‹ Le chasseur d'hommesChapitre 23 sur 27 · QUE DES TONNEAUX VIDES VALENT MIEUX PARFOIS QUE DES TONNEAUX PLEINS · texte numérisé non relu

QUE DES TONNEAUX VIDES VALENT MIEUX PARFOIS QUE DES TONNEAUX PLEINS

Cette salle n'offrait pas un aspect des plus rassurants à l'hôte téméraire de l'abbaye. Devant lui s'alignaient quatre rangées parallèles de piliers plus ou moins tronqués, mutilés et noircis. Quelques lampes de fer, placées çà et là sur des débris de colonnes, illuminaient moins la chapelle qu'elles n'épaississaient les ténèbres hors de la portée des rayons de lumière. Ces clartés vacillantes prêtaient une étrange animation à ce lieu saint, déshérité de son ancienne et mystique splendeur, et qui semblait cacher dans ses ombres les larves de ses pieux habitants d'autrefois.

Le marquis, quoique doué d'une dévotion fort médiocre, comprit qu'il allait se trouver au milieu d'hommes qui se faisaient un jeu habituel de la profanation. Sa meu,te marchait sur ses talons et il ne quittait pas son guide de l'œil ; il serrait d'une main énergique la croix de son couteau de chasse, et s'étonnait de ressentir une émotion qu'il qualifiait de prudence nécessaire à un agent secret ; tantôt il prenait pour un assassin blotti dans l'ombre la statue brisée d'un chevalier agenouillé sur un sarcophage ; tantôt il croyait voir grimacer le visage patibulaire d'un bohémien rampant à ses pieds dans la tête symbolique d'un démdn de pierre

suspendu au faîte d'un chapiteau que les siècles avaient détaché des parois.

Arrivé au milieu de la salle, le marquis aperçut une centaine de tonneaux encombrant les marches dégradées du chœur de la chapelle, dont la voûte, effondrée en partie, n'était soutenue que par un seul des deux ^énormes piliers qui en avaient autrefois formé le portique. Une haie de planches pourries cachait aux yeux les décombres provenant de ces écroulements. Tout à coup le Chasseur d'hommes recula de surprise ; sur une large pierre exhaussée de plusieurs marches, qui avait dû être le maître autel, et que recouvrait une fine toile de Flandre luxueusement festonnée, brillaient des aiguières et des plats d'argent sur lesquels des viandes et des légumes fumaient copieusement ; des fruits dorés dressaient leurs pyramides dans des plats de terre aux joyeuses enluminures. Des cruches sculptées et des bouteilles aux formes bizarres gisaient couchées au pied de cette table de festin impie.

Pour un gentilhomme qui comptait dans sa lignée plus d'un chevalier mort en terre sainte, c'était là un sacrilège qui devait révolter le peu d'orthodoxie sommeillant au fond de son âme. Aussi M. de Langallerie hésita-t-il, malgré son appétit formidable, à s'avancer vers le maître autel, si singulièrement transformé.

— Vous défiez-vous encore de moi ? lui demanda doucereusement son guide. — Cette table abondamment servie ne vous prouve-t-elle pas les intentions hospitalières de l'abbé des Pauvres à votre endroit?

— Peut-être! — répondit le colosse, honteux de son scrupule involontaire, dont il jugea inutile d'expliquer le motif; — mais je ne veux pas toucher à un seul de ces plats avant d'avoir vu ton maître. Aux premiers mots du bohème, je saurai bien si c'est vers un hôte généreux ou vers un coup-jarrets que tu m'as si maladroitement embarqué tout à l'heure.

— Vous tenez donc bien, monsieur le marquis, à connaître notre abbé?

— Tu peux en juger par l'empressement avec lequel j'ai risqué ma tête dans ce guêpier.

— Eh bien! vaillant seigneur, soyez donc satisfait! — s'écria le guide en rejetant à terre le caban qui enveloppait ses membres maigres et nerveux. — Me reconnaissez-vous?

Le visage sinistre du ribaud au nez crochu, aux sourcils étroitement accolés, à l'épaisse chevelure d'un rouge ardent, rappela aussitôt à M. de Langallerie le mendiant de l'hôtellerie de dame Gertrude, devenu aussi dispos sous son pourpoint de velours noir graisseux qu'il paraissait infirme sous ses haillons sordides de souffreteux.

Le marquis Gaspard porta la main à la garde de son épée :

— Oui, je te reconnais, damné tire-laine ! Sans doute tu espères te venger sûrement ici du chasseur qui t'a fait trop longtemps attendre ta pitance à la porte de Y Agneau-Rôti. Je te reconnais... et Roland ne t'a pas non plus oublié... Regarde ses yeux flamboyants, on dirait qu'il te guette encore sous la table où tu lui disputais ses os !...

Gorju souriait d'un air équivoque*

— Il est peut-être maladroit, monsieur le marquis, d'invoquer de si tragiques souvenirs dans ma salle de réception. La courtoisie devrait d'ailleurs vous interdire d'outrager votre hôte, mais je suis aujourd'hui de bonne et facile humeur, et je ne veux pas vous faire repentir de la confiance que vous avez témoignée à l'abbé des Pauvres.

— Trêve d'hypocrisie, drôle ! — interrompit le gentilhomme, — je ne suis pas dupe de tes simagrées. Tu as juré de te débarrasser de moi commed'un espion importun. Je te brave et te défie au milieu de ton repaire. Siffle tes compagnons, moi je siffle ma meute, et nous verrons qui l'emportera du Chasseur d'hommes aidé de ses fidèles chiens, ou de l'abbé des Pauvres aidé de sa cohue de coupe-bourses.

— Patience, fougueux marquis, — répliqua Gorju avec un rire forcé et cruel, qui décelait l'impression sanglante que lui faisait ce mépris ignomineux ; — patience! Je comprends votre rancune. Il est dur pour un gentilhomme si fier et si hardi de confesser qu'il a été bafoué, dépouillé de son nom, volé de ses habits par un cul-de-jatte et un paralytique, et qu'il a pu passer un instant pour un simple gueux aux yeux d'un bailli de village. Cependant je n'abuserai pas de mon avantage. Si vous voulez oublier le passé et me tendre la main, comme un franc et loyal chrétien, je ne vous ferai pas ronger des os à ma table, et vous sortirez sain et sauf de l'abbaye.

— Sang-de loupl — s'écria le colosse en éclatant de rire, car il crut avoir épouvanté le mendiant par ses menaces, — c'est donc une réconciliation que tu m'offres d'abbé à marquis, et tu as compté sur mon appétit pour m'induire en tentation.

— Oui, mon gentilhomme, je vous offre une réconliation complète, — répartit froidement Gorju.

— Ventre affamé a parfois des oreilles, — dit le marquis Gaspard, qui flairait les succulentes effluves des viandes fumant sur le m aï ire autel ; — mais j'ai bien mes raisons pour ne pas croire à ta sincérité.

— Lesquelles, monsieur le marquis?

— D'abord cet essai de noyade à mon intention ; le succès h' a pas répondu à ton attente, mais enfin la bonne volontéy était.

— Ainsi vous m'imputez à crime un effet d'orage dont je pouvais être victime aussi bien que vous. Comment vous, quiètes si brave, pouvez-vous songer encore à cette bagatelle ?

M. de Langallerie se mit à tousser pour cacher le mécontentement que lui causait cette observation sardonique :

— Décidément, ce bain froid m'a enrhumé ! — murmura-t-il.

— Plairait-il à Votre Seigneurie de changer d'habits,

— proposa Gorju ; — je puis lui rendre ceux que je lui ai empruntés à l'hôtellerie de dame Gertrude.

— Je ne quitterai ni mes habits ni mes armes! — répliqua sèchement le marquis.

Et il rappela quelques-uns de ses chiens qui se dirigeaient en grondant vers les tonneaux entassés dans le chœur.

— Vous continuez à me méconnaître, monseigneur,

— dit l'abbé des Pauvres; — j'espère cependant que vous consentirez à souper avec moi. Si vous acceptez, je crois qu'au troisième verre de rosolio j'aurarregagné votre confiance, et que, sauf l'énorme distance qui nous sépare , nous deviendrons les meilleurs amis du monde.

— Souper avec lui! — 3'écria le Chasseur d'hommes en haussant les épaules.

— Si cela vous offense pourtant, monseigneur, je vous demanderai la permission de manger seul , sous vos yeux, tandis que vous me raconterez pourquoi il vous a plu de rendre visite à notre humble ermitage.

— Au fait, je suis venu ici en ambassadeur, — dit le marquis; — et, si je me laisse mourir de faim, il me serait difficile de remplir le but de mon ambassade. Il est permis de vivre en pays ennemi.

— Asseyez-vous donc en face de jnoi , à cette table modeste, monseigneur. — Le marquis obtempéra à l'invitation de l'abbé des Pauvres, et celui-ci continua d'un ton goguenard : — Ah! vous êtes venu ici en ambassadeur. Décidément l'honneur est encore plus grand pour moi que je ne le pensais. Voyons, de quoi s'agit-il?

— 11 s'agit, ribaud, — répliqua M. de Langallerie en avançant une coupe d'argent vers l'aiguière remplie de rosolio que lui tendait Gorju, — il s'agit de te faire pardonner ta méchante bouffonnerie dans l'hôtellerie de Gertrude, ta tentative de naufrage dans les fossés de ta tanière, et le violent désir que tu caches au fond de ton cœur de me mettre méchamment à mort.

— Mais c'est de l'entêtement poussé jusqu'à la folie !

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— s'écria Gorju. — Comment ! je vous rends un bon souper pour un mauvais; j'héberge jusqu'à vos chiens, qui m'ont si cruellement houspillé; je m'assieds sans armes à côté de vous qui êtes armé ; j'éloigne mes compagnons et mes vassaux, qui sur un signe vous accrocheraient sans hésiter au plus haut de ces piliers, et vous me soupçonnez de projets de vengeance! Que dois-je donc faire pour mériter votre confiance?

— Ëarnibieu ! une chose bien simple, — reprit le gentilhomme impassible , — me dire à l'instant dans quel trou de ta caverne tu retiens prisonnières nos deux voyageuses de la forêt de l'Esterel. — Gorju tressaillit comme un filou qu'un archer saisit au collet au moment où il coupe une bourse; il éprouva un éblouissement en songeant à la possibilité de perdre cette proie précieuse si difficilement conquise'; puis, après un violent effort sur lui-même, il sourit, et, sans répondre un mot, il remplit de nouveau la coupe du marquis. Ce dernier poursuivit: — Il paraît que je mets ma confiance à trop haut prix, seigneur abbé. Garde donc ton secret, mais je te préviens que je fouillerai tous les recoins de ta vieille bicoque pour y retrouver les* deux femmes que j'ai mission d'arrêter.

