous tient dans votre Louvre comme dans une cage. Jouez d'audace, et que, à l'heure où il viendra chercher sa prisonnière, il soit lui-même arrêté comme un traître, et puni comme un criminel de lèse-majesté. Le général tué, il n'y a plus d'armée.

— Tué ! — répéta la reine tremblante; — non, jamais la veuve de Henri n'ordonnera ni assassinat ni tuerie. Je ne veux pas être la pâle copie de Catherine de Médicis. A chacun son rôle devant les hommes et sa responsabilité devant Dieu.

— Voyons donc les cartes pendant que nous sommes seules, — répliqua la maréchale d'Ancre avec un froid sourire ; — mais je n'en ai pas sur moi.

— En voici I — dit la reine.

Elle tira aussitôt du fond d'une corbeille un jeu de cartes distribué en petits paquets. Ce jeu de cartes allait souverainement décider du sort de la monarchie ; il allait exalter jusqu'à la témérité le cœur de Marie de Médicis ou le décourager jusqu'à la faiblesse. C'était une de ces scènes qui restent inconnues ou dédaignées de l'historien, et qui contiennent souvent le mot des énigmes les plus mystérieuses de la politique.

Les deux femmes s'assirent sur des pliants et s'approchèrent de la table avec l'anxiété des sorcières thessaliennes commençant leurs incantations magiques. Elles allaient chercher l'avenir et la vérité dans ces morceaux de carton, qui, pour elles, semblaient palpiter et vivre. Leur superstition aveugle animait la matière et lui prêtait une intelligence supérieure à celle de l'esprit humain. Leur front penché sur les cartes se plissait; leurs yeux ne pouvaient s'en détacher; elles éprouvaient ce frémissement intérieur, mêlé de doute et de crainte, qui charmera toujours les âmes crédules tentées par le fruit défendu.

Leonora caressait les cartes d'une main agile et savante, on eût dit qu'elle les forçait à se mêler dans des combinaisons bizarres, suivant sa volonté; les figures couraient sur le tapis animées d'une singulière expression, gonflant leurs joues, ouvrant leurs lèvres, souriant ou menaçant avec des yeux étincelants de menace et de colère; l'attention profonde des deux femmes provoquait dans leur esprit uue hallucination fébrile, grâce

à laquelle ce spectacle étrange devenant une réalité et confirmait leur foi dans l'auspice.

Leonora traissaillit tout à coup :

— As de pique entre deux valets, madame !

— Signe de combat, buona miaî — dit la reine avec un geste de joie. — Les cartes sont de mon avis : pas d'assassinat", mais la guerre avec le rebelle.

— La guerre, chère maîtresse, — reprit tristement la maréchale, — mais le Prince est un homme de guerre, lui, et votre éventail se brisera sur sa cuirasse. — Leonora n'osait retourner les cartes suivantes ; un signe impérieux de sa maîtresse la décida : — Celle-ci annonce du sang versé, — murmura- t-elle d'une voix sourde.

— Réjouis-toi, — reprit la reine, — ^car il s'agit du sang des rebelles. Crois-tu donc qu'ils oseraient frapper de leur épée la veuve de Henri le Grand ? Tu es folle, Leonora ! Mais regarde, cette autre carte nous promet une visite inattendue.

Au même instant des pas lourds retentirent sur les marches de l'escalier qui montait en spirale au haut de la tourelle.

— C'est Cosme Ruggieri ! — s'écria la maréchale d'Ancre.

— Impossible! le vieil astrologue est malade ; il rêve et délire, il n'a plus la tête saine. Aussi me suis-je gardée de le consulter, Leonora.

— C'est Ruggieri, vous dis-je, madame ! Sa visite vient d'être annoncée parles cartes. Écoutons-le comme un envoyé de Dieu. Sa parole ne saurait être un faux oracle.

La porte souvrit brusquement,

Un vieillard de haute taille parut sur le seuil, chancelant sur ses jambes maigres et débiles; la simarre noire qui l'enveloppait était ornée par-devant d'une bordure rouge sur laquelle brillaient les signes zodiacaux ; il était coiffé d'un long bonnet terminé en pointe

comme la tiare persane, et portait une baguette blanche à la main.

Il fixa sur les deux femmes des yeux hagards.

— Vous ne m'avez pas appelé, madame, — dit-il sévèrement, mais je suis venu pour vous indiquer votre ennemi avant de mourir. Vous avez été pour moi une bonne maîtresse, et je veux ouvrir vos yeux, qui seront peut-être trop faibles pour supporter la lumière de la vérité.

— Mon ennemi, je le connais, mon pauvre Cosme, c'est monsieur le prince de Condé, — répliqua Marie de Médicis avec un air de commisération et de dédain pour l'astrologue tombé en enfance.

Le vieillard haussa les épaules, fit quelques pas en tremblant, et saisit dans ses doigts glacés la main de la reine, qui n'osa résister.

Leonora Galigaï regardait cette scène avec un avide curiosité.

Ruggieri examina longuement les lignes nombreuses* et brisées qui se croisaient clans la main de la reine ; puis il poussa un profond soupir et murmura :

— J'avais bien raison, Condé est impuissant contre vous, madame. La grande ligne prend sa source au thénar et se prolonge jusqu'au muscle de l'index. Elle n'est point traversée par la ligne de la mort. Vous vivrez de longs jours, madame.

— Mais tu m'as parlé d'un ennemi, Cosme? Quel estil?

