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QUI CONTINUE LE PRECEDENT

Presque au même instant, une dizaine de bûcherons et de charbonniers, aux visages masqués de haie et de

suie, firent irruption dans la cabane et fouillèrent la première pièce de regards inquisiteurs.

— Il n'y a personne céans, — ■ dit l'un. — Qui de nous se chargera du guet? L'endroit est bon pour faire le coup. Ah! voici une porte. Ouvrons-la; nous trouverons peut-être un espion derrière.

Il ébranla le bois vermoulu du manche de sa cognée.

— Qui va là ? — demanda la voix douce de Christine.

— Le bûcheron entra hardiment.

— Tiens! une bergerette qui file sa quenouille. A qui ce logis de couleuvres, la belle? Il pleut, nous te demandons asile. Il y aura deux écus pour toi et dix baisers par-dessus le marché, si tu veux!

Mademoiselle de Thornstein, très-étonnée de voir ces bûcherons si délicats sur la pluie et si prodigues d'écus, inclina la tête :

— Vous êtes généreux comme un prince déguisé, mon brave homme, — répondit-elle.

— Qui ronfle là? — demanda brusquement le bûcheron.

— Notre pâtre, qui grelotte la fièvre pour avoir conduit ses chèvres dans les bas-fonds.

— Bien, ma mignonne. Donne-lui à boire chaud et laisse* le dormir; il sera bientôt guéri. Quant à toi, pousse ton rouet et ne t'inquiète pas de nous. Si tu entendais du tapage, des cris et des menaces, tu sauras que c'est notre façon de nous amuser entre bûcherons. Ne quitte pas ton fuseau, ne viens pas te jeter dans la bagarre. Les femmes, ça gêne les braverîes et ça empêche de boire, de rire et de taper. Chante pour ne pas nous entendre et pour empêcher le petit de se réveiller. — Cela dit, il referma brusquement la porte et dit à ses compagnons : — Rien à craindre, mes amis. Ce ne sont pas des mouches, mais deux innocents. L'un dort en suant la fièvre, l'autre fait roucouler son rouet; nous pouvons causer.

Le jeune roi leva un peu la tête.

— Je connais cette voix, — murmura-t-il.

Christine sourit.

— Depuis quand Sa Majesté haute- t-elle des bûcherons?

— Cet homme n'est pas plus un bûcheron que je ne suis un pâtre, mademoiselle. — Elle avait cessé de chanter à mi-voix, et son pied avait suspendu son mouvement automatique. — Prenez garde, — dit Louis XIII, — vous oubliez déjà votre rôle.

Elle reprit sa besogne, mais elle se sentit pénétrer d'une terreur mystérieuse. Les voix des bûcherons, d'abord sourdes et basses, s'animaient^ s'échauffaient et montaient jusqu'au ton de la colère. Le roi se laissa glisser en bas du lit, et, marchant sur la pointe des pieds, alla curieusement écouter à la porte.

— - Il faut en finir, — disait un des bûcherons. — Le Conchine est un colosse aux pieds de boue dorée. Qu'on me passe la cognée, et je me charge d'abattre ce chêne altier dont le cœur est pourri.

— Mais la reine mère le couvrira de sa robp et lui en fera une cuirasse, — dit un autre en riant.

— Nous le frapperons sous cette robe, dans les bras de sa protectrice, et, si elle fait résistance, nous l'arrêterons elle-même.

Un murmure de stupeur suivit ces audacieuses paroles.

— Mais le roi, messieurs, — dit un troisième, — le roi défendra sa mère, et nous ne pouvons arrêter le roi. Nous sommes avant tout des sujets fidèles. N'envions pas^ux factieux italiens leur rêve d'accroupir sur le trône Gaston d'Orléans, cette girouette de cire molle qu'ils comptent pétrir et faire tourner à leur gré.

Christine frissonna ; la voix sécha dans son gosier. Louis la regarda sévèrement.

— Chantez donc, mademoiselle. Quant on est l'amie d'un roi, il faut tout voir et tout entendre d'un cœur ferme.