— Et, si vous ne les trouvez pas, que ferez-vous, monsieur le marquis?

— Je te pendrai de mes propres mains; honneur bien cligne d'une si méritoire discrétion.

— Ce procédé expéditif paraît d'une justice contestable, monseigneur, car je ne puis vous livrer des femmes que personne ne m'a donné à garder.

— Tu mens. Elles sont ici, je le sais ; il est inutile de chercher à me tromper. Tu auras beau me donner le change, je ne te croirai pas; tu auras beau cacher tes prisonnières, je les trouverai.

Gorju vida son verre.

— - Oh! oh! mon maître, vous parlez bien haut dans notre abbaye. Vous oubliez que l'ombre du pouvoir s'évapore devant la réalité; que l'abbé des Pauvres est ici

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plus noble qu'un marquis français; que les portes ne s'ouvrent ici qu'à ma voix; que, si vous lassez ma patience, au lieu de vous rendre ces prisonnières, je vous mettrai en cage, et la cage sera si solide et si profonde, mon cher hôte, que vous n'en briserez jamais les barreaux. Vraiment, Dieu ou le diable vous protège, marquis Gaspard, puisque vous m'avez redemandé ces femmes et que je vous laisse boire, rire et me menacer à cette table. Quel ennemi mortel a donc pu vous donner un si triste conseil? La hardiesse est si énorme et si bouffonne que je n'ai pas la force de vous en vouloir. Seulement ne recommencez pas.

— Je ne sortirai pas de l'abbaye sans emmener madame de Thornstein et sa fille, — dit froidement le colosse, qui crut confondre Gorju, — car j'obéis à un ordre du roi de France. Je ne pense pas que tu veuilles résister aux ordres de Sa Majesté.

— L'ordre du roi ! — répéta l'abbé des Pauvres avec un geste de dédain. — Mais votre gentilhommerie vous aveugle, monsieur. La voix la plus décharnée de nos sorcières d'Egypte a plus d'influence ici que l'ordre de votre roi. Nous ne sommes pas ses sujets, nous; il ne nous protège pas, il ne nous donne ni fiefs, ni emplois, ni honneurs; il nous fait la guerre dans son royaume; nous ne connaissons de lui que ses piloris et ses gibets; pourquoi donc lui obéir? Mais s'il tombait dans nos mains, ce roi, nous lui demanderions compte du sang de nos frères, et il serait plus en danger que vous, monsieur le marquis. Et pourtant, à cette heure, je ne donnerais pas dix pistoles de votre peau, mon hôte.

— Vraiment! — dit le Chasseur d'hommes en riant. — Eh bien! moi, j'en donnerais plus que de la tienne, car je sais qu'on ne vient pas si facilement à bout du marquis de Langallerie.

Gorju s'accouda sur la table, et, regardant son convive en face :

— Tout à l'heure, ce fameux capitaine, pâle et trem-

blant dans ma barque, ne paraissait pas un adversaire si terrible.

— Misérable ! — s'écria le marquis en se levant, les yeux pleins d'éclairs, et brandissant sa coupe comme s'il allait la jeter à la tête de l'abbé.

Ce dernier resta calme.

— Un p3u de modération, mon gentilhomme. J'ai l'habitude de ne traiter les affaires sérieuses qu'après boire, et c'est, je crois, se conduire en mauvais ambassadeur que de déclarer brutalement la guerre à un ennemi qui veut vous faire des propositions de paix. Je n'ai pas dit mon dernier mot.

Il frappa en même temps sur un timbre, une porte latérale s'ouvrit, et une jeune fille, portant un grand plat chargé d'un faisan doré,, s'avança vers les convives. Le marquis reconnut Zorah, la petite bohémienne; mais, en passant devant lui, elle ne laissa échapper ni geste ni regard d'étonnement, Cette impassibilité avait son éloquence; elle semblait prévenir le téméraire que, en s'aventurant dans cette abbaye mal famée, il avait dû faire bon marché de sa vie.

Au même instant, M. de Langallerie dut encore rappeler ses chiens, qui le quittaient pour rôder autour des tonneaux avec de sourds grognements, et il ne parvint qu'à grands coups de fouet à les forcer de se cou- . cher autour de lui.

— Quelles sont tes propositions de paix? — dit-il ensuite à Gorju. — J'écoute, mais sois sérieux.

— Je serai sérieux et conciliant. Je ferai l'impossible pour vous. Partageons le différend.

— Gomment cela?

— En partageant les prisonnières. Je vous cède la mère, cédez-moi la fille.

— Ah ! tu veux encore te jouer d'un gentilhomme trop crédule! — s'écria le colosse irrité; — mais, toi qui n'obéis pas au roi de France^, je t'apprendrai bien à m'obéir à moi seul.

L'abbé des Pauvres haussa les épaules.

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— Ce serait possible, si je n'avais pas cent moines de bonne volonté et de poignets robustes pour m'empêcher de succomber. — M. de Langallerie regarda tour à tour Gorju et Zorah; la froide ironie de l'un, le silence obstiné de l'autre, lui firent comprendre qu'il n'y avait aucune forfanterie dans cette menace. Alors, d'un signe inaperçu, il fit entourer l'abbé par ses chiens, qui s'avancèrent en rampant, sans bruit, et attendirent dans un silence hostile le moment de sauter à la gorge de l'ennemi de leur maître. — Je ne me pique pas de courage, mais d'adresse, continua l'abbé des Pauvres. — Un bon général remporte des victoires sans payer de sa personne. Vous êtes pris au piège, monsieur. le marquis; soumettez-vous donc de bonne grâce, puisque votre audace et votre force extraordinaires ne peuvent vous servir à rien dans mon château fort. '

— C'est ce qui te trompe, lâche filou ! car c'est toimême qui es pris au piège et qui ne t'échapperas pas facilement de mes mains. — Gorju, surpris de cette riposte inattendue et soupçonnant quelque trahison , se leva aussitôt et bondit en arrière, en jetant autour de lui des regards de chat-tigre; mais il se vit emprisonné par un mur de chiens furieux, à l'échiné cambrée, aux poils hérissés, aux crocs menaçants, et s'adossa en fris-, sonnant au gros pilier de l'ancien portique. — Si tu fais un pas pour sortir du cercle où te garde ma meute, je ne réponds pas de tes os, ribaud ! — dit le Chasseur d'hommes en tirant son couteau de chasse. — Si tu jettes un cri d'alarme, je t'éventre comme un sanglier traqué dans sa bauge. Tu ne bougeras pas d'ici avant d'avoir juré de rendre la liberté à tes prisonnières. Je sais qu'un faux serment ne te coûtera pas beaucoup. Aussi est-il bien entendu que tu prépareras toi-même l'évasion de ces pauvres femmes, tandis que je te surveillerai le pistolet sur la gorge.

— Diable! vous n'avez oublié aucun détail, — répliqua Gorju, qui retrouvait son superbe sang-froid. — Le tour jest bien joué, et je ne me plaindrai pas d'en

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être victime. Vous êtes homme de précaution , monsieur le marquis, mais vous savez le proverbe : « À corsaire corsaire et demi. » Peut-être avez-vous tort de me croire entièrement à votre merci...

— Trêve de bavardage inutile, interrompit M. de Langallerie, — tu veux gagner du temps, mais je n'en ai pas à perdre. Allons au fait.

L'abbé des Pauvres jeta un regard oblique et distrait sur les tonneaux qui encombraient le chœur. Puis il reprit :

— Que diriez-vous cependant si je vous prouvais que cette jeune fille, si insolemment réclamée au nom du roi, consent de son plein gré à rester au milieu de ces honnêtes Égyptiens que vous ne croyez pas dignes de manger la pâtée de vos chiens?

— Allons donc, c'est impossible ! — fit le marquis.

— Impossible! pourquoi donc? Parce que nos guenilles ne portent pas un blason comme le vôtre pour légitimer nos vols et nos hauts faits de grand chemin? Impossible! Croyez-vous donc avoir gagné le cœur de cette enfant par vos exploits chevaleresques, en la faisant poursuivre par Pioland, dans votre gouvernement, ou en voulant l'embrasser de force dans l'hôtellerie de

•TEstrel? Eh bien! Zorah, — ajouta l'abbé des Pauvres en se tournant vers la bohémienne , — puisqu'il faut convaincre ce gentilhomme entêté de sa méprise, va chercher la belle Christine. Elle confondra elle-même, par ses aveux, les doutes ou les craintes de mon hôte... — Zorah, qui avait semblé rester indifférente à ce débat, disparut aussitôt, et, après une courte absence qui éveillait déjà les soupçons du marquis, elle revint tenant à la main mademoiselle de Thornstein. Le cœur bronzé du Chasseur d'hommes fut ému à l'aspect de la figure pâle de Christine , dont l'âme paraissait exilée. Les lueurs tristes des lampes rendaient plus blafards ses traits abattus; les touffes de ses cheveux, collés sur ses tempes par les sueurs de la fièvre et l'humidité de la nuit, faisaient ressortir ces teintes mates qui témoi-

gnaientd'un engourdissement momentané de îa vie. La pauvre fille, appuyée sur le bras de Zorah, se traînait plutôt qu'elle ne marchait au milieu des ruines. A la voir s'avancer les yeux fixes et secs, car le feu de la douleur en avait consumé les dernières larmes, on eût dit un fantôme exhumé de la tombe par un pouvoir occulte. M. de Langallerie se prit de pitié pour cette enfant, qu'il avait cependant torturée avec une si cruelle obstination dans l'hôtellerie de dame Gertrude, mais l'égoïsme a des mystères inexplicables, et le noble bourreau avait horreur du martyre qu'un bandit trivial comme maître Gorju avait infligé à sa victime. Quanta ce dernier, il oublia un instant son ennemi pour admirer la pâle Christine, qui lui rappelait sa mère Ulrique dans un passé lointain et douloureux. Il rajeunissait par le souvenir, et sa passion d'autrefois attachait à ses membres une nouvelle tunique de feu. Ses yeux étincelaient d'un effrayant désir, et ses bras se tendaient vers sa blanche fiancée, lorsqu'il surprit un regard ironique du gros gentilhomme, qui glaça, cette ardeur soudaine. Le désespoir visible de Christine l'irrita secrètement, et ce fut d'une voix troublée qu'il lui dit : — N'est-il pas vrai, mademoiselle, que vous m'avez accepté librement pour mari, sans contrainte et sans violence, devant de nombreux et honorables témoins? Voici pourtant un gentilhomme de votre connaissance qui doute de ma parole, et qui vous croit plus disposée à sortir de l'abbaye sous sa protection qu'à y rester sous la mienne. — Christine, froide et immobile, ne répondit rien; seulement elle se .tourna du côté de Zorah comme si cette question ne l'eût pas concernée ou qu'elle eût été surprise de voir un étranger soupçonner de mensonge l'abbé des Pauvres. Ce dernier s'adressa alors avec un sourire triomphant au marquis, atterré par ce silence inexplicable : — Eh bien ! monsieur l'ambassadeur, êtes-vous enfin convaincu de ma sincérité?

