‹ Le chasseur d'hommesChapitre 22 sur 27 · QU IL FAUT SE DEFIER D UN GUIDE TROP COMPLAISANT · texte numérisé non relu

QU IL FAUT SE DEFIER D UN GUIDE TROP COMPLAISANT

Les chiens cependant, sur une nouvelle menace de leur maître, s'étaient dispersés et revenaient vers lui la tête basse, les oreilles pendantes, lorsque le plus grand se jeta tout à coup sur la feuille de papier à dessin que Callot tenait à la main, et rejoignit la meute en emportant ainsi dans sa gueule l'image de Zorah.

Jacques allait s'élancer à sa poursuite, mais la jeune fille le retint doucement; le chien eut donc le loisir de rouler dans la poussière et de déchirer en cent morceaux le malheureux dessin ; puis il vint se blottir aux pieds d'un gros gentilhomme qui débouchait de la futaie, et qui n'était autre que notre vieille connaissance le marquis de Langallerie.

Ce hardi seigneur, depuis sa mésaventure à l'hôtellerie de dame Gertrude, avait abdiqué la toque verte du temps de Henri III, et s'était résigné à porter le chapeau à l'espagnole sans panache. Ce sombrero, qui ajoutait encore à la rudesse de sa physionomie, tempe- *rait du moins l'enluminure de sa face boursouflée; mais, à part ce léger détail, rien n'était changé dans son costume de chasseur campagnard.

Jacques Callot, en surprenant le sourire de satisfaction avec lequel le nouveau venu accueillait les facéties de son chien favori, ne put comprimer plus .longtemps sa colère, et s'avança d'un air menaçant vers ce singulier personnage,

Le marquis se hâta de le prévenir, et, tout en faisant claquer son fouet :

— Pardon, mon bel amoureux, pardon pour Roland ! Il a eu grand tort de détruire un portrait qui, si j'en juge par le modèle, devait être un chef-d'œuvre, — dit-il en regardant Zorah avec une hardiesse qui lui fit baisser les yeux; -— mais que voulez-vous? Depuis qu'un de vos confrères lui a trop rigoureusement caressé l'échiné de son gourdin, Roland professe sur les peintres, en général, une opinion qui après tout ne diffère guère de la mienne. Il les honore de la même antipathie que les mendiants. Vous me devez donc des remercîments, mon jeune ami, car, grâce à moi, Roland n'a pu se dédommager sur vous des marques d'intérêt trop vif que lui a dernièrement distribuées un de vos semblables.

M. de Langallerie, pendant le cours de cette sardonique harangue, ne cessait de caresser son grand chien et de fixer sur la bohémienne des regards de plus en* plus animés.

Jacques, irrité de tant d'insolence, mais craignant, à cause de Zcfrah, d'engager une querelle où tout l'avantage serait du côté de son adversaire, répliqua d'un ton bref :

— Pardieu! monsieur, l'excuse est originale ) à qui donc croyez-vous parler?

— A un gentil garçon dont j'ai sans doute troublé le rendez-vous, mais qui, afin de se débarrasser plus tôt de ma présence, se hâtera sans doute de m'indiquer le plus court chemin pour me rendre à ce vieil édifice qui semble surnager au milieu d'un lac.

La bohémienne jeta à son compagnon un regard d'intelligence qu'il comprit, car il répondit froidement :

— C'est impossible, monsieur.

— Ah! vous êtes rancunier, mon jouvenceau, et vous voulez me faire payer les péchés de Roland, — dit le gentilhomme étonné,

— Vous vous trompez, monsieur; c'est précisément parce que je ne veux point me venger de vos railleries et de vos bravades que je refuse de vous rendre le service que vous me demandez.

— Voilà à coup sûr une plaisante raison ! mais veuillez vous expliquer jplus clairement, car, du diable! si j'y comprends rien.

— Pesez bien mes paroles, monsieur, — reprit le peintre; — je vous engage loyalement à rebrousser chemin et à ne pas tenter de pénétrer dans ces ruines, qui ne sauraient vous offrir un honorable asile.

— Ventre-saint-gris î — s'écria le Chasseur, ce mystère pique ma curiosité. Ainsi donc, suivant vous, il y aurait danger à m'aventurer dans l'enceinte de ces vénérables décombres. Est-ce aussi l'avis de cette jolie fille?

— Oui, monsieur, — répliqua Zorah en entraînant Callot dans la direction de l'abbaye; — mieux vaut pour vous coucher à la belle étoile sans souper que de faire bombance avec les hôtes de ce manoir.

— Gomment ! la ruine est habitée, on y fait bombance, et vous voulez que je préfère jeûner sur la dure ? — reprit le marquis Gaspard. — Ah ! vous ne me connaissez pas. J'aime mieux vider bouteille avec des sorciers que faire maigre avec des chartreux.

— Ce ne sont pas des sorciers qui vous empêcheront de passer la nuit à l'abbaye des Pauvres, — dit gravement le jeune Lorrain.

— Alors ce sont de braves arquebusiers, de joyeux soldats en maraude. Tant mieux! ils reconnaîtront peut-être en moi un vieux compagnon de guerre, et ils me feront place au feu et au souper.

— Ge ne sont pas des soldats, monsieur,

— Des contrebandiers ou des voleurs , peut-être ! De mieux en mieux! ils trouveront à qui parler. Mon justaucorps de buffle est à l'épreuve de leurs touteaux, et ma meute vaut une légion de lâches bohémiens.

— Prenez garde I le seigneur de cette abbaye fait payer cher son hospitalité, — dit tristement Jacques Callot, faisant un nouvel effort pour vaincre l'opiniâtreté du marquis.

— Bah ! quand ce serait le diable en personne, je jure, moi, de le prendre par ses cornes et d'entrer dans son castel.

— Vous y entrerez, soit! mais vous n'en sortirez pas.

— C'est ce que nous verrons !

M. de Langallerie ne daigna pas faire d'autre réponse au jeune peintre, et il siffla ses chiens, qui, le nez au vent, les oreilles droites, les jarrets tendus, semblaient attendre le signal du maître pour courir en avant; mais Callot, involontairement séduit par la téméraire confiance du Chasseur, essaya encore de le retenir par une révélation plus précise.

— Vous êtes brave, monsieur, — dit- il ; mais je vous conseille de réserver votre courage pour une meilleure occasion. L'abbaye des Pauvres n'est point un château' fort dont il vous faudra assiéger la porte. Vous'y serez bien reçu; la table est toujours dressée, les verres y sont toujours pleins; vous n'aurez pas à croiser l'épée contre des hôtes récalcitrants : défiez-vous cependant de ce joyeux souper, de ces vins pétillants dans les verres, de ces mains qui étreindront les vôtres. L'ivresse obscurcira bientôt vôtre cerveau; le sommeil pèsera sur vos paupières ; alors des mains adroites vous débarrasseront de vos armes. On enverra vos chiens dormir au fond du lac, et, comme l'abbé des Pauvres n'est pas homme à pardonner au courage qui le brave, il ne vous traitera pas en ennemi, mais en espion. Vous serez pendu, mon maître, et pendu saris pouvoir vous défendre !

Le marquis souriait à l'énumération des dangers qu'il allait courir, comme un gourmet qui savoure la nomenclature d'un repas pantagruélique.

— Pendu pour un mauvais souper! Diantre! voilà une chère hôtellerie. Merci du conseil, mon garçon.

N'importe! je n'en profiterai qu'à moitié. Le péril m'a toujours singulièrement alléché, et, par saint Denis! nous verrons quelle figure fera ce gentilhomme de sac et de corde devant un vieux renard de ma trempe. Lequel des deux pendra l'autre? ce serait là une gageure à tenir. Je parie pour moi. Et vous, ma belle?

Zorah, stupéfaite de ce miraculeux sang-froid, se rapprocha du marquis et lui dit d'une voix suppliante :

— Ne plaisantez pas ainsi, monsieur. Une fois tombé dans les griffes de l'abbé, le roi de France ne pourrait vous en tirer. Il nargue la justice du pays; il est maître absolu de ces campagnes, qui lui payent redevance comme à un seigneur terrien; il a des princes pour complices. Son caprice seul pourrait vous sauver la vie, mais il n'a jamais de ces caprices-là. — M. de Langallerie souriait toujours d'un air narquois. — Enfin, — continua la bohémienne, — pour vous prouver jusqu'où va l'audace de cet homme, sachez que, à cette heure, il retient dans ces ruines deux femmes de noble race, la mère et la fille...

Le marquis, à ces mots , laissa paraître sur son visage une agitation qui contrastait avec son calme précédent, et demanda vivement à Zorah :

— Quelles sont ces femmes? savez- vous leur nom? La bohémienne, croyant avoir produit enfin une

impression triomphante sur l'esprit de l'entêté gentilhomme, répondit :

— La jeune demoiselle se nomme Christine, monsieur.

— Christine! — répéta M. de Langallerie, en laissant tomber son fouet à terre; — vous ne vous trompez pas, ma chère ? Ah ! ce sont bien nos fugitives. Et vous dites que ce drôle ose les retenir? mais il s'amendera. Si le roi de France lui fait redemander ses prisonnières, il consentira peut-être à traiter de puissance à puissance et à rendre ce précieux gibier.

— Il refusera, monsieur, — dit Callot, — car le roi de France n'enverra pas une armée contre lui, et ce

drôle, comme vous l'appelez, est devenu amoureux de cette pauvre jeune fille.

— Ventre-saint-gris ! il a bon goût ! — reprit le marquis Gaspard ; — mais je doute que la belle partage ses tendres feux.

— Peu lui importe, car il veut la forcer à devenir sa femme.

— Bah ! elle lui rira au nez.

— Vous ne connaissez pas la ruse et la volonté de cet homme, monsieur. La noble demoiselle a consenti à cette union monstrueuse.

— C'est impossible, mon garçon.

— Nous en avons été témoins, — dit froidement le peintre. Le marquis resta stupéfait et fronça ses épais sourcils. Gallot pensa l'avoir convaincu de la. nécessité de renoncer à son imprudente résolution. — Vous voyez à quel bandit vous vouliez tenir tête, monsieur. Ainsi donc, cherchez un gîte moins malsain pour votre cou que l'abbaye des Pauvres.

Et il se disposa à s'éloigner avec Zorah.

— Je n'en aurai pourtant pas d'autre cette nuit ! s'écria le Chasseur en éclatant de rire, car je suis curieux d'assister aux noces du ribaud.

Jacques, consterné, fit signe à la bohémienne de s'enfuir aussitôt vers l'abbaye, puis il dit au marquis :

— Je prends le ciel à témoin, monsieur, qu'il n'a point dépendu de moi que vous n'exposiez pas si témérairement votre vie; quant à vous servir de guide, ne comptez pas sur moi. Vous n'arriverez que trop tôt à l'étrange asile que vous avez choisi.

— Allez donc, prophète de malheur, annoncer mon arrivée à votre gracieux seigneur, — répliqua le colosse, — et dites-lui de nous faire préparer un bon souper, car je meurs de faim, et mes chiens tirent la langue. — Le peintre, qui pensait que cette forfanterie énorme ne tarderait pas à recevoir son châtiment, salua l'opiniâtre gentilhomme et s'éloigna rapidement dans la même direction que Zorah, bien décidé à ne préve-

nir nullement l'abbé des Pauvres de cette visite inattendue. Le marquis rassembla sa meute et poursuivit insouciamment sa route. Le soleil s'était caché derrière d'épais nuages cuivrés ; le soleil étant devenu bas et sombre, les pans de murs du vieil édifice se détachaient à peine sur l'horizon. L'étroite chaussée cachée sous l'eau n'était visible que pour les hôtes de l'abbaye. M. de Langallerie, s'étant laissé guider par l'instinct de ses chiens, ne tarda pas à arriver aux bords cku lac; mais là il s'aperçut des difficultés matérielles de son entreprise. Il était impossible d'atteindre les ruines autrement qu'à la nage, et le gros gentilhomme se souciait médiocrement de ce moyen héroïque; mais il n'était pas d'humeur à perdre grand temps à parlementer avec lui-même, et il se décida aussitôt à affronter le danger en face, dût-il évoquer autour de lui tous les diables de l'empire souterrain. Il saisit sa trompe de chasse et Sonna une joyeuse fanfare qui devait attirer aux meurtrières de l'abbaye tous ses sinistres habitants. Si elle ne produisit pas un effet aussi grand, toujours est-il que le marquis dut s'applaudir de son appel chevaleresque, car il vit sortir d'une porte basse et cintrée, dont l'arcade était suspendue sur l'eau, une barque conduite par un homme enveloppé d'un large caban; ce mystérieux batelier fit signe au Chasseur de l'attendre, et, ramant avec vigueur, dirigea rapidement vers lui sa frêle embarcation. — Harnibieu! — dit le marquis, — si ce nid de hiboux est habité par les clercs de Saint- Nicolas, on ne peut pas les accuser de se montrer d'un farouche abord. Ils pratiquent en conscience les lois de l'hospitalité. Qui sait cependant s'il ne serait pas sage de se défier de ce gracieux empressement? Mais, bah! la sagesse n'a jamais été notre vertu de famille, et je dois chasser de race. — La barque aborda contre la berge. Sans dire un seul mot, le batelier tendit la main }u gentilhomme pour l'aider à monter dans sa coquille de noix, que le poids de cet énorme passager menaçait de faire chavirer. — Quel est le nom de ton maitre? —

demanda M. de Langallerie, — car je veux le remercier de sa courtoisie et le recommander à tous mes amis comme le modèle des hôtes anciens et modernes. — Le batelier resta immobile et muet, la main toujours tendue. — Ah ça! es-tu sourd, silencieux nocher? — s'écria le marquis étonné de cette taciturnité exagérée. — Ton maître accueille-t-il ainsi tous les voyageurs égarés qui réclament asile pour une nuit sous son toit, ou connaît-il déjà le vif désir que j'ai témoigné de faire sa connaissance?

Le batelier répondit d'une voix sourde :

— J'obéis aux ordres que j'ai reçus, monsieur; mais, si vous avez peur, n'entrez point dans ma barque.

— Peur ! — s'écria le marquis indigné ; — c'est là un mot dont je n'ai jamais pu comprendre le sens, ribaud?

— Et il sauta aussitôt dans le canot, dont les planches disjointes et crevassées gémirent sous son poids ; le fond en était remplitjd'eau. Hélas! M. de Langallerie avait cédé un peu trop vite à un mouvement d'orgueil offensé. Les Espagnols disent : Un tel a été brave tel jour. Eh bien! il faut l'avouer, ce hardi soldat qui eût bravé sans sourciller les flammes d'un bûcher, les coins et les brodequins de fer de la question , les arquebusades de vingt reîtres, par une bizarrerie inexplicable , ne pouvait jamais s'empêcher de ressentir une vague appréhension à la vue d'une rivière, d'un lac., d'un étang; il ne passait qu'avec répugnance sur un pont. La femme la plus timide eût donc été moins inquiète que lui en se sentant osciller entre quelques planches pourries que l'eau envahissait. Il lui fallut ramasser tout son courage pour vaincre cette faiblesse dont il n'avait jamais pu se rendre maître, mais qu'il avait toujours cachée avec assez de succès à ses amis comme à ses ennemis. Aussi, à peine assis, dit-il à son conducteur : — Cette barque est bien chétive et bien vieille?

— N'est-ce pas une barque de l'abbaye des Pauvres ?

— répliqua le batelier en appuyant sa rame contre la berge.

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— Attends clone, mordieu ! — dit le marquis, — tu oublies mes chiens . Ah ! voilà Roland qui ne veut pas abandonner son maître. . . Mais il serait dangereux de leur laisser prendre à l'abordage cette coque vermoulue....

— 11 serait plus dangereux encore de les laisser entrer dans la barque. Voyez comme elle enfonce déjà sous le poids de nos corps. Par Mahom ! empêchez-les de nous suivre, ou je ne réponds ni de vous ni de moi.

— Le danger est-il sérieux, nocher? Allons, Roland, à distance ! à distance ! — Roland et ses compagnons s'étaient en effet jetés à la nage avec des abois et des jappements plaintifs dont le marquis ne comprenait pas le motif; mais le brave chien ne se décida à quitter le bord de la barque sur lequel il appuyait ses pattes t qu'en poussant des grognements sourds. Par une fatalité singulière , plus l'embarcation s'éloignait de la berge, plus elle prenait l'eau, et le batelier, qui avait si facilement opéré son trajet vers le gros gentilhomme, paraissait alors ne pouvoir plus maîtriser les oscillations inexplicables de son esquif. La barque tournoyait déjà sur elle-même, et la pluie torrentielle qui venait de fondre tout à coup faisait écumer l'eau par-dessus les planches. Le sinistre nautonnier, dans un silence alarmant, se laissait, en dépit de ses efforts affectés, entraîner de plus en plus en plus par le remous du lac, et la nappe diluvienne qui obscurcissait l'espace empêchait le marquis d'apercevoir les rochers et les murailles de l'abbaye. Le colosse, pour la première fois de sa vie peut-être, sentait des éblouissements vertigineux halluciner son cerveau; il regardait avec des yeux inquiets l'eau qui remplissait déjà ses bottes évasées, et qui montait, montait toujours. A ses yeux effarés apparaissaient déjà des fantômes mélancoliques de gens noyés, dont les ventres ballonés verdissaient au fond de l'abinie. Il eût voulu en ce moment être accorché d'une seule main au créneau chancelant d'un bastion ennemi, plutôt que d'entendre craquer sous ses larges pieds ces planches pourries, entre le ciel et l'eau hostiles. Il n'osa

laisser éclater en paroles une inquiétude que son guide eût pu taxer de poltronnerie, mais il se repentait amèrement de n'avoir pas écouté le conseil du peintre. L'homme au caban crut donc l'instant favorable pour imprimer à la barque un brusque mouvement qui acheva de disjoindre les planches lézardées. L'instinct de la peur révéla à M. de Langallerie [la trahison, et, sautant à la gorge du batelier, qu'il secoua vigoureusement : — Tu veux donc nous faire chavirer? misérable! — s'écria- t-il.

— Savez-vous nager, monseigneur? — répondit l'autre d'une voix sardonique.

—h Non, ventre-saint-gris ! j'ai toujours laissé ce soin à mon cheval.

— Diable ! lâchez-moi alors, cher monsieur, ou nous allons nous heurter contre ce banc de sable... là, voyez ! — Le batelier n'avait pas achevé qu'un craquement sinistre retentit aux oreilles du gentilhomme; les planches s'étaient séparées, les deux hommes perdirent pied, et l'eau écumante recouvrit l'espace occupé par la chétive barque. M. de Langallerie, quoique étourdi par cette chute inattendue, s'accrocha avec l'énergie de l'instinct aux planches qui surnageaient, mais ces débris fléchirent sous le poids énorme du colosse, et, en se sentant engloutir dans l'abîme, il poussa un cri terrible. Il comprit alors la vanité de cette force brutale dans laquelle il avait toujours mis son orgueil et sa confiance, il comprit les angoisses de la peur qu'il avait infligées à tant de faibles créatures, et le rire diabolique qu'il crut entendre au-dessus de sa tête comme une réponse à son cri d'agonie lui rappela les raillerieries impitoyables dont il avait si souvent pousuivi ses victimes. Il voulut crier de nouveau ; ce fut en vain. L'eau bourdonnait à ses oreilles, l'oau oppressait ses lèvres raides et sa poitrine haletante, l'eau fouettait ses yeux effarés, et déjà il s'abandonnait lui-même lorsqu'il se sentit saisi par la nuque et par les cheveux. Une force irrésistible l'entraînait rapidement vers l'abbaye, et.

quelques instants après, le fidèle Roland déposait son maître évanoui au pied des vieilles murailles. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il se vit entouré de ses chiens qui lui léchaient les mains et le visage, tandis que le batelier se tenait, debout et immobile comme une statue, à cfuelques pas, obstinément enveloppé dans son caban et la main appuyée sur une de ses rames. Les pensées s'agitaient encore si vagues et si confuses dans son cerveau, qu'il croyait rêver, lorsque la voix stridente du passeur suspect vibra à ses oreilles : — Nous avons vu la mort de près, monseigneur, et vous avez appris à vos dépens qu'il est aussi dangereux de ne pas savoir nager que de ne pas connaître l'escrime et l'équitation. Si vous vous étiez noyé, le maître de l'abbaye eût été aux regrets de perdre une si belle occasion d'exercer les devoirs de l'hospitalité envers un illustre gentilhomme.

Le robuste marquis se releva vivement, fort disposé à châtier le mauvais plaisant ; mais il réfléchit que son rôle exigeait une excessive prudence, et, secouant ses habits alourdis par l'eau, il se contenta de répondre :

— Marche devant, habile nocher, et guide-moi un peu mieux dans ce nid à rats que sur ta mare à goujons, si tu veux que je puisse faire compliment à ton seigneur de l'adresse et du zèle de ses serviteurs, — M. de Langallerie, ayant fait passer devant lui l'homme au caban, se mit à observer attentivement les murs d'enceinte s'affaisant sur leurs assises, leurs colonnades brisées, les ogives échancrées, les cours moussues, enfin toutes les ruines précédemment décrites. Chaque fois que son guide se rapprochait de lui, Roland enflait de plus en plus son grognement rauque et continu, sans que le batelier parût y faire attention ; mais le marquis Gaspard, averti par l'accident de la barque, surveillait tous les gestes de cet homme, en se disant à lui-même : — Le jouvenceau avait raison, harnibieu ! l'abbaye des Pauvres est plus redoutable qu'un château fort émaillé de coulevrines et planté de lansquenets ; mais, maintenant, je suis sur mes gardes et j'attends l'ennemi.

Après avoir traversé une longue galerie aux voûtes croulantes, l'homme au caban fit entrer le gentilhomme et sa meute dans la grande salle du vieil édifice, qui avait dû être autrefois l'enceinte d'une vaste et magnifique chapelle.

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