11 colla son oreille à la porte.

— Trêve aux sornettes! — dit une grosse voix, —

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nous jouons notre vie et nos biens. Il est nécessaire d'avoir en nos mains un gage qui nous réponde du peuple, qui attire toute la noblesse sous notre drapeau, et qui prouve au parlement que le droit marche avec nous. Louis XIII sourit amèrement.

— Oui, ils veulent ainsi traîner à la queue de leurs chevaux un esclave couronné qui puisse leur partager légitimement les dépouilles de leurs ennemis.

— Vous m'avez compris, messieurs, — reprit le bûcheron. — Il s'agit d'enlever le roi pendantqu'il chasse dans la forêt. Nous le délivrerons de l'indigne tutelle qu'il subit, et qui est une honte pour la France. Voilà le but noble et sacré pour lequel je vous ai tous engagés à quitter vos gouvernements et vos places fortes, au péril de votre liberté, car nous ne pouvions confier à des mains mercenaires cette sainte tâche.

— Enlever le roi I — s'écria un des charbonniers, dont la voix ressemblait à celle de M. de Bellegarde; — mais est-il prévenu? a-t-il donné son consentement? Prenez garde, messieurs, d'aller trop loin et de faire acte de rébellion en croyant servir les intérêts du trône,

— L'heure de discuter est passée, — dit le bûcheron qui montrait le plus de violence. — Les mesures sont bien prises, et le roi ne peut nous échapper, car ses amis et ses confidents sont nos espions. — Louis XIII pâlit et crut à un guet-apens. Il se souvint du mécontentement qu'avait témoigné Albert de Luynes en se .voyant forcé de se séparer de lui, et il douta de son fidèle ordinaire. Il regarda mademoiselle de Thornstein, qui suffoquait de terreur, et douta de cette jeune fille, dont le pur visage était le miroir transparent d'une âme pure. D'un geste impérieux il lui ordonna de continuer sa chanson. Il regarda par la fenêtre de la petite chambre, afin de s'assurer s'il pourrait l'enjamber et fuir; mais deux faux bûcherons rôdaient autour de la cabane. Il se résigna à écouter de nouveau. — Oui, nous devons sauver le roi malgré lui, — disait le duc de Bouillon, — et quand le Conchine, ce manne-

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quin doré, ce bateleur italien, ce Scaramouche qui farcit son coffre de nos écus, qui arrête, comme un alguazil de comédie, nos princes du sang, qui joue avec le maréchal de France comme Arlequin avec sa batte, quand ce ridicule capitan ne pourra plus parer nos coups en se cachant derrière son jeune maître comme derrière un bouclier, quand il se trouvera seul, avec son armée de laquais, en face des princes et des meilleurs gentilshommes du royaume, vous le verrez trébucher contre un grain de sable et tomber aplat ventre.

— Mais après ! — demanda M. de Bellegarde.

— Après ! Le roi choisira parmi nous ses ministres et ses généraux. Ii est faible, irrésolu, indolent; nous aurons de la fermeté, de la résolution, de l'énergie pour lui. Louis XIII sera respecté lorsqu'il sera entouré de ses pairs et qu'il ne sera plus forcé de mendier de l'argent à son geôlier florentin , homme de race vile, capable de l'énerver par de honteuses complaisances, et de lui livrer même sa propre fille dans l'intérêt de ce pouvoir éphémère qui lui a donné le vertige.

Mademoiselle de Thornstein baissa les yeux en entendant cette accusation hideuse, et Louis XIII sentit un frisson de colère parcourir tous ses membres.

— Bah ! — dit un des charbonniers, que le jeune prince reconnut à son accent pour le duc de Nevers. — le compagnon du petit de Luynes n'est pas plus capable de prendre d'assaut le cœur d'une dame que de coucher, cuirasse au dos, sur la dure.

— Le roi est moins novice que vous le croyez, — reprit M. de Bouillon. — Gonchine jure par le corps de Bacchus que l'enfant est amoureux ; il parie même de le surprendre, au premier jour, en mystérieux rendezvous, et, qui sait? malgré les apparences, Louis XIII sera peut-être digne du vert-galant son père. Bon chien chasse de race.

