‹ Le chasseur d'hommesChapitre 25 sur 27 · PÉCHÉ · texte numérisé non relu

PÉCHÉ

Les prières et les promesses des princes ne purent vaincre la résistance opiniâtre de mademoiselle de Thornstein. Elle comprenait bien, dans la droiture ingénue de son esprit, que, en suivant à Soissons les factieux, elle arborait une opinion politique et acceptait cette déchéance moraleque tantd'autres femmeseussent ambitionnée comme un honneur. Elle s'avouait publiquement l'ami du roi, et, du premier coup, essayait de rivaliser avec Marie de Médicis en exploitant son influence naissante au profit d'un parti de mécontents. Rien n'était plus opposé aux sentiments nobles et désintéressés deChristine que ces calculs d'orgueil etd'égoïsme. Elle resta dans la simplicité et la modestie de son rôle, de sorte que les princes, quoique contrariés d'échouer dans leur tentavive, ne purent s'empêcher de ressentir pour elle un respect et une admiration sincères.

A peine le galop du cheval qui emportait le roi avaitil cessé de retentir dans le sentier, que l'on vit accourir du côté opposé le marquis de Langallerie, précédé de sa meute inséparable et accompagné de son neuveu François Perrier.

Dès que le Chasseur se fut aperçu de l'absence de Louis XIII, il arrêta court son cheval et jeta un regard défiant sur les bûcherons qui entouraient Christine.

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Quelques mots du jeune peintre l'avaient mis au courant de la situation, et il n'hésita pas, en reconnaissant sous ces costumes sordides les premiers gentilshommes du royaume, à porter à sa bouche la trompe de chasse suspendue à son pourpoint, afin d'attirer les veneurs de ce côté et de prendre au piège les illustres rebelles. Il saisissait toute la portée d'une prompte décision. C'était un coup de fortune sans pareil; au bout du succès s'échafaudait une fortune gigantesque. Concino Concini allait lui glisser un million dans ses bottes. La reine mère l'embrasserait, le doterait d'un duché, le nommerait gouverneur d'une province ou capitaine de ses gardes; ce fut comme un éblouissement.

De leur côté, les princes avaient compris le danger que leur faisait courir cette agression imprévue, et, malgré le cercle formidable de la meute, ils s'avancèrent contre lui, la cognée haute, comme s'il se fût agit d'abattre quelque chêne centenaire.

En ce moment, Gorju s'approcha vivement de Perrier, et lui dit d'un ton bref :

— Si le marquis Gaspard sonne du cor, toute la chasse va tomber sur les bras des faux bûcherons, c'est vrai; mais l'asile de mademoiselle de Thornstein sera découvert, et sa réputation à la merci des /mauvaises langues, sa liberté ou sa vie à la discrétion de la reine mère qui la hait.

Le nom de Christine avait une puissance irrésistible sur l'esprit de François. II sauta en croupe derrière le gros gentilhomme, l'étreignit fortement du bras gauche, et de la main droite lui arracha la trompe malencontreuse, en disant:

■ — Le roi est sauvé, mon oncle. Pour l'honneur de mademoiselle de Thornstein, que pas une goutte de sang ne soit versé; laissez les princes s'échapper, et retenez votre meute.

Monsieur de Langallerie, fort peu touché de ce raisonnement d'amoureux, essaya de se débattre, mais Gorju et ses adversaires avaient su profiter de cette

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brusque surprise. Il fut jeté en bas de son cheval, entraîné dans la cabane et garrotté avec un soin particulier à une poutre grossière qui faisait saillie contre la cloison des deux pièces.

11 ne vous sera fait aucun mal, monsieur le marquis, — lui dit monsieur de Bouillon; — mais nous avons dû vous mettre dans l'impuissance de nuire à notre retraite.

Puis, donnant à ses compagons le signal de la fuite, il sortit de la cabane et s'enfonça avec eux dans la forêt, tandis que le Chasseur d'hommes maugréait contre la chute de sa fortune, en accablant de malédictions son neveu désappointé.

