COMMENT LE NEVEU LIA CONNAISSANCE AVEC SON ONCLE A PROPOS DE CHIENS
Le colosse, de plus en plus exaspéré de cette bravade calme et silencieuse, reprit avec rudesse :
— Es-tu donc muet, effronté tire-laine? mais je saurai te faire parler avec les verges! Tu payeras cher ton audace, vagabond !
Cette fois le Bourguignon le regarda avec des yeux flamboyant d'indignation :
— Prenez garde à votre propre tête, vieux fou I — dit-il hardiment, — car mon bras est en bon train, et, sur mon âme de chrétien, j'ai envie de faire servir mon bâton à une plus noble occupation qu'à celle d'assommer ces créatures sans raison.
— Tu oses me menacer ici, sur les terres de ma juridiction?— répliqua le maître de la meute au comble de la surprise. — Sans doute tu es étranger à ce pays et tu ignores à qui tu parles.
— Triste pays, oùl'on souffre de si honteuses avanies, sans en tirer prompte et sévère justice, digne seigneur.
Et par les trompettes de Jéricho! — ajouta François Perrier avec plus de violence et en levant de nouveau son gourdin, — qui m'empêcherait de châtier en vous le scandale dont vous donnez l'exemple? C'est un crime odieux et puéril que de chercher sa joie dans#la terreur et les angoisses de ses semblables. Vous n'êtes pas un soldat, vous n'êtes pas un gentilhomme, vous n'êtes pas un enfant de cette terre, car le dernier vilain en France protégerait une femme au lieu de s'amuser de ses
larmes et de rire de ses supplications ! A votre, âge, n'avez-vous pas honte de ressembler à ces enfants lâches et pervers qui s'attaquent au plus faible de leurs camarades ou qui torturent des animaux inoffensifs ? Vous outragez Dieu, vous qu'il a doué de raison en abusant de l'obéissance de ces chiens, qui n'ont qu'un instinct et une fidélité aveugles. Vous êtes donc audessous d'eux. Oui, pour moi vous êtes moins qu'un chien, et j'aurai plutôt pitié de votre meute que de vous.
— Tu prêches comme un ministr^huguenot, mon garçon, — bégaya le chasseur, dont le visage verdissait de rage, — mais j'ai depuis longtemps l'habitude défaire pendre ceux qui prêchent -si bien.
François s'avança de trois pas vers lui.
— Avant de me voir pendre, vous serez assommé, damné reître! — poursuivit-il avec calme. — Vous m'avez traité de gueux et de vagabond sans me connaître,, et c'est vous qui méritez ce nom. Ne troublez pas le repos de votre prochain sans motif et sans but, pour le plaisir de nuire et de mal faire, comme ces lutins et farfadets qui jouent la nuitde méchants tours aux voyageurs. Si vous couriez ainsi, avec votre meute, les belles plaines de notre Bourgogne,, on tuerait vos chiens à coups de fusils et, vous même, ce n'est pas impunément que vous insulteriez les fidèles sujets du roi.
Le visage du colosse aux bottes de cheval s'était empreint des teintes les plus diverses; il respirait avec peine, comme un homme qui n'est pas habitué à voir révoquer en doute ou méconnaître son autorité, et que la résistance trouble et étourdit autant qu'un affront.
Il fixait alternativement ses yeux clairs et perçants sur le jeune peintre. Enfin les coins de sa bouche se crispèrent et dessinèrent un aigre sourire, tandis qu'il disait lentement :
— Tu manies presque aussi bien ta langue que ta massue; tu es un vrai troubadour, et je ne m'étonne pas que tu te déclares le champion de ces infantes. Il
est bien temps, je pense, qu'elles viennent remercier leur chevalier.
— C'est à vous d'aller leur demander l'oubli de votre brutalité, mon maître, et cela toque basse et le genou incliné, — repartit naïvement le jeune Bourguignon.