— Harnibieu! — jura M. de Bellegarde, — je voudrais bien savoir quelle est la précieuse qui fera ce

miracle et qui se dévouera, corps, âme et bon fenom, pour déniaiser la première ce royal amant.

Christine frisonna de pudeur en entendant ces propos outrageants, et se leva, tendant ses mains suppliantes vers le jeune roi, comme pour implorer sa protection; mais lui, la sueur au front, Te regard inflexible, la força à se rasseoir et lui dit à voix basse :

— Mademoiselle, ne vous souciez de ces bavardages de courtisans hargneux. Poussez votre rouet ! Chantez, si vous ne voulez pas être surprise dans cette chambre avec un roi si dangereux pour la vertu des femmes, si vous ne voulez pas être flétrie aux yeux de tous du soupçon d'être ma maîtresse.

Elle obéit, la pauvre fille, mais elle chanta d'une voix altérée et vacillante, mais elle tourna son fuseau d'une main si agitée que tous les fils s'entremêlèrent. * — Un coup de maître, — dit M. de Bouillon, — ce serait d'enlever la belle après avoir enlevé le roi. Il ne penserait plus à retourner sous la férule du signor Concini, de la Galigaï et de la reine mère.

Au même instant un cri d'alarme fut jeté à l'extérieur.

Les bûcherons s'élancèrent en tumulte hors de la cabane, et virent un homme à cheveux roux qui se débattait sous la main vigoureuse d'un de leurs compagnons chargé de faire le guet.

— Je tiens l'espion! — cria ce dernier. — Je l'avais vu ramper* dans les taillis. J'ai feint de dormir, mais je le surveillais d'un œil, et je l'ai happé au moment où il croyait m'échapper.

— Que viens-tu faire ici? — demanda M. de Nevers au prisonnier. — Parle vite et sois bref, sinon pendu.

L'homme roux affecta une mine contrite :

— Pourquoi menacer un pauvre diable? J'apporte un message à la jeune demoiselle de la part de mon maître. Je croyais la trouver seule. Faites grâce à un maladroit serviteur. Mon maître me chassera, c'est bien assez.

— Le nom de ton maître ?

Il balbutia :

— Le maréchal d'Ancre.

— Je suis perdue ! — pensa Christine en se tordant les mains.

Elle pencha sa tête hors de la petite fenêtre basse sous laquelle gisaient quelques brassées de fagots. Le silence de la forêt lui fit peur. Elle se sentait abandondonnée. Elle eût voulu que la terre l'engloutit. Tout à coup les fagots s'entr'ouvrirent et laissèrent passer la tête de François Perrier.

— Je suis là, mademoiselle , — murmura-t-il, — ayez bon courage. J'ai tout entendu. Le marquis de Langallerie chasse en forêt, je vais tâcher de le rejoindre et de le conduire ici. A nous deux nous vous sauverons, vous et le roi.

Les faux bûcherons cognaient à la porte de la chambre. Louis Xliî s'était déjà couché sur le lit, le visage tourné vers la muraille, et Christine se mit à filer sa quenouille avec une agitation qui devait la trahir.

Les conspirateurs entrèrent. La voix du messager la fit tressaillir :

— Mademoiselle, — dit l'hypocrite en s'inclinant avec respect, — vous pouvez témoigner que JeanGorju n'est pas un espion, mais qu'il fait partie de la maison du noble marquis d'Ancre.

Elle leva involontairement la tête.

— Mademoiselle de Thornstein! — dit M. de Bouillon avec l'expression du plus grand étonnement.

Les princes elles seignenrs déguisés restèrent frappés de la beauté merveilleuse de cette jeune fille, dont les yeux hagards et inquiet> attestaient une terreur profonde.

