LE SOUFFLET
Lorsque la reine parut, le bal offrait déjà un charmant coup d'œil : les vastes salons du Louvre étincelaient ; dans l'encadrement des hautes tapisseries à personnages, les bras tordus des candélabres lançaient les feux de mille bougies. Un orchestre, formidable pour l'époque, car il était composé de deux bandes de six
violons et de trois basses, s'abritait dans un coin de la grande cheminée.
Les pourpoints tailladés, les broderies serpentant sur toutes les coutures, les aiguillettes flottant aux épaules et à la ceinture n'étaient plus cachés par les manteaux. Les crevés des manches laissaient briller les doublures de satin; de bouffantes jarretières emprisonnaient le haut-de-chausses au-dessous du genou, et les bas de soie à coins d'or et d'argent s'harmonisaient avec de fins souliers de bal ensevelis sous une énorme rosette.
Quant aux dames, leurs robes de toile d'argent, à fond bleu ou rose, piqué d'étoiles, s'ouvraient sur une jupe de drap d'or frisé de même couleur. Les manches de la robe flottaient en arrière à la hauteur du coude ; les tailles, fines, minces et pointues comme des flèches, se perdaient dans des hanches démesurément élargies par le vertugadin, et de mignons souliers à hauts talons dépassaient à peine de leurs bouts brodés les amples plis tombant autour d'eux.
La maréchale d'Ancre, chose singulière, n'accompagnait pas la reine ; mais nul ne songeait à remarquer son absence au milieu de l'enivrement joyeux de la danse et des nombreuses intrigues qui se croisaient sous le masque.
Une femme de haute taille, déguisée en fée Urgande, ne semblait pas partager la joie générale, et se promenait assez mélancoliquement parmi les groupes, errant comme une âme en peine de salon en salon, sans répondre aux sarcasmes qui la provoquaient. Tout à coup, parvenue a l'extrémité de l'enfilade, elle s'arrêta à la porte d'un cabinet d'où s'échappaient quelques murmures de voix assourdies. Elle écouta, mais, n'ententendant que des sons indistincts, et se voyant seule dans cette pièce solitaire, elle prit rapidement une résolution hardie, et entra avec la solennité majestueuse qui convenait à son déguisement.
La fée Urgande ne put réprimer un mouvement de surprise en apercevant une douzaine d'hommes, dé-
guises en bergers, ornés de rubans roses, de houlettes, de pannetières, de pipeaux et de tous les accessoires de ce travestissement bucolique, chuchotant avec une sorte de mystère au fond ce cabinet mal éclairé. Ils se turent à l'aspect d'une inconnue; mais la fée, sans leur laisser le temps de se disperser, s'avança hardiment vers le groupe suspect, et, touchant du bou de sa baguette l'épaule du plus grand de ces mignons :
— Bergers, — dit-elle d'une voix évidemment contrefaite, — beaux bergers, vous délaissez vos bergères. Le loup peut les croquer pendant que vous accordez vos pipeaux dans l'ombre. Occupez-vous de gagner le prix de la danse plutôt que celui de l'harmonie. Vous perdez ici votre temps.
— Belle fée, tu n'es pas sorcière, — répliqua en riant le grand masque auquel Urgande s'était adressée. — Tu ne devines pas que nous guettons le loup.
— Vous avez une voix bien rude pour un berger de cour, gracieux Corydon, — observa la fée, — et je crois qu'elle conviendrait parfaitement à un capitaine qui commanderait l'exercice; une cuirasse, des éperons et des jointures d'acier siéraient mieux à votre taille de dieu Mars que ces rubans roses, cette pannetière et ces pipeaux. N'êtes-vous pas d'ailleurs impatient de guerroyer? Battez donc le fer pendant qu'il est chaud, et rejoignez M. de Longueville en Picardie, au lieu de rester ici à l'affût. Le gibier court les champs et ne tombera pas dans vos filets. Votre voix vous a trahi, monsieur le duc de Nevers ! — Corydon ne répondit pas, mais il fit le geste de chercher à sa ceinture une dague ou un poignard absent. — Et vous, aimable et maigre Mélibée, — dit-elle à un autre berger, très-grand et très-sec, dont les longs cheveux grisonnants couvraient les épaules, et dont les yeux semblaient loucher à travers les trous du masque, est-ce bien votre place?
Mélibée hésita à répondre; enfin, essayant de dissi-
muler sous un bégaiement affecté un accent gascon des plus prononcés :
— 0 la plus curieuse des fées ! — murmura-t-il, — je guette aussi le loup.
— Ah! le gentil mignon! — s'écria Urgande: — comme il est précieusement frisé et pommadé ; il doit faire la fortune de tous les parfumeurs de la cour et de la ville. Je gage que, sous le masque, il est fardé comme un Adonis de cinquante printemps. Ses yeux vaguent à l'aventure, et ses lèvres sont pincées de façon à ne pas trahir ce qu'il pense. Il sourit à droite et à gauche et il cache sa queue de paon. Il guette le loup, mais il se souvient qu'il lui a donné plus d'une fois un agneau à dévorer. Le loup est défiant, gentil Mélibée. Ayez donc garde de ne pas être pris «vous-même au piège, monsieur le duc d'Epernon. Dieu veuille que vous puissiez retourner à temps en Guyenne!
Mélibée était sans doute un trop rusé diplomate pour manifester sa surprise par un geste significatif comme le pasteur Corydon ; mais il tourna le dos à la fée et se dirigea vers la porte du cabinet, soit pour fermer le passage à l'indiscrète, soit pour se ménager une évasion facile.
Un autre berger se chargea de répondre pour lui d'une voix pleine et forte :
— Haute et puissante magicienne, fais donc ton métier en conscience, et va dire au loup, ton maître, que je n'ai pas peur de lui; je le ferai sauter avec des pétards, dans sa maison de Lésigny, au faubourg, ou je Téventrerai au Louvre, à son choix.
— Tout beau, Daphnis, tout beau, — reprit Urgande; — conseil pour conseil. Votre père se décida à faire la paix avec le feu roi Henri quand il eut pris du ventre: profitez donc de votre agilité pour rejoindre vos amis; car, si vous tardez, vous deviendrez trop gros pour vous sauver du loup, monsieur le duc de Mayenne.
Daphnis fut si ému de la riposte que la sueur perla sur son front, et qu'il tira distraitement de la poche de
sa veste un mouchoir brodé aux armes de Lorraine pour s'essuyer.
— Ah ça! quelle est cette diablesse de fée! — s'écria un autre berger, dont le manteau de velours bleu brodé d'or contrastait avec l'accoutrement pastoral. — Voyons! es-tu une espionne qui veut nous vendre, ou une héroïne qui veut s'amuser à nos dépens?
Et en même temps il la saisit par la taille-
— Vous êtes trop galant, monsieur le duc de Bellegarde, dit Urgande en lui donnant un léger coup de baguette sur les doigts.
— Puisque vous nous connaisez tous, madame, — s'écria brusquement un berger, non moins robuste que ses compagnons, et qui avait observé cette scène avec une impatience croissante, nous sera-t-il permis de vous demander, à notre tour, ce que vous êtes venue chercher ici.