— Mais non, encore une fois, c'est impossible! — répliqua le colosse en se frappant le front. — Ou cette

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jeune fille est folle, ou quelque mystère ténébreux se cache au fond de cet'te comédie. Comment! vous, mademoiselle, fille noble et respectée de tous, vous, un des soleils éblouissants de la nouvelle cour, pouvezvous être devenue volontairement la fiancée de ce bandit?—Christine, inerte, lugubre, impassible, restait muette. — Mais dites-moi donc, mademoiselle, que je fais en ce moment un rêve insensé?... Parlez, je vous en conjure... vous n'avez rien à craindre. Ce misérable qui a osé vous interroger est sous ma main. J'expie maintenant ma lâche conduite envers vous. Sans doute, vous avez moins peur de ce tire-laine efflanqué que du gentilhomme qui vous a deux fois offensée. Pardonnezmoi. Je suis un vieux soldat brutal, et je vous ai traitée comme une aventurière. A cette heure, je donnerais ma vie pour vous défendre. Voyez! cette meute qui vous a fait si grand'peur tient maintenant en arrêt votre monstrueux fiancé; dites un mot, et je le force à nous guider lui-même hors de sa damnée tanière.

— Monsieur, dit Christine d'une voix faible et sans lever les yeux sur lui, — cet homme a ma parole.

— Mais s'il vous a conduite ici par fraude, à votre insu, sous un faux nom, sous un faux costume, sous un faux visage, s'il vous a trompée indignement, vous ne pouvez repousser le salut qui vous est offert!

— Il a ma parole, monsieur.

— Votre parole, mademoiselle ! Mais s'il l'a extorquée par ses menaces, s'il ne vous a laissé le choix qu'entre cette honte ou la mort?

— Oh ! que m'eût fait la mort ! — interrompit la jeune fille. — Mais oublions le passé. Il a ma parole.

— Je deviqe ! — s'écria M. de Langallerie, — vous avez tremblé devant le déshonneur. Ce gueux, qui rampe comme un serpent sous l'éclair des épées, n'a pas respecté les larmes et les supplications d'une femme. Pour éviter les odieux baisers du misérable, vous lui avez promis d'être sa fiancée, et, vous sachant franche et loyale, il s'est contenté pour un jour du serment qui

enchaînait votre avenir à son immonde destinée. Mais je vous rends votre liberté, mademoiselle, et ce serait un crime, entendez-vous, de profaner plus longtemps votre vertu au contact des vices qui ont flétri le visage de ce coquin.

Christine laissa échapper un profond soupir, et tendant au marquis de Langallerie sa main glacée :

— Je vous pardonne vos outrages, je vous crois sincère dans votre désir de me sauver, mais ce faux comte florentin a ma parole. Un gentilhomme ne saurait me conseiller sérieusement d'y manquer.

Le Chasseur d'hommes fut vaincu par cette logique inflexible; d'ailleurs il n'était pas doué d'un esprit subtil en arguties, et le sang qui empourprait ses larges joues ne lui inspirait que des idées confuses et violentes.

Gorju, satisfait de la tournure que prenait cette scène, dit alors à Zorah :

— Mignonne, laissez-moi seul avec cet ambassadeur malheureux. Votre présence devient inutile,

La bohémienne prit alors par la main mademoiselle de Thornstein, qui se laissait machinalement conduire, mais, profitant d'un instant où l'attention de Gorju était occupée par une attaque sournoise de Roland, elle effleura de la main la casaque du marquis et lui souffla ces mots :

— Hardi ! Chasseur, ne soyez pas fou à demi et sauvez la belle de force.

Cette étincelle mit le feu à la colère du gros gentilhomme.

— Je vous défends de sortir de la chapelle, — cria * t-il aux deux femmes.

Zorah s'arrêta.

— Tu sais, mignonne, — dit doucement Gorju, — la peine qui suit toute désobéissance aux ordres de l'abbé des Pauvres.

La bohémienne n'osa résister et disparut aussitôt par la. porte latérale avec sa pâle compagne.

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— Ventre-saint-gris! —jura le Chasseur d'hommes. — il y a un ordre du roi. Dussé-je y périr, il me faut à Tinstant les prisonnières. C'est toi qui dégageras ta fiancée de l'imprudente parole que tu lui as arrachée et qu'elle respecte si niaisement dans sa loyauté de jeune fille, ou je te fais l'honneur d un combat héroïque av^ec mes chiens.

L'abbé des Pauvres se croisa dédaigneusement les bras :

— Fanfaron ! répondit-il, — c'est toi qui tout à l'heure seras trop heureux de m'abandonner ces femmes, de déchirer l'ordre du roi et de me demander grâce. Ah ! tu as cru vaincre Gorju en ruse et en stratagème, triple fou, tu as cru le traquer à sa propre table, dans son territoire, au milieu de ses compagnons! Ouvre donc les yeux et regarde. — Le Chasseur d'hommes, furieux de cette outrecuidance, allait faire signe à ses chiens de s'élancer sur le misérable, lorsqu'il resta stupéfait à la vue d'un spectacle étrange et inattendu. — Si tuas des chiens pour m'attaquer, j'ai dès tonneaux pour me défendre, — poursuivit l'abbé des Pauvres en frappant trois coups dans ses mains.

A ce signal; le marquis vit les tonneaux échelonnés sur les marches du cœur et encombrant la nef, s'agiter, fourmiller et s'entre-choquer comme s'ils eussent été doués d'une force surnaturelle. Il crut être le jouet d'un cauchemar. Ces tonneaux marchaient vers sa meute, qui reculait terrifiée, avec des grognements lamentables. Épouvanté, il se demandait déjà s'il n'assistait pas à* une scène de magie et de sorcellerie, lorsque de chaque tonneau surgit une face hideuse et grimaçante, aux cheveux crépus, lorsque au-dessus de chaque visage menaçant brillèrent des couteaux, des stylets et des épées, lorsque des cris sauvages jaillirent de toutes ces bouches avinées.

COMMENT LE MARECHAL D ANCRE OBEIT PLUTOT A L ORDRE DU ROI QU'A CELUI DE LA REINE RÉGENTE

A la lueur funèbre des lampes, c'était un effrayant tabieau que cette légion de bohémiens, de contrebandiers et de pauvres, qui, après être restée silencieusement tapie au fond de ces tonneaux à l'aspect débonnaire, faisait tout à coup explosion, et allait entourer comme une marée vivante l'ennemi isolé qui se croyait sûr de la victoire.

Les ricanements sinistres qui éclataient dans cette foule eussent fait frissonner un homme moins audacieux que le marquis de Langallerie, mais le sentiment de l'horrible réalité lui rendit au contraire tout son courage.

Certes il se crut perdu, mais il résolut de mourir vaillamment, en se choisissant une sanglante etglorieuse hétacombe parmi cette cohue difforme, grotesque, sardonique, ivre, qui grouillait et se multipliait sans cesse au fond de la chapelle.

La retraite de la meute avait dégagé l'abbé des Pauvres. Debout au milieu du chœur, arrêtant du geste la marche fantastique de ses tonneaux armés^ il dit d'une voix clémente à son ennemi :

— Eh bien ! marquis Gaspard, t'avoues tu vaincu? demandes-tu merci ? Je t'offre encore des conditions honorables. Je veux être un adversaire généreux. Mets bas les armes, livre-nous tes chiens, qui peuvent être utiles à nos contrebandiers, et je te laisse libre de sortir de l'abbaye.

— Non ! répliqua froidement le colosse, en regardant fixement la tourbe déguenillée qui allait se ruer sur lui, — tant que mon couteau de chasse ne sera pas brisé dans ma main, tant qu^un de mes chiens obéira à ma voix, tant que mes yeux pourront compter mes ennemis, je ne déserterai pas mon honneur et je ne souillerai pas mon nom par une lâcheté.

En même temps il courut s'adosser contre l'énorme pilier de l'ancien portique du chœur, qui restait encore debout, et, s'y adossant en are-boutant ses jambes de Titan, il fit ranger ses chiens autour de lui et, Pépée d'une main, le couteau de l'autre, il attendit l'attaque des pauvres.

— Gervais, — dit l'abbé, — que tes bohèmes ramassent des pierres et lapident ces hiens hurleurs! Que les déserteurs et les contrebandiers poussent- au gentilhomme, la pointe en avant!

Cette stratégie ne réussit que médiocrement. Les gens d'Egypte n'avaient pas eu le temps de courir aux décombres que déjà les chiens les plus vigoureux leur avaient sauté à la gorge, et ceux des assaillants qui se hasardèrent à portée de la terrible épée du colosse furent désarmés, blessés et forcés de reculer.

— Pauvre gibier ! — dit le vainqueur en les provoquant d'un regard railleur.

Gorju dissimula son dépit sous un rire goguenard.

— Vraiment, nous sommes fous de risquer le sang de nos frères pour venir à bout d'un enragé que nous pouvons arquebuser tranquillement à distance. Mieux que cela, mes pauvres, jetez de la paille enflammée dans les tonneaux et roulez ces bûchers contre l'ennemi. Nous aurons la joie d'un auto-da-fé, dont le Chasseur d'hommes et sa meute auront peine à se tirer sains et saufs, à moins d'un miracle spécial de saint Hubert. Le giber assistera à la cérémonie et pourra sonner la curée.

Le marquis, dans ce danger suprême, se demanda si l'audace la plus désespérée ne serait pas le parti le plus

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prudent à prendre, et fut tenté de charger follement les bandits qui, dans leur première surprise, ouvriraient peut-être leurs rangs devant son épée et le laisseraient s'échapper ; mais cette chance n'était déjà plus possible. Enveloppé de toutes parts, il n'eût pas fait dix pas sans être frappé par derrière, et les tonneaux formaient un rempart infranchissable. Il ne devait songer qu'à vendre chèrement sa vie et il s'appuya fortement contre le pilier.