— Je te rencontrerai donc toujours sur mon chemin comme un ennemi, François. Aujourd'hui je viens à ton appel, et tu me trahis dans l'intérêt des ennemis du roi. Tu me livres à ces princes factieux comme Judas a livré son maître, tandis que, si tu m'avais aidé à leur couper la retraite, tu assurais notre fortune à nous deux.

— Pour l'honneur de mademoiselle de Thornstein, il fallait agir ainsi que je l'ai fait, mon oncle, — répondit gravement le jeune Bourguignon.

— Triple fou ! si les princes étaient tombés dans ton filet, les emplois et les biens auraient plu sur toi comme la grêle, et tu aurais pu épouser cette belle demoiselle sans que personne osât lancer des propos malsonnants sur son compte.

— Monsieur le marquis, les biens et les emplois me touchent moins quel'honneur de mademoiselle deThornstein.

— Malheureux ! et tu sacrifies à cette chimère la fortune de ton oncle ? Crois-tu donc qu'il soit facile de retrouver nne occasion semblable? oublies-tu les récompenses dont on a comblé Thémines pour avoir arrêté monsieur le prince de Condé ? Je tenais le nid de vipères sous mon talon, et maintenant voilà les reptiles lâchés sur tout le royaume. Jamais je ne te pardonnerai cette sotte équipée, monsieur mon neveu I

— Méritais-je donc un si grand sacrifice! — murmura Christine en remerciant Perrier par un sourire mouillé de larmes.

— Pour vous, — dit passionnément le peintre, — j'ai déserté mon art, j'oublierais ma famille, et si vous l'ordonniez, je trahirais mon pays.

— Le diable soit loué ! — s'écria le marquis, — je n'ai jamais été amoureux, et j'en suis fier, puisque l'amour vous fait tomber en démence. Voilà de jolies maximes, mon neveu, et qui feraient rougir un lansquenet ivre. Ainsi le royaume en feu, la digrâce de ton oncle, ton exil ou ta pendaison, ce sont là les arrhes dont tu payes l'honneur de mademoiselle. Maudit soit le jour où ta mère Étiennette ta engendré, François !

— Vous changerez d'opinion plus tard, mon oncle,— dit Froidement Perrier, — Je vous laisse méditer à loisir sur ma folie, et vous permets de bon cœur de vous disculper à mes dépens auprès de monsieur le maréchal d'Ancre.

— Comment ! François, veux-tu nVabandonner dans cette solitude, garroté comme un braconnier surpris en flagrant délit par les gardes du roi ?

— Il le faut, mon oncle. Si je vous rendais la liberté, vous pourriez donner l'éveil aux chasseurs et compromettre le salut de mademoiselle.

— Toujours elle! — grommela le colosse. — Il n'a que cette pensée en tête.

— Dans quelques heures monsieur le maréchal d'Ancre sera prévenu de votre situation, il saura que vous n'avez succombé qu'au nombre, il vous fera délivrer, et vous témoignera sans doute sa reconnaissance.

— Oui, en caresses italiennes! il me consolera de mon malheur, mais les titres et les écus ne récompensent que le succès. N'as-tu donc pas confiance en moi, beau neveu, si je te promettais de ne pas bouger d'ici avant cinq ou six heures?...

— Vous appartenez au maréchal d'Ancre, mon oncle,

et moi je n'obéis qu'aux ordres du roi. Nous ne pouvons nous entendre.

Puis, amenant le cheval du marquis devant la porte de la cabane, il donna la main à la jeune fille pour l'aider à se mettre en selle, et ils s'éloignèrent aussitôt, sans prêter attention aux dernières menaces de l'oncle courroucé.

Quelques heures passèrent sans rien changer à la situation critique de ce dernier, et son inquiétude commençait à devenir d'autant plus sérieuse qu'il ressentait les atteintes d'une faim de chasseur. Heureusement une pensée consolante vint dissiper un peu les nuages qui assombrissaient son esprit. Il se rappela queGorju avait disparu en même temps que les princes, et Gorju était au service du maréchal d'Ancre. Cette espérance une fois éveillée au fond de son âme, lui rendit courage. ïl attendit et souffrit avec plus de patience. Puis l'attente déçue le plongea dans un découragement plus profond. Il calcula les obstacles possibles, le temps écoulé, les circonstances où les motifs secrets qui militaient contre sa délivrance. Enfin, au moment où il se demandait s'il ne devrait pas tenter quelque effort suprême avant d'être exténué par la faim, il entendit des pas crier dans l'herbe, et bientôt le salut s'offrit à ses yeux sous l'aspect de son ancien hôte, l'abbé des Pauvres.