M. de Bellegarde sourit :

— Qu'avez- vous à craindre de nous, mademoiselle 1 On vous disait enlevée par un magicien d'amour dans quelque contrée lointaine et absurde. Puisque l'enchanteur vous a cachée si près de la cour, c'est qu'il ne

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peut s'en éloigner beaucoup lui-même. Il mériterait bien d'être puni de sa discrétion et de ne plus retrouver ici son hamadryade.

Christine sentait les larmes noyer ses paupières et les sanglots suffoquer sa poitrine. Jamais une émotion si violente n'avait allumé la fièvre dans ses veines; elle avait connu le danger, elle avait connu la terreur, mais jamais elle n'avait eu à rougir devant personne. Cette fois les apparences les plus singulières se réunissaient contre elle pour la déshonorer. Elle voyait le mépris public l'éclabousser, la honte qu'elle n'avait pas méritée tacher sa vie entière, le monde la répudier sans qu'aucun juge eût assez d'autorité pour la venger de cette fausse opinion et proclamer son innocence. Cependant François Perrier savait bien, lui, qu'elle n'était pas complice des odieux calculs de Concini, et cette pensée, traversant son esprit comme un rayon lumineux, lui rendit un peu de courage.

M. de Nevers continuait l'interrogatoire.

— Pourquoi ce déguisement de paysanne, mademoiselle?

— Est-ce pour mieux soigner les pâtres malades? — dit ironiquement le duc de Bouillon. — C'est pousser bien loin la charité chrétienne, en vérité. Quant à ce petit berger, il dort, ce me semble, d'un sommeil bien entêté. Comment notre tapage ne l'a-t-il pas réveillé?

M. de Longueville toucha le prétendu malade du manche de sa cognée. Louis n'osait bouger, car, s'il était reconnu, la réputation de mademoiselle de Thornstein était perdue.

— Je suis curieux, — dit M. le duc de Vendôme, — de voir la figure du drôle qui a pu mériter tant de bontés de la part de cette jeune Minerve, et qui dort si sérieusement pour un malade.

Et il frappa de la main l'épaule du pâtre.

Le jeune roi se dressa de toute sa hauteur sur le grabat, et son regard froid, sévère, menaçant, fit reculer ces bûcherons et ces charbonniers qui s'appelaient

MM. de Nevers, de Bouillon,, de Longueville, de Mayenne, de Vendôme, de Chalais ., de Montmorency et de Bellegarde.

M. de Bouillon essaya de plaisanter.

— Ah î je comprends la maladie dont souffre Sa Majesté.

— Le bon roi Henri ressentait souvent des accès du même mal, — ajouta Bellegarde.

— Je dédaigne devons détromper, messieurs les ducs, — dit sèchement Louis XIII.— Vous vouliez m'enlever, n'est-ce pas? Eh bien, enlevez-moi donc ! Touchez à l'oint du Seigneur, mais je vous promets que vous porterez ses marques.

M. de Nevers fléchit le genou :

— Vous ne pouvez aimer le Conchine, sire. Vous ne pouvez pas être un laquais de plus à ses gages. Le Concino Goncini est Italien, et vous êtes du meilleur sang français, Majesté.

— Ma mère est Italienne , monsieur, — répondit le jeune prince. — Dois-je quitter ma mère ? dois-je chasser ma mère?

M. de Bouillon fléchit le genou à son tour :

— Nous vous ferons un pavois de nos épées croisées, sire. Nous vous aimons. Nous souffrons de voir le peuple maudire l'oisiveté et l'ignorance auxquelles vous condamne votre tyran étranger. Le royaume est à feu et à sac ! Vous manquez parfois d'argent et d'habits, et le Conchine fait suer des millions à vos sujets, Majesté.

— Et vous voudriez que ces millions fussent employés à payer vos armées, monsieur, — dit Louis XIII d'un ton ironique, — les armées d'un sujet qui serait plus puissant que le roi. Souvenez-vous de l'arrestation de mon cousin de Condé. En ce temps-ci les princes ont appris comme les simples gentilshommes le chemin de la Bastille.