— Mon Dieu! je n'en fais pas un mystère, terrible Tircis, — répliqua Urgande; j'ai pensé que vous seriez un peu échauffés à la suite d'une conférence si animée, et j'ai voulu vous offrir des tranches d'orange sucrées pour vous rafrîchir, monsieur le duc de Bouillon.
Les bergers tressaillirent.
— Bientôt il faudra porter la cuirasse au bal,— -murmura monsieur de Mayenne.
— Les juifs de Florence vendront leurs poisons au prix du diamant, — grommela le duc d'Epernon.
— Plus de masque, et l'épée haute ! — dit le duc de Nevers.
— Merci de la tranche d'orange ! — ajouta Bellegarde.
— Je cède la mienne à mon ennemi mortel, — reprit d'Epernon, en voyant une sorte de main s'avancer sur le seuil du cabinet en portant un plateau.
Le duc de Bouillon saisit rudement le bras de la fée:
• — Maudite magicienne, — s'écria-t-il, tu mangeras
la première une de ces tranches d'oranges que tu nous offres si gracieusement.
Urgande haussa les épaules :
— Ah ! vous avez peur, Tircis. Vous êtes plus hardi quand vous êtes enfermé dans votre bonne ville de Sedan et que vous réclamez à madamela reine le droit du taillon.
Le duc, furieux, arracha le plateau des mains du laquais et le tendit à la fée, qui, sans hésiter, prit une tranche sucrée du bout des doigts.
— Fi ! messieurs ! — dit alors un berger qui était resté silencieux et qui, ôtant son masque, laissa voir une physionomie ouverte et charmante, des yeux souriants et un nez camus ressemblant beaucoup plus à celui de Saint-Mégrin, le malheureux amant de la duchesse de Guise, qu'à ceux des princes de la maison de Lorraine.
— Par Àstaroth ! observa Urgande, — voici un chevalier que je ne m'attendais guère à rencontrer parmi les* bergers qui guettent le loup; mais rassurez-vous, monsieur de Guise, la reine n'en saura rien.
En même temps elle porta l'orange à ses lèvres ; mais aussitôt le plus petit des bergers, qui s'était tenu caché derrière les autres, dans l'angle le plus obscur du cabinet, se jeta au milieu du groupe comme un sanglier qui fait sa trouée :
— Fi ! messieurs ! — s'écria-t-il, — Guise a raison. Faire violence à une femme, ce serait une indignité. Je ne le souffrirai pas. Madame, soyez fière d'avoir fait si grand peur à douze gentilshommes qui, je vous le jure, n'ont guère l'habitude d'être timides; mais, quel que soit le visage caché sous ce masque, vous êtes libre de vous retirer.
Ce berger héroïque était non-seulement le plus petit, mais le plus maigre et le plus blond de tous ; ses mouvements étaient vifs, son geste impérieux, et ses yeux étincelaient comme des étoiles mobiles.
— Ah ! je reconnais bien à ces nobles paroles le
360 LE CHASSEUR d"H0MMES
prince chevaleresque et intrépide qui veut être régent, répondit la fée Urgande.
Cette phrase, éclatant comme une bombe, produisit une impression profonde sur tous les assistants, à l'exception de monsieur le prince de Condé, qui dit en souriant :
— J'accepte la bonne aventure, magicienne indiscrète. Et pourquoi ces contorsions, messieurs les bergers? Tenez, pour vous prouver toute ma confiance dans les bonnes intentions de notre devineresse, j'accepte, le premier, sa tranche d'orange. Je vous donne l'exemple, — et, malgré l'opposition de ses amis, il accomplit son imprudente bravade en ajoutant : — Ne craignez rien pour moi, messieurs, la fortune aime les audacieux. Maintenant laissez passer madame, monsieur d'Épernon, car elle portera au Concini ma déclaration de guerre ; elle lui dira que je ne suis pas un conspirateur, mais un juge, et que je ne tarderai pas à lui demander compte de ses tyrannies. — La fée Urgande s'inclina respectueusement devant monsieur le Prince, et se dirigea vers la porte du cabinet; mais le rusé duc d'Épernon, qui blâmait la folle générosité de monsieur de Condé, n'était pas disposé à lâcher prise si facilement; il avait saisi une torchère à deux bougies avec un empressement dérisoire, pouc éclairer l'inconnue, mais il laissa perfidement pencher la flamme d'une bougie sur la barbe de la dentelle du masque de velours, qui prit feu aussitôt. Par un geste plus prompt que la réflexion, Urgande arracha son masque, et les bergers reconnurent la maréchale d'Ancre. — Leonora Galigaï! — s'écria monsieur de Condé.
— Elle-même, monsieur le Prince, — répondit-elle en broyant sous son pieds le masque enflammé, — elle-même, qui a youlu se faire ce soir votre servante.
— Monsieur de Condé est empoisonné! — dit monsieur de Mayenne devenant blême.
— Madame, vous êtes notre prisonnière, — poursuivit monsieur de Bouillon.
LE CHASSEUR D'lIOMM£S 361
— Il faut faire chercher un médecin en toute hâte, — ajouta monsieur de Bellegarde.
— Oh! si nous avions affaire à un homme, — dit monsieur de Nevers, — je l'écraserais sous le talon de mes bottes !
La maréchale d'Ancre sourit dédaigneusement :
— Voilà cependant des héros, des chefs de parti, des foudres de guerre ! — dit-elle d'un ton calme. — Allons ! cessez de m'accabler de ces menaces ridicules. Je ne suis pas une empoisonneuse, car on n'empoisonne pas les traîtres que l'on peut enfermer à la Bastille.
— Il n'y a point de traître ici, madame ! — dit fièrement le duc d'Epernon.
— Je ne demande pas mieux que de Je croire, — repartit Leonora, — et pour prouver à monsieur le Prince qu'il ne s'est pas trompé quand il a répondu de mes bonnes intentions, je vous dirai ceci, messieurs : Chacun de vous a adressé à madame la reine les demandes les. plus incroyables, les plus extravagantes, les plus impérieuses ! Ne vous récriez pas, messieurs. L'un veut le taillon, l'autre la présidence du conseil; celui-ci, un gouvernement en province ; celui-là, le commandement de l'armée. Eh bien ! si toutes ces exigences étaient satisfaites, la reine pourrait-elle compter sur votre fidélité et votre obéissance absolue à toutes ses volontés ?
Les bergers se regardaient avec une expression de surprise et de doute, mais aucun ne répondit. Monsieur de Condé s'approcha de la maréchale :
— Madame, nous ne voulons ni recevoir l'aumône de la favorite de la reine, ni faire marché de notre honneur avec elie. Nous n'avons qu'un maître, c'est le jeune roi, le fils et l'héritier du grand Henri. Cependant, si votre mari consentait à se retirer en Italie, nous lui abandonnerions les sommes énormes dont il s'est gorgé, et nous accepterions les offres de madame Marie, en vue du bien public et de la paix. Pouvez-vous nous garantir la retraite d'il signor Goncino Concini?
— Peut-être ! — répliqua la Galigaï, au grand étonnement de tous les seigneurs.
Au même instant d'effroyables clameurs retentirent autour du Louvre. Les danses venaient d'être interrompues. Les courtisans se dispersaient et erraient dans les grands salons, tout effarés. Quelques dames effrayées te réfugièrent dans le cabinet où les bergers étaient réunis. La maréchale d'Ancre profita de cette confusion pour disparaître, sans que monsieur d'Épernon songeât cette fois à la retenir.