En voyant Gorju, le Chasseur d'hommes poussa un cri de joie.

— Ah ! tu viens enfin me délivrer ! — s'écria-t-il ; — il était temps ; mes poignets se sont gonflés, et les cordes sont entrées dans la chair. La douleur devenait intolérable. Dieu soit loué! tu me rends un vrai service d'ami, maître Gorju, et je te pardonne tes anciennes machinations contre moi. — Gorju sourit sans répondre, et jeta à terre un lourd marteau et un sac rempli d'énormes clous. — Allons, hâte-toi ! — reprit le marquis impatienté.

— Vous êtes pressé, mais je ne le suis pas, — dit

tranquillement le fourbe; — ne craignez rien, la besogne sera faite à temps. Que ie sort est étrange! je croyais être maître de votre vie lorsque vous vous êtes si imprudemment aventuré dans mon abbaye, et c'est vous qui m'avez vaincu. Aujourd'hui, vous êtes un des plus solides champions de notre maître Concini, le tout-puissant favori; vous me regardez comme un laquais à peine digne de dénouer les cordes qui vous attachent à cette poutre, et je vais probablement me venger à loisir de la terreur que vous m'avez inspirée à l'abbaye.

— Que veux-tu dire? — demanda le marquis de Langallerie, alarmé de ces étranges menaces proférées avec une hypocrite douceur.

Gorju secoua le sac de clous et souleva son marteau.

— Vous ne savez pas, monsieur le marquis Gaspard, à quel usage vont servir ces clous et ce marteau? — Le gros gentilhomme le regarda d'un air étonné. — A vous murer tout simplement dans cette cabane, noble seigneur. J'abuse lâchement de ce que vous ne pouvez vous défendre, comme vous avez abusé cent fois de votre force et de votre meute féroce pour houspiller vos innocentes victimes. Chacun son tour, monsieur le marquis.

— Mais que t'ai-je fait à toi? misérable!

— Ce que vous m'avez fait! — dit Gorju. — Vous vous êtes mis en travers de ma seule passion, de ma seule fantaisie, de mon seul amour. Vous avez défendu la belle Christine, et je veux l'isoler de tous ceux qui l'aiment, depuis ce roi débile jusqu'au superbe Con chine, depuis l'oncle Gaspard jusqu'au neveu François. Le ver de terre qui rampe dans l'ombre et dans la la boue ne craint pas ses rivaux. J'attiserai la jalousie inquiète du prince, je trahirai le favori au profit de la reine mère, je tuerai le brutal capitaine, et je ferai exiler à Rome le peintre enthousiaste. Je tiens dans ma main tous les fils de l'intrigue, et je réussirai, mon

gentilhomme, parce que je joue avec des clés marqués, ou, si vous aimez mieux, avec les passions mêmes de mes ennemis.

— Tu es fou, maître Gorju. Tu oublies que, avant de pouvoir me toucher, tu seras déchiré en morceaux par mes braves chiens.

Le ribaud poussa un éclat de rire effrayant.

— Vos braves chiens, vos fidèles, vos loyaux, vos indomptables chiens, pauvre ami ! Mais vraiment, pour un si renommé chasseur d'hommes, vous me faites pitié, cher marquis. Décidément vous êtes plus naïf que vous n'en avez la réputation. Vous cachez un cœur d'agneau sous une peau de loup. Je commence à croire qu'on vous a outrageusement calomnié. Avouezle, vous croyez à la vertu, à la reconnaissance, à la fidélité, non- seulement des simples humains, mais même des animaux. Votre mère a dû vous raconter, dans votre enfance, l'histoire touchante du lion d'Androclès. Pourquoi les chiens généreux seraient-ils plus rares que les lions de ce caractère? N'avez vous pas entendu parler de dogues héroïques qui se sont laissé crever de faim sur la fosse de leurs maîtres? Si nous n'en avons jamais vu, il faut en accuser le manque d'occasion. Aussi ai-je décidé de me livrer aujourd'hui à une expérience concluante sur ce point délicat, et vous m'aiderez, n'est-il pas vrai, cher marquis, à éclaircir la question?