Tout à coup il le sentit fléchir sous la secousse, du faîte à la base, et quelques pierres, croulant de la voûte effondrée, tombèrent à ses pieds. Ce fut un éclair pour son esprit abattu ; tandis que les pauvres faisaient crépiter la paille enflammée dans les tsnneaux, il étreignit le pilier de ses bras herculéens, et, l'ébranlant de toute sa force, il s'écria :

— Tu m'as condamné, maître Gorju ; eh bien ! je te condamne à mon tour. Je veux arriver chez Pluton en bonne et joyeuse compagnie. 11 est aussi triste de mourir seul que de souper sans vis-à-vis. — Le pilier se lézarda; la voûte se gerça avec des craquements lugubres. Les assaillants poussèrent des cris d'effroi. — Ah ! vous ne voulez pas vous battre en francs soldats, l'épée au poing, cent contre un ! vous avez peur. Le sanglier fait face aux chiens, et vous, vous reculez devant ma meute. Vous vouliez m'enfermer comme un renard. Je veux, moi, vous écraser comme des vers sous les décombres de votre bicoque.

Il fit un nouvel et puissant effort. Le pilier vacilla; l'arc-boutant du portique se brisa. Une pluie de pierres tomba sur les marches du chœur et contusionna quelques têtes et quelques épaules. Un silence de terreur succéda aux clameurs forcenées. L'abbé des Pauvres partageait l'épouvante de ses compagnons, il n'hésita pas plus longtemps à donner le signal de la fuite :

— Sauve qui peut ! — s'écria-t-il en tournant le dos à son adversaire.

412 LE CHASSEUR D'ilOMMES

Mais, au même instant, le Chasseur d'hommes répliqua d'une voix retentissante :

— Que personne ne bouge, ou je vous jure qu'une dernière secousse nous engloutira tous sous les débris dexette voûte chancelante ! — La légion des Pauvres, tremblante, éperdue, effarée comme un troupeau de moutons chassé par un lion, s'arrêta. Tous les regards se fixaient avec angoisse sur ce ciel de pierres dont les craquements faisaient pâlir les plus hardis. — Nous n'avons plus de temps à perdre, — dit le colosse, qui embrassait le pilier dans unesuperbe attitude de force, de courage et d'orgueil, — c'est à moi de dicter mes conditions et de prendre mes sûretés. Approche, coquin! mais d'abord fais éteindre cette paille, dont la fumée m'aveugle, et jette tes armes. — Gorju, humilié et dompté par la peur, obéit. Monsieur de Langallerie le regarda dans le blanc des yeux : — ' Non-seulement j'entends avoir la vie sauve pour moi et mes chiens, mais je compte emmener tes prisonnières. — Gorju frissonna, partagé entre l'horreur d'une mort soudaine et inévitable et le désespoir de perdre la jeune fiancée dont la beauté avait remué dans son cœur les souvenirs les plus passionnés de sa vie. Le Chasseur d'hommes impatient le saisit par le bras et lui dit à voix basse : — L'abbé des Pauvres hésitera-t-il encore à laisser dénicher ces oiseaux si je rachète leur liberté à haut prix? Qu'il fixe lui-même leur rançon. Pour un tire-laine, les yeux d'or des pistoles valent bien ceux d'une jeune fille qui le hait et le méprise.

Les sourcils de Gorju se froncèrent. Jamais la passion de l'avare qui se voit enlever ses sacs d'écus ne se traduisit sur un masque parcheminé en signes plus violents que la rage de ce monstrueux gredin, qui eût voulu tuer la victime de son amour plutôt que de la livrer à un autre homme. Ses yeux de serpent, jaunes et verdâtres, semblaient lancer un venin mortel à l'audacieux marquis. La douleur creusait sur ses joues des rides où se

figeaient quelques larmes acres. Ses lèvres tremblaient en murmurant cette réponse brève :

— La rançon d'une reine ne payerait pas un sourire de Christine! Écoutez, mon gentilhomme; vous n'aimez pas cette enfant, vous. Esclave d'un ordre royal, vous obéissez pour ne pas perdre l'emploi qui vous enrichit. Pourquoi ne m'abandonneriez-vous pas la colombe ? Je vous payerai cher cet oubli de votre devoir. Votre pesant d'or, s'il le faut! Et vous êtes lourd, marquis Gaspard!

Le Chasseur d'hommes foudroya du regard le tentateur.

— Il paraît que tu me crois plus vil que toi-même, monsGorju. Tu es vraiment généreux, très-généreux, trop généreux; mais c'est générosité perdue. Quand on ne peut rien obtenir de Dieu, on s'adresse à ses saints. Je vais consulter tes moines, vertueux abbé, et leur proposer la rançon que tu refuses. Peut-être seront-ils moins désintéressés que toi, et tant pis pour l'abbé s'il perd sa dîme.

Gorju fut plus effrayé de cette menace que des craquements plu% ou moins formidables de la voûte, sous le poids de laquelle le pilier vacillait. Une sueur froide inonda son front. 11 comprit que les Pauvres n'hésiteraient pas un instant à échanger la fiancée de leur chef contre la somme promise par le marquis de Langallerie. 11 résolut de prévenir ce malheur, et de céder pour le moment.

— Je suis vaincu et je courbe le front, — répondit-il. — Seulement, je ne lâcherai les prisonnières que contre des pistoles sonnantes.

— C'est juste, — fit le gentilhomme; — mais j'entends que tu sois désarmé et garrotté, sous ma garde, jusqu'au moment où le marché sera exécuté.

— Désarmé et garrotté! — répéta Gorju, — aux yeux de mes compagnons ! C'est impossible !

— Je le veux. De plus, je te préviens que, à la première tentative d'évasion, je te casse la tête d'un coup

de pistolet. —L'abbé des Pauvres hésita. Il jeta un coup d'œil inquiet sur ses bons vassaux. Tous regardaient la voûte du chœur avec anxiété. Il marcha droit au marquis en étouffant un soupir de rage, et lui tendit ses poignets. — C'est ma revanche de l'hôtellerie de l'Esterel, — dit en riant le Chasseur d'hommes, tandis qu'il le mettait très-adroitement hors d'état de manquer à sa parole.

En ce moment, la vieille Miji se précipita tout échevelée dans la chapelle, criant :

— Alerte! alerte! ta fiancée a pris sa volée, Gorju: les trois damnés peintres l'enlèvent, et Zorah nous trahit.

— Que nul ne bouge ! — dit le marquis, — je me charge seul delà besogne. Je rejoindrai les fugitifs avec ma meute. Toi, tu m'indiqueras la route. Gorjume suivra comme otage.

La bohémienne s'élança hors de la chapelle, et guida d'un pas rapide le gros gentilhomme tout essoufflé.

De l'autre côté de l'étang brillaient des torches et fourmillaient des ombres nombreuses, menant grand bruit de voix et d'armes.

Sur l'étroite chaussée fuyaient les peintres, dans Feau jusqu'aux genoux, semblables aux Hébreux traversant la mer Rouge.

François Perrier portait Christine dans ses bras, Claude Geléela vieille baronne, et Jacques Callot suivait Zorah, dont les pieds mignons paraissaient courir sur l'eau sans se mouiller.

Un petit bohème, qui avait traversé l'étang à la nage, accourut vers Miji.

— L'abbaye est cernée par trois ou quatre cents cavaliers, — dit-il ; — j'ai rampé sous le ventre des chevaux, j'ai regardé et écouté; cette troupe est commandée par le marquis d'Ancre, favori du roi de France.

Monsieur de Langallerie poussa un cri de joie.

— Tu as joué de bonheur., maître Gorju, en acceptant

LE CHASSEUR DHOMMES £15

mes conditions de paix. Un peu plus tard tu perdais à la fois ta fiancée et sa rançon. En revanche, tu te trouvais pris comme un rat dans la souricière.

— Vous vous arrêtez, monseigneur? — dit la bohémienne.

— A quoi bon courir, puisque l'illustrissime signor Concino Concinî est en force pour recevoir sur l'autre rive les oiseaux dénichés.

Est-il nécessaire d'expliquer ce qui s'était passé? Zorah avait prévenu Jacques de la lutte engagée entre le Chasseur d'hommes et l'abbé des Pauvres, ainsi que de l'inflexible obstination de Christine. Le Lorrain avait résolu de profiter de cet incident pour sauver de force mademoiselle de Thornstein. Aidé de Claude, il s'était hâté de délivrer François Perrier, et Zorah avait ensuite conduit ce dernier à la cellule des deux femmes.

Une rougeur soudaine couvrit les joues pâles de Christine à la vue du jeune Bourguignon, qui se tenait respectueusement, debout et la tête découverte, sur le^ seuil.

— Il faut fuir, mademoiselle, — dit-il d'une voix douce et ferme.

— Je suis esclave de ma parole, — répondit-elle.

— Ainsi vous vous croyez engagée envers ce misérable, mademoiselle, — continua-t-il, — vous ne regardez pas votre promesse comme dérisoire et impie, vos fiançailles comme un rêve infâme dont il faut oublier jusqu'au souvenir : vous pourrez unir votre vie à la vie de l'abbé des Pauvres?

— Oh! je n'ai pas promis de vivre ! — interrompitelle avec un mélancolique sourire.

— Ainsi c'est la mort que vous appelez de vos vœux, vous jeune fille chrétienne. Vous oubliez Dieu, vous oubliez votre mère, vous oubliez tous ceux qui vous aiment ! Mais je ne souffrirai pas que vous soyez victime de votre naïve loyauté. Rassurez-vous, mademoiselle, vous ne serez pas parjure, car je vous délivrerai

du piège où vous vous obstinez à rester. Mes amis et moi nous vous défendrons contre tous et contre vousmême.

En même temps il entraîna la belle fiancée de Gorju et gagna la chaussée avec sa petite escorte. Lorsqu'ils aperçurent les nombreux cavaliers qui occupaient le bord opposé, ils s'arrêtèrent et tinrent un instant conseil.

— Allons en avant! — dit Jacques Callot; — ce sont des amis, car je les entends jurer en français.

— Prenons garde, — objecta Claude Gelée, — de tomber au milieu d'une troupe de maraudeurs qui ne respecteront pas plus des femmes sans défense que maître Gorju et sa bande.

— Sans défense ! — s'écria François Perrier. — Crois-tu donc, frère, que nous lâcherons pied devant ces reîtres ?

Claude Gelée haussa les épaules.