Le duc de Mayenne ouvrit précipitamment la fenêtre, et vit passer le long des fossés du Louvre des bandes d'hommes déguenillés, hurlant, chantant, secouant des • torches de résine, et allumant çà et là de grands feux de joie, comme s'ils eussent voulu mettre le feu au palais ou l'assiéger d'une muraille de flammes. Cette multitude frénétique insultait de ses huées et de ses quolibets graveleux ou couvrait de boue et de pierres les carrosses dans lesquels se tenaient enfermés les gens de qualité qui sortaient du Louvre.
Quelques anciens ligueurs, brandissant leurs hallebardes rouillées, fredonnaient le vieux refrain :
Seigneur huguenot, Nous t' ferons largesse.
Viv' Dieu ! par la messe !
Tu boiras de l'eau.
La terreur avait gagné toute la cour. Les femmes imploraient le secours des gentilshommes, et ceux-ci, la main sur la garde de leur épée, attendaient un chef et des ordres.
Par-dessus tous les cris de la foule, on distingua enfin la clameur la plus violente et la plus unanime :
— Monsieur le Prince au balcon ! Vive monsieur de Condé !
La reine pâlit. Sans doute l'émeute élait convoquée
par les partisans des princes. La populace redemandait monsieur de Conclé comme s'il eût couru danger de la vie au bal du Louvre. Il fallait montrer monsieur le Prince à la foule furieuse pour l'apaiser. D'un signe ou d'un regard il calmerait la tempête. N'élait-ce pas le proclamer roi ?
Les amis de monsieur le Prince l'entourèrent et parvinrent malgré sa secrète résistance à l'entraîner au balcon. Le peuple poussa des hurlements de joie, leva les mains vers lui comme vers un libérateur, lui tendant des placets comme à un ministre ou à un roi, lui adressant des prières comme à Dieu. Monsieur de Condé dut se trouver embarrassé de l'idolâtrie de cette multitude hideuse, parmi laquelle on ne distinguait pas un honnête visage.
Seul, monsieur de Bassompierre se glissa au balcon à côté du fier rebelle et cria d'une voix forte :
— Vive la reine ! Vive le roi !
Mais ce cri s'éteignit dans un silence morne et menaçant ; pas une de ces voix enrouées, éraillées, glapissantes, ne le répéta.
Marie de Médicis se tourna vers la maréchale d'Ancre, et lui dit avec une amère raillerie, en lui montrant monsieur le Prince qui saluait la populace avec force gestes :
— Voilà maintenant le roi de France. Mais sa royauté sera comme celle de la fève ; elle ne durera pas longtemps.
Puis, faisant rappeler Bassompierre, elle lui ordonna d'aller à la porte du Louvre avec monsieur de Créquy et de faire prendre les armes aux gardes.
En ce moment deux carrosses s'avançaient péniblement à travers les groupes tumultueux ; le premier, tout brillant de dorures, était taché de boue et éraillé de coups de pierres ; l'autre, vieux coche à mantelets de cuir du temps de. Henri IV, cheminait sans insulte.
Le beau carrosse finit par être arrêté tout court par des hommes du peuple qui ouvrirent la portière et en
tirèrrent un prélat au visage pâle dont la robe violette ne leur inspira aucun respect.
— Tu es un ami de Conchine ! — criait l'un en lui saisissant le bras.
— Tu es du parti* de l'Italienne ! -— hurlait l'autre en lui portant une torche au visage.
— Je suis du parti du roi ! — répondit intrépidement l'évêque, — et je ne serai jamais de celui des factieux.
— Bien parlé, monsieur I — s'écria du fond de l'autre carrosse un rigide vieillard a barbe grise et habillé à la mode de l'ancienne cour. — Voulez-vous accepter une place dans mon coche ; tout vieux qu'il soit, je le ciH)is plus solide que le vôtre pour atteindre ce soir le Louvre sans encombre.
— J'accepte, monsieur de Sully, — dit le prélat, — si toutefois mes geôliers me le permettent.
Le vieillard descendit de son carrosse, fendit la foule et, prenant le bras de l'évêque, en jetant un regard sévère sur les hommes du peuple, qui n'osèrent résister, il le fit promptement monter à la place qu'il venait de quitter ; puis il s'assit à côté de lui, et le coche reprit sa marche lente au milieu des acclamations populaires.
La profonde vénération qu'inspirait aux Parisiens le fidèle serviteur de Henri IV devint une protection toutepuissante pour le prélat que l'amitié de Marie de Médicis désignait à la haine des partisans des princes.
Bientôt monsieur le Prince se retira, et, en descendant le grand escalier, il rencontra deux hommes qui s'arrêtèrent respectueusement pour le saluer. Il fit un léger signe de tête au premier, qui portait la robe violette et dont les lèvres pâles, les moustaches, les yeux d'un clair mat, au regard insinuant ou douteux, faisaient déjà présager dans le petit évêque de Luçon l'habile ministre destiné à occuper une si large place dans l'histoire sous le nom de grand cardinal de Richelieu. Quant au second, monsieur de Condé lui serra familière ment la main, et lui dit :
— Dieu vous garde de longs jours, monsieur de
Sully ! Si la dame de céans vous avait fait venir plus souvent au Louvre, nous n'en serions pas où nous en sommes !
— Nous devons tous obéissance à la reine, monsieur le Prince, — répliqua le duc de Sully, — et je me réjouis d'avoir le premier donné l'exemple de l'obéissance après la mort de mon maître. Les autres n'ont plus qu'à m'imiter.
Monsieur de Gondé fronça les sourcils, et, après un froid salut, descendit précipitamment l'escalier.
Un huissier introduisit les deux nouveaux venus dans le salon où se trouvait Marie de Médicis.
— Dieu me protège, en vérité, — dit-elle gracieusement en allant au-devant du vieux ministre, — car voici de bons conseillers qui m'arrivent. — Sur un signe de la reine, les courtisans et les dames qui l'entouraient disparurent. Elle resta seule avec Maximilien de Béthune, duc de Sully et de Rosny, et son confident politique, Armand Duplessis de Richelieu, évêque de* Luçon. Elle regarda avec une émotion involontaire le loyal serviteur du feu roi et lui dit :
— Avouez-le, monsieur de Rosny, il faut que je touche à un danger bien sérieux pour que vous soyez sorti
'devotre retraite.
— Madame, c'est un assez triste rôle que de venir prodiguer des conseils que l'on ne vous demande pas et qui ne seront pas écoutés. Mais, que voulez-vous! j'ai la tête aussi dure qu'autrefois, et je ne sais pas balancer avec ce que je crois mon devoir. A la cour vous êtes enveloppée d'un brouillard qui vous empêche de voir clair, et moi, qui vis en sauvage, perdu dans la foule, j'entends, je vois et je sais tout ce qui se trame contre votre autorité. J'ai voulu vous signaler l'abîme.
— J'ai eu des torts envers vous, monsieur le duc, et vous vous en vengez noblement.
— Madame, ce mot tombé de votre bouche vaudrait seul le sacrifice de ma vie, — - dit l'austère Sully attendri jusqu'au fond de l'âme; — mais il ne s'agit pas de moi.