Et pendant qu'il harcelait le colosse de ces effrontés sarcasmes, il fermait la porte de la cabane et clouait solidement le loquet. Les coups de marteau retentissaient lugubrement dans le cœur du marquis. 11 comprenait trop tard l'infernale vengeance de Gorju.

— Tu as beau faire î — lui cria-t-il; — si tu n'affrontes pas les crocs de mes chiens pour me tuer au milieu d'eux, je crierai à l'aide assez haut et assez longtemps pour qu'un chasseur ou un bûcheron m'entende. Et, une fois libre, prends garde à ta peau, Gorju, tu auras peine à te défendre contre Roland.

— Excellent marquis, — répliqua le gueux sans cesser sa besogne, — je vous remercie de l'intérêt que vous prenez pour mon avenir. Croyez que je ne négligerai aucune précaution pour éviter de renouveler une connaissance trop intime avec vos gardes du corps. Du reste, rassurez-vous; cette partie de la forêt n'est fréquentée que par les daims et les chevreuils. Peu de gens pensent à vous, si ce n'est pour vous maudire, et vos meilleurs amis seraient plus inquiets de vous retrouver que de vous perdre. J'espère donc ne pas être troublé dans mon œuvre.

Puis il se mit à clouer un large panneau de bois contre la fenêtre qui éclairait l'intérieur de la cabane.

— Au secours! à l'aide, à l'assassin! — cria le gentilhomme exaspéré par la froide ironie du coquin.

Pourquoi des injures, monsieur le marquis? Je vous parle avec tous les égards dus à votre rang. Mais je vous pardonne, vous êtes d'un naturel irascible et violent; vous n'avez jamais appris à subir avec résignation et en souriant les contrariétés de la vie. L'expé- ' rience du malheur vous manque. Vous avez toujours été obéi à souhait; vous n'avez pas connu, comme moi, l'ignominie du cachot, la faim et la soif, les coups de bâton des archers, les huées de la populace. J'aurais tort de ne pas être indulgent, d'autant plus que, dans quelques heures, au lieu de vous débattre et de me menacer, vous resterez bien tranquille et vous me supplierez d'avoir pitié de vous.

— Te supplier, gredin !

— Oui, vous me supplierez jusqu'à ce que la faim vous glace les lèvres. Et pourtant les prières n'auront pas plus de succès que les menaces. Je vous ai condamné, marquis Gaspard, parce que vous êtes une pierre sur ma route et parce que vous m'avez fait peur, je l'avoue, à l'abbaye des Pauvres.

Gorju barra encore la porte de la cabane de quelques branches qu'il cloua solidement contre le mur.

— Dois-je donc mourir de la main d'un lâche! — cria le Chasseur d'hommes.

— Oh! je ne porterai pas la main sur vous, monsieur le marquis; je ne serai que votre geôlier. Seulement, j'ai enfermé vos assassins avec vous. Oui, vous deviendrez la pâture de cette meute que vous avez dressée à chasser l'homme. En ce moment ils vous obéissent encore et vous regardent avec des yeux humides de tendresse. L'heure de la pâtée approche; plus tard ils grogneront ; plus tard ils chercheront leur gibier d'habitude; plus tard l'appétit exaltera leurs instincts sauvages...

— Tais-toi, misérable, tais-toi! — interrompit avec horreur le marquis.

— Plus tard, — poursuivit imperturbablement Gorju,

— viendra la soif, et, comme la soif est intolérable, rend les hommes fous et les chiens enragés, le sang de leur maître chéri pourra seul les désaltérer!

— C'est le démon qui parle par ta bouche, maudit !

— reprit le gentilhomme accablé par l'évocation de ce tableau sinistre. — Jamais le fils d'une femme ne se plairait ainsi à faire le mal pour le mal.