M. de Longueville fléchit le genou à son tour :

— Sire, écoutez-nous, suivez-nous, protégez-nous de

votre présence. Le Louvre n'est-il donc pas à cette heure pour vous-même une Bastille dont Concini tient les clefs? Si vous désespérez vos serviteurs, si vous brisez nosépées, si vous rejetez nos conseils, vous ne serez bientôt plus qu'un fantôme de roi, un roi de parade, bon pour les processions et les fêtes. Ce misérable Conchine prendra en main l'épée de votre noble père et commandera vos armées. Le plat valet qui pendant la vie du grand Henri se cachait dans les antichambres, derrière la jupe de la GaligaL deviendra le vrai successeur de notre vieux maître! Chaque jour il confisque nos gouvernements et nos places fortes, Majesté.

— Et voilà ce qui vous touche au cœur, monsieur, — dit le roi. — Mais que m'importe à moi de voir gouverneur de Picardie M. le duc de Longneville ou le signor Concini, si tous les deux sont également rebelles et épris de leur seul intérêt? Retirez- vous, messieurs; je ne veux pas contrarier ma mère,

M. le duc de Mayenne s'avança hardiment :

— Sire, nous emmènerons mademoiselle de Thorns tein dans notre camp comme otage.

— Et Dieu veuille, — ajouta Bellegarde, — que vous soyez tenté de la suivre, comme le feu roi suivait la belle Gabrielle.

— Et vous, monsieur le duc de Vendôme, — demanda Louis Xlilavec hauteur, — serez-vous le seul qui daignerez ne pas insulter ce roi timide que vos compagnons comblent de tant de preuves de dévouement?

— Sire, — murmura le duc d'une voix sourde, — je hais le Conchîne et dois le haïr jusqu'à la mort pour l'honneur du nom que je porte. Le bon Henri se contentait de mépriser le serpent dont la langue envenimait ses querelles de ménage, et le serpent l'a mordu au talon. Les Italiens sont une race de flatteurs, de bravi et d'empoisonneurs. Je vous aime et vous respecte comme c'est mon devoir, sire; je ne vous blâme pas d'aimer votre mère, mais il me semble que vous

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oubliez trop facilement la mémoire de votre glorieux père, Majesté.

Le visage de Louis XIII resta impassible , mais une sueur froide baigna son dos.

Les seigneurs restèrent désespérés. Les deux plus jeunes, messires de Ghaiais et de Montmorency, s'élancèrent vers Christine avec l'ardeur étourdie de leur âge et de leur caractère, et chacun d'eux saisit un de ses bras.

— Je le jure, — dit froidement le roi en les foudroyant d'un regard haineux, — je le jure par la blessure dont mon père est mort! ceux qui porteront une main violente sur medemoiselle de Thornstein périront par la hache du bourreau.

Les deux princes ne purent s'empêcher de frissonner, comme s'ils eussent eu un pressentiment de leur tragique destinée, et lâchèrent les bras de la jeune fille sans s'être même consultés du regard.

— Dieu ne protège plus la France, — s'écria monsieur de Nevers. — Adieu, sire. Nous retournons à Soissons, et vous regretterez plus tard d'avoir répudié nos loyaux services. L'étoile de la Galigaï remporte. Elle n'est pas sorcière pour rien. Votre Majesté sommeillera dans une tutelle sans fin sous la cotte de cette femme de chambre.

— Oh! l'ambition de Leonora va plus loin, — dit monsieur de Bouillon. — Que je sois pendu à la croix du ïrahoir si, avant une année, on ne vous déclare pas inhabile à porter la couronne, sire !

— On répand déjà le bruit que la santé de Sa Majesté ne lui permet pas de s'occuper du travail des affaires publiques, — ajouta monsieur de Mayenne.

— C'est fort naturel,— riposta le duc de Vendôme. La régence gagnerait plusieurs années de répit, si votre main fatiguée, sire, laissait glisser le sceptre dans celle de votre jeune frère, le fils chéri de la reine mère.