— ils t'écraseront sous le fer de leurs chevaux sans crier gare.

— Ma mère, — dit Christine d'une voix tremblante, — à la lueur d'une torche, je viens de reconnaître le chef de ces cavaliers. C'est l'orgueilleux parvenu qui nous a forcées de quitter la cour.

— Concino Concini nous aurait poursuivies jusque dans ce hideux refuge ! — répliqua la vieille dame. — Ne t'abuses-tu pas, mon enfant? la peur ne fait-elle pas miroiter des fantômes à tes yeux ?

— C'est lui, vous dis-je, ma mère. Oui, j'ai bien reconnu sa figure basanée, insolente et altière. Oh ! des ennemis partout !

— Vous vous trompez, mademoiselle, — dit doucement le Bourguignon». — N'êtes-vous pas entourée d'amis dévoués? »

Mademoiselle de Thornstein secoua tristement la tête.

— Les ennemis sont puissants et nombreux. Mes amis d'hier sont de braves cœurs qui se perdront sans

LE CHASSEUR b' HOMMES 4|7

me sauver, s'ils persistent à me défendre. Mais non ! ce serait un crime que de vous laisser tenter l'impossible. Quittez-moi, fuyez et reprenez avec le vieux Tristan le chemin de la ville immortelle.

— Vous abandonner, mademoiselle, vous dont l'image sera désormais le modèle chaste et sacré qui me guidera dans mes inspirations et qui encouragera mes efforts, qui fera croire peut-être un jour à mon talent ! Ah ! vous savez bien que je ne vous obéirai pas.

Les cavaliers faisaient entrer leurs montures dans l'étang, et les torches éclairaient leurs rudes visages d'éclairs tremblants.

— François Perrier, — reprit Christine avec émotion, — n'aimeriez-vous pas mieux me voir tomber morte à vos pieds que de devenir la femme du bandit niché comme une orfraie dans ces ruines?

— Oui, — murmura le Bourguignon.

— Eh bien! n'aimeriez-vous pas mieux me voir morte que de me pousser dans les bras de ce haut seigneur, valet de Florence, bandit de cour, chamarré de, diamants et de broderies, étincelant de vices, glorieux de ses bassesses, qui vole son roi, vend la justice et salit l'honneur des familles.

— Oui, — dit encore Perrier.

— Laissez-moi donc mourir, mon ami. La mort m'est facile, douce et tentante sous cette eau sombre ! . . .

— Ma fille ! — s'écria la baronne, — quand je te pressais, enfant, sur mon sein, il n'est pas de malheur contre lequel je me serais réfugiée clans la mort.

— Pardon, ma mère, pardon, — dit la jeune fille en l'embrassant avec effusion.

Les chevaux des soldats côtoyaient la chaussée. Les torches éclairèrent les visages du groupe fugitif.

— Nous tenons la belle, monseigneur, — cria un gentilhomme à la livrée zinzolin en saluant gracieusement Christine de son chapeau empanaché.

— Pas encore, — répondit-elle en se laissant glisser

418 LE CHASSE Un U' HOMME S

dans l'eau tandis que Perrier repoussait le zinzolin d'un coup de bâton ferré.

Goncini atteignit alors la chaussée, et, se haussant sur sesétriers, saisi d'horreur par l'action héroïque de mademoiselle de Thornstein, oubliant l'ordre de la régente pour ne se souvenir que de celui du jeune roi, troublé par le souvenir du caprice amoureux que lui avait inspiré cette noble fille, il s'écria d'une voix tonnante :

— A tout prix, sauvez-la, ma bague de diamants à qui me la ramènera !

François n'avait pas attendu la promesse de M. d'Ancre pour lâcher son bâton et se jeter dans l'étang, comme s'il suivait son propre cœur se détachant de lui et plongeant au fond de l'abîma. Jamais il ne devait oublier cette scène terrible, qu'il a admirablement reproduite dans un de ses tableaux. Il ne voyait pas les torches dont les lueurs couraient comme des feux follets sur la surface de l'eau, il n'entendait rien des clameurs des soldats ni du clapotement des chevaux nageant sans ordre, ni du fracas des armes s'entrechoquant, ni des appels de ses amis, qui cherchaient à diriger ses recherches. Ses yeux sondaient le gouffre où pour lui s'engloutissait le monde entier, ses oreilles écoutaient avidement pour saisir le moindre gémissement qui trahirait l'agonie de sa bien-aimée. Son désespoir décuplait ses forces et son courage. Enfin Dieu exauça la prière ardente que la douleur faisait palpiter sur ses lèvres; il saisit dans ses bras mademoiselle de Thornstein déjà enlacée de ces longues herbes perfides qui flottent comme des filets dormants au fond des lacs, il se sentit entraîné insensiblement sur ce berceau de lianes aquatiques où il eût été doux peut-être de s'ensevelir avec la pâle jeune fille ; il comprit la volupté instinctive de ces froides fiançailles qui le tentaient de s'unir dans la mort; mais il repoussa cette lâche et égoïste pensée. 11 frappa du pied le fond et chercha par d'énergiques efforts à se dégager du réseau

d'herbes gluantes qui L'attiraient fatalement en resserrant de plus en plus leurs nœuds gordiens autour de ses membres raidis.

Il rompit, déchira, souleva ces maiiles à îa fois légères et pesantes ; puis, étreigriant contre son cœur le corps charmant et inanimé de mademoiselle de Thornstein, il parvint à l'autre rive, où il tomba épuisé sur le sable.

Jacques Callot et Claude Gelée l'y attendaient déjà, garrottés tous deux comme des malfaiteurs et gardés par quelques soldats que commandait le gentilhomme zinzolin frappé par Perrier.

— Ah ! c'est mon bâtonniste ! — s'écria cet officier ; — mais je lui pardonne mes contusions en faveur de sa pêche miraculeuse !

Coneini s'approcha du jeune Bourguignon.

— Que veux-tu pour ta peine, mon garçon? — lui dit-il d'un air important. — Ma bague et le pardon de ta rébellion, est-ce assez? et trouves-tu le maréchal d'Ancre suffisamment magnifique.

— Je ne veux rien de vous, monseigneur, — répliqua fièrement Perrier, — que la grâce de mes amis. Ce sont de pauvres jeunes peintres qui vont à Rome pour étudier les grands maîtres de l'école romaine.

— Des peintres ! — s'écria Coneini en les regardant avec intérêt. — Ah ! ils sont de cette grande famille de gueux et de vagabonds qui dînent à la table des rois et dont les empereurs ramassent quelquefois les pinceaux. Qu'on les débarrasse à l'instant de ces liens honteux qui entravent des mains faites peut-être pour distribuer la gloire et l'immortalité aux puissants de la terre. — Le gentilhomme zinzolin obéit aussitôt à Tordre de son maître. — Je suis un enfant de Florence, mes amis, — reprit le maréchal en adressant un sourire bienveillant aux trois jeunes gens, — ■ et mon cœur ne saurait rester indifférent pour ceux qui sont possédés du démon de l'art ; ma faveur est acquise et ma bourse est ouverte aux sculpteurs, aux peintres et aux

grands remueurs de pierre. Allez donc étudier à R.ome et revenez me trouver à Paris. Je me charge de votre fortune.

Jacques Callot et Claude Gelée s'inclinèrent respectueusement.

Cependant mademoiselle de Thornstein venait de reprendre connaissance et promenait autour d'elle des yeux égarés.

— Pourquoi m'avoir sauvée? soupira-t-elle faiblement, tandis que sa mère réchauffait ses mains de son souffle et de ses baisers.

— Ne craignez rien, mademoiselle, — dit le maréchal d'Ancre en adoucissant sa voix éclatante. Christine poussa un cri d'épouvante. — Ne craignez rien,— répéta le favori ; c'est par ordre de notre jeune roi que je dois vous ramener avec votre mère à la cour. Vous serez à l'avenir respectée comme une princesse du sang. J'implore de vous, mademoiselle, — l'oubli du passé, — ajouta-t-il à voix basse. — Si je vous ai montré des prétentions téméraires, votre beauté et votre rare mérite ne sont-ils pas des excuses majeures, et ne puis-je espérer de rentrer en grâce?

Mademoiselle de Thornstein, troublée et confuse, Técoutait à peine et regardait involontairement François Perrier, dont le visage désolé la touchait jusqu'au fond de l'âme,

— Monsieur, — répondit-elle au maréchal, ne pourrai-je obtenir que ce brave, à qui je dois l'honneur et la vie, nous accompagne?

En ce moment, M. de Langallerie, suivi de sa meute, s'avançait vers son puissant protecteur.

— Ce garçon est mon neveu, — dit-il en riant, — mais il a la rage de faire le voyage de Rome, et ni Dieu ni diable n'auraient le pouvoir de le détourner de son chemin. J'ai échoué à la tâche, monseigneur, et je ne sais si la prière de mademoiselle ou vos ordres auront raison de cette tête opiniâtre.

— Faudra-t-il donc employer la force, mon vaillant

peintre, — demanda en souriant Concini au Bourguignon interdit, — pour vous faire rebrousser chemin ? — Que perdrez-vous au change, garçon? — A Rome, il est vrai, vous pourriez étudier et copier les Vierges du Sanzio, mais, à Paris et à Saint-Germain, vous pourrez retracer sur la toile des visages dont les traits, pour n'avoir pas été tracés par une main mortelle, n'en seront pas moins dignes de votre étude et de votre admiration?

François Perrier rougit.

— Je suivrai ces dames à Paris, — répondit-il, — si mon compagnon l'aveugle y consent. Nous recommencerons ensuite notre pèlerinage. — Puis il ajouta d'une voix si faible que Christine seule l'entendit : — Je verrai Rome et je tâcherai d'oublier dans l'étude les rêves insensés du voyage.

— Quant à ce repaire de coupe-jarrets, — cria le maréchal d'Ancre en étendant la main vers l'abbaye des Pauvres, — il faut le raser et pendre ses habitants.

— Souvenez-vous de notre traité de paix, — dit vivement Gorju au Chasseur d'hommes.

Ce dernier s'entretint un instant avec Concini, qui regarda attentivement l'abbé et lui fit signe de s'approcher.

— Tu m'as servi autrefois, ruffian?

— Vous me reconnaissez, monseigneur, — répliqua Gorju avec une humilité et une inquiétude étranges. — Le soleil brille sur le ver de terre, mais il ne le voit pas.