Les jeunes règnes veulent de jeunes ministres, et j'étais peut-être un serviteur trop chagrin et trop revêche pour faire aimer la régence. N'ai-jepas souvent lassé de mes conseils jusqu'à ce bon maître*dont j'étais le compagnon et l'ami ! Il se fâchait tout rouge et tempêtait comme un orage, mais il finissait par m' embrasser et par avouer que j'avais raison. — Un imperceptible sourire rida les lèvres minces de l'évêque de Luçon. Sully s'en aperçut : — Vous trouvez que le bonhomme radote et vous avez raison, — reprit-il avec une simplicité grande et digne ; — revenons aux embarras de l'État, s'il plaît à madame la reine.
— Parlez franchement à la veuve de Henri, comme vous parliez au roi de Navarre lui-même, — dit Marie de Médicis. J'ai besoin, à cette heure, de tous mes amis, vieux et nouveaux.
— Je serai tranchant comme mon épée, madame. Le pouvoir s'en va tout entier^ lambeau par lambeau, à monsieur le Prince. Ce qui fait sa force, ce qui lui vaut l'amour du peuple, la faveur du parlement et l'appui de la noblesse, ce n'est pourtant ni son nom, ni son courage.
— Qu'est-ce donc, monsieur de Sully, ? — demanda la reine surprise.
— C'est votre faiblesse pour des étrangers, madame. Je vous offense peut-être, mais vous m'avez permis de vous dire la vérité. La fierté nationale se révolte contre la tyrannie de vos serviteurs de Florence. Déjà du temps du feu roi j'avais prévu ce péril. Renversez Concini de son piédestal, et Gondé ne sera plus, je vous le jure, qu'un factieux vulgaire abandonné de ses partisans.
— Vous oubliez, monsieur de Sully, que moi aussi je suis de Florence, — répliqua sèchementMarie de Médicis.
— Non, madame, — dit avec hardiesse le sévère vieillard, — vous n'êtes plus Italienne, vous êtes reine de France, vous êtes Française. Si jamais vous vous séparez de votre peuple, si vous n'oubliez pas Florence pour
LE CHASSEUR D'HOMMES 3o7
aimer uniquement votre seconde patrie, la France vous reniera, et son peuple vous exilera du Louvre. Vous avez deux ennemis à mettre sous vos pieds : monsieur le marquis d'Ancre d'abord et monsieur le prince de Condé ensuite.
— Et si je suis votre conseil, les uns m'accuseront de faire des concessions aux rebelles en sacrifiant mon favori et les autres de tirer une vengeance exagérée des prétentions de monsieur le Prince.
— Que vous importeront de vaines clameurs, madame ! La France entière se livrera pour vous, car vous aurez été juste ; d'ailleurs, ce ne sera pas vous qui condamnerez les coupables.
— Et qui donc, monsieur de Sully, osera prendre cette lourde responsabilité?
— Le parlement, madame; le parlement, dont l'autorité ne sera pas suspecte; le parlement qui, en défendant les intérêts du pays, servira les vôtres; quand cette justice suprême aura prononcé, vous serez vraiment la reine, car, autour de vous il n'y aura plus ni prétendants ni rebelles, il n'y aura plus aue des sujets.
Marie de Médicis réfléchit profondément aux sages conseils que venait de lui donner le vieux Sully, sans que son visage trahît sa pensée ; puis, se tournant brusquement vers Richelieu :
— Est-ce là aussi votre avis, monsieur l'évêque de Luçon? — lui demanda-t-elle.
L'évêque s'inclina avec une obséquiosité mêlée de raideur et de gaucherie, et répondit d'une voix claire :
— Non, madame, je n'ai pas l'expérience et la sagesse de M. de Rosny; mais peut-être suis-je mieux que lui au courant des intrigues et des intérêts du moment. Au lieu d'anéantir M. le prince de Condé et M. le maréchal d'Ancre, peut-être vaudrait-il mieux leur partager le gâteau en faisant pencher tour à tour, pour l'un et pour l'autre, la balance de la faveur! Sinon, pas de demi-mesures, madame, souvenez-vous de la leçon de Tarquin. Soyez hardie comme un homme téméraire:
cassez les dents au serpent qui ouvre la gueule. Faites arrêter M. le Prince.
Marie de Médicis sourit à M. de Luçon, et Sully comprit que le conseil aventureux de l'homme d'Église plaisait mieux que le sien. Il rougit d'indignation, et, s'avançant vers la reine, il lui baisa la main, tandis qu'une larme roulait dans ses yeux, encore brillants du feu de la jeunesse.
— Au nom de votre honneur et de votre loyauté ! madame, — reprit-il, — repoussez l'avis de M. l'évêque de Luçon. Que la justice seule frappe M. de Condé, s'il est coupable; mais ne l'arrêtez pas sur la foi de rumeurs confuses et de soupçons sans preuves. Ne trahissez pas votre hôte. L'assassinat du duc de Guise n'a sauvé Henri III ni de la révolte ni du couteau. N'aiguisez pas vous-même la pointe de l'épée qui vous frapperait tôt ou tard. Laissez aux sultans de Constantinople et aux grands-ducs de Moscovie, l'héritage des coups d'État par le fer, la corde ou le poison. Vous défendre par le guet-apens, c'est douter de votre droit, c'est le renier. La justice ferait un coupable de Condé, vous en ferez, vous, un martyr. Henri III a fait daguer M. de Guise; le peuple a méprisé et maudit ce roi lâche. Henri IV a fait juger, condamner et mourir le duc de Biron ; le peuple a applaudi et la noblesse a tremblé devant ce roi juste et sévère.
L'évêque de Luçon s'aperçut que la reine était ébranlée par ces grands exemples invoqués avec un si heureux à-propos. La politique à la fois grande et habile du dernier règne revivait tout entière dans la harangue passionnée du vieux ministre, qui devait laisser un nom immortel ; mais Richelieu, tout en en appréciant la portée, sentait combien la main faible et capricieuse d'une femme serait impuissante à diriger l'État en suivant les maximes du feu roi. Aussi s'empressa-t-il de répondre avec une sorte de déférence ironique :
— Ce sont là des idées surannées comme vos habits de l'ancienne cour, monsieur de Sullv: votre avis ne
me semble pas de saison; madame la reine n'a pas l'épée du grand Henri à son service pour rétablir ses affaires de force quand elle les aura compromises par un excès de confiance et de loyauté. Il ne faut pas accepter le combat sur le terrain de l'ennemi, mais, en bon général d'armée, l'attirer sur le nôtre et lui mettre le soleil au visage. On ne va pas affronter en habit de bal un soudard bardé de fer. Quant au parlement, il est inutile de lui donner une autorité dont il abuserait sous le gouvernement d'une femme; il suffit qu'il sanctionne les actes accomplis. Le pouvoir royal est le bouclier du peuple contre la noblesse, et ne doit pas s'émietter au profit des hauts barons. Vous avez toujours eu quelque faiblesse, monsieur de Sully, pour ces gentilshommes fiers, indépendants et volontiers huguenots par esprit d'opposition au roi.
— Je m'en fais gloire, monsieur de Luçon, mais vous ne pouvez me comprendre, vous qui n'avez jamais porté la cuirasse. Cette noblesse est la base du trône; elle se bat à ses dépens pour son roi ; elle lui donne son sang et ses biens; c'est grâce à elle que notre bon Henri a conquis son royaume et que son fils le conservera.