— Vraiment! beau chevalier, — dit le colosse en ricanant. — Et les princesses m'octroieront sans doute merci à ta prière. Allons! j'y consens pour la nouveauté de l'exemple. Mais, mon audacieux et nouvel ami, — ajouta-t-il, en tournant la tête et riant tout à coup à gorge déployée, — il me semble que les oiseaux sont envolés. La reconnaissance leur a fait pousser subitement des ailes ; et je doute maintenant que tu obtiennes un baiser ou même une marguerite des champs pour prix du combat. François s'était vivement retourné, et son visage pâlit aussitôt, indice d'un piteux désappointement. — Console-toi, mon garçon, — reprit le maître de la meute avec une sorte d'intérêt et de gaieté, — voici un fragment de voi-le déchiré que Roland va t'apporter et que tu pourras conserver comme un gage précieux de ta princesse. Apporte, Roland! — Le chien noir obéit et vint se coucher à plat ventre, avec un regard humilié devant le peintre abasourdi. — Dis-moi, — continua le chasseur, — où as-tu appris à faire des armes ?
— il faut que vous n'ayez jamais voyagé loin de chez vous, — répondit François, — pour ne pas connaître les bâtonnistes de Mâcon. Si vous avez fantaisie de prendre sur l'heure une leçon du joli jeu des Bourguignons, cassez une branche noueuse de cet arbre, et dans cinq minutes vous verrez comment nous apprenons à vivre aux gens grossiers.
— Sang-Dieu ! — s'écria le colosse, — tu es un vrai Goliath ; mais tes fanfaronnades sont appuyées par un poing respectable, et c'est ce que j'aime en toi, car tu prodigues plus que n'annonce ton menton sans poil ni duvet. Souille sur ta colère, garçon, et donne-moi la
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main; mais, avant tout, dis-moi qui tu es, d'où tu viens et quel est ton métier.
Le jeune peintre regarda le questionneur avec dédain et répondit, tout en ouvrant son sac de voyage :
— Pourquoi donc, si cela ne me plaît pas, monsieur le curieux? N'est-il pas naturel que je vous demande qui vous êtes, à vous qui rendez les routes dangereuses et qui ressemblez moins à un honnête homme qu'à un seigneur de buissons et à un capitaine de grands chemins? Oh ! il est inutile de fixer sur moi ces yeux goguenards, car je veux savoir votre nom pour porter plainte contre vous.
— Par saint Denis ! — dit d'un air altier et impérieux le géant aux chiens. — Je ne reconnais qu'à un seul homme le droit de me questionner ainsi, et cet homme est assis sur le trône de saint Louis. Mais, patience ! mon jeune ami, ne me brise pas le crâne, car je désire vider quelques vieux flacons avec toi, et je te répondrai comme si tu étais le favori de Sa Majesté.
Cependant Perrier, qui venait de tirer de son sac un rouleau de papier et clés crayons rouges, lui cria :
— Attendez, noble fier à bras ! vous voulez connaître mon métier. Eh bien ! ne bougez pas, restez dans cette attitude et forcez vos chiens à se tenir tranquilles. Je ne vous demande qu'un quart d'heure de patience pour toute rançon et ensuite je vous laisserai aller.
— Quel caprice singulier ! — murmura le chasseur ébahi.
— Je me hâte avant que la nuit soit tombée tout à fait — poursuivit François en saisissant ses crayons et jetant quelques traits sur le papier, — de retracer une scène dont tous les détails me sont présents. Prenez garde, maître! vous faites une grimace qui vous enlaidit diablement, si c'est possible.
— Ah çàf garçon, ta tête est-elle vraiment détraquée? Es- tu un de- ces misérables barbouilleurs de bonne toile qui valent moins que des mendiants et qui croient pouvoir marcher de pair avec les gentilshom-
mes, tandis qu'ils ne sont que d'orgueilleux fainéants?
— Ne parlez pas et reculez-vous un peu, — reprit François en riant; — vous savez que je ne manie pas toujours le pinceau et le crayon, et que ceux qui insultent le peintre ont à compter avec le bâtonniste. Je ne trouverai pas d'ailleurs tous les jours, sur mon chemin, une si effroyable figure de chasseur d'hommes et de femmes.
— Ni un visage d'ange comme celui de la donzelle au voile déchiré, n'est-ce pas? — interrompit malignement le vieil homme, qui se mit à rire en voyant les joues de son adversaire s'empourprer de confusion. — Que veux-tu, cher garçon ! Le destin m'a condamné à être un chasseur d'hommes et je remplis ma vocation, même en temps de paix. Ton plaisir est de casser bras et jambes avec ton gourdin; moi, j'aime assister à une chasse aux femmes, car ce sexe m'a toujours été contraire. Et, en somme, peux-tu payer aussi facilement des os rompus que moi une mantille trouée ou un voile déchiré ?