Gorju haussa les épaules :

— Osez-vous bien, monsieur je marquis, vous indigner de ma cruauté, et vous condamner ainsi vousmême! Qui donc avez-vous épargné pendant la guerre et pendant la paix? Vous avez pillé, rançonné, brûlé et égorgé sans scrupule, sous prétexte que vous étiez gentilhomme et soldat, des gens inoffensifs qui pleuraient à vos genoux. Moi je suis né laid, gueux et pauvre; tout enfant j'ai dû mentir et voler pour vivre, j'ai été battu par mon père, vendu par ma mère à des sauteurs de corde, chassé à coups de fouet par les apprentis des boutiques dont je regardais l'enseigne, et par les pages des seigneurs "dont j'admirais les chevaux. A force de lutter contre le mépris et la haine des autres, je suis devenu méchant. Laid, j'-ai haï tout ce qui était beau; pauvre, j'ai haï tout ce qui était riche.

Énervé par les coups, j'ai envié et haï les gens de cœur. Mon ambition a été de me faire craindre et de nuire à tous ceux dont le bonheur insolent m'humiliait. Voilà pourquoi je suis fier, marquis Gaspard, de voir votre destinée prospère se briser contre un de mes caprices et mon adresse triompher de votre force. Ne vous plaignez donc pas. Sachez mourir dignement, et je croirai qu'il y a dans le cœur de l'homme un courage divin, supérieur aux instincts de la brute.

Monsieur de Langalierie garda un morne silence. Découragé par les railleries du ribaud, il laissait un vague espoir voltiger au fond de sa pensée. A tout instant son neveu pouvait revenir. C'était un loyal garçon incapable d'une lâcheté. La nuit commençait à couvrir la forêt de son crêpe diamanté d'étoiles. Les chiens du marquis gémissaient à ses pieds, couraient çà et là dans la cabane, haletants de soif, lui léchaient les mains de leurs langues sèches et ardentes.

— Paix! mes agneaux, paix! patience, Roland! n'avons-nous pas chassé plus d'une fois dans des gorges stériles où nous ne trouvions ni source ni gibier? — disait-il.

Gorju s'était assis par terre, le dos contre la porte barricadée de la cabane. Il tira de son bissac une tranche de pâté et une gourde remplie de vin :

— A votre santé, marquis ! — cria le gueux d'un ton goguenard. Le Chasseur d'hommes put entendre le glouglou de la liqueur vermeille, et sa langue se colla à son gosier. — Peut-être avez-vous soif, monsieur? — reprit Gorju; — mais je suis sans doute indiscret : un gouverneur de place forte boire dans la gourde d'un coupe-bourse, ii donc! Excusez mon outrecuidance, marquis.

L'oncle de Perrier sentait son orgueil, sa dignité, son bonheur de gentilhomme diminuer au fur et à mesure que la faim criait plus haut que ses entrailles. L'héroïsme chevaleresque lui semblait une idée creuse cl vide. 11 se souvenait de ses plus joyeux bivouacs et

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de ses bombances pantagruéliques. Des chœurs ironiques de verres et de bouteilles résonnaient à ses oreilles.

— En campagne, — dit-il à voix haute, — on boirait dans la main du diable.

— Merci du compliment, — répliqua Gorju. — Mais j'ai tort de vous induire en tentation; c'est jour dé jeûne et vous êtes bon catholique, marquis Gaspard, car vous avez brûlé à Nantes cent huguenots dans leur prêche.

Le Chasseur d'hommes refoula un soupir de désespoir et regarda ses chiens qui poussaient des cris plaintifs. Il souffrait plus pour eux que pour luimême. Pour eux il se résigna à supplier son bourreau :

— Gorju, je comprends que tu n'aies pas pitié de moi, mais pourquoi punir ces pauvres bêtes à cause de leur maître? Laisse-les sortir de cette tombe.

— J'ai senti deux fois leurs crocs s'enfoncer dans ma chair, et je suis rancunier, mon gentilhomme.

— Prends-les, nourris-les, sois leur maître ! Ils te seront fidèles.

— Vous les aimez donc bien, marquis? — demanda Gorju avec une sorte de douceur.