— Vous vous trompez étrangement, à mon sens, monsieur de Sully; la noblesse sert le roi à la façon de ces dévots qui font leurs conditions à Dieu; il faut, en revanche, que le roi soit son jouet et son mannequin plutôt que son maître. Ces brigands privilégiés ont entravé pendant des siècles le commerce et la prospérité du pays; ils ont hérissé la France de citadelles,, foyers de guerres civiles et de révoltes contre le pouvoir royal. Qu'importe la faveur de M. le maréchal d'Ancre? Il signor Concino Concini n'a pas de base : un souffle de faveur Ta élevé, un souffle de disgrâce le renversera; mais un due de Bouillon est prince souverain de Sedan, une bonne ville de frontière où il peut réunir une armée et braver impunément son maître. Un prince de Condé est un prétendant naturel au
trône; on ne saurait dédaigner ses brigues. Les sultans dont vous parliez tout à l'heure, monsieur de Sully, font étrangler leurs frères et leurs cousins le jour de leur avènement.
En entendant énoncer ces maximes neuves et hardies, qui dépassaient complètement la portée de son esprit large et élevé, mais loyal et probe jusqu'à l'austérité, le vieux ministre de Henri IV poussa une exclamation de pitié et de terreur. Dans les paroles mordantes de l'évêque de Luçon, il pressentait l'avenir. Il devinait l'ascendant de cet habile flatteur de la royauté et assistait par la pensée à l'agonie sanglante de la grande noblesse féodale dont il était un des derniers et des plus nobles représentants.
— Vous êtes prêtre, — murmura-t-il avec accablement. — Ah ! vous n'épargnerez pas mes frères d'armes, car vous n'avez pas dormi avec eux sous la tente, couché dans leur manteau; vous n'avez pas mêlé votre sang au Içur sur le champ de. bataille; vous n'avez pas dû la vie au cheval de votre compagnon mourant. Vous êtes prêtre, monsieur de Luçon, vous serez impitoyable.
— Je suis prêtre, en effet, monsieur de Sully, — reprit avec un froid sourire Richelieu, dont les yeux mornes s'animèrent d'une fugitive étincelle, — et, comme ministre du Dieu de paix et de miséricorde, je ne voudrais pas que le royaume devint l'arène des partis, la proie des ambitieux, la chambre des princes. Autrefois les nobles faisaient le roi; il faut (jue le roi seul fasse les nobles aujourd'hui.
La reine avait écouté cette importante discussion dans le plus profond silence. Les idées de ces deux grands politiques élevaient son esprit dans une sphère inaccoutumée. Elle avait hâte pourtant de descendre de ces hauteurs à la conclusion pratique du débat. Son incertitude et son anxiété se peignaient dans ses regards.
— Vous êtes perdue, madame, — dit Sully, — ? si
vous écoutez monseigneur l'évêque de Luçon. Politique de sacristie, fausseté ou folle audace, voilà tout. Avec cela vous aurez pour vous des intérêts, mais il ne faudra plus compter sur ces affections et ces dévouements qui n'ont jamais manqué aux rois de France.
— Vous êtes perdue, madame, dit à son tour Richelieu, si vous écoutez le conseiller du feu roi. Les temps sont changés. Il n'y a plus aujourd'hui sur le champ de bataille que des intérêts déguisés et ligués contre vous. Il faut les gagner ou les vaincre en leur opposant des intérêts contraires.
La reine restait immobile et muette.
— Où êtes-voua , braves capitaines du roi de Navarre qui lui restiez fidèles quand il n'avait ni sou ni. maille, et qu'il portait un pourpoint troué? — s'écria douloureusement Sully.
— C'est vous, monsieur le duc, qui avez préparé involontairement cette nouvelle ligue, — dit Richelieu impassible, — en donnant des sûretés, des forces et des armes à tous les huguenots et mécontents du royaume ?
— Et vous, monsieur l'évêque, — reprit le vieux ministre exaspéré, — c'est vous qui préparez le renversement de la monarchie. La noblesse est l'écorce de l'arbre. Vous l'arracherez, mais l'arbre séchera sur pied. Dieu sauve le royaume et vous garde, madame. Je vois bien que je fais triste mine avec mes vieux habits et mes vieilles idées ; mais souvenez-vous, madame, que jusqu'à mon dernier soupir mon épée et mon sang vous appartiendront. J'ai cent bons gentilshommes à vous offrir.
— Mon vieil ami, — dit la reine en souriant, — vous êtes un de ces rares et étranges courtisans qui ne flattent leur maître qu'aux mauvais jours. Mais, rassurezvous, la vie de monsieur le Prince n'est pas en danger. Jusqu'à présent j'ai fait de grands biens ^à chacun et mal à personne. Je rne défendrai seulement contre ceux
qui m'attaquent, et peut-être aurai-je recours à votre vieille épéë de bataille, monsieur de Rosny.
— Ah ! bonne et noble maîtresse, — s'écria le vieux duc, — ne perdez pas de temps, quittez Paris ! J'aimerais mieux voir vos enfants et vous avec mille chevaux à la campagne que dans le Louvre, vu l'exaspération des esprits de la noblesse et du peuple.
— Quitter Paris, — c'est perdre la partie, — dit sentencieusement Richelieu. — Le Louvre doit être l'antichambre de la Bastille pour monsieur le prince de Condé.
— Le conseil est bon, monsieur, — répliqua la reine ; — j'aviserai. Si nous réussissons, vous serez secrétaire d'État.
«— Vous m'avez déjà refusé deux fois le chapeau de cardinal, madame, — dit l'ambitieux prélat.
Marie deMédicis le regarda avec surprise. Sully demandait comme une faveur qu'on acceptât ses services, corps et biens, l'évêque de Ltiçon marchandait lui ses conseils. La reine ne put s'empêcher de comparer en elle-même ces deux hommes si différents. Aussi répondit-elle avec une froideur hautaine au prélat :
— Vous êtes jeune, monsieur de Richelieu, vous pouvez attendre. Veuillez rappeler, je vous prie, mes dames d'honneur.
Les deux conseillers ainsi congédiés se retirèrent discrètement. Sully se trouvait gêné au milieu de cette jeunesse brillante et frivole qui regardait avec une maligne curiosité ses vêtements d'une coupe antique.
Les bandes populaires avaient fait cortège à monsieur le Prince, et le bal avait pu continuer avec plus ou moins d'entrain ; mais tous les esprits semblaient fâcheusement préoccupés, et c'était à qui trouverait moyen de s'esquiver le plus adroitement possible. Tout à coup une violente altercation interrompit les danseurs les plus opiniâtres et amassa la foule dans le grand salon.
Un masque costumé en enchanteur s'était approché de la fée Urgande et lui avait dit en plaisantant :
— A sorcière sorcière et demi, Veux-tu savoir ta bonne aventure, toi qui la dis aux autres?
— Volontiers, — répondit la fée en déguisant sa voix.
— Eh bien ! dame d'outre-monts, vous n'aurez pas chaud le matin où l'on vous mènera en chemise dans un tombereau mourir en Grève.
Urgande éclata de rire à cette injurieuse prédiction, mais un frisson parcourut tous ses membres.