— Je ne le vois pas, madame, — répliqua l'astrologue en pressant son front de ses mains.

— Mais puisque je dois vivre longtemps, cet ennemi sera donc impuissant comme monsieur le Prince?

Ruggieri recula de quelques pas et marcha dans le cabinet avec agitation. Un voile couvrait ses yeux ; un poids énorme oppressait sa poitrine; sa pensée flottait comme un nuage poussé au hasard dans le ciel par des vents contraires.

— Oui, je l'ai bien vu, vous vivrez, madame Marie,

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longtemps, trop longtemps peut-être. — Les deux femmes tressaillirent, envahies par un sombre pressentiment. Elles écoutaient haletantes. Il poursuivit : — Vous vivrez! mais les prisonniers vivent dans leur cachot, les bannis vivent dans l'exil, les misérables vivent dans leurs greniers ! J'ai beau regarder, je ne vois plus briller la couronne d'or sur votre front; je ne vois plus votre main retenir sur le bord du trône votre amie Leonora je ne vois plus votre fils tendre en souriant son front pâle à vos lèvres. Tout a disparu, tout est vide, tout est glacé autour de vous, et pourtant vous vivrez, madame.

— Tais-toi, Ruggieri, tais-toi! interrompit la reine épouvantée. — Tant que je vivrai, je serai reine, et je n'abandonnerai pas Léonora, et mon fils ne reniera pas sa mère.

L'astrologue ne l'entendait pas. Il semblait regarder dans le vide et y voir passer des ombres sinistres. Tout à coup il étendit sa baguette blanche comme s'il eût voulu repousser une vision menaçante, et s'écria d'une voix métallique.

— Défiez-vous du prêtre, madame ! défiez- vous du prêtre !

L'expression du visage de l'astrologue fut si pleine de de terreur et de conviction en ce moment que la maréchale d'Ancre saisit involontairement le bras de la reine et essaya de l'entraîner hors du cabinet. Elle rougit presque aussitôt de cette frayeur puérile et dit à Ruggieri :

— Mon pauvre Cosme, ignores-tu donc qu'à part monsieur l'évêque de Luçon, la cour de France ne compte pas un seul prêtre doué de quelque mérite politique; or, Armand Duplessis de Richelieu doit son élévation à nos bontés; il s'est dévoué à la fortune de mon mari, et je le regarde comme un des plus habiles et des plus fidèles conseillers de la reine.

— Défiez-vous du prêtre ! — répéta l'opiniâtre vieillard. — Ne craignez ni les cuirasses ni les dagues des

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gentilshommes, ne craignez ni les sourires ni les bouquets des jeunes favorites, mais craignez la soutane rouge, madame.

— Cette insistance est étrange, — observa Marie de Médicis.

Leonora Galigaï fit un geste d'impatience.

— Les radotages, de ce vieux fou ne sont pas de saison, — répliqua-t-elle. — Décidément, j'avais trop présumé de son oracle.

Ruggieri sourit amèrement, et se disposa à remonter son rude escalier :

— J'ai rempli mon devoir de fidèle serviteur, — ditil, — maintenant, je vais aller remplir mon dernier devoir de chrétien, car la mort approche à grands pas. Je la sens venir. Adieu, ma bonne [et chère maîtresse , adieu !

Il disparut et ferma la porte sans bruit, tandis que les deux femmes se regardaient toutes troublées, sans avoir la force de prononcer un mot.

Marie de Médicis s'absorba dans une rêverie profonde; secouant enfin sa torpeur, elle dit à Leonora :

— Une soutane rouge! J'ai bien entendu, n'est-ce pas? Quel est donc ce cardinal si dangereux pour moi?

— Je ne sais, madame, — répondit la maréchale, — et je crois que vous attachez trop d'importance aux rêvasseries du bonhomme.

— Les paroles des mourants sont prophétiques, Leonora.

— En tout cas, elles ne concernent pas notre ami M. deLuçon, qui ne porte que la robe violette; mais l'ennemi d'aujourd'hui, c'est M. le prince de Condé, ne l'oubliez pas. Si nous voulons que le ciel le foudroie, il faut aider le ciel. Songeons au présent; quant à l'avenir, nous aurons le temps d'aviser.

Les pas du vieil astrologue cessèrent de crier sur les marches de l'escalier; mais, en même temps, il répéta

encore d'une voix forte ces mots, qui parvinrent aux oreilles de la reine et de sa confidente :

— Défiez-vous du prêtre !

Marie de Médicis frissonna comme si elle eût lu son arrêt de bannissement. Puis, voulant chasser ces craintes chimériques qui affaiblissaient sa résolution, elle se leva :

— Yiens, Leonora, — dit-elle; — le bal que je donne ce soir à toute la cour doit être commencé. On restera masqué jusqu'à minuit.* Tâche de surprendre sous un travestissement les secrets de nos ennemis. Nous tiendrons conseil après le bal. Ce vieux Gosme m'a engourdi le cœur; je veux danser comme une jeune fille pour réchauffer mon courage. Le bal, c'est notre champ de bataille à nous autres femmes. Pendant que tu espionneras l'ennemi, je tâcherai de gagner des partisans à notre cause avec des sourires et des promesses. Je danserai le branle avec M. le prince de Gondé. Es-tu contente de moi ?

La maréchale d'Ancre baisa la main de la reine, et i la suivit sans faire d'autre réponse.

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