— Ta face de vautour n'est pas sortie de ma mémoire, vieux fourbe ; mais à quelle besogne sinistre nous as-tu aidés ? as-tu pilé dans un mortier des herbes vénéneuses? as-tu tiré par derrière un coup de pistolet à quelque ami trop exigeant? as-tu...

— J'ai vendu le couteau à l'homme, — interrompit Gorju en se penchant à l'oreille du Florentin.

422 , LE CHASSEUIl D'ilOMMES

Concino Concini tressaillit, et une pâleur blême courut sur son visage basané.

-r Tais-toi ! tais-toi ! — reprit-il vivement. — Je te garde avec moi. Tu pourras encore m'être utile. Tu ne partageras pas le sort de tes compagnons, quoique le meilleur moyen d'ensevelir un secret soit d'ensevelir l'homme qui le porte dans sa tête. — Il reprit à haute voix : — Qu'on cerne l'abbaye et qu'on y mette le feu, sans laisser échapper un seul de ses habitants.

Une vieille bohémienne se jeta presque sous les pieds du cheval de Concini.

— Vous rétracterez cet ordre, monseigneur!

— Arrière, bonne femme! es-tu folle? — dit le maréchal surpris de cette audace.

— Je vous dis que vous rétracterez cet ordre, — continua-t-elle en se cramponnant aux rênes du cheval, — car la tribu de Miji campe dans ces ruines.

— Et que m'importe la tribu de Miji et Miji ellemême! — s'écria le favori en éclatant de rire.

— Que vous importe ! — reprit la bohémienne d'une voix solennelle, — mais Miji est la seule créature qui puisse vous dire où est votre enfant.

— Mon enfant ! — répliqua le maréchal d'Ancre^ — je n'ai point d'enfant. Chassez-moi cette sorcière.

Quelques soldats saisirent Miji à bras le corps. Elle se débattit en poussant des cris aigus.

— Mauvais père, — continua-t-elle, — n'est-ce donc point ton enfant, ta chair et ton sang, celle que pleure nuit et jour Leonora Galigaï , notre cousine de Bohême! la fille à qui l'orgueilleux Concino Concini pourrait transmettre l'or qu'il a fait suer au bon peuple de France, la fille à qui l'ambitieuse favorite pourrait donner pour mari un gentilhomme, un haut baron chrétien, un prince, peut-être!

Déjà le Florentin avait écarté les soldats; déjà ses yeux brillants s'attachaient sur les yeux rougis de la vieille; déjà il secouait avec une fiévreuse anxiété sa main sèche et anguleuse.

— Parle donc, Miji, parle, maudite! Notre petite fille volée, tu sais où elle est? Parle! ta robe en guenilles sera brodée de diamants. Parle ! je couvrirai de sequins et de ducats tes mèches grises. Mais peut-être es-tu la voleuse, misérable ! Yx)ler une enfant toute petite, la cacher à ses parents, c'est un crime. N'importe ! tu auras la vie sauve! Mais parle donc, ou je te ferai chausser des souliers de feu qui t'arracheront les secrets de l'âme et les paroles des lèvres !

Miji sourit dédaigneusement.

— Je sais souffrir, — répondit-elle. — J'ai déjà subi la question. Je ne dirai rien tant que vous n'aurez pas juré d'épargner ma tribu.

Concini leva la main vers le ciel :

— Par la madone et son divin fils, je le jure ! Allons, aie pitié de moi, vieille magicienne !

Miji saisit par le bras Zorah, qui assistait avec indifférence à cette scène en songeant qu'elle allait être séparée de Jacques, et la poussa vers le favori en disant :

— Embrasse ton père, mignonne. Nous vous avons conservé une jolie fille, monseigneur.

Zorah recula tout effarée de honte et de surprise. Le visage hautain de Concino Concini s'épanouit dans un doux et tendre sourire. Il tendit les bras à la petite bohémienne :

— Viens, ma fille, nous te ferons oublier ton passé de misère; c'est toi qui vas devenir l'orgueil et l'ambition de Leonora. Elle consentira peut-être maintenant à retourner vivre en Italie, dans ce pays du soleil, tout peuplé de statues, de palais , de fontaines et de tableaux. Oh! tu seras heureuse.

— Mais je ne vous connais pas, seigneur, — disait Zorah toute palpitante. - Je suis une danseuse de grand chemin, je n'ai jamais dépassé le portique d'un palais; comment serais-je la fille d'un homme si riche et si puissant?

Concini laissa échapper un soupir.

— Ma mignonne, nous étions pauvres à Florence, et

nous y retournerons riches; nous y étions gens obscurs et de. bas étage, nous y retournerons nobles. Nous habitions les antichambres, nous habiterons un palais. Mais ta mère te pleure et t'attend depuis des années, mon enfant. Hésiteras-tu à venir la consoler et à lui rendre le bonheur perdu?

Zorah ne reculait plus, des larmes tremblaient au bord de ses cils; elle se laissa embrasser par son père, qui s'extasiait sur sa beauté vivace et charmante.

— Adieu, ma sœur, — lui dit Jacques Gallot pendant que le maréchal donnait le signal du départ, — ne quittez pas mademoiselle de Thornsteîn; grâce au crédit de votre père, vous pourrez encore la protéger. Adieu. Je vais tâcher de devenir digne de votre souvenir dans cette grande ville de Rome. Je suis gentilhomme, — ajouta-t-il avec un geste de fierté, puissé-je devenir un grand peintre, un de ceux que les empereurs et les rois honorent de leur amitié !

Claude Gelée tira son ami par la manche, et, lui montrant les nuages noirs que la lune entr'ouvrait de son disque doré pour éclairer, comme une lampe, la vieille architecture de l'abbaye, l'étang et la campagne :

. — Regarde, Jacques, l'admirable paysage, — lui dit-il. — Oh î celui qui saurait fondre sur la toile ces teintes harmonieuses, secouer sur l'eau ces vapeurs nocturnes, allumer à la cime des arbres ces aigrettes d'argent, et noircir les roches de ces ombres profondes, celui-là ne ferait-il pas une œuvre divine? Mais que regardes-tu, Jacques ? ,

Callot avait les yeux fixés sur les cavaliers qui se massaient en toute hâte :

— Ce que j'aimerais à peindre, — répliqua-t-il, — c'est ce tourbillon de gentilshommes, de soldats et de goujats qui va troubler de son galop, de ses cris, de ses pillages et de ses incendies cette nature si calme et si mélancolique. Oh ! je veux un jour peindre les misères de la guerre, Claude.

LE CHASSEUR D'iIOMMES 425

— J'aime mieux détourner la vue de ces tumultes et de ce fracas qui m'étourdit, — observa le pieux paysagiste. — Mais le maréchal d'Ancre s'apprête à partir. Que fait donc là notre ami Perrier, immobile comme un arbre. Regarde-t-il le ciel comme moi , ou ces bruyants cavaliers comme toi, Jacques?

Gallot sourit :

— Je ne sais pas si François Perrier sera jamais un grand peintre, Claude : mais il n'est pas encore assez détaché des affections terrestres pour se plonger dans cet innocent égoïsme qui nous absorbe tous deux. Il ne regarde ni le ciel ni les cavaliers, mon frère. Il regarde mademoiselle Christine de Thornstein. C'est là l'image qui se grave dans son cœur si profondément, que tu la reverras toujours pleurer ou sourire dans toutes les têtes de femme de ses tableaux futurs.

— Jacques, — répondit avec calme le jeune homme qui devait plus tard immortaliser le nom de Claude Lorrain, — le grand Raphaël a aimé la Fornarina au , point de peupler les églises de ses portraits idéalisés en madone, et de mourir pour elle. En a-t-il été plus mauvais peintre? Laissons Perrier suivre sa voie. Ne troublons pas ses rêves. Cet amour aveugle est peut-être le gage de son génie.

Les clairons sonnèrent le départ, et les trois amis se séparèrent après s'être promis de se retrouver à Rome dans quelques mois.

CE QUI SE PASSA DANS UNE CABANE DE BUCHEPtON

Deux jeunes gens chevauchaient au hasard, sous la

426 LE CHASSEUR u'iïOMMES

pluie battante, clans la forêt royale de Saint-Germainen-Laye.

C'étaient le fils de Marie de Médicis et son favori Albert de Luynes. Le premier souriait en jetant des regards vagues sur les arbres magnifiques qui les abritaient de leur dôme verdoyant; le second maugréait tout bas en secouant ses manchettes trempées d'eau.

— Tu es triste, Albert, — dit le jeune roi en remarquant les grimaces de son ordinaire, — et moi je suis joyeux, chose rare.

— Joyeux de nous voir égarés et mouillés comme des barbets, sire. En effet, l'aventure est plaisante. Il faut que je sois doué d'un bien1 mauvais caractère pour ne pas en rire aux larmes.

— Un bon courtisan doit rire lorsque son roi lui en donne le signal, Albert. Ah i si j'étais un maître moins doux !

— Vantez-vous, sire; c'est une peine que vous m'épargnez. Pourtant, je ne suis pas de votre avis. Vous êtes le maître le plus capricieux, "le plus fantasque, le plus mobile...

— Dis tout de suite que tu me trouves un peu fou parce que je ne tempête pas comme toi contre la pluie.

— Mais est-il un homme raisonnable qui puisse se réjouir de se perdre en pleine forêt sous un si abominable déluge?

— Ah ! tu ne me comprendras jamais, Albert, — dit Louis XIII avec un mélancolique sourire. — Tu te plains d'être esclave de mes fantaisies, l'ombre collée à ce soleil terne et blafard qu'on nomme tout haut le roi de France et tout bas l'avorton. Tu t'ennuies d'être obligé d'écouter mes doléances au lieu d'aller battre le pavé, d'escalader un balcon où t'attirent des yeux brillants comme un phare dans les ténèbres ou bien de boire et jouer au cabaret en bonne compagnie de mauvais sujets. Voilà tous tes soucis, Albert, sans oublier celui de tâter parfois tes poches vides.

— Ce qui ne ni'arriverait pas si souvent, sire, — re-

prit de Luynes, — si vous étiez plus soucieux de la détresse de vos serviteurs.

— Ingrat, — dit le jeune roi, — ma poche n'est-elle pas aussi flasque que la tienne. Ah î Albert, tu es un ami égoïste. Tu ne penses qu'à t'amuser, et peu t'importe la souffrance de ton maître. Tu ne cherches pas à lire dans le fond de mon cœur, où l'ivraie germe parce qu'on a soin d'y étouffer le bon grain. Je te dis, moi, que tu es libre et heureux comme l'air, tandis que moi, le maître, je suis un esclave honteux qui dois veiller sur mes regards, mes gestes et mes paroles, me défier de mes amis comme d'autant d'espions, et de mon sommeil comme d'un traître. On me laisse croupir dans une lâche, criminelle et puérile paresse. On a peur de mon réveil ; le nieras-tu ?