Un Maure de haute taille qui lui donnait la main s'adressa alors d'un ton impérieux à l'enchanteur :
— Tu as prédit l'avenir à cette dame ; ta magie pique ma curiosité: raconte-moi mon passé, cela m'amusera davantage.
— Gela t'amusera, seigneur basané; eh bien, soit J cherchons ensemble le piédestal de la statue. Ce sera, si j'en crois mes souvenirs, une borne tachée de sang !
Le Maure poussa un rugissement de douleur et de^ colère à cette allusion mystérieuse si audacieusement jetée à sa face.
— Lâche et menteur ! — s'écria-t-il, — que signifie cette accusation?
— Si tum'as compris, —dit froidement l'enchanteur, — tu t'accuses toi-même. -
— Tu mens, te dis-je !
— Si je mens, pourquoi donc es tu si pâle sous ton masque?
Les assistants regardaient le Maure d'un air railleur.
Il ne put se contenir d-avantage, et, pour répondre à la provocation de l'enchanteur, ilôtason masque d'une main tremblante; on reconnut Concino Concini, dont le visage basané s'était couvert d'une teinte crayeuse.
— Vous voyez, messieurs ! — s'écria l'enchanteur avec un accent de triomphe.
— C'est la colère qui me rend si pâle et non la peur, misérable, — repartit le maréchal d'Ancre ; — mais ôte ton masque, toi aussi. Quand on veut troubler une
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fête royale et insulter un homme, on doit1 découvrir son visage.
L'enchanteur hésita un instant ; puis il répliqua :
— Je ne t'ai pas forcé de te démasquer, beau Florentin, D'ailleurs j'ai dit trop de vérités cette nuit, en ma qualité de sorcier, pour ne pas être forcé de réclamer le privilège du masque.
— Puisque tu ne veux pas l'ôter de bonne grâce, — dit Goncini d'une voix sourde,, — je te l'arracherai, moi. — Et en même temps il exécuta sa menace. Il reconnut dans cet adversaire opiniâtre son ennemi le baron de Vitry, capitaine des gardes. — Ah! je ne m'étonne plus de vos prophéties, monsieur, — reprit dédaigneusement le maréchal d'Ancre; — depuis longtemps vous faites état de m'être hostile et pernicieux. Vous jappez sans cesse à mes talons sans oser mordre. Eh bien ! je vais vous fournir l'occasion de satisfaire votre haine, non sous le masque, mais face contre face; non avec des calomnies de carrefour, mais avec une bonne épée de combat ; non pas demain, mais à l'instant.
Le baron de Vitry resta froid et immobile.
— Nousfne pouvons nous battre au Louvre, monsieur.
— Ah! tu hésites, fanfaron! — s'écria Goncini exaspéré, — mais je saurai bien te décider.
Et il le souffleta avec le masque même qu'il venait de lui arracher.
Monsieur de Vitry, sortant alors de son calme étrange, tira vivement une épée cachée sous sa longue robe d'enchanteur.
Cette querelle jeta la confusion dans le bal ; les dames poussèrent des cris d'effroi, les gentilshommes s'interposèrent entre les deux ennemis pour leur faire comprendre Fénormitédu scandale. Se battre dans un salon de la reine ! c'était d'une inconvenance inouïe, c'était presque un crime de lèse-majesté! mais les deux adversaires aveuglés par la rage n'écoutaient rien et déjà leurs fers se croisaient.
Tout à coup à la porte du salon apparut le jeune roi Louis XIII, pâle, toussant, et appuyé sur le bras d'Albert de Luynes.
— Des épées tirées au Louvre ! — murmura-t-il comme s'il ne pouvait en croire ses yeux. — Et qui donc ose donner un si monstrueux exemple de mépris pour l'autorité royale? Qui donc prend les salons de ma mère pour une place publique ? Goncini et Vitry baissèrent en même temps leurs épées. — Dieu me pardonne!— ajouta le roi, — c'est mon capitaine des gardes et monsieur le maréchal d'Ancre. Un simple capitaine croiser le fer avec un maréchal de France ! L'audace est grande; mais quel est donc, messieurs, le sujet de la querelle?
Monsieur de Vitry seul osa répondre :
— Sire, j'ai été obligé de me défendre.
Le jeune roi s'avança alors vers Concini, et, mettant la main sur la garde magnifique de l'épée du Florentin :,
— Monsieur le maréchal, — lui dit-il froidement, — je vous pardonne cette algarade ; mais souvenez-vous que je vous défends, stfus peine de la vie, de donner suite à ce duel. Je vous ai confié une mission dont vous me devez compte. Votre vie m'appartient. Malheur à qui transgressera mes ordres!
COMMENT JACQUES CALLOT REFUSA DE BRISER CRAYONS ET PINCEAUX POUR DEVENIR L'AMANT D'UNE BOHÉMIENNE.
Le surlendemain de l'arrivée des bohémiens, des dames de Thornstein et des trois peintres à l'abbaye des Pauvres, une scène muette et charmante se passait sous
les yeux indiscrets du soleil couchant, dans la partie la plus mystérieuse d'un bois dont les futaies étaient coupées çà et là de roches éparses, à un quart de lieue 'des créneaux démantelés du vieil édifice.
Zorah, la jolie petite bohémienne, debout et deminue sur un tertre de gazon et cachée par l'antre profond d'un gros rocher de grès tapissé de lichens et de mousses, couronné d'arbres entortillés de lierre, d'aristoloches et de clématites qui laissaient pendre un rideau parfumé de fleurs blanches, Zorah avançait un pied mignon et cambré dans l'eau vive d'une source qui jaillissait de la grotte comme d'une urne brisée.
Ce ruisseau clair et joyeux qui courait dans l'épaisse verdure du tertre semblait augmenter ses détours et s'arrêter plus lent aux pieds de la gentille Zorah, pour caresser son image bercée par les brillants reflets de ce capricieux miroir.
Les naïades de la mythologie grecque et les ondines de l'Edda Scandinave eussent été également jalouses de cette mignonne créature.
Les tons vifs de sa peau brune, fraîche et odorante comme l'écorce de la grenade, et les contours divins de ses épaules, de sa gorge et de ses bras,, qui semblaient taillés par un merveilleux sculpteur dans un marbre orangé, ressortaient sur le fond noir de la grotte.
Zorah se détachait comme une statue entre le vert un peu cru de la clairière et les couleurs, plus pâles que son teint, des fleurs pendantes qui frôlaient son front et s'enroulaient en guirlande autour de sa longe et magnifique chevelure, flottant sur son dos et traînant comme un manteau jusqu'à terre.
Lorsque la jolie bohémienne se fut assurée que l'eau était assez tiède pour s'y laisser glisser sans crainte d'être surprise par une fraîcheur dangereuse, elle prêta l'oreille comme une biche inquiète, en retenant encore d'une main les plis de sa robe , rayée de rouge et de noir à la mode tunisienne, et en égrenant de l'autre le collier de grappes de sorbier qui brimballait à son cou.
Chaque vague murmure causé par le roucoulement de l'eau sur l'herbe, par la brise qui inclinait les feuilles ou faisait bruire les roseaux et les touffes d'iris, par la cadence lointaine d'un oiseau, semblait alarmer la bohémienne et faire pousser des ailes à ses talons. Le pied qui se balançait en jouant dans l'onde semblait attendre le signal de la fuite.
Et cependant Zorah était naïvement fière et heureuse de sa beauté, dont elle avait jusqu'alors joui avec indifférence; cet innocent orgueil lui venait de son amour pour Jacques, ce jeune fugitif recueilli par sa tribu. Par moments, elle devenait rêveuse; son vague sourire s'effaçait en pensant à son ami. En effet, Jacques se montrait plutôt affectueux que tendre pour elle; son cœur novice ne savait-il donc pas comprendre les élans spontanés de l'amour de la bohémienne? Zorah ignorait l'art de déguiser le trouble de son âme. Était-ce donc une faute? Devait-elle fuir cet étranger, jouer envers lui une comédie de froideur et d'insouciance, éviter même de lui parler, puisqu'il dédaignait de lui murmurer à l'oreille ces douces paroles qu'elle attendait toujours. Alors, dans son dépit, elle s'accusait de sa beauté comme d'un malheur, puisque sa beauté n'était ni comprise ni admirée par celui pour qui seul Dieu l'avait ainsi faite, accomplie par la forme, pure et aimante par le cœur.
Absorbée dans ces douloureuses rêveries, elle laissait déjà glisser la blanche tunique qu'elle retenait encore sur son sein quand un léger bruissement du feuillage vint de nouveau l'alarmer.
Elle rajusta vivement la jupe rayée qui était tombée à ses pieds, et, pâle, inquiète, immobile, jeta un regard effaré vers la sombre futaie.
Une rougeur soudaine empourpra ses joues en voyant paraître sur la lisière du bois son compagnon Jacques, modestement armé d'un rouleau de papier et de crayons, et qui s'arrêta, confus, interdit, non moins embarrassé de la rencontre que la jolie bohémienne.
— Jacques, je vous en prie, n'avancez-pas! — lui ditelle d'une voix frémissante. Jacques Callot, ébloui du tableau charmant qui s'offrait à lui, ne songeait pas à désobéir à cette voix suppliante. Il croyait subir l'enivrement du peintre qni voit passer devant ses yeux la vision d'un idéal longtemps rêvé; il ne se doutait pas que son cœur venait d'aspirer le premier souffle de l'amour; il ne comprenait pas le sens mystérieux de la rougeur qui brûlait ses joues et du frisson qui soulevait sa poitrine. Il ne pouvait ni parler ni entendre. Son âme tout entière avait passé dans son regard, qui dévorait comme une flamme la beauté de Zorah. Il respirait à peine, craignant de faire envoler au son de sa voix cette enchanteresse apparition. Dans son extase étrange, il se sentait entraîné à tomber agenouillé devant elle comme devant une divinité inconnue de son ciel. Le jeune peintre, dont le cœur et l'esprit étaient si intrépides lorsqu'il s'agissait de dévouer sa vie à son art, n'en avait pas moins conservé religieusement au fond de l'âme la foi vive et sincère que sa mère lui avait enseignée dès l'enfance. Il était chrétien fervent, et, au moment où se déchirait devant lui le voile de ces tentations sensuelles que l'esprit du mal avait fait flotter devant les yeux austères des saints, il fut saisi d'un indicible effroi en se rappelant que Zorah appartenait à une race impie. Il sentait son cœur s'en aller vers celui de la bohémienne, et il se demandait avec terreur si ce n'était pas le démon qui l'attirait en souriant vers l'abîme. Il pâlit, et un frisson glacé parcourut ses membres. Il baissa ses yeux troublés, pensa à sa mère qui, tout enfant, lui faisait balbutier ses prières à Jésus, les mains jointes, et qui, à cette heure, sans doute priait pour l'enfant ingrat et fugitif, et il résolut de s'arracher à cette contemplation dangereuse. Déjà il se disposait à revenir sur ses pas, lorsque Zorah, surprise de son silence, lui dit doucement : — Jacques, attendezmoi dans la forêt, et nous retournerons ensemble à l'abbaye.
Le jeune peintre ne put s'empêcher de la regarder pour lui répondre, et son courage faiblit de nouveau. Zorah était si belle! Mais, cette fois, il sourit de son émotion et de sa terreur enfantine. Il se dit qu'après tout il ne devait voir dans cette jolie fille qu'un modèle inspirateur placé par le hasard dans un site pour mieux en faire ressortir le charme et l'attrait. L'apprenti d'amour étouffa -son cœur pour faire place au peintre, et il répliqua :
— De grâce, Zorah, ne bougez pas! Gardez la position dans laquelle vous vous êtes laissé surprendre. Laissez-moi la reproduire sur ce papier, et je suis sûr de créer un chef-d'œuvre.
A coup sûr, la bohémienne s'attendait à de plus tendres prières, car elle sourit dédaigneusement :
— Vraiment, Jacques, il faut que je me transforme en statue pour vous complaire... Vous me trouvez donc assez jolie pour occuper sur votre papier la place d'un arbre ou d'une chèvre...
— Zorah ! — s'écria Callot avec enthousiasme, — vous serez la fée de ce paysage!
Et il commença à crayonner son esquisse.
— Triste fée! — murmura-t-elle d'un air mélancolique, — destinée sans doute, à amuser les badauds en servant d'enseigne à quelque méchante hôtellerie?
— Vous vous trompez, Zorah; jamais je ne vendrai ce dessin ; je le conserverai toujours comme une relique qui me rappellera les plus heureux instants de ma jeunesse.
Callot continuait avec une ardeur merveilleuse à tracer son dessin.
— Ah! vous pensez déjà à nous quitter, Jacques; pour vous, je n'aurai été qu'une compagne de route ou qu'un modèle; je ne suis pas digne d'être votre amie, n'est-ce pas? Oh ! tenez, Jacques, c'est mal, car on doit aimer ceux qui nous aiment.
— Je vous aime comme une sœur, Zorah, — dit le Lorrain, plus troublé qu'il ne voulait le paraître.
Et sa main trembla sur le papier, où déjà s'épanouissait la figure de la jeune fille.
— Gomme une sœur de hasard, qu'on est bien sûr de ne plus rencontrer sur sa route et de ne jamais faire asseoir à son foyer, — reprit tristement la bohémienne ; mais vous avez raison, Jacques. A quoi bon nous abuser? A quoi bon entretenir de folles espérances qui ne sauraient jamais se réaliser? Vous méprisez la bohémienne ; elle peut tenter vos crayons, mais non votre cœur.
— Te mépriser, Zorah, jamais! s'écria Callot; — mais est-ce ma faute si je ne crois pas>à cet amour dangereux qui a perdu tant de peintres illustres, et qui nous a coûté Raphaël? L'art est un maître dur et sévère qui veut qu'on se donne à lui tout entier et qu'on ne s'énerve pas dans d'oisives félicités.
Il ne détachait plus les yeux de son esquisse.
— Je ne comprends rien à tout cela, — dit la bohémienne. — Je crois qu'il est bon de se laisser vivre, d'aimer, d'être libre, de ne pas faire le mal; voilà toute ma science; mais je ne puis te forcer de m'aimer.
— Folle ! qui donc t'aime plus que moi? Mais je ne puis renoncer à ma foi de chrétien, briser mes crayons, oublier ma famille et ma patrie, effacer mon nom, pour m'enchaîner aux piquets de ta tente vagabonde.
— Tais-toi, Jacques. As-tu donc besoin de me répéter que tu aimes mieux une vaine fumée que le sourire de Zorah, et la tyrannie d'un maître que notre liberté de bohème.
— Liberté modérée par le fouet de Gorju, et soumise, aux caprices du premier sénéchal venu, — dit Callot avec un sourire, en dessinant toujours.
— Qu'importe ! chacun doit payer son bonheur en ce monde.
Jacques interrompit son travail :
— Zorah, pour devenir peintre j'ai déserté patrie et famille; cédant à une vocation irrésistible, j'ai bravé tous les hasards d'une vie errante et misérable. Un
dernier obstacle devait barrer ma route, c'était l'amour miens, l'amour qui me sourit par ta bouche et qui brûle mes lèvres. Par pitié, Zorah, ne me regarde pas ainsi, ne me souris pas, ne me parle pas de cette voix si douce et si fraîche qui me fait tout oublier ! Aide-moi, si tu m'aimes, à repousser une tentation mauvaise qui peut tuer en moi le peintre chrétien !
Zorah l'écoutait avec une expression de morne étonnement :
— Quoi! tu m'aimes, — reprit-elle, — et tu hésites à rester avec nous ! Tu préfères tes images sans regard et sans voix à la bohémienne flui donnerait sa vie pour toi ! Jette donc ces stériles crayons, bons pour amuser l'oisiveté des femmes. Tu es brave et robuste; prends le bâton ferré, le couteau et le fouet de nos frères, et gagne comme eux ta vie...
— A tondre des mulets et à voler des poules, n'est-ce pas? — interrompit Gallot avec mépris.
— Sois contrebandier, — dit la bohémienne, — et je te suivrai par tous les sentiers et par tous les temps.
Jacques écoutait à peine Zorah; il ne pouvait plus détacher ses yeux de cette mignonne créature; son admiration, exaltée par le feu de la jeunesse, infiltrait peu à peu dans ses veines le philtre enivrant de l'amour; malgré lui, il s'avançait insensiblement vers la bohémienne, et déjà sa main ardente touchait celle de la jeune fille, déjà ses lèvres se penchaient vers une épaule fraîche et brune, lorsqu'un sourire malicieux de l'imprudente lui rendit ses terreurs superstitieuses.
Surpris lui-même de sa faiblesse, il se crut le jouet d'un maléfice, et, reculant tout à coup, il regarda Zorah avec une sorte d'épouvante.
— Non, — s'écria- t-il, — je ne veux point perdre mon âme! Je ne veux voir en toi qu'un modèle, Zorah; je suis ton ami, ton compagnon, ton frère; je dois te protéger contre les outrages, et je serais up lâche de t'outrager moi-même.
Il ramassa la mante de la bohémienne étendue sur
qui brille dans tes yeux de magicienne et qui brûle les l'herbe, et la lui tendit d'une main tremblante; mais elle, de plus en plus surprise :
— Ah! je vois bien que tu ne me trouves pas assez belle pour m'aimer, Jacques! Tu as honte même de m',embrasser ! — Il voulut jeter la mante sur ses épaules, mais elle la repoussa et la déchira avec uri mouvement de colère : — Laisse-moi, — dit-elle, — je ne veux plus te servir de modèle; si tu m'avais serrée contre ton cœur, j'aurais pu te pardonner; mais tu rejettes mon amour et tu veux que je reste immobile et calme sous ton regard froid et curieux d'artiste... ah! c'est là un outrage que tu devais m'épargner, une humiliation qu'un garçon sans cœur pouvait seul m'infliger!
Callot se rapprocha de la bohémienne, et, la pressant contre sa poitrine, effleura d'un baiser son front pur.
— Écoute, Zorah, je t'aime et je ne t'oublierai jamais. Que ce baiser soit le gage de cette promesse sacrée. Plus tard, tu comprendras mieux la force de mon affection, car tu sauras le courage qu'il m'a fallu pour résister au plus violent désir qui ait jamais tenu un jeune homme. Si je ne t'aimais pas, si ta beauté seule avait séduit mes yeux, tu te serais avilie dans mes bras, jouet d'un caprice fugitif, tandis que ton image restera pure dans mon cœur. Je ne souillerai pas mon idole.
— Mon Dieu ! murmura la bohémienne, — je suis si ignorante du bien et du mal que je comprends à peine le sens de tes paroles, Jacques; mais il me semble que ton intention est droite et sincère.
— Pauvre Zorah ! — reprit Callot, — d'autres essayeront d'abuser de ta candeur et de pervertir ton âme; je n'aurai pas, du moins, été leur complice. Aime-moi donc comme je t'aime. Ne cherche pas à dégrader celui que ton cœur élèverait peut-être trop haut; ne cherche pas à le rendre méprisable aux yeux des hommes.
La bohémienne serra vivement sa mante autour de son corps, rougit comme si l'intelligence de la pudeur illuminait sou esprit, et, baissant les yeux à terre, toute
honteuse des plaintes naïves qui lui étaient échappées :
— Ah ! tu as raison, Jacques, je ne suis pas digne de toi; tu devais me regarder comme ton mauvais génie. Ne m'écoute pas, abandonne-moi, fuis loin de cette bande de vagabonds qui sont ma famille. Oh î j'étais lâche de vouloir te corrompre, t'entraîner au mal, et te déshonorer pour mieux te garder près de moi. Je ne savais pas t'aimer. Oh ! tu vaux cent fois mieux que moi. Va t'en donc, Jacques, et laisse-moi pleurer en vivant du passé, car l'avenir m'est fermé. Nous ne serons jamais réunis, pas même dans le ciel des chrétiens, dont je suis proscrite, car je ne suis qu'une fille de Bohême. Marche donc vers la gloire, Jacques, deviens un grand peintre, et oublie Zorah qui mourra en pensant à toi. Pourtant ne garde pas de haine contre la bohémienne qui voulait t'imposer un sacrifice impossible. Nous sommes nées dans le mal, nous autres, et nul n'a pris soin de purifier nos âmes.
Et la jeune fille éclata en amers sanglots, car elle ne pouvait renoncer à son amour sans que son cœur se brisât.
A l'instant où Callot, ému, allait peut-être oublier toutes ses sages résolutions en essayant de consoler Zorah, des jappements aigus et de formidables abois retentirent dans la forêt, du côté opposé à l'abbaye des Pauvres.
Les amants se retournèrent aussitôt, alarmés de ce concert de notes glapissantes, et entendirent une voix enrouée criant de façon à dominer le vacarme :
— Ici, Roland! ici, mes chiens !
Mais la meute, haletante et acharnée, sourde à la voix du maître, fendant l'air dans un rideau de poussière, avait déjà bondi autour des deux jeunes gens.
Jacques, en voyant vingt gueules ardentes aboyer avec furie autour de lui, n'eut que le temps de couvrir de son corps la bohémienne saisie de stupeur ; mais le brave Lorrain, en sentant le cœur de Zorah frémir contre le sien par suite de ce brusque mouvement, oublia
jusqu'à leur danger commun; des torrents de feu courant dans ses veines inondèrent tout son être ; il perdit un instant la conscience de sa propre vie ; son âme palpitait dans l'âme de Zorah, et il eût voulu mourir dans un si doux embrassement.