— Gomme on aime des créatures qui ont toujours obéi à un de nos gestes ou de nos regards.

— Eh bien ! soyez tranquille, monsieur de Langallerie; je les prendrai à mon service quand vous aurez crié malédiction sur eux et qu'ils vous auront étranglé dans leurs embrassements.

Le Chasseur d'hommes ne put s'empêcher de tressaillir. Les chiens rôdaient de plus en plus inquiets dans la cabane, flairant aux fentes de la porte, appuyant leurs pattes sur les jambes de leur maître, la gueule contractée par d'eflroyables bâillements et les flancs crispés par les frissons de la faim.

Roland léchait la main du marquis avec une ardeur convulsive, comme s'il y eût cherché un peu d'humi-

dite, et fixait sur lui des yeux sanglants. La voix rude de l'homme s'adoucissait pour flatter l'animal inquiet et irrité d'une souffrance croissante.

— Mon pauvre Roland! nous avons couru les bois et les plaines ensemble pendant bien des jours; tu ne m'as jamais quitté. Pendant la guerre tu m'as suivi au plus chaud de la mêlée. Deux fois je t'ai dû la vie, sans compter mon naufrage dans les fossés de maître Gorju. Tu es un chien de bonne race et tu flaires les vilains d'une lieue. Ah! je ris encore en pensant à ce fermier récalcitrant qui refusa une fois de m'ouvrir son bissac et qui te menaçait de son fouet. Tu lui arrachas le bissac, et tu lui arrachas le fouet, non sans entamer un peu la main du rustre. — Le Chasseur d'hommes poussa un cri terrible. Roland venait de lui enfoncer ses crocs dans la main et léchait avidement le sang qui jaillissait de la blessure. —A bas., Roland! à bas, damnée bête! à bas! — Gorju répondit à cette exclamation par un éclat de rire. Mais le grand chien noir n'obéissait plus; ses yeux, brillant dans l'ombre comme des escarboucles, menaçaient son maître; la fièvre et la soif agitaient tousses membres, et la même rage gagnait les autres chiens groupés autour du malheureux gentilhomme. Son courage s'évanouit dans cette angoisse suprême, l'instinct désespéré de la conservation l'emporta, et il cria d'une voix éperdue : — A l'aide, Gorju! à l'aide! ô les lâches et ingrates bêtes! une arme pour me défendre, Gorju; une épée, un couteau, au nom de Dieu!

— Vous êtes un ingrat vous-même, marquis Gaspard, d'accuser ainsi ces chiens si fidèles, si vaillants, si dévoués à leur maître.

Un nouveau cri terrible s'éleva de la cabane.

— Un couteau, Gorju! que veux-tu? ma fortune, mon gouvernement, mon nom pour un couteau? mon ami !

— Un couteau pour éventrer ces loyaux serviteurs? vous vous prépareriez des remords éternels, marquis

Gaspard, —répondit l'implacable Gorju. — Je ne veux pas être complice d'une monstrueuse ingratitude.

— Mais ils me mordent, ils me déchirent, ils m'étouffent, mon ami Gorju; grâce et pitié! cette mort est trop horrible; un couteau pour me tuer moi-même! ne me laisse pas dévorer par ces monstres !

— C'est vous qui les avez dressés, noble Chasseur d'hommes, — répliqua le gueux. — Ce sont de bons élèves; ils ont bien profité de l'éducation qu'ils ont reçue; pourquoi vous plaindre?

Un cri étouffé suivit seul cette réponse impitoyable. Puis l'abbé des Pauvres n'entendit plus que des abois confus, des hurlements furieux et des gémissements qui n'avaient rien d'humain. Il veillait à la porte comme l'esprit du mal, mais il n'osait plus rire. Sa vengeance, accomplie avec un si atroce sang-froid, l'effrayait lui-même, et il ne pouvait se dissimuler que les cruautés du Chasseur d'hommes ne justifieraient pas de si hideuses représailles. Enfin le silence le plus complet envahit la cabane comme la forêt obscure.

Le marquis Gaspard de Langallerie avait expié des crimes qui étaient un peu ceux de son temps, et ses chiens repus dormaient autour du cadavre mutilé.

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