— Le nier! mais c'est ce que je vous prêche chaque jour. Seulement vous ne m'écoutez pas, vous rejetez mes conseils, vous en avez peur,

— J'en ai peur, — dit Louis XIII en rougissant et avec une nuance d'embarras, — parce que les murs de mou Louvre sont les murs d'une prison où je puis être étranglé et empoisonné par ceux qui redoutent ma justice. Ahî tu t'étonnes de ma joie, Albert; mais c'est que sous cette pluie qui rafraîchit mon front je me crois libre, je sens renaître ma vigueur, je ne vois pas des yeux hostiles s'ouvrir sur moi derrière ces feuillages. J'aime la chasse et ses fatigues, et ses dangers, mon ami, parce que nul n'a la prétention d'y faire ma besogne. Vienne un sanglier, et je n'aurai pas besoin pour l'éventrer d'emprunter le couteau de chasse de ce laquais italien qui porte mon trône d'enfant dans ses bras comme une poupée, et qui cache sa poitrine sous les plis de la robe de ma mère!

— Sire, — s'écria l'ordinaire enthousiasmé de la sortie du jeune roi, — pourquoi n'éclatez-vous pas ainsi en plein Louvre? Le Florentin serait foudroyé Décidément, il a eu tort de ne pas vous interdire la chasse. Cette négligence lui portera malheur.

— Ne parlons plus de lui, Albert, car je sens déjà les mailles du réseau dans lequel je me débats vainement se resserrer autour de moi. Heureusement, — ajouta Louis XIII avec un froid et sardonique sourire, — j'ai trouvé moyen de l'éloigner, et nous ne le verrons peutêtre pas de sitôt.

— Votre Majesté se trompe, — répliqua le favori. — Goncini est de retour.

— Il a osé! — dit le faible roi en pâlissant. — Mais non, c'est un faux bruit. Tu ne l'as pas vu?

— Je l'ai vu ce matin comme tous les courtisans. Le courrier a apporté des nouvelles du siège de Réthel. Des dépêches adressées à Votre Majesté...

— Mais elles ne m'ont pas été remises, Albert.

— Qu'importe! le maréchal d'Ancre est entré dans la salle des gardes, il a ouvert les dépêches avec une hardiesse familière pendant que vous donniez vos ordres aux veneurs, et il a annoncé d'une voix triomphante à vos gentilshommes stupéfaits la prise de Réthel.

— Réthel est pris ! — s'écria Louis XIII. — Ah! la France n'est pas déshonorée, dans les camps du moins.

— Oui, sire, la nouvelle est sûre, puisque nous la tenons de votre bon Concino Goncini, qui se carrait dans le fauteuil royal et s'éventait le visage avec les panaches de son chapeau. Vous êtes le seul à qui on ait oublié de l'apprendre; mais on vous croit trop jeune pour vous intéresser à ces détails soporifiques de sièges et de batailles. Le maréchal s'est empressé de courir chez la reine mère, suivi de plus de cent gentilshommes, pour obtenir la première faveur que mérite certainement un si heureux messager.

— Tu es cruel envers cet Italien, — dit sourdement le jeune roi. — Trouves-tu donc que je ne le hais pas assez ? Il est souple et rampant comme un reptile, vaniteux comme un paon, voleur comme le Petit-Diable qui détrousse si bien nos bourgeois, mais il ne se nomme ni Guise, ni Gondé, et il ne pourra jamais mettre ma couronne sur sa tête,

— C'est vrai, sire, — répondit de Luynes d'une voix brève, — mais il peut vous l'ôter aussi facilement qu'il a déchiré vos dépêches et la mettre sur la tête d'un autre.

— Et cet autre ? — demanda impérieusement Louis XIII.

— Je ne le nommerai pas, sire, parce que je vous respecte jusque dans vos proches les plus frivoles et les plus inconsidérés.

Le front du roi se rembrunit, mais il n'adressa pas de nouvelle question à son ordinaire.

— Ahçà! il pleut toujours, — reprit-il quelques instants après, — et je ne reconnais plus les sentiers. En pareille aventure, mon père Henri aurait déjà trouvé quelque plaisant gite, hutte de charbonnier ou de faiseur de sabots. Dieu me pardonne, Albert! mais mon cheval est fourbu.

— Prenez le mien, sire, — répliqua de Luynes en mettant pied à terre en même temps que le roi. — Ah ! le ciel vous protège; voici un gentilhomme bien monté ' qui vient sur nous avec la rapidité de la foudre.

En effet, un cavalier accourait à toute bride, suivi de deux piqueurs qui conduisaient des chevaux frais. En reconnaissant le roi, il s'arrêta court, et Louis XIII, lui, reconnut le maréchal d'Ancre.

— Gomment ! sire. — s'écria Concini avec un accent de reproche, — vous battez ainsi l'estrade sous la pluie comme un petit hobereau qui a surmené sa monture achetée à la foire? Vous allez inquiéter tous vos fidèles serviteurs. Monsieur de Luynes, est-ce ainsi que vous veillez à la santé du roi ? Permettez-moi, sire, de vous offrir un de mes chevaux ?

— Vous êtes trop généreux, monsieur, — dit sèchement Louis XIII, — et je ne suis pas assez riche pour accepter une offre si magnifique. Je préfère acheter votre cheval, si l'état du trésor royal le permet. Vous devez mieux le savoir que personne, monsieur?

— Je n'ai jamais eu l'habitude de compter, sire, —

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répliqua insolemment Goncini. — C'est une science bonne pour les commis de gabelle, les juifs et les lombards.

Le roi s'approcha de lui avec un visage sévère, et murmura, les yeux baissés devant le regard impudent du parvenu :

v — Avez-vous tenu votre promesse, monsieur?

— Je vous cherchais en forêt, sire, pour vous faire juge de mon zèle. Vous étiez déjà parti pour la chasse lorsque je suis sorti de chez madame Marie, à qui j'ai dû lire tous les détails de la prise de Réthel, une glorieuse journée pour votre jeune règne, sire !

— Plus glorieuse si j'y avais combattu, monsieur le maréchal ; mais on me traite en enfant. On me donne des tambours et on me refuse une épée.

— Votre vie est si précieuse, sire !

— Mais comment connaissez-vous la prise de Réthel, monsieur, lorsque je n'ai pas encore reçu de dépêches?

— Si vous voulez me permettre à moi seul de vous accompagner, sire, — interrompit l'insinuant Florentin en se penchant à son oreille, — je vous prouverai bientôt que je suis un serviteur fidèle et loyal. J'ai ramené au bercail la belle fugitive...

Le roi rougit et toussa pour cacher son embarras.

— Albert, — dit-il ensuite avec effort, — tu ne peux tarder à rejoindre la chasse. Quant à vous, monsieur le maréchal d'Ancre, vous allez remplacer mon gentilhomme ordinaire et me suivre.

— Je ne vous abandonnerai pas, sire, à lagardede^l'illustresignor Goncini! — s'écria de Luynes furieux. — G'est mon devoir de vous accompagner, et je ne veux pas manquer à mon devoir.

— Vous défiez-vous si fort de votre meilleur ami, jeune homme, — dit l'Italien avec un sourire railleur. — Sa Majesté est libre, mais je ne puis rendre compte qu'à elle seule de la mission délicate qui m'a été confiée. — Et il ajouta à voix basse : — Sire, j'ai dû cacher à votre mère que j'avais obéi à vos ordres. Le se-

cret est donc rigoureusement nécessaire, pour ne pas nuire aux intérêts des dames de Thornstein.

— Vous m'avez entendu, Albert, — dit le roi, essayant de dissimuler son trouble. — Montrez-moi le chemin, monsieur le maréchal, je vous suis.

Au bout d'un quart d'heure, ils arrivèrent devant une cabane de* bûcheron, entourée d'un petit verger où croissaient quelques arbres fruitiers.

— Voici la cage de l'oiseau ! — dit en riant l'Italien. Ils descendirent de cheval, et Louis XIII assista a une petite scène champêtre qui ne manquait pas de grâce. Un jeune et robuste garçon avait grimpé au haut d'un merisier et faisait pleuvoir les cerises sauvages dans le grand chapeau de paille de mademoiselle deThornstein, non sans atteindre parfois le front et les épaules de la jeune fille, et c'était alors des rires interminables. Christine était vêtue d'un corsage noir et d'une cotte rouge, mais cette simplicité de costume déguisait son rang sans affaiblir sa merveilleuse beauté. La naïveté bucolique du tableau arracha une grimace au jeune roi. IL était jaloux de la familiarité cordiale que dénonçaient ces rires si francs et si sonores. — Le roi ! — s'écria le maréchal d'Ancre.

La gaieté s'éteignit sur les lèvres de mademoiselle de Thornstein. François Perrier, interdit, se laissa dégringoler en bas du merisier.

— Suis-je un hibou pour effaroucher toute joie? — grommela le fils de Henri IV. — On n'ose plus cueillir des cerises devant moi.

— Sire, voulez-vous que vos sujets oublient le respect qu'ils vous doivent? — dit le Florentin d'un ton mielleux.

— Ils devraient plutôt s'en souvenir quand ils ouvrent les dépêches royales, — répliqua le jeune prince, dont la mauvaise humeur cherchait une issue.

Cependant il restait gauche et embarrassé devant mademoiselle de Thornstein tremblante, ne sachant comment engager la conversation.

Goncini se retira doucement en faisant impérieusement signe à François de le suivre. Celui-ci était tout stupéfait de l'aventure.

— C'est donc là un roi? — pensait-il; — le vrai roi, celui qui est Dieu sur la terre, celui à qui appartiennent nos biens et nos âmes,, celui qui juge souverainement. qui, avec son nom au bas d'un papier, fait tomber les têtes ou sauve des coupables, celui qui vou* ruine ou vous enrichit à sa volonté ! Mais où donc est l'auréole autour de sa tête, où donc le sceptre dans sa main?

Le Bourguignon feignit de s'éloigner, mais il alla se cacher derrière une haie. Le roi reprit courage lorsqu'il se crut seul avec Christine et lui adressa la parole sans toutefois oser s'approcher d'elle :

— Pourquoi tremblez-vous, mademoiselle?

Elle, confuse :

— Pardon, sire, mais je suis honteuse de paraître devant vous sous ce déguisement. Que ne puis-je appeler ma mère?