Louis XIII fronça le sourcil, et, s'avançantvers les princes :

— Qui de vous, messieurs, s'est chargé de garrotter

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le roi de France comme un voleur ou un assassin et de le transporter sous escorte à Soissons? — Nul ne répondit. Il continua : — Vous le voyez, je suis seul et sans armes. Les gardes du maréchal d'Ancre n'oppriment pas ma pensée et ne ferment pas ma bouche. Ma bourse est vide. Ma mère ne me dicte pas mes réponses. Vous représentez, dites-vous, la noblesse tout entière et le peuple par-dessus le marché, car vous êtes les hauts barons du royaume, et vous vous êtes déguisés en bûcherons pour accomplir votre guet-apens. Le plus faible d'entre vous peut me prendre d'une main et me charger sur son dos. Pourquoi donc restez-vous muets et inertes? C'est que je suis le roi de France, messieurs, et qu'en me résistant vous n'êtes que des factieux. Sachez bien que je ne serai pas vivant le prisonnier de monsieur le duc de Bouillon et de ses complices.

— Mais vous êtes libre, sire ! — s'écria le duc. — Jamais nous n'avons eu l'intention criminelle de violenter votre volonté. Croyez bien que si le Conchine n'était pas le bras droit et sa femme la tête de votre pouvoir, nous déposerions tous nos épées à vos pieds. Pardonneznous, Majesté, d'avoir voulu vous servir malgré vous.

— Je ne vous pardonnerai qu'à une condition, messieurs, reprit Louis XIII. Vous avez outragé par d'indignes soupçons cette noble jeune fille, dont l'honneur m'est aussi cher et aussi précieux que celui d'une sœur. , Jamais mademoiselle de Thornstein n'a forfait à ses devoirs. Elle peut marcher tête levée au milieu des plus vertueuses dames de notre cour, je l'atteste par ma couronne. Je compte, messieurs, que vous ajouterez foi à mon témoignage. Vous tâcherez qu'elle oublie vos impudents sarcasmes et qu'elle ne soit pas punie de son dévouement au roi comme d'un crime ignominieux.

La sincérité de ces paroles ne pouvait être révoquée en doute. La chaleur avec laquelle s'exprimait le jeune prince et la rigidité connue de ses mœurs suffisaient pour disculper entièrement mademoiselle de Thornstein,

Monsieur le duc de Bouillon s'approcha et, lui baisant galamment la main:

— Mademoiselle, — dit-il, — Sa Majesté nous accorde une faveur signalée en nous permettant de vous exprimer l'estime que nous faisons de votre vertu, estime égale à l'admiration que nous inspire votre beauté. Vous serez clémente à notre endroit, et vous pardonnerez quelques propos étourdis qui devaient s'émousser, comme des flèches impuissantes, sur votre fière renommée d'honneur.

Tous les autres seigneurs s'empressèrent d'imiter monsieur de Bouillon et de demander grâce à la pauvre fille, dans laquelle ils rêvaient déjà une future favorite.

Christine, blessée au cœur par ces hommages forcés qui la vengeaient si mal du mépris secret dont elle se croyait flétrie dans la pensée des princes, se contenta de s'incliner silencieusement.

Le roi sourit, heureux d'avoir essayé la force de son autorité, et croyant, avec la naïveté cle son âge, avoir réparé victorieusement le tort que sa présence aurait pu faire à la réputation de mademoiselle de Thornstein :

— Place ! maintenant, messieurs, je vais vous quitter et rejoindre la chasse ; mais, soyez tranquiles, je ne vous trahirai pas, monsieur de Bellegarde, vous êtes grand écuyer, veuillez me tenir l'étrier, — ajouta-t-il gaiement.

L'ancien amant de Gabrielled'Estrées obéit, et le jeune roi, après avoir salué avec grâce les grands seigneurs rebelles, piqua des deux au milieu d'un silence respectueux.

C'est ainsi qu'il échappa, avec une fermeté et une présence d'esprit extraordinaires, à une embûche qui eût transformé la France en un immense brasier de guerre civile, et armé la mère contre le fils.

Mademoiselle de ïhornstein resta seule au milieu des

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faux bûcherons, qui espéraient encore la décider à les suivre volontairement à Soissons.

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