Le peintre regarda attentivement l'ébauche de la figure laide et bizarre du chasseur, qu'il venait de terminer, et en examinant cette peau parcheminée et plissée, ces pommettes larges et proéminentes, cette bouche richement fendue, armée de dents longues, jaunes, inégales et pointues, ce nez bourgeonné et camus, ces yeux ronds et saillants, le tout surmonté d'une chevelure épaisse et grisonnante, il comprit les goûts étranges d'un colosse si semblable à une de ces monstrueuses idoles de l'Hindoustan, qui servent de chapiteaux aux lourds piliers des pagodes. Cependant il lui répondit froidement :
— Jamais je n'ai levé mon bras contre des créatures sans défense. Jamais je n'ai fait le mal par plaisir.
Un éclair brilla dans les gros yeux du chasseur.
— Tu n'es qu'un enfant, — dit-il, — et ton cœur ne s'est pas endurci sous la tente du soldat; mais moi je
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suis un vieux routier, et sans doute le nom du marquis de Langallerie ne t'est pas inconnu.
— Le marquis de Langallerie, — répéta François avec stupeur.
— Ma réputation de général rude et sévère te fait-elle peur, et refuserais-tu l'hospitalité que je t'offre de bon cœur, car j'aime les braves garçons qui te ressemblent?
Le peintre se hâta de glisser papier et crayons dans son sac, et, après l'avoir refermé, il prit son bâton; puis saluant le vieux gouverneur :
— Cette hospitalité, je venais vous la demander, mon oncle, car je croyais que vous aviez volé votre mauvaise renommée; le frère de ma chère et digne mère Étiennette conservait dans mon cœur un petit coin d'affection et de respect. Mais maintenant que je vous connais, monsieur le marquis de Langallerie, je rougirais d'accepter de vous une place à table ou un écu dans ma poche. Ce n'est pas moi qui réclamerai désormais le titre de votre neveu ; et je veux oublier, si Dieu le permet, que nous nous sommes rencontrés d'une si fâcheuse façon.
Le marquis, d'abord très-étourdi de cette réponse, sentit bientôt la colère monter de son cœur à son visage, et ce fut d'une voix rauque qu'il répliqua :
— Tout beau, monsieur mon neveu f la nouvelle me surprend, car je ne croyais pas me trouver en famille; mais de bons parents ne se quittent point si vite, et je tiens à vous garder près de moi. N'essayez pas de vous sauver, car je vous ferais arrêter, par pure amitié, mais sans miséricorde,
— Essayez donc I — répliqua François avec une expression menaçante.
— Ah ! tu es bien le sang de cette Étiennette qui a bravé ma volonté pour épouser un vil. artisan — murmura le gouverneur d'une voix sombre.
— N'outragez pas ma mère, monsieur ! — dit le peintre en agitant son bâton.
— C'est sans doute la voix du sang qui te pousse à
m'insulter si chrétiennement, n'est-ce pas?— reprit le marquis. — Mais, voyons, mon beau neveu, nepuis-je rien faire pour toi? fout diable noir que je te paraisse, j'ai encore la volonté et le pouvoir d'être utile au fils d'Étiennette, lorsqu'il est si vaillant garçon. Je puis même, — ajouta-t-il après un peu d'hésitation, — t'offrir le grade d'officier dans les mousquetaires attachés à mon service.
— Laissez-moi aller librement, mon oncle, — répondit François d'un ton plus doux, mais fier. — Je veux être un peintre indépendant et non un soldat à la chaîne. Merci de votre offre, mais je ne compte emporter de vous que l'esquisse tracée sur mon papier.
— Va donc, mon garçon, — dit le marquis avec un accent de tristesse. — Je regretterai toujours que notre rencontre ait si mal tourné. Donne-moi seulement l'accolade d'adieu. — Et lorsque le hardi jeune homme, après y avoir consenti, lui eut tourné le dos et fut parti d'un pas leste, ferme, dégagé, le marquis, qui le suivait avec un regard d'envie et de regret, s'écria en soupirant : — Qui croirait qu'un garçon si brave, si vigoureux et si habile au bâton, pût s'entêter à devenir un barbouilleur d'enseignes ! Ah! si j'étais son père!...
Puis, sifflant ses chiens, il reprit tout soucieux, et absorbé dans des pensées mélancoliques qui ne lui étaient pas ordinaires, le chemin de la citadelle.