— Pourquoi donc? — reprit le roi d'une voix dure. — L'appeliez-vous lorsque ce garçon vous égayait si bien en secouant sur votre tête les branches de ce merisier? Avez-vous peur maintenant, peur de rester un instant seule avec moi? Vous ai-je jamais offensée? Il est vrai que je ne sais pas faire rire ceux que j'aime, moi; je ne sais que leur faire peur. Hélas! cela vient de ce que ma joie ou ma tristesse n'ont jamais intéressé personne. Ceux qui m'envient me plaindraient, mademoiselle, s'ils savaient lire au fond de mon cœur. — Étonnée au dernier point de ces étranges aveux, Christine laissa échapper les cerises contenues dans son chapeau de paille. Le jeune roi se baissa pour les ramasser, et les rejeta lentement dans le chapeau, comme s'il prenait plaisir à ce jeu; son front effleura les cheveux de mademoiselle de Thornstein ; il devint plus rouge que les cerises, et recula précipitamment, ainsi que Christine. Il gardait à la main une grappe de ces fruits; un peu après : — Me permettez-vous de toucher

LE CHASSEUR I) HOMMES i-rlj

à votre bien, mademoiselle? — demanda-t-il pour cacher son trouble.

— Tout ne vous appartient-il pas en terre de France, sire? — répondit-elle avec un charmant sourire.

— Tout, excepté les cœurs, — murmura le jeune prince. — On ne force pas les cœurs à aimer. Êtes-vous aussi de mes ennemis, mademoiselle?

— Je suis d'une race fidèle, et vous êtes mon roi , sire.

— Dites votre ami, votre ami sincère et loyal. Je voudrais pouvoir compter sur votre amitié, être sûr que vous ne trahirez pas le secret de mes confidences, que vous ne servirez jamais des ambitions subalternes aux dépens de ma confiance. Je vous aime parce que vous êtes sage et chaste comme Minerve, au milieu d'une cour corrompue par la galanterie; parce que vous ne m'avez jamais rien demandé, pas même ma protection, quand vous avez été en péril ; parce que vous ne m'avez jamais flatté par des paroles hypocrites, ni embarrassé par un de ces regards ou de ces sourires impudents dont les autres femmes ne se font point faute.

— Ah! sire, vous êtes véritablement un bon et noble cœur, vous êtes le digne fils du grand Henri.

— Mais je n'ai pas été élevé, comme lui, dans les montagnes du Béarn. On m'a laissé végéter, chétif, dans l'ombre malsaine d'unecour dévorée par l'intrigue et la débauche. Aussi mon peuple ne me nommera-t-il pas le grand roi. Trop de gens veulent monter sur mes épaules pour se grandir. Je n'ose pas faire le bon, parce que je ne sais pas comment m'y prendre. Où démêler la vérité au milieu des mensonges que chacun me souffle ou ine chuchote aux oreilles ? Il me semble que dans les camps, néanmoins, je pourrais respirer à l'aise et servir la France.

Christine fut émue de ces plaintes qui trahissaient l'esprit morose, inquiet, ombrageux et débile du jeune roi. Elle essaya de lui rendre quelque confiance en luimême :

— Vous vous calomniez, sire. Votre père a dû conquérir son trône sur ses ennemis avoués, opiniâtres et formidables. Vous n'avez qu'à le garder de l'appui suspect de quelques faux amis, qui ne peuvent régner que sous votre nom. N'avez-vous pas déjà fait arrêter M. le prince de Condé, cet audacieux prétendant?

— Ce n'est pas moi ! — répliqua Louis XIII avec accablement. — J'ai laissé faire, voilà tout. C'est un laquais de Florence qui a muselé mon terrible parent, et ne serait-il pas moins honteux pour moi d'être détrôné par monsieur de Condé que de ramper, comme un roi fainéant, sous la verge de ce maire du palais, sans noblesse, sans vertu, sans génie et sans gloire? Que dirai-je à Dieu, mademoiselle, quand il me demandera compte du peuple qu'il m'a confié, et dont cette sangsue italienne a dévoré le sang ?

— N'est-ce pas vous, cependant, sire, qui avez forcé cet arrogant favori à cesser de me poursuivre de ses odieuses galanteries et à me ramener sous votre égide?

— Oui, mais qui sait si je serai toujours obéi?... Il vous faudrait un autre protecteur... et j'y ai songé, mademoiselle. — Christine, surprise de cette singulière ouverture, tressaillit et tourna un regard inquiet vers la haie qui venait de s'agiter légèrement. — J'ai un ami, — reprit le roi ; — du moins je suis le sien. On n'est guère l'ami d'un roi que par intérêt, par ambition, par vanité. Je ne suis pas dupe de ces amitiés maussadement jouées. Je n'ai pas la prétention d'être aimé pour moi-même par ces Pylades d'occasion; mais cet ami est un adroit compagnon en fait de vénerie, et puis il n'aime pas le Conchine. Je veux qu'il devienne un grand personnage, mais je veux que vous partagiez ses honneurs et sa fortune.

Mademoiselle de Thornstein baissa les yeux, et ses joues s'empourprèrent :

— Je ne désire pas me marier, sire.

— Il le faut pourtant, afin de réduire les méchantes langues au silence. Je désirerais que vous fussiez en

bonne position pour rester à la cour. A côté de toutes ces âmes mercenaires et mendiantes, il est doux pour moi de distinguer une âme pure comme la vôtre, mademoiselle. Dans mes jours de tristesse , vous seule saurez me consoler et ramener la sérénité sur mon front ; malade, vous ne m'abandonnerez pas. Mais peutêtre aimez-vous quelque heureux jeune homme digne de vous? Parlez franchement: je suis jaloux et égoïste dans mes amitiés, mais je ne suis pas injuste.

— Ne puis-je donc , sire , reprendre mes fonctions près de madame la reine régente? — dit la jeune fille, singulièrement embarrassée.

— Ma mère vous hait, mademoiselle.

— Elle me hait! — s'écria Christine stupéfaite, — mais pourquoi? C'est impossible. N'aî-je pas toujours rempli mon devoir avec zèle, avec fidélité? Que peutelle me reprocher?

Louis XIII hésitait à répondre :

— Il est dur d'accuser une mère, mademoiselle. Oubliez-vous Vlonc que le Conchine vous a aimée? Ne* craignez-vous pas les poisons ou les maléfices de Leonora Galigaï? Elle a ses heures de jalousie italienne, quand sa rivale ne peut ni lui nuire ni lui servir comme un marchepied pour son ambition. D'ailleurs le soleil brûle les fleurs qui bravent ses rayons de midi. Il vaut mieux pour vous rester pendant quelque temps encore cachée à l'ombre. Vos ennemis passeront. Je viendrai vous voir quand je ne serai pas trop surveillé.

— Mais c'est le maréchal d'Ancre lui-même qui m'a choisi cette retraite, sire, et qui vous y a conduit, — observa mademoiselle de Thornstein, inquiète de ces paroles obscures et menaçantes.

— Je vous trouverai un autre asile, — reprit le jeune roi d'un ton de plus en plus bas. — Ce lâche Florentin nous a laissés seuls parce qu'il me croit aussi lâche et aussi libertin que lui. Il veut gagner ma faveur. Il espère que mon affection pour vous tend à vous avilir. Il redoute déjà en mademoiselle de Thornstein la fu-

ture maîtresse du roi; mais rassurez-vous, je ne vous laisserai pas à sa merci et à celle de ses créatures. Quel est ce garçon qui cueillait si maladroitement des cerises sur cet arbre?

Christine ne put s'empêcher de rougir.

— C'est un jeune peintre bourguignon qui se nomme François Perrier, et qui nous a sauvées, dans notre fuite, par un dévouement héroïque. Il est neveu du marquis de Langallerie.

— Mauvaise recommandation, mademoiselle. Ce marquis est une âme damnée du Conchine.

— François est brave, honnête et fidèle, sire. Je ne puis avoir un meilleur gardien de mon honneur.

Louis XIII la regarda fixement :

— Ce garçon est bien jeune pour être votre champion, mademoiselle; je voudrais que l'ombre du soupçon ne pût tacher votre bonne renommée. — Perrier entendit cette observation rigide et tressaillit. Le roi toussa violemment, et lorsque son accès fut passé, il reprit : — Je ne suis pas un chevalier de la Table ronde: cette pluie m'a engourdi et glacé. J'ai envie de dormir. Trouverai-je un lit dans cette cabane de bûcheron?

— Christine resta interdite :

— Il n'y en a qu'un, sire... et dans ma chambre.

— A la guerre comme à la guerre! — dit le jeune roi, rouge de confusion. — Je dormirai sur un escabeau, le dos à la muraille. — En ce moment un bruit de pas et de voix retentit dans le sentier qui conduisait à la cabane. — Quel est ce tapage qui trouble votre solitude? — demanda le prince ; — sont-ee des chasseurs égarés comme moi ? Je ne voudrais pas être surpris en audience secrète avec vous, mademoiselle; votre honneur en souffrirait.

Mademoiselle de Thornstein siffla doucement. François Perrier se coula par un trou de la haie et vint apporter la réponse à cette question :

— Sire, ce sont des bûcherons qui veulent se mettre ici un instant à l'abri de l'ondée, et boire quelques gor-

gées d'eau-de-vie. Ces braves gens font parfois une courte halte dans la hutte, quand leur besogne en est voisine.

Louis XIII frappa la terre du pied et promena autour de lui des regards inquiets.

— Gomment faire? Je ne veux pourtant pas être reconnu par ces porteurs de cognée !

— Vous vous cacherez dans ma chambre, sire, — dit d'une voix ferme la jeune fille.

— Dans votre chambre, mademoiselle, — bégaya le roi, — c'est impossible. Si la cour le savait!...

— Qu'importe ! — reprit-elle résolument. — Il s'agit, avant tout, de votre sûreté, sire; moi je ne suis rien. François va vous donner sa saye bleue. Si ces gens sont trop curieux et entrent dans la chambre, on leur dira que le pâtre est malade et qu'il s'est jeté sur ce lit pour sommeiller.

Le bruit se rapprochait. Louis XIII s'élança précipitamment dans la chambre de la jeune fille, pauvre ré-, duit blanchi à la chaux, et se coucha sur un lit qui méritait plutôt le nom de grabat. Christine s'assit devant la fenêtre, et, la tête à moitié cachée par son grand chapeau de paille, se mit à pousser son rouet et à filer en chantonnant avec la précision machinale d'une paysanne